CHAPITRE II
La Compagnie des Nobles Sept
Comme nous mettions pied à terre, des cris de « Holà, Jack ! », « Comment vous portez-vous, Dale ? », « Holà, vieille Fumée ! », prononcés par des voix plus cordiales les unes que les autres, me prouvèrent d'emblée que mon cousin était coté grand favori auprès des hommes groupés devant la porte. Jack se contenta de les saluer, en retour, d’un signe de tête, après quoi il me présenta en due forme :
— Mon cousin aux pieds tendres, tout frais débarqué de là-bas, dit-il avec un grand geste élégant,
Je fus surpris de la grâce des révérences que me firent ces hommes grossièrement vêtus, à l’air sauvage, J'aurais pu tout aussi bien me
croire dans un salon de Londres. L’amabilité de leur accueil me mit immédiatement à mon aise, et grâce au fait que j'étais introduit dans leur compagnie par Jack, jy fus admis sur l'heure, alors que pour les « pieds tendres », comme ils appelaient les nouveaux venus, elle restait en général strictement fermée.
Quel air hardi ils avaient, tous ces compagnons |! Bronzés, tannés, maigres et secs comme des cents de clous, on aurait pu les prendre pour des soldats revenus d’une rude campagne. Leurs mouvements et leurs paroles avaient quelque chose d’aisé, de nonchalant et d’indifférent, tout à la fois, mais leurs yeux avaient une manière de vous dévisager froidement et délibérement, d’après laquelle on les devinait prêts à tout et capables, également, de tout.
Cette nuit-là, je fus initié aux us et coutumes de la Compagnie des Nobles Sept, mais j'ai le regret de devoir avouer qu’il ne me reste de cette cérémonie qu’un souvenir confus, car ils buvaient comme ïls montaient à cheval, violemment et longuement, et ce ne fut que grâce aux soins de Jack que j’atteignis sa demeure, sain et sauf, vers la fin de la nuit.
La Compagnie des Nobles Sept représentait, au point de vue social, le haut du pavé de la région dont Swan Creek était le centre. A l’ori-
gine, elle avait été fondée, « dans un but de développement mutuel et de divertissement social», par sept jeunes hommes, dans les veines desquels coulait le meilleur sang de la Grande- Bretagne, et si au cours des années elle avait changé de caractère, elle n’en avait pas moins conservé son nom primitif. Tout d’abord, le nombre de ses membres avait été étendu, afin qu'on pût y recevoir « des coloniaux approuvés », tels que Jack Dale, et d’autres « de mentalité apparentée à celle de l’ensemble », rubrique dans laquelle rentraient, je suppose, les deux cow-boys d’Ashley Ranch, Hi! Kendal et « Bronco Bill » ; personne ne connaissait d'autre nom à ce dernier et ne songeait à lui demander comment il s’appelait réellement. Peu à peu, aussi, le but de la Compagnie avait été limité à ce qui concernait les divertissements sociaux, ceux-ci ne consistant guère qu’à jouer au poker et à boire du wisky. Bien nés et soigneusement élevés dans cette atmosphère de culture intellectuelle, mélangée de solides sens commun et d’un certain degré de haute chevalerie, qui entoure les demeures cossues de l’Angleterre, ces jeunes gens, libérés de la contrainte imposée par la tradition et le milieu, avaient rejeté loin d’eux
1 Diminutif de Henry.
tout ce qui, dans leur caractère, était conventionnel et se retrouvaient dans toute la nue simplicité de leur valeur intrinsèque. L’Ouest découvrait et révélait en eux l’homme véritable, parfois à leur honneur, le plus souvent à leur honte.
Le chef de la Compagnie était l'Honorable Fred. Ashley, d’Ashley Ranch, autrefois d’Ashley Court, Angleterre ; un grand gaillard, bon enfant, possédant de beaux revenus et une belle femme, Lady Charlotte, fille d’une noble famille anglaise. Les traditions d’Ashley Court étaient, autant que possible, conservées à Ashley Ranch. L’Honorable Fred. apparaissait aux chasses aux loups en culottes de peau et en bottes à lécuyère, montant un cheval anglais, sellé à l'anglaise, et chez lui, les coutumes d’une bonne maison anglaise étaient soigneusement observées. On y retrouvait, cependant, certains traits caractéristiques de la vie de l’Ouest, ainsi le fait que ses deux cow-boys, Hi Kendal et Bronco Bill, se considéraient absolument comme ses égaux, socialement parlant, bien qu’ils confessassent qu’en présence de sa belle et majestueuse épouse, il leur arrivait de se sentir « plutôt humbles ». Au demeurant, Ashley était un homme excellent, parfaitement à son affaire, en tant qu'éleveur de bétail, et beaucoup trop gen-
tilhomme pour tirer orgueil de sa situation, et surtout pour faire sentir aux autres qu'elle était supérieure à la leur. Il possédait le ranch le plus considérable de tout le pays, et faisait parüe de ceux, bien rares, qui y gagnaient de l’argent.
Le principal ami d’Ashley, tout au moins son compagnon le plus habituel, était un homme que chacun appelait « le Duc ». Personne ne savait son nom, mais on disait qu'il était le « fils d’un Lord », et certainement, à en juger par son air et ses manières, il aurait pu être le fils de n'importe qui, pris dans les rangs les plus élevés de la société. Il recevait régulièrement une allocation, mais comme elle lui était payée par l'entremise d’Ashley, nul ne savait d’où elle provenait, ni à combien elle se montait. Il était image parfaite de la virilité et possédait à un haut degré les vertus prisées par dessus toutes les autres par les hommes de l’Ouest : il pouvait terrasser un taureau, rassembler un troupeau dispersé, jouer au poker ou boire du wisky de façon à remplir ses amis d’admiration et ses ennemis de confusion — car il avait quelques ennemis ; quant à l’art de dresser un bronco, la vertu par excellence des éleveurs de l'Ouest, on avait entendu Bronco Bill lui-même avouer,
«qu’il ne se risquerait pas à se comparer au
Duc, car c'était son opinion qu’il pourrait montér n’importe quel animal ayant des jambes sous lui, quand même ce serait un damné centipède. » Et ceci, venant de quelqu'un qui faisait sa profession du dressage des broncos, n’était pas un mince éloge.
Le Duc vivait seul, excepté quand il daignait s’en aller passer quelques jours dans le ranch d’un colon solitaire comme lui, et tel était le charme de sa conversation, que son hôte était ravi de le recevoir, même au prix d’un certain nombre de parties de poker perdues. Il ne se liait avec personne, mais il y avait dans le pays quelques hommes qui auraient pu parler de moments où il s'était trouvé entre eux et leur dernier dollar, exigeant seulement en retour du secours donné, la promesse qu'aucune mention de sa bonne action ne serait faite. Il avait toujours un air de nonchalante indifférence et un demisourire cynique quittait rarement son visage ; le seul signe d’un sentiment plus violent était chez lui l’accentuation de ce sourire. Le vieux Latour, le tenancier de. lhôtel, me raconta un jour à quelle occasion il avait entendu le Duc rire positivement. Un métis français, faisant métier de camionneur, en route pour le Nord, s’était mis à Jouer au poker avec lui, et le montant de ses six mois de paye avait bientôt formé un petit
tas, amoncelé près de la main gauche de son partenaire.
Hors de lui de rage, le camionneur accusa son souriant vis-à-vis d’avoir triché, et se mit en devoir de le démolir d’un seul coup de son énorme poing. Mais le Duc, toujours souriant, et sans même quitter sa chaise, arrêta au passage le poing fermé prêt à tomber sur sa tête, l’ouvrit tranquillement, et passant ses doigts dans ceux qu’il venait d’écarter, força le Français à tomber sur ses genoux et à crier grâce, tant était cruelle l’'étreinte de la main de fer qui serrait la sienne. Ce fut alors que le Duc éclata de rire, puis il dit, en touchant du bout du doigt la joue de l’homme agenouillé :
— Croyez-moi, mon gaillard, ne jouez plus à ce jeu, tant que vous ne serez pas plus fort et que vous ne saurez pas avec qui vous jouez.
Après cela, il lui rendit son argent, en ajoutant :
— J'ai besoin d'argent, mais non pas du vôtre.
Alors, tandis qu’il regardait l’infortuné personnage, dont l'attention se partageait entre son argent et ses doigts sanglants, il se reprit encore: une fois à rire, de ce rire qu’il ne faisait pas bon entendre.
Le Duc, en dépit de toutes ses excentricités, était la figure la plus frappante de toute la
Compagnie des Nobles Sept, et ses paroles portaient plus loin que celles de n'importe lequel de ses autres membres. Il possédait une ombre en la personne de Bruce, un ancien étudiant de l’Université d’Édimbourg, métaphysicien, ergoteur, entêté, au demeurant entièrement dévoué au Duc. Sa principale ambition était d’arriver à copier les manières et la tournure aristocratiques de celui-ci, mais comme il était court et trapu, et possédait une bonne figure ronde et ouverte et une voix écossaise rude et gutturale, les efforts qu’il faisait pour limiter n’étaient pas précisément couronnés de succès. Chacun des courriers qui atteignait Swan Creek lui apportait une lettre de la maison, Dans les premiers temps qui suivirent le jour où je fis sa connaissance, il m'en donnait parfois une à lire, mais comme leur ton devenait plus anxieux, il cessa de me les communiquer, et j'en fus fort soulagé. Comment il pouvait, après avoir lu ces missives, continuer à régler son pas sur celui des Nobles Sept, c’est ce que je n’arriverais pas à comprendre. Pauvre Bruce ! Il avait de bonnes impulsions, un cœur généreux, mais les nuits de Permission, les chasses, les randonnées, le poker, et tous les excès auxquels se livrait la Compagnie, dépassaient sa force de résistance.
Puis il y avait les deux frères Hill. Le cadet, Bertie, un garçon blond, à la bonne figure joyeuse, n’était guère capable de se conduire lui-même et inclinait vers tous les genres et tous les degrés de folie. Mais il avait le cœur chaud et aimait tendrement son grand frère, Humphry — « Hump » comme on lappelait, qui s’était fait colon afin de pouvoir veiller sur l’enfant terrible. Et ce n’était pas chose facile, car chacun avait un faible pour ce dernier, et le prouvait en l’aidant à se perdre.
Les deux autres personnages, qui avec les cinq déjà nommés formaient les Nobles Sept primitifs, existaient encore, mais par la force des choses, ils ne tenaient plus à la Compagnie que par leur qualité de membres fondateurs.
Blake, le vrai type du cerveau brûlé irlandais, s’était joint au contingent de police du Fort, et Gifford s’était marié, et son licol, à ce qu’assurait Bill, était tenu plus court que celui d’un bœuf.
La Noble Compagnie, les cow-boys employés dans les ranchs et deux ou trois fermiers qui vivaient à proximité du Fort, composaient la population de la contrée de Swan Creek. Un étrange méli-mélo de gens de tous rangs et de toutes nations vraiment, mais bien qu’il se trouvât dans le nombre plus d’un homme au mau-
vais cœur, menant une vie mauvaise, il n’en reste pas moins que, pour ce qui est de la Noble Compagnie, je puis certifier n’en avoir jamais rencontrés qui fussent plus braves, plus sincères ou plus généreux. Ils avaient, certes, des vices, qui n'étaient que trop apparents, mais ils étaient dus plutôt aux circonstances de leur vie qu’à la tendance native de leurs caractères. Pendant tout cet été et l’hiver qui suivit, je vécus au milieu d’eux, campant avec eux à la belle étoile, dormant dans leurs tentes, gardant les troupeaux ou chassant le loup, selon la saison, et ne refusant pas — car je n'étais pas plus sage qu'aucun d’entre eux — de prendre part à leurs nuits de Permission ; mais pendant tout ce temps, pas un d’entre ces hommes ne fut infidèle à ses notions d'honneur, concernant les devoirs de camaraderie et de fraternité.
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