‹ Le pilote du cielChapitre 24 sur 25 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Comment l'église de Swan Creek

fut inaugurée

Lorsque, vers la fin de l’année, le Pilote tomba malade, Bill le soigna comme l’aurait fait une mère, puis il l’envoya se reposer et changer d’air chez Gwen, avec défense expresse de revenir avant que l’église fût terminée, et deux fois par semaine il allait le voir.

L’affection que ces deux hommes éprouvaient l'un pour l’autre était une chose réconfortante à contempler, et souvent, quand je sens mon cœur s’endurcir et que je suis près de perdre toute confiance dans les hommes et les choses, je me souviens d’une scène que je surpris, un soir, en m’arrêtant devant la maison de Gwen. Ils étaient debout près de la porte, dans un

espace éclairé par la lune, Bill appuyait sa main sur l’épaule du Pilote et celui-ci avait passé son bras autour du cou de Bill.

— Cher vieux Bill, disait le Pilote, cher vieux Bill, puis la voix lui manqua.

Bill se tenait très droit et, faisant un effort pour paraître gai, regardait les étoiles. Ce fut ainsi qu'ils se dirent adieu et le Pilote resté immobile à la même place, suivit des yeux la haute silhouette maigre qui s’éloignait, jusqu’au moment où elle disparut à l’entrée de la vallée.

Le jour de linauguration arriva comme arrivent tous les jours, même ceux qui se sont faits le plus longtemps attendre. C'était une claire et radieuse journée de Noël, On aurait pu croire, tant l’air était calme et immobile, que le temps avait suspendu son vol jusqu’à l'instant où une voix puissante lui ordonnerait de se remettre en marche. Les collines dormaient sous leur couverture éblouissante et immaculée. Bien loin de nous, les grands pics dressaient leurs têtes majestueuses au-dessus des forêts sombres, et semblaient contempler avec complaisance la terre couverte de neige étincelant au soleil. La lumière transfigurait leurs vieux visages durs et crevassés, tellement qu’ils paraissaient sourire, comme si la joie de Noël avait

aussi fait vibrer quelque chose, tout au fond de leurs vieux cœurs de pierre.

Tout le monde était là, les fermiers, les propriétaires de ranchs, les cow-boys, les femmes, les enfants, tous heureux, tous fiers de leur église neuve, et tous impatients de voir arriver PAncien Temps, qui devait amener le Pilote, si celui-ci était assez bien pour sortir, et Gwen elle-même, si le temps était beau. Mais le temps passait et Bill, qui fonctionnait en qualité de maître des cérémonies, commençait à se montrer inquiet. Enfin Joe l’Indien parut; il portait une lettre qu’il tendit à Bill. Après lavoir lue, celui-ci changea de visage et me la passa. Elle ne contenait que ces mots, tracés d’une main tremblante : « Cher Bill, procédez à l’inauguration. Chantez le Psaume, vous savez bien lequel, et faites une prière, après quoi venez vers moi, vite, Bill.

«Votre Pilote. »

Bill, qui s’était un peu ressaisi, annonça d’une voix étrange, que le Pilote ne pouvait pas venir, puis il m'indiqua le Psaume en me disant : — Faites-les chanter.

C'était ce grand psaume cher à tous ceux qui babitent les montagnes :

J'élève mes yeux vers les montagnes.

et ils chantaient avec des visages émus ces paroles fortes et consolantes. Une fois le psaume terminé, chacun se rassit et attendit ce qui allait suivre. Les yeux de Bill se tournèrent vers l'Honorable Fred Ashley, puis vers Robbie Muir, après quoi il me dit à voix basse :

— Pouvez-vous faire une prière ?

Je fis un signe négatif, tout en me sentant honteux de ma lâcheté.

Après un moment de silence, Bill reprit :

— Le Pilote dit qu'il doit y avoir une prière. Quelqu'un d’entre vous peut-il en faire une ?

Nouveau silence oppressant.

Alors Hi, qui se trouvait au fond de l’église, vint au secours de son partner, en lui disant :

— Ne pourriez-vous pas essayer vous-même, Bill?

Le visage de Bill s’empourprait.

— Ce n’est pas tant mon affaire, répondit-il. Mais le Pilote dit qu'il doit y avoir une prière, et je suis résolu à mener la chose à bien jusqu'au bout. Après quoi, s'appuyant contre la chaire, il dit : — Prions, et commenca :

«Dieu tout puissant, je ne m’entends pas bien à ces choses, mais peut-être que vous comprendrez si je vous les dis tout simplement.» Il fit une pause pendant laquelle quelques-unes des femmes commencèrent à sangloter. « Ce

que je voudrais vous dire, reprit Bill, c’est que nous sommes terriblement contents d’avoir cette église, et que nous savons que c’est à Vous et au Pilote que nous la devons. Et nous sommes tous contents d’emménager. » Il s’arrêta encore une fois, et en levant les yeux, j'aperçus deux grosses larmes roulant le long de son visage dont tous les muscles tremblaient, puis il repartit à nouveau : « Mais, à propos du Pilote, je ne voudrais pas vous imposer notre volonté mais, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous voudrions beaucoup le voir rester avec nous; au fait, nous ne voyons pas comment nous pourrions nous passer de lui, regardez tous ces gars qui sont ici, il est justement entrain de faire son œuvre auprès d’eux et de les amener sur la bonne voie, et, Dieu Tout-Puissant, si vous nous le prenez, ce sera peut-être une bonne chose pour lui, mais pour nous, oh! Dieu. la voix lui manquait. Amen.»

Alors quelqu'un, je crois que ce devait être Lady Charlotte, commença « Notre Père », et tous ceux qui le pouvaient récitèrent jusqu’au bout l’oraison dominicale. Pendant quelques minutes Bill regarda l’assemblée sans prononcer une parole. Puis, comme s’il se rappelait tout à coup son devoir, il s’écria :

— Cette église est inaugurée. Excusez-moi.

Il s’avança vers la porte, dit quelques mots à Hi qui l’avait suivi, puis sautant sur son bronco, il lui fit prendre un galop furieux.

L'église de Swan Creek était, en effet, inaugurée. La forme du service pouvait ne pas avoir été correcte, mais si un grand amour et une foi simple comptent pour quelque chose, alors, en vérité, tout le nécessaire avait été fait.

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