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CHAPITRE XXIII

Le dernier port du Pilote

Autrefois, un enterrement était communément considéré dans la contrée de Swan Creek comme une sorte de solennelle festivité. Dans ce temps-là, les hommes mouraient pour la plupart dans leurs bottes et on les mettait en terre avec grand honneur et beaucoup de loyales libations. Il n’y avait, bien souvent, ni linceuls ni cercueils et plus d’un pauvre compagnon est couché dans le Far Ouest, à la place même où il était tombé, enveloppé seulement dans sa propre couverture ou dans celle d’un camarade.

Ce fut le directeur du ranch de la Compagnie X. L. qui introduisit le crêpe dans le pays. Ce fut à l’occasion des funérailles d’un cow-boy tué

par son bronco, mais lorsque les porteurs et PILOTE — 18

ceux qui menaient le deuil parurent, ayant à leurs chapeaux et à la manche de leurs jaquettes des bandes de crêpe aux bouts flottants, la majorité des assistants déclara que cela avait l'air «trop gai». Cette circonstance aurait suffi à elle seule à rendre cet enterrement-là fameux, mais il l’est demeuré également pour avoir manqué aux convenances d’une autre façon encore, beaucoup plus sérieuse que la première. Personne ne saurait avoir l’esprit assez étroit pour objecter à ce que le retour dégénère en courses de chevaux absolument échevelées et se termine, chez le vieux Latour, par une orgie générale. Mais que le cadavre participe à la course, cela dépasse décidément les bornes de ce qui peut être toléré, en fait d'absence de décorum. On ne pouvait guère blâmer dans cette affaire le «cocher des morts », comme on l’appelait, car sa place bien et dûment reconnue était à la tête de la procession, et il avait mis son point d'honneur à la garder. La faute revenait, sans l’ombre d’un doute, au cocher du traîneau contenant les hommes du ranch de la Compagnie X. L., qui prétendaient au droit de conduire le deuil de leur camarade (encore une innovation que ce cérémonial) et se jugeaient offensés parce que la première place derrière le cercueil avait été réservée à Hi Kendal, qui menait l’équipage de Ash-

ley Ranch, sur lequel se trouvaient les porteurs de manteaux mortuaires (troisième innovation). Le cocher des X. L. demandait à savoir au nom de qui et de quoi, les gens d’Ashley Ranch se mêlaient de cet enterrement. À qui appartenait le cadavre, au fait et au prendre ? N’était-ce pas au ranch X. L.? Hi, d’autre part, estimait que le corps était sous la garde immédiate des porteurs de manteaux. C'était leur devoir de le descendre dans sa tombe de décente façon, et s'ils n'étaient pas les premiers sur place, qui donc s’en chargerait ? Ils ne pensaient pas qu’il s’y rendrait de lui-même. Hi n’entendait pas qu'aucun de ces maudits menant deuil se groupassent autour du corps avant qu’il eût été mis en terre, après cela seulement ils seraient libres de se livrer à toutes les manifestations qui pourraient leur faire plaisir. Mais le cocher X. L. ne pouvait accepter celte manière de voir et, à la première occasion, il dépassa Hi et vint se placer immédiatement après le traîneau qui contenait le cercueil. Hi aurait pu, à la rigueur, accepter un affront pareil, et lui céder sa place, mais les remarques injurieuses que les occupants du traîneau lui jetèrent à la face, au moment où ils glissaient triomphalement à côté de lui, ne pouvaient être tolérées, aussi les trois traîneaux se trouvèrent-ils engagés, l'instant d’après, dans une course folle. Le

conducteur du mort, qui avait l’avantage d’occuper la piste battue, laissa bientôt les deux autres concurrents en arrière, luttant, au risque de se rompre le cou, pour se placer au moins au second rang. Ce fut Hi qui finit par le conquérir et qui s’y maintint jusqu’au bord de la fosse, quoique fissent pour le lui enlever les X. L. Toute cette façon de procéder fut jugée fort inconvenante, et le soir, chez Latour, après une longue et bruyante discussion, le cocher du cercueil donna à chacun la part de blâme qui lui était due. Pour ce qui le concernait, déclara-t-il, il n’ignorait point qu’il n'aurait pas dû infliger à un cadavre une pareille allure, mais il n’aurait pas supporté de le voir occuper la seconde place à ses propres funérailles. Pour autant que cela dépendrait de lui, jamais chose pareille ne se passerait. Et quant aux autres, il était d'avis que les porteurs de manteaux, qui devaient descendre la bière dans la fosse, avaient un rôle beaucoup plus important à jouer dans la cérémonie que ce tas d’imposteurs, qui prétendaient être particulièrement affligés du décès du défunt. Mais quand la population de la contrée des Foothills se rassembla au Meredith Ranch pour les funérailles du Pilote, chacun sentait bien qu’une chose nouvelle allait se passer. On était venu de Porcupine et d’au delà du Fort; la po-

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lice était là en corps avec son inspecteur en chef, ainsi que tous les fermiers à trente milles à la ronde. Quant aux propriétaires de ranchs et aux cow-boys du district de Swan Creek, il va de soi qu'aucun d’eux ne manquait à l’appel. II n’y avait nul besoin de veiller au maintien de l’ordre, car pour la première fois de leur vie les cow-boys n’avaient pas le cœur disposé à se divertir. À mesure qu’ils arrivaient, ils attachaient leurs montures à la barrière ou rangeaient leurs traîneaux dans la cour, après avoir dépouillé les chevaux de leurs grelots ; on n’entendait pas de salutations échangées par des voix bruyantes, pas de plaisanteries, mais ils s’en allaient se grouper en silence devant la porte de la maison, ou passaient dans la cuisine.

Les hommes de Porcupine ne comprenaient pas bien ce silence lugubre, vraiment sans précédent dans un pays où on a coutume de rire de tout, et de faire un signe de tête indifférent à la mort quand elle passe. Mais ils étaient prompts à saisir les situations, et avec une courtoisie caractéristique, ils se joignaient extérieurement à une mélancolie qu’ils ne pouvaient comprendre. Il n’y a pas au monde d’homme si habile à deviner votre disposition d’esprit et à y adapter la sienne, que l’authentique habitant de l'Ouest.

Cette journée était pour les cow-boys une jour-

née de deuil profond. Pour le reste de la communauté, le Pilote était un pasteur ; pour eux, il avait été un camarade et un ami. Ils avaient été lents à l’admettre dans leur intimité, mais il avait, d’une marche sûre, conquis sa place au milieu d’eux, tellement que depuis quelques mois, ils en étaient arrivés à le considérer comme l’un d’entre eux. Il avait chevauché avec eux au travers des pâturages, il avait dormi dans leurs cabanes et cuit ses repas sur leurs fourneaux de fer ; en outre, il était lintime ami de Bill. Cela seul aurait suffi pour lui donner un droit sur tout ce qu’ils possédaient. Il était l’un des leurs et ils commençaient à peine à être vraiment fiers de lui, qu’il les quittait, laissant dans leurs vies un vide aussi nouveau qu’inexpliqué. Aucun homme dans ce pays-là ne s’était jamais inquiété d’eux, et jamais l’idée ne leur était venue qu'ils pussent inspirer de l'intérêt à qui que ce fût, avant l’apparition du Pilote. Il leur avait fallu du temps pour croire que celui qu’il leur témoignait fût sincère et non pas simplement professionnel. Ils n’avaient attendu de la part d’un prédicateur que de la pitié, des avertissements, des rebuffades. Le Pilote les avait stupéfiés par le respect, l'admiration et l’affection qu’il leur témoignait, aussi leur avait-il fallu des mois pour surmonter leur méfiance et comprendre

qu’il ne se moquait pas d’eux. Une fois convaincus du contraire, ils lui avaient donné en retour, inconsciemment, la confiance et l’amour de leurs grands cœurs généreux. Il avait transformé ce monde pour quelques-uns d’entre eux, et fait entrevoir à tous celui qui est à venir. Il n’était pas étonnant qu'ils restassent plongés dans une morne stupeur devant la maison où celui qui avait fait tout cela pour eux, et qu’ils avaient tant aimé, reposait dans le calme de la mort.

On n’entendait aucune démonstration bruyante de douleur. Le Duc dirigeait la cérémonie, et la voix contenue et ferme avec laquelle il donnait ses directions aidait chacun à garder son sangfroid. Les femmes, qui s’étaient rassemblées dans la grande pièce de la maison, pleuraient doucement. On ne savait où Bill se tenait, mais Gwen était installée près de la porte communiquant avec la cuisine, dans son fauteuil, et Lady Charlotte, assise près d’elle, lui tenait la main. Son visage émacié par ses longues souffrances était pâle, mais aussi serein que le ciel à l’aurore d’un beau jour, et ne portait aucune trace de larmes. Quand ses yeux tombèrent sur moi, elle me fit signe de m’approcher.

— Où est Bill? me demanda-t-elle, amenez-le moi.

Je le découvris derrière la maison,

— Ne voulez-vous pas entrer, Bill ? lui dis-je.

— Non, je suis sûr qu’il y a bien assez de monde là-bas sans moi, me répondit-il avec sa lenteur accoutumée.

— Vous feriez mieux d'entrer, le service va commencer.

— Je ne me soucie pas beaucoup de ce qu’on dira. Je ne tiens pas tant que ça aux sermons, me dit Bill d’un air d’indifférence, puis il ajouta, à part lui: les siens exceptés, bien entendu.

— Voyons, Bill, venez avec moi, insistai-je. Si vous n’étiez pas là, cela paraîtrait étrange.

— Cela m’est fort égal, fit-il. D'ailleurs, voyezvous, je suis sûr qu’il va y avoir des cataractes là dedans, et il est probable que l’humidité me gagnerait aussi.

— Vous pouvez en être certain, s’écria Hi, qui se tenait tout près de là, plein de sympathie pour le chagrin muet de son ami.

Je rendis compte à Gwen de l’insuccès de ma mission.

— Allez lui dire que j'ai besoin de lui, me dit-elle, du ton impérieux d’autrefois.

J'obéis à cet ordre et transmis son message à Bill.

— Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt? s’écria-t-il, après quoi il entra dans la maison et s’en alla se poster derrière le fauteuil de

Gwen. De l’autre côté de la porte, le Duc était debout ; son beau visage avait une expression calme et sérieuse. Immédiatement après lui se tenaient l’Honorable Fred Ashley et l’Ancien Temps, l'air hagard et désolé. Le Pilote occupait une grande place dans la vie du vieillard. Tous les autres hommes présents dans la salle et la cuisine gardaient une attitude triste et solennelle.

Dans la chambre de Gwen, la plus reculée de la maison, le Pilote était étendu ; la mort avait imprimé sur son visage sa majestueuse beauté, et je compris, en le contemplant, pourquoi les yeux de Gwen, au lieu de pleurer, exprimaient une joie sereine et triomphante. Elle avait interprété justement le langage de ce visage immobile. Toutes les traces de fatigue, que depuis quelques mois nous y discernions avec une douleur grandissante, s'étaient effacées, ainsi que l’expression de souffrance, et à leur place, il n’y avait plus qu’un sourire paisible et vainqueur. Îl avait rencontré son ennemi face à face, mais la terreur qu'il lui inspirait à l'avance s'était évanouie, et il en gardait une joyeuse surprise.

Le service funéraire fut beau dans sa simplicité. Le chef immédiat du Pilote était venu de la ville pour le présider. C'était un homme

plutôt petit, mais large d’épaules et bien musclé. Son visage était brûlé et tanné par le soleil et les intempéries auxquels depuis des années il avait été sans cesse exposé. Encore dans la force de l’âge, il n’en avait pas moins les cheveux et la barbe gris et des rides profondes sillonnaient son front, car les soucis et les fatigues d’un pionnier missionnaire ne sont ni rares ni légers. Mais ses yeux bleus, pleins de bonté, étaient ceux d’un héros. En l’écoutant, nous sentions que nous avions devant nous un prophète, et il nous communiquait une étincelle du feu qui l’'animait.

«J'ai combattu le bon combat. » La voix qui lisait ces mots vibrait, et nous levâmes la tête pour l'entendre parler du lutteur héroïque qui a écrit ces mots. Je regardai Bill. Ses yeux brillaient et son grand corps se raidissait, ce qui faisait saillir ses angles plus encore que de coutume.

« Que votre cœur ne se trouble point. Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père.» La voix du pasteur s’était faite plus basse et plus tendre, ses regards s’élevaient au-dessus de la terre, tandis qu’il rappelait les promesses éternelles. Puis il redescendit à notre niveau et, tandis que, tournés vers lui, nous l’écoutions avec une attention intense, il se

mit à nous parler du Pilote et à nous raconter comment il l’avait d’abord envoyé au milieu de nous avec crainte et tremblement — il était si jeune — mais combien il en était venu à prendre confiance en lui, à se réjouir du succès de son travail, et à fonder sur lui un grand espoir. Maintenant, tout cela était fini, mais il était sûr que son jeune ami n’avait point donné sa vie en vain. Il s’arrêta, et ses yeux, qui allaient de l’un à l’autre d’entre nous, finirent par s’arrêter sur Gwen. Je fus frappé, et je crois qu'il le fut comme moi, du sourire qui entr'ouvrait ses lèvres et qui disait clairement : «Oui, mais comme j’en suis plus persuadée que vous. »

— Oui, reprit-il,en réponse à ce sourire: vous savez tous bien mieux que moi que l’œuvre qu’il a faite au milieu de vous ne passera pas avec lui, mais durera autant que vos vies.

Le sourire de Gwen se fit plus joyeux.

— Et maintenant, continua la voix profonde, ne murmurez pas de ce qu’il ait atteint sa récompense, son repos et sa demeure paternelle.

— Oui, c’est bien ainsi..…., dit Bill tout bas.

Après cela, nous entonnâmes l’hymne où il est question de l’aube de gloire du pays d’Emmanuel. Lady Charlotte tenait l’harmonium et le Duc dirigeait le chœur d’une voix claire et

ferme. Quand nous arrivâmes au dernier verset, le pasteur fit un signe, pour réclamer le silence, puis il lut les paroles qui nous restaient à chanter:

J’ai suivi la route du ciel À travers vents, flots et marée...

et ainsi de suite, jusqu’au dernier cri de victoire :

Je salue l’aube de gloire

Au pays d’'Emmanuel.

Pendant un moment, on put croire que le chant ne pourrait pas reprendre, car des larmes coulaient sur le visage du pasteur et les femmes sanglotaient, mais la voix tranquille du Duc s’éleva et tous, raffermissant les leurs, le suivirent jusqu’au bout de la strophe.

Après la prière, chacun des assistants se rendit dans la pièce où le Pilote reposait, couché dans son cercueil, et défila devant lui. Bientôt il ne resta plus auprès de lui que ceux qui l’avaient le mieux connu.

— Notre contrée a perdu un homme excellent, Duc, dit l’'Honorable Fred, ce à quoi le Duc ne répondit qu’en s’inclinant silencieusement. Alors Lady Charlotte s’avança et regarda pendant un moment le calme visage du mort.

— Cher, cher Pilote, murmura-t-elle, je remercie Dieu de ce qu’il vous avait envoyé ici. Vous avez fait beaucoup pour moi — après quoi elle se pencha et baisa ses lèvres blêmes et son front glacé.

Gwen, qui était restée dans la grande salle, parut s’éveiller tout à coup, comme si elle avait rêvé. Elle se tourna vers Bill d’un air effrayé et s’écria :

— Je veux le voir encore une fois. Portezmoi auprès de lui.

Bill la prit dans ses bras et la porta près du cercueil, et à la vue du visage paisible sur lequel la mort avait empreint sa majesté, Peffroi de Gwen s’envola. Pourtant, au moment où le Duc s’approchait pour fermer le cercueil, elle poussa un gémissement aigu et se cramponna à Bill en disant, avec un spasme soudain :

— Oh! Bill, je ne pourrai pas porter cela seule. J’ai peur de rester seule.

Elle pensait aux longues et lassantes journées de souffrance qu’elle avait devant elle, et qu’il lui faudrait désormais traverser sans le secours du sourire et de la voix du Pilote.

— Moi aussi, balbutia Bill, qui songeait également à l'avenir. Il n’aurait pu lui dire quelque chose de meilleur. Elle le regarda un instant, puis elle s’écria :

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— Nous nous aiderons l’un l’autre.

Bill essaya de répondre, mais tout ce qu’il put faire, fut de secouer la tête en signe d’acquiescement. Encore un dernier coup d’œil jeté sur le Pilote, puis Gwen demanda à être reportée dans la grande salle.

Je me tournai vers le Duc. Il semblait être saisi d’une tristesse si poignante, que je ne pus m'empêcher d’en avoir l’air étonné. II s’en aperçut et me dit :

. — L'homme le meilleur que j’aie jamais connu, Connor. Pour moi aussi, il a fait quelque chose. Je donnerais tout au monde pour mourir ainsi.

Nous étions restés près de la fenêtre de Gwen, Bill, qui tenait toujours la jeune fille dans ses bras, et moi, et nous suivions des yeux le convoi funèbre. La procession de traîneaux et de cavaliers descendait la pente de la colline recouverte de neige ; on n’entendait retentir ni grelots ni voix, et peu à peu nous les vimes disparaître et s’enfoncer dans la vallée, Mais nous connaissions par cœur chaque contour de la piste onduleuse et nous pouvions contempler en pensée cette scène de féerie, se déroulant dans un décor étrangement mystique. Nous savions comment les grands ormes, les peupliers et les bouleaux inclinaient leurs branches givrées sur le passage du cercueil, et comment les

buissons, les pierres, les moindres morceaux de bois morts échelonnés des deux côtés du cortège formaient une haie, transformée en objet de beauté par:la neige, qui si doucement était tombée sur elle. Nous nous figurions les parois de rocher de la vallée faisant, ici et là, des taches noires dans toute cette splendeur, et il nous semblait entendre les notes variées de la Swan, soit qu’elle se glissât sous une couverture de glace, soit qu’elle reparût sautillante et bondissante et retombât en écumant dans de petits lacs ourlés d’écume, pour s’en aller de nouveau chanter sa chanson joyeuse aux rives éblouissantes qui penchaient vers elle la dentelure de leur parure glacée. Et là où les fleurs avaient fleuri un jour, les violettes, les clématites, les muguets, et où s’étaient balancées les fougères, on ne voyait plus que de la neige. Elle était partout, pure, blanche, semée d’une myriade de diamants, mais chacun de ses flocons servait de linceul à une fleur.

Là où le défilé débouche dans la prairie ensoleillée, ils déposeraient le Pilote ; il dormirait tout près de la vallée qu’il avait aimée, et qui dormait elle-même de son sommeil glacé. Et c’est là qu’il repose encore aujourd’hui. Mais le printemps est revenu bien des fois réveiller Les fleurs depuis cette journée d’hiver. Bien des fois

il leur a ordonné de se relever en nombre toujours plus grand, jusqu’à ce qu’enfin la vallée en soit tapissée entièrement. ë

Les vies sont comme les fleurs. Dans la mort, elles ne demeurent pas seules, mais elles se ressèment d’elles-mêmes et refleurissent à chaque printemps nouveau, toujours plus nombreuses.

Ainsi souvent, au cours des années, en rencontrant ici ou là quelques-uns de ceux qui furent mes compagnons au pays des Foothills, j'ai retrouvé dans une parole, un fait ou un regard, la trace de celui que nous avions appelé, d’abord en plaisantant, puis plus tard avec un sentiment sincère et tendre dont nous n’avions point honte, notre Pilote du Ciel.

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