CHAPITRE II
Route pour se rendre de France au Brésil.
Il est presque inutile de parler des premiers jours de fa traversée de France au Brésil : la route alors dépend uniquement des vents qu’on trouve au sortir du port; et ces vents étant ordinairement variables, le principal objet doit être de les mettre le plus à profit qu’il est possible , et par conséquent de prendre la bordée la plus favorable pour s’éloigner promptement de la terre.
On s’appliquera ensuite à s’avancer dans le Sud, de préférence , pour y recevoir les vents alizés qui doivent favoriser la plus grande partie de la navigation ; il suffira de s’astreindre, jusque-là, à passer de quinze à quarante lieues dans l’Ouest du cap Finistère, selon l’état du temps, ou selon qu’on sera dans l’été ou dans l’hiver. De là, si l’on est pourvu de chronomètres , on pourra laisser Madère dans l’Ouest , pour aller prendre connaissance des îles Canaries, à vue desquelles on passera , soit à l’Ouest de toutes, soit dans l’un des canaux quelles forment entre elles et qui ne présentent à éviter que ce qui paraît hors de l’eau.
On rencontrera dans ce trajet les îles Salvages, îlots parfaitement déterminés par Borda, et, d’après lui, bien placés sur toutes les cartes. Ils n’offrent aucun danger en se tenant à quatre ou cinq milles de distance; le rocher que les Anglais disent avoir trouvé en 1818 dans la partie de l’Est, n’étant pas éloigné de plus d’un mille du gros îlot.
Les observations chronométriques sont nécessaires en allant chercher les îles Canaries, pour corriger l’efTet du courant qui règne depuis le parallèle du cap Finistère, jusqu’à celui des îles du Cap-Vert.
Ce courant, plus ou moins fort, selon que le vent le contrarie ou le favorise , mais qui est rarement nul , se dirige au Sud par le travers des côtes d’Espagne et de Portugal ; à l’Est, à l’entrée du détroit de Gibraltar, et enfin au Sud et Sud-Est , le long de la côte d’Afrique , avec une vitesse moyenne de 0,6 de mille à l’heure. Cette direction des eaux est prouvée par un si grand nombre de faits (l), qu’il est impossible de la révoquer en doute.
Les bâtimens qui naviguent sur leur estime devront donc se tenir sur leurs gardes , et la prudence exige qu’ils passent à l’Ouest de Madère , pour aller rectifier leur point sur la plus occidentale des Canaries.
En quittant ces îles, la route sera le Sud \ Ouest, ou Sud-Sud-Ouest (selon qu’on aura passé à cinq ou six lieues dans l’Ouest de file de Palme, ou dans le canal entre Ténériiïe et la grande Canarie), jusqu’au vingtième degré de latitude Sud; ensuite on gouvernera de manière à passer entre les îles du Cap-Vert et la côte d’Afrique, en se tenant un peu plus près de celle-ci que des îles.
(1) On se bornera à rappeler le fait suivant, très-connu des marins, et rapporté dans plusieurs ouvrages d’hydrographie , et entre autres dans l’ouvrage espagnol intitulé Derrotero de las Antillas (Madrid, 1820, page 532 ) : « Un convoi de 70 bâtimens anglais, parti de Cork le 26 mars » 1807, sous l’escorte de la frégate V Apollon, tomba inopinément, le 2 avril, » sur la côte de Portugal, près de Mondégo, où il se perdit presque en- » tièrement ; il avait cependant presque toujours gouverné au plus piès » tribord amures , avec des vents de la partie de 1 Ouest et même du Nord » Ouest. »
Apres ce passage, on gouvernera au Sud pour aller couper 1 équateur, qu on atteindra ainsi, vers le vingtième ou le vingt -unième degré de longitude Ouest du méridien de Pans. Il a ete souvent remarqué, que, dans cette partie de la route, les courans portent encore légèrement au Sud et à lEst; mais il ny a rien de régulier à cet égard.
D Après dit ( Neptune oriental, in-f. p. S) « que les ” va!sseaux qui vont à San-Salvador, Rio-Janeiro, ou l’île » Grande, peuvent couper la ligne par 25 ou 26° de longi- » tude Ouest de Paris, et diriger leur route vers l’endroit où » ils veulent aborder, en faisant attention aux vents pério- » diques qui soufflent sur la côte du Brésil, et qui y déter- » minent des courans au Nord et au Sud. Il ajoute que les » vents régnant du Sud- Sud -Est à l’Est -Sud-Est sur cette » côte, depuis mars jusqu’en septembre, les courans portent » au Nord, et que, dans les six autres mois, les vents cons- » tans du Nord-Nord-Est à l’Est-Nord-Est déterminent des
» courans au Sud. »
Nous venons de voir, au chapitre précédent, jusqu a queï point l’expérience confirme ou affaiblit cette opinion, sur les
Longitude
moussons a la côte Est de l’Amérique méridionale ; il ne s agit ici que de la route cà faire pour se rendre sur cette côte en partant de France, et de la longitude la plus convenable pour passer d’un hémisphère dans l’autre.
i» plu, convenable Je Cr0‘S qu n est Pas Prudent 'lc se-porter toujours au 25.c i fa„.«tei„dr. ou au 26.' degré pour couper l’équateur, en allant au Brésil ou
couper l’equaleur. dailS l’Illde.
Les contrariétés résultant des vents variables qui succèdent aux vents généraux de l’hémisphère Nord et qui précèdent ceux du Sud de la ligne, sont assez souvent de nature à retarder les bàtimens qui veulent atteindre un des ports du Sud de
l’Amérique. Ces vents variables forcent quelquefois de s’avancer dans l’Ouest ; et si (ce qui n’est pas rare) les vents généraux de l hémisphère méridional participent plus du Sud que de l’Est , il peut arriver qu’on ne puisse pas doubler l’Amérique a
la bordée.
Une seconde cause de contrariété, d’autant plus digne d attention qu’on peut la regarder comme permanente, concourt encore à faire recommander aux bâtimens destinés poui llnde ou le Brésil , de se maintenir sur des méridiens plus Est que ceux qu’on vient de désigner; c’est le courant équatorial de
l’Est à l’Ouest qui règne entre les tropiques.
Ce courant, attribué au mouvement de rotation de la tene et aux vents généraux , commence à se faire sentii à environ quarante lieues dans l’Ouest du méridien du Cap-Vert, et il augmente à mesure que l’on avance à l’Ouest.
Aux approches du parallèle du cap Saint-Roch , il a été trouvé, à certaines époques de l’année, de deux milles et demi par heure , et même de trois milles, dans le voisinage des côtes
de la Guiane.
11 paraît que la plus grande force de ce courant s observe depuis mars jusqu’en septembre : du moins, c est à cette époque de l’année que se rapportent les faits les plus remarquables qui
le constatent.
C’est du 1 .er au 5 juin 1 793 , que le vaisseau anglais de la compagnie des Indes le Roij cil-Georges , ayant coupé l’équateur par 26° 2' Ouest de Paris, fut porté de 1° 33 dans l’Ouest , et à vue du cap Saint-Roch , qu’il ne put doubler qu’après être rentré dans l’hémisphère Nord, et s’être de nouveau élevé dans l’Est (l).
Courant
équatorial
de
l’Est à l’Ouest.
(I l Derrotevo de las Antülas ; Madrid, 1820.
C’est en juin et juillet 1 795, que le Bombay-Castleé prouva
une différence Ouest de 6° 3û' en se rendant de i’de de Palme à îa côte du Brésil (l),
C est du 20 mai au 1 4 juin 1802 que le vaisseau le Cuffnels tut porté de trente-six milles par jour dans l’Ouest , depuis qu’il eut quitté les vents alizés de l’hémisphère Nord , sur le parallèle de8"30', et le méridien de 1 7° Ouest, jusqu’à ce qu’il aperçût la côte du Brésil par 8° de latitude Sud (2).
Dautres batimens, au mois de mai 1807, se sont trouvés
arrêtés par le cap Saint-Augustin , lorsqu’ils s’en croyaient fort
au large, pour ne pas s’être suffisamment précautionnés contre
ce courant à l’Ouest, pendant leur navigation dans les vents alizés.
Enfin, cest a l’effet de ce courant à l’Ouest, qu’est due la découverte même du Brésil, le 24 avril 1 500. Pedro Alvarez Cabrai, parti de Lisbonne pour l’Inde, au mois de mars précédent, ayant relâché aux îles du Cap-Vert, et sous prétexte d éviter les calmes de la côte d’Afrique, s’étant ensuite dirigé trop à l’Ouest , tomba dans la région des courans de l’équateur,
et aperçut, a son grand étonnement , la côte d’Amérique sous le dixième degré de latitude Sud.
Le mouvement des eaux de l’Est à l’Ouest, sous les tropiques, entre les continens d’Afrique et d’Amérique, ne peut donc pas être mis en doute; et l’on doit toujours le faire entrer dans le calcul de la route, lorsqu’on passe de l’hémisphère Nord à 1 hémisphère Sud, pour se rendre en Amérique.
Ce mouvement, au reste, n’est pas toujours aussi violent que dans les circonstances qui viennent d’être citées. MM. de
(1) Derrotero de las Antillas ; Madrid , 1820.
(2) Dùo.
Fleurieu (1) et de Borda (2) ne l’évaluent qu’à neuf milles par vingt-quatre heures; D. Josef Espinosa et D. Ciriaco de Cevallos (3), dans une traversée de Cadix à Saint-Domingue, du 2 5 novembre au 18 décembre 1790, ne l’ont trouvé que de sept milles dans le meme intervalle de temps ; et j’ajouterai meme, d’après mes propres observations, que le courant porte quelquefois dans une direction contraire, c’est-à-dire, dans l’Est , entre les méridiens de 20 et 26° Ouest, depuis le parallèle de 3° Nord jusqu’à celui de 3° Sud, quoique cette position soit fort éloignée de la côte d’Afrique , à petite distance seulement de laquelle on admettait des courans à l’Est.
J ai reconnu deux fois cette direction contraire; et dans 1 une Courant accidentel d’elles , qui se présenta du 1 1 au 3 0 avril 18 19, le progrès à sous Péquateur. l’Est, par l’effet du courant, s’éleva jusqu’à 5° 49' 18", c’est-àdire, de 0,75 de mille par heure.
Cependant, les faits de ce genre ne peuvent être considérés que comme des exceptions ; et la presque totalité des obervations s accordent à évaluer à sept ou neuf milles par jour, la moyenne quantité dont les bàtimens sont portés à l’Ouest, quand ils naviguent entre les parallèles de 15° Nord et 15°
Sud, à partir des îles du Cap-Vert, et en allant dans l’Ouest.
J’indiquerai ensuite le seizième degré, comme le méridien à Méridien l’Est duquel on ne doit pas se porter dans cette partie de la plus Est à atteindre
... # quand on coupe
route : ces limites supposent presque nécessairement qu’on l’e'quateur
1 en allant au Brésil.
aura passé entre les îles du Cap-Vert et la côte d’Afrique; et c’est aussi la route qu’il me paraît le plus convenable de faire.
Quant à l’influence qu’on voudrait attribuer à tel ou tel
(t) Voyage de l’Isis (en 1769, vol. l.«, pag. 345).
(2) Voyage de la Flore ( en 1776, vol. l.er, pag. 192).
(3) Derrotero de las A?itillas.
mériden, sur le plus ou le moins de force des vents dans la traversée, elle est illusoire à une certaine distance de terre. D Après a déjà fait remarquer qu’il n’y avait aucun motif pour préférer de descendre jusqu’au trentième degré, comme on le faisait avant lui , plutôt que de se borner au vingt-cinquième ou au vingt-sixième , qu’il conseille, pour abréger la route. Le meme raisonnement est fondé, pour des méridiens plus à lEst, jusqu a une certaine distance de la côte d Afrique, et un grand nombre d exemples en font foi ; on doit meme penser qu il n est pas nécessaire que cette distance soit fort grande ; et, en indiquant le méridien de seize degrés qui, sur le parallèle de 3 Nord, est déjà a quatre-vingts lieues de la côte, on croit qu il est hors de toute influence réelle de la terre sur la force des vents.
On trouve généralement une brise fraîche du Nord à l’Est, un horizon gras, un temps gris et pluvieux, dans le canal forme par les îles du Cap-Vert et ce cap lui-même ; les sondes que j y ai faites plusieurs fois , ne m’ont rien indiqué du banc de Parlas, manqué dans ce canal, sur la plupart des cartes.
XCfto^bïe 6 La Iimite des vents aIizës au Nord de Ia ligne n est pas fixe ;
pousser elle varie souvent de onze à quatre degrés de latitude au Nord;
1 rance au Brésil. et I on a remarqué quelle est d’autant plus méridionale, que le soleil est plus élevé dans l’hémisphère Sud. L’époque la plus favorable de 1 année pour passer de France au Brésil est donc le mois de décenbre , et , en général , de septembre à mars .
Une zone de calmes et de brises variables occupe l’espace compris entre les vents généraux de l’hémisphère Nord, et ceux du Sud de la ligne; on y trouve des orages, des pluies abondantes , des grains , des brises de tous les points de l'horizon, et des calmes qui durent quelquefois plusieurs jours; il
faut se hâter de traverser cet espace, et faire au Sud le plus de chemin qu’on pourra.
Les vents généraux de l’hémisphère Sud commencent quelquefois un peu au Nord de la ligne, mais plus souvent d’un à deux degrés de latitude Sud. Faibles et variables d’abord, ils n’acquièrent que progressivement de la consistance; et en général, les plus forts n’empêchent pas un bâtiment qui les reçoit par le travers, de faire usage de toutes ses voiles. Ils varient ordinairement du Sud-Est au Sud; mais ils dépassent aussi parfois le Sud du côté de l’Ouest , et ce sont ces variations qui font sentir l à-propos de ne pas se porter à l’Ouest du méridien de vingt-six degrés, pour couper l’équateur.
Le point où l’on a traversé la ligne, la direction du vent qu’ on aura trouvé ensuite, la saison où l’on sera, et le port de destination, détermineront la route à suivre, quand on sera dans l’hémisphère austral. Si l’on va dans un port du Brésil situé au Sud du dix-huitième degré, qui est le parallèle des Abrolhos, on devra se maintenir à l’Est du méridien de 38°, longitude qui paraît être la limite extrême des fonds accessibles à toutes profondeurs, dans l’Est des Abrolhos. Cependant, la grande irrégularité des fonds, aux approches de ces îlots, et le défaut d’une exploration absolument complète de ce parage, doivent toujours exciter la prudence; et il convient de sonder toutes les quatre heures, en traversant les parallèles compris entre ceux de 17° 50' et 18° 30', si l’on a des raisons de se croire plus Ouest que le méridien de 38°.
Lorsque les vents généraux de l’hémisphère Sud éprouvent des variétés très-marquées , on ne doit plus compter sur une direction constante des courans ; au lieu de porter dans l’Ouest , ils éprouvent aussi des variétés; et dans un voyage, durant lequel je trouvai des vents inconstans, depuis le quatrième
Précautions à prendre en traversant les
parallèles des Abrolhos.
Précautions
Précautions à prendre sur la côte septentrionale.
jusqu'au huitième degré de latitude Sud, les courans ne portèrent pas deux jours de suite dans la même direction.
Les moussons et les courans , sur la côte orientale du Brésil ,
a prendre ' '
pour l’atterage n offrant presque jamais des obstacles réels à ia navigation , il la cote orientale. ny a que des précautions ordinaires à prendre pour attérir sur tel ou tel point de cette côte. Ces précautions consistent, tout au plus, à diriger la route de manière à se trouver de quelques lieues au vent du port de destination ; mais , comme nous lavons dit plus haut, cela n’a rien d’absolument nécessaire, et ne doit, dans aucun cas, aller jusqu’à augmenter la route, au point de causer un retard sensible dans l’époque de l’arrivée.
Les bâtimens qui se destinent pour la côte Nord du Brésil, doivent agir avec plus de circonspection à l’attérage, parce que les courans sont plus forts sur cette côte que sur l’autre. Ils portent toujours dans l’Ouest -Nord- Ouest , et quelquefois même très-rapidement. Si donc l’on compte à bord du bâtiment une longitude qui ne soit pas absolument certaine, on devra toujours supposer une différence Ouest dans le point véritable ; et alors ia prudence devra conseiller d’attérir comme si cette différence était réelle.
Le moyen le plus direct de reconnaître l’existence et l’étendue de cette différence, serait de prendre connaissance de I île Fernando de Noronha, avant d’attaquer la terre, et je crois cette précaution convenable. Quand même cette île ne serait pas encore placée avec une précision absolue sur les cartes, l’erreur ne peut pas être de nature à rendre une telle reconnaissance dangereuse, et la vue de ce point servirait à rectifier l’estime à un degré suffisant. De la vue à deux ou trois lieues au Nord de cette île , gouvernant à l’Ouest ~ Nord- Ouest l’espace de trente lieues, avrnt de faire prendre du Sud
LE PILOTE DU BRÉSIL, à la route, on n’aurait rien à craindre des Roccas , qui , d’après les dernières observations sur leur longitude , paraissent ne pas être éloignées de plus de vingt-cinq lieues à l’Ouest de l’île. Parvenu à l’Ouest de leur méridien, on inclinerait vers le Sud, pour joindre la côte au point qu’on aura déterminé pour attérage , en observant seulement de choisir ce point à douze ou quinze lieues dans l’Est du lieu de la destination définitive.
Ainsi que nous l’avons annoncé au chapitre précédent, on trouvera, aux articles consacrés à la description des principaux ports et mouillages de cette côte, de meme que de la côte orientale , tout ce qui est relatif aux attérages qu’on y doit faire dans les deux saisons de l’année.
La distance totale à parcourir pour se rendre de Brest à Bahia ( position à-peu-près moyenne entre les deux extrémités opposées de la côte du Brésil ) , est d’environ dix-sept cents lieues, en suivant la route que nous venons d’indiquer. La durée de cette traversée peut donc être , en général , de quarante-cinq à cinquante jours.