‹ Le pilote du cielChapitre 4 sur 25 · CHAPITRE JII · texte numérisé non relu

CHAPITRE JII

L'arrivée du Pilote

Il était le premier missionnaire qu’on eût jamais vu dans le pays, et ce fut « l'Ancien Temps» qui le baptisa. L'établissement de lAncien Temps dans les Foothills remontait à l’époque préhistorique, et ce fait lui conférait une immense influence. Personne n’aurait osé émettre une opinion différente de la sienne, car n'être pas du même avis que lui équivalait à se poser en «pied tendre», ce que nul, cela va de soi, ne se souciait de faire. Être un nouveau venu constituait un malheur, que le temps seul pouvait dissiper, aussi chacun d’entre eux n’avait-il cesse ni trève qu’il ne se fût assimilé, le plus vite possible, les us et coutumes de l’aristocratique Ancien Temps, et tendait-il de tout son

pouvoir à oublier la date de son arrivée. Ce fut ainsi, sous le nom du « Pilote du Ciel », ou plus familièrement du « Pilote », que le missionnaire vécut pendant un certain temps dans la contrée de Swan Creek.

J'étais devenu le maître d’école de Swan Creek, pour répondre aux exigences nouvelles créées par le fait qu'il avait plu à la Providence d’envoyer, au printemps, au milieu de nous les Muir et les Breman, flanqués d’une horde d’enfants. L’apparition de ces deux familles de fermiers avait profondément dégoûté tous les propriétaires de ranchs, car ils prévoyaient qu’on allait voir surgir des charrues et des clôtures en ronces artificielles, au beau milieu des pâturages. Une école n'en était pas moins devenue une nécessité. On construisit donc un petit bâtiment de bois, et je fus promu maître d’école. Ce fut même en cette qualité que je me trouvai mis en rapport avec le Pilote, car la lettre que m’apporta, un soir du commencement de l'été, les conducteurs du convoi de la Baie d'Hudson, portait cette adresse :

Au maître d’école École Publique Swan Creek Alberta.

L’aspect général de cette lettre était éminemment distingué ; écriture fine, menue, était élégante, le style l’était également, ainsi que la signature : « Arthur Wellington Moore ». Il était heureux de savoir qu’il y avait une école à Swan Creek, car qui dit école, dit enfants, et ceux-ci étaient la joie de son cœur ; il était certain aussi de trouver dans l’instituteur un ami, et sans un ami, il lui serait impossible de vivre. Il me faisait ses confidences, me disant que, bien qu’il eût consenti à se consacrer à ce champ lointain de mission, il n’était guère prédicateur et ne savait s’il réussirait dans son travail. Il n’en était pas moins décidé à tenter un essai, et la perspective de trouver au moins quelqu'un qui pût sympathiser avec lui le charmait. Serais-je assez bon pour afficher, dans un endroit bien en vue, l’avis suivant, en remplissant les blancs de la manière qui me paraitrait la meilleure :

Le service divin aura lieu à Swan Creek le a: heures.

Chacun est cordialement invité à y assister.

Arthur WELLINGTON Moore.

Tout bien considéré, sa lettre me plut. J’appréciais sa modeste façon de se déprécier lui-

même, et j'aimais la candeur avec laquelle il comptait sur ma sympathie et ma collaboration. Je n’en étais pas moins fort perplexe. Je me rappelai que le dimanche suivant serait justement le jour où devait avoir lieu le grand match de « Baseball ! » dans lequel ceux de «Chez nous », comme ils appelaient affectueusement la terre située de l’autre côté de la mer, comptaient se mesurer avec les naturels du pays. De plus, un «service divin » constituerait pour Swan Creek une innovation, et j'étais sûr que, comme toutes les innovations faisant pressentir les empiètements des gens de l'Est, celle-ci serait fort mal accueillie.

Je n’en piquai pas moins contre la porte de lHôtellerie, immédiatement après l'affiche contenant l’annonce du grand match de Baseball, un avis ainsi CONÇu :

Un service divin aura lieu, de dimanche prochain en huit, dans la salle commune de l’H6tel de Swan-Creek, à l'issue du match de Ba-

seball.

Arthur WEezziNGron Moore.

Le rapprochement de ces deux avis était certes fort incongru ; le second représentait, en outre, un défi inconscient,

1 Jeu de quilles canadien, qui se joue dans une Jongue salle.

Tout le long du lendemain, qui était un samedi, et, en fait, durant toute la semaine suivante, je veillai sur ma notice et je m’amusai de l’excitation qu’elle produisait et des commentaires auxquels elle donnait lieu. C'était la vague d'avant-garde du grand océan de la civilisation, que tant de colons avaient laissé derrière eux avec joie, et dont plusieurs s'étaient figuré qu'ils n’entendraient plus jamais parler.

L’annonce ainsi placardée causa une extrême satisfaction à Robert Muir, un des fermiers nouveaux venus. Elle représentait à ses yeux le progrès, un plus facile écoulement pour les produits du sol, une élévation du prix du sol luimême; seulement, il se demandait comment les frais de cette entreprise se couvriraient. Mais sa petite femme, hardie, travailleuse, toujours prompte à parler, ne s’embarrassait pas de tant de scrupules, et en songeant à ses garçons, qui grandissaient, elle saluait d’avance, avec une approbation que rien ne mitigeait, l’arrivée du ministre. Toutes les mères et une partie des pères de la colonie jugeaient cet événement de la même façon qu’elle; mais pour les autres gens, et tout spécialement pour la clique frondeuse et tapageuse qui formait la Compagnie des Nobles Sept, la perspective de l'apparition

prochaine d’un missionnaire soulevait une animosité plus ou moins violente, mais unanime. Ils prévoyaient qu'il en résulterait une restriction de la licence générale dont ils avaient profité, jusqu'alors, pour donner pleine carrière à tous leurs penchants, plus ou moins sauvages. Les nuits de Permission seraient pour le moins en butte à la critique; les chasses aux loups et les courses de chevaux du dimanche avec tout leur accompagnement: paris, jeux et autres sources de joie, devraient dorénavant avoir lieu sous les yeux de l’Église, ce qui n’ajouterait rien à leur agrément. Un des principaux charmes du pays, celui qui, d’après Bruce, fils lui-même d’un pasteur d’Édimbourg, et maintenant secrétaire des Nobles Sept, consistait «à ce que chacun était libre de suivre, si bon lui semblait, le diable et son train », — ce charme-là ne tarderait pas à disparaître. Personne ne se plaignait plus amèrement que Bruce de lintrusion parmi eux de cet élément missionnaire, qui n’était autre chose, à ce qu’il déclarait, qu’un essai tenté, pour «imposer de nouveau à des hommes qui avaient réussi à s’en libérer, les entraves de conventions surannées et bigotes ». Sans se placer à un point de vue aussi intransigeant, le reste de la Compagnie estimait cependant, que l’établissement d’une institution

ecclésiastique était un procédé aussi peu admissible et impertinent, qu'inutile.

Quant à Hi Kendal et à son ami Bronco Bill, ils s’abstenaient de prendre parti dans la question, car il leur était absolument indifférent qu'il y eût ou n’y eût pas d’Église à proximité, un séjour d’une douzaine d’années dans le Montana leur ayant prouvé, d’une façon suffisamment claire, qu'une Église est un objet de luxe que se paye la civilisation, et dont l'Ouest peut parfaitement se passer.

En dehors de la Compagnie des Nobles Sept, le seul personnage dont lopinion eût quelque valeur à Swan Creek, c'était l'Ancien Temps.

La Compagnie avait essayé de se l’adjoindre en le nommant membre honoraire, mais il avait refusé, ce qui aurait risqué de lui faire quitter trop souvent la demeure, située bien haut dans les collines, qu’il habitait avec sa petite-fille Gwen et sa vieille nourrice métisse, Ponka. La prise de possession projetée par l'Église l’indignait comme une injure personnelle. Elle représentait à ses yeux cette civilisation qu’il avait fuie, quinze ans auparavant, avec sa femme et son bébé, Il avait rompu en même temps avec le passé, auquel aucun lien ne le rattachait plus depuis le moment où, cinq ans plus tard, il avait déposé sa femme dans la tombe solitaire creusée

sur le monticule ombragé qui faisait face à la porte de sa cabane. Dès lors, il redoutait tout ce qui pouvait lui rappeler le vaste monde, dont la prairie le séparait, comme on redoute de voir une main se poser sur une ancienne blessure.

— Je prévois qu’il me faudra m'en aller plus loin, me dit-il d’un air sombre.

— Pourquoi donc? lui dis-je très surpris, en pensant à son ranch, si riche en plantureux pâturages.

— Cest ce damné Pilote!

Il ne jurait jamais que quand il éprouvait une vive émotion.

s — Le Pilote du Ciel ? questionnai-je.

Il fit un signe de tête en étendant silencieusement la main vers la fameuse pancarte.

— Oh! cela ne vous gênera pas beaucoup, ne le pensez-vous pas ?

— Je ne le supporterai pas! Il me faudra partir ! s’écria-t-il avec colère.

— Et qu'adviendra-t-il de Gwen? m’aventurai-je à lui demander, car je savais bien que la jeune fille, à laquelle j'allais une fois par semaine donner des leçons, était la lumière de ses yeux. Ce serait une pitié d'interrompre ses études.

— Je n’en sais rien. Je ne me suis pas encore préoccupé de ce bébé, — elle était toujours un

bébé pour lui. — M’est avis qu’elle en sait bien PILOTE — 3

assez pour les Foothills et n’en demandera jamais plus. D'ailleurs, à quoi cela servirait-il ? ajouta-t-il amèrement, en se parlant à lui-même, comme le font les hommes qui vivent beaucoup seuls.

J’attendis un moment, puis je lui dis, sachant bien que ceux du vieux temps ne détestent rien autant que de changer leurs habitudes :

— En tous les cas, si j'étais à votre place, je ne me presserais pas. Il se pourrait, après tout, qu'il ne se souciât pas de rester ici.

Il saisit cette idée au vol :

— C’est vrai! Il ne trouvera pas grand’chose qui puisse l’y retenir, c’est plus que certain.

Et là-dessus, il tourna la tête de son cheval du côté de son ranch lointain et solitaire.

Je le suivis longtemps des yeux, en essayant de me figurer ce qu'avait été la tragédie de son passé; puis je me mis à songer à ce qu’en serait le dénouement et à me demander ce qu’il adviendrait de sa petite-fille. Et je conclus en me disant que l'entrée en scène du missionnaire, pourvu qu'il en fût un de la bonne espèce, ne serait pas une mauvaise affaire pour l'Ancien Temps, ni peut-être pour d’autres encore que lui.

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