DONT UN NEGRE
C'étaient bien deux vrais amis : toujours ensemble, se promenant et chassant de compagnie, se fâchant else réconciliant à tous propos, l'un gueux et l'autre aisé, celui-ci rendant vaniteusement un service, celui-là le quêtant avec servihté, nécessaires l'un à l'autre, deux amis enfml
L'un s'appelait Ducroc, l'autre Ber-
nilloii. Ducroc avait cinquante ans, de gros favoris gris, l'œii vif et de l'embonpoint. Il s'était pris de passion pour la chasse. Plus souvent dans son chenil que dans son salon, il fouettait ou caressait ses chiens, et n'ôlait sa pipe de sa bouche que pour lâcher une jovialité ou un juron. Célibataire, il envoyait au diable trois ou quatre cousins qui guettaient sa succession, et les tenait à distance respectueuse de sa personne.
Il avait navigué dans sa jeunesse. Un jour, muni d'une pacotille, il était parti pour l'Amérique du Sud, d'où, quinze ans après, on l'avait vu revenir avec dix mille livres de rentes et un nègre nommé Baba. Il s'était alors, suivant son expression, embossé en plein pays natal, un petit chef-lieu de canton, rcs-
semblant à tous les petits chefs-lieux de canton, où sa fortune lui valut l'estime de ses concitoyens. Malheureusement, il ne cessait d'écorner cette fortune par de sottes prodigalités. Il avait par exemple, pour lui seul, deux domestiques : Toinon, pauvre vieille ridée etcasséequi travaillait comme un nègre, et Baba, le nègre qui ne faisait rien du tout. Celui-ci était fort comme un taureau, agile comme un singe et noir comme la pipe de son maître. Ducroc n'en pouvait rien tirer, le rouait de coups, et Baba, qui d'une chiquenaude l'eut assommé , acceptait philosophiquement ces volées quotidiennes.
S'il était à craindre que Ducroc ne se ruinât, on pouvait, en revanche, être parfaitement tranquille sur le compte de Bcrniilan, sans un sou vaillant, et
criblé de dettes. II avait été soldat comme Ducroc avait été marin : triste soldat, locataire à bail des salles de police. Une blessure reçue en Kabylie, le mit dans la nécessité de prenorc ses Invalides juste au moment où, disait-il, il allait avoir de l'avancement. Sa retraite était engagée, et son crédit aussi nul que possible, quand Ducroc survint fort à propos dans le pays. Bernillon fit en sorte de rencontrer le nouvel arrivé sur le Mail, le salua poliment, lia conversation avec lui, conta ses aventures, et se fit inviter à dîner. De ce jour, leur intimité prit date. Le repas avait été si plantureusement arrosé, qu'au dessert ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et se jurèrent en pleurant, une amitié éternelle. Dernillon profita de l'attendrissement de
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(lis-façon. Bernilloii obéissait, mais luchement, comme à regrel, et avec I timidité d'un inférieur qui ose à eine proûter d'une liberté permise.
Il se gardait bien cependant d'être oujours de l'avis du capitaine et de applaudir à tous coups. Une pareille atte de lait eut vile écœuré Ducroc.
Il aimait le bruit, la contradiction, la lutte. On se disputait donc, de temps en temps, on se fâchait même ; mais quelles charmantes fâcheries! Elle se fondaient, le lendemain, dans un raccommodement tout entremêlé d'excuses, de petits verres et de chaudes protestations.
Dans le cours de cette douce intimité,
la vieille Toinon vint à tomber malade,
■■'' et Ducroc, pour la remplacer enatten-
^^"^ dairt qu'elle fût rétablie, prit à son
ma
service une fille de vingt ans nommée Christine Levert. Gela déplut à Berniilon. Cette Christine était une bâtarde passablement décriée, effrontée, coquine, avenante et jolie, du reste. Or, Bernillon connaissait Ducroc et sa nature inflammable ; il le savait capable de sacrilier son ami au premier cotillon venu. Il fut d'autant plus sérieusement alarmé que le jour où la vieille reprit son service, Ducroc persista cependant à garder Christine. Il fit quelques observations; l'ancien marin n'en tint aucun compte. Il dit du mal de Christine, Ducroc l'interrompit de façon à lui ôter l'envie de recommencer. 11 se mit à bouder, ses visites furent plus rares et plus courtes. On ne parut pas ti'uii ;i])erce\oir. Une fois même, il s' absenta huit jours, sans que Ducroc vînt
le voir, ou l'envoyât chercher. Décidément, sa situation était fort compromise.
Alors Bernillon, rompu à toutes les ruses, changea de tactique, et un malin, on le vit revenir plus empressé et plus souriant que jamais. Il s'excusa si bien, il fut si aimable qu'on oublia tout de suite sa maussaderie. Ducroc lui serra la main avec effusion, et Christine, qui n'était pas plus rancunière que faioiiche, fut extrêmement flattée des compliments qu'il lui adressa. Les bonnes relations reprirent donc entre eux comme pai' le passé, mais cette fois, elles furent brusquement interrompues.
Ils s'étaient remis à chasser ensemble.
Cependant, par une singularité inexplicable, la chasse était à peine commencée, que, le plus souvent, Bernillon dis paraissait, sans que Ducroc pût par-
venir à le rejoindre. Celui-ci appelait, cherchait, slRlaît, inutilement, et, de guerre lasse, continuait à battre les buissons eu murmurant : « Cet animal de Bernillon! On ne sait jamais où il est fourré! p BemîUon, le soir, lui contait qu'il s'était égaré.
Un jour, soit qu'il fût ennuyé de ces disparitions ou qu'elles lui parussent louches, Ducroc, resté seul, rompit les chiens, et s'en revint au logis. En entrant dans la cour, il entendit, du côté du chenil, uq bruit de voix qui se disputaient. 11 écouta : c'étaient les voix de Bernillon et de Baba. Bernillon reprochait à Baba d'être l'amantde Christine, et le nègre faisait à Bernillon le même reproclie. Gomme des expHcations, on en venait aux coups, Ducroc, fi-éinissaiiL de colère, s'élança dans la
mêlée, son fouet à la main, et cingla vigoureusement, sans distinction de couleur. Baba s'enfuit en hurlant dans la cour. Ducroc poussa Bernillon dans la rue et revint à Baba pour continuer la correction. Mais, celte fois, le nègre enhardi par les regards de Christine qui, d'une croisée assistait au combat, se rebiffa, et d'un terrible coup de pied, ' envoya son maître rouler à dix pas.
Puis, il courut au logis, fit un paquet de ses bardes, et se sauva de la maison, Christine sous son bras.
Des voisins ramassèrent Ducroc et le mirent au lit. 11 n'avait pas de contusion grave. On le soigna, et, trois jours après, il fumait sa pipe.
Bernillon avait regagné, clopin-clopant, son domicile. Quant à Baba, il s'était réfugié avec Christine cht'z un
nommé Gruchet, charpentier, avec lequel il avait plus d'une fois sablé du vin dérobé à la cave de son maître. La femme du charpentier, qu'on appelait la Gruchette, s'empressa auprès de Christine, qui geignait et se trouvait mal à chaque instant. On lui demanda ce qu'elle avait ; elle ne voulut rien répondre. Le lendemain, comme elle n'allait pas mieux, on fit venir un médecin.
Celui-ci constata qu'elle était enceinte, et que l'émotion de la veille pouvait très bien avancer le terme de sa grossesse. En effet, elle accoucha, dans la soirée, d'une petite fille, toute grêle et toute chétive qu'on appela Fanny, et à laquelle, la Gruchette, qui était en train de sevrer son dernier marmot, donna le sein.
L'enfant était à peine emmaillottée.
que Baba vint l'examiner. En la voyant blanche comme du lait, il fitune grimace de mécontentement: il avait, sans doute des préjugés, au point de vue de la couleur.
Il n'en soigna pas moins Christine avec beaucoup de dévouement. Cellfi-ci fut bientôt sur pied, et alors, on dut songer à prendre un parti. Comme la Gruchette était une excellente nourrice, il fut convenu qu'elle garderait Faniiy.
Puis, Christine Levert, accompagnée de Baba, se mit un beau matin en route Le couple bigarré allait chercherfortunc à Paris.
Beraillon, eo se tâtant les côtes, s'élait dit qu'il avait perdu, par sa faute, une position agréable, et devint tout mélancolique.
Ducroc, lui, commença par exhaler sa colère contre les gredins qui l'avaient trahi. Puis, il s'arrangea une existence c;iUne et douce, à l'abri de nouvelles perfidies. Durant les premiers jours, loiil alhi bien. Mais la solitude lui pcï^a bientôt : il bâilla, soupira et finit jar s'ennuyer, au point qu'une aprèsmidi, il pnl sa canne et sortit pour s'afliT promener sur le Mail, dans l'espui^^y leiicûulrerBernillon.
Bernillon y était en effet.
Ils passèrent Tun près de l'autre, raides, pinces, sans se saluer ni sembler se voir. Mais, à peine s'étaient-ils croisés, qu'ils se retournèrent en même temps, et échangèrent involontairement un regard honteux.
Ducroc alla s'asseoir sur un banc, et Bernillon s'assit sur un autre banc, non loin de là. L'un grommelait un air de chasse entre ses dents, l'autre faisait des ronds dans la poussière avec le bout de sa canne. Ils brûlaient de se réconcilier, mais aucun ne voulait faire le premier pas. Le hasard se chargea de l'affaire.
Un coup de vent emporta le chapeau de Ducroc. Bernillon se précipita, rattrapa le volage couvre-chef, et le remit à son propriétaire. Celui-ci le remercia.
t76 LE PIGEON
— Il n*y a pas de quoi, fit Bernillon.
— Si. Mon chapeau pouvait aller loin.
— C'est vrai qu'il fait un vent ! Et...
vous allez bien, capitaine?
— Oui, pas mal... Et vous?
— Assez bien, Dieu merci !
— Cependant, vous avez été... souffiwit, je crois? demanda Ducroc en souriant.
— Un peu, fit Bernillon en souriant aussi.
— Un accidenl, m'a-t-on dit?
— En effet, capitaine, un accident.
Et tous deux d'éclaler de rire.
— Hein, brigand! s'écria Ducroc, conviens que tu ne l'avais pas volé !
— J'en conviens, dit Bernillon, cependant ça été dur.
— Pas assez, car lu t'es conduit comme le dernier des polissons.
— Oh!
— Certainement... Dans la maison d'un ami... Ne pas respecter le toit... Tu as beau sourire, c'est comme cela...
Moi, d'abord, je ne me serais jamais permis... Pense donc, un ami, c'est sacré !
— Farceur de capitaine !
— Farceur toi-même ! Tu me fais rire malgré moi.
Ils causèrent quelque temps en se promenant sur le Mail, puis ils entrèrent au Café du Commerce où ils prirent un verre d'absinthe. Il était impossible qu'ils ne dînassent pas ensemble. A cinq heures, ils descendirent chez Ducroc. Force leur était de passer devant le logis de la Gruchette. Celle-ci, assise
sur le seuil de sa porte, tenait son nourrisson dans ses bras. Ils firent un demi-cercle pour l'éviter; mais, à leur approche, elle se leva, traversa la rue, et secouant Fanny qui braillait :
— Là, là, ne pleurez pas, mademoiselle, s*écria-t-elle, et faites une risette à papa.
Ce disant, elle leur mettait Tenfant presque sous le nez.
Les deux amis firent semblant de ne rien voir et de ne rien entendre, et filèrent rapidement.
A vingt pas de là :
— C'est à toi qu elle s'adressait, dit Ducroc.
— Pas du tout, c'est à vous, capitaine, répondit Bernillon.
— Par exemple!... Elle connaît tes abominations.
— Ça ne fait rien. Voire position visà-vis de Christine équivalait à celle d'un mari.
— • Mais non ! Pas le moins du monde !
— Oh ! Il y manquait si peu de chose.
Ils se taquinèrent, goguenardont et
se renvoyant la balle.
— Animal ! Tu n'as pas de cœur ! dit Ducroc en finissant.
— ■ Capitaine, vous êtes sans entrailles ! répliqua Bernillon.
Ils se mirent à table, et dînèrent copieusement.
Ils redevinrent plus amis que jamais.
Une seule chose les affligeait, Bernillon non moins que Ducroc, c'est que les ressources de ce dernier, déjà fort enlamées, allaient chaque jour s'amuindrissanl. Il fallait remédier à cela. Bernillon, qui était plein d'imaginalinii.
s'avisa d'un expédient qui devait, en quelques mois, non seulement réparer les brèches de la fortune de son ami, mais* encore la tripler. Ducroc le crut et le laissa faire. Malheureusement, soit que Bernillon manquai d'adresse ou peut-être qu'il en eût trop, l'opération tourna on ne peut plus mal, et Ducroc, en moins d'un an, se vit à peu près dépouillé de tout.
Bernillon ne l'abandonna pas complètement pour cela. Seulement, au lieu de l'appeler Capitaine comme autrefois, il ne l'appela plus que /no/2 pauvre Ducroc, et même Ducroc tout court, quand il fut certain qu'il n'y avait plus rien à tirer de lui.
Un matin, la Gruchette vit entrer chez elle Bernillon.
— Eh! mon Dieu, monsieur Bernillon ! Qu'est-ce qui vous amène?
— Où est Fanny?
— La voilà qui crie dans son berceau... Mais comment se fait-il?...
Bernillon, sans répondre, courut au berceau, prit l'enfant, et la couvrant de baisers :
— C'est ma fille! s'écria-t-il. Elle est à moi, je la reconnais.
La Gruchette était muette de saisissement.