‹ Le pilote du cielChapitre 6 sur 25 · ET A · texte numérisé non relu

ET A

joli comme un cœur, un mignon petit agneau, il a l’air trop délicat pour notre climat, il serait imprudent de le lâcher dans nos pâturages!

Hi était évidemment profondément dégoûté.

— Voyons, Hi, qu'est-ce qui vous déplaît en lui ?

— C'est qu'il n’est pas un ministre! Je ne fais pas grand cas des ministres, mais quand j'aurai recours à l’un d’entre eux, je n’entends pas que ce soit un poulet Bantam, Je ne me soucie pas de voir rôder par ici un bébé blondet, gracieux, et rose et blanc, à peine échappé de la nursery. Si vous voulez nous imposer un ministre, eh bien ! amenez-en un qui ait mis ses dents de lait et soit entièrement plumé !

On pouvait évaluer la profondeur du désappointement de Hi, d’après le choix des expressions profanes dont il avait orné son long discours. Ce n’était pas le nombre des mots profanes qu'il employait, mais leur qualité, qui permettait de déterminer jusqu’à quel point les choses l’intéressaient.

Quoi qu'il en soit, les perspectives qui s’ouvraient devant le missionnaire n'avaient rien d’encourageant. A la seule exception des Muir, qui d’ailleurs ne comptaient pour rien, personne n'avait que faire de lui. Pour la plupart des jeunes écervelés de la Compagnie des Nobles Sept,

sa présence constituerait une injure ; pour les autres, elle serait simplement calamiteuse, tandis que l'Ancien Temps le voyait venir avec une appréhension qui touchait au désespoir ; et voilà que la première impression que son apparence personnelle avait produite sur Hi, n’était rien moins que favorable.

Le premier coup d’œil que je jetai sur lui ne me rassura pas. ]l était très mince, très jeune, très innocent. Son visage aurait pu être celui d’un ange, n’eût été l’expression gamine qui l’'éclairait parfois ; en tous les cas, il paraîtrait étrangement hors de sa place au milieu des êtres aux traits rudes et durs qu’on rencontrait aux alentours de Swan Creek. Ce n’était cependant pas un visage efféminé. Son front était haut et carré, sa bouche ferme, ses yeux lumineux et foncés — des yeux violets, si tant est qu’il puisse y avoir des yeux violets — changeaient, suivant limpression momentanée qui les faisait étinceler ou rêver; une femme aurait su que faire de yeux pareils, mais placés dans la tête d’un missionnaire, ils me parurent constituer une de ces étranges anomalies dont la nature se rend parfois coupable.

Son regard était fixé sur l’espace infini qui s’étendait bien loin au delà des Foothills et de la ligne bleue des montagnes qui fuyaient à

hui:

l'arrière-plan. En entendant mes pas approcher, il tourna vers moi des yeux brillants et un visage animé.

— C’est glorieux ! s’écria-t-il d’une voix palpitante. Vous voyez cela tous les jours ?

Puis, se ressaisissant, il vint à ma rencontre,

la main tendue, en disant:

— Je sais que c’est vous qui êtes le maître d'école. Savez-vous que c’est une très grande chose ? J'aurais voulu en être un moi-même, mais je n’ai jamais pu me faire obéir des garçons. Ils me forçaient toujours à leur raconter des histoires. Cela m'a été un grand désappointement.

Maintenant, j'essaye de la carrière qui vaut le mieux après celle-là. Je n'aurai pas à m’occuper de maintenir la discipline, mais je ne crois pas que j'arrive à prêcher très bien. Je me réjouis de visiter votre école. Avez-vous beaucoup d’écoliers? Voyez-vous, je trouve que c’est une chose splendide, je voudrais être à votre place.

J'avais prémédité de faire preuve, vis-à-vis de lui, d’une certaine raideur, mais l’évidente admiration que je lui inspirais me fit oublier entièrement cette louable intention. Au fait, la vivacité avec laquelle il parlait, sans jamais attendre de réponse à ses questions, son enthousiasme, la déférence qu’il témoignait pour mon opinion, le charme de ses manières, son beau visage,

ses yeux lumineux, le rendaient parfaitement irrésistible ; aussi, avant même que je m’en fusse douté, me trouvai-je écoutant avec un vif intérêt les plans qu’il faisait pour mener à bien sa mission. J'étais tellement captivé, que je linvitai, presque involontairement, à prendre le thé sous mon toit de chaume. Mais il refusa, en disant :

— Cela me plairait énormément ; mais je crois que le vieux Latour m'attend, et je ne voudrais pas lui fausser compagnie.

Cette prise en considération des sentiments de Latour me confondit.

— Venez plutôt avec moi, ajouta-t-il.

Et je le suivis.

Latour nous reçut avec un sourire, qui faisait grimacer sa vieille figure ridée. Le Pilote devait avoir déjà causé longuement avec lui, car il lui cria, en entrant dans la chambre commune :

«J'ai retrouvé la mélodie que je cherchais, Latour », et il se mit à lui chanter la vieille chanson franco-canadienne : À la Claire Fontaine, ce qui plongea le vieux métis dans un tel attendrissement, qu’il en pleurait presque.

— La première fois que j’ai entendu chanter cela, c'était en descendant le Mattawa, expliqua le Pilote. Après quoi il se mit à raconter les rapports qu’il avait eus avec des radeleurs franco-

ho LE PILOTE DU CIEL

canadiens, et il mélangeait, tout en parlant, le français et l’anglais d’une façon si amusante, que Latour, qui avait été flotteur dans son jeune temps, ne savait plus, tant il était content, s’il se tenait sur sa tête ou sur ses talons.

Après le thé, je proposai une course à cheval pour aller voir le coucher du soleil de la hauteur la plus proche, et Latour offrit aussitôt son poney Louis, ce qui était de sa part un acte de générosité sans précédent.

— Je ne suis pas bon cavalier, objecta le Pilote.

— Ah! Louis est un bon poney, doux comme une souris, et il grimpe sur les rochers comme une chèvre, assura Latour.

Sur quoi l'offre du poney fut acceptée.

Ce soir-là, je vis la contrée de Swan Creek sous un jour tout nouveau, au travers des yeux lumineux du Pilote. Nous chevauchâmes côte à côte sur la piste qui longe la Swan, jusqu’au moment où nous atteignimes l’entrée de la coulée sombre et mystérieuse.

— Continuons notre course, dis-je, il nous faut arriver au sommet avant le coucher du soleil.

Il s’attardait à scruter du regard le gouffre plein d’ombre.

— Quelqu'un habite-t-il là au fond ? me demanda-t-il.

LE PILOTE DU CIEL Ur

— Des coyotes !, des loups et des esprits.

— Des esprits? s’écria-t-il joyeusement ; j'étais certain qu'il devait y en avoir, et je suis plus certain encore que je les verrai.

Nous nous étions remis en route. Nous suivions maintenant la piste qui conduisait à Porcupine et nous montâmes pendant près de deux milles la pente douce qui aboutissait à la première des sommités avoisinantes. Quand nous leûmes atteinte, nous fimes halte pour voir le soleil plonger pour la nuit dans le vaste océan de montagnes, à peine visibles dans la brume qui déjà les enveloppait. Derrière nous se déroulait la prairie, qui s’en allait rejoindre le ciel à l’horizon et que coupait seule la coulée de la Swan. Les collines projetaient de longues ombres sur sa robe jaunâtre, et à son extrémité la plus lointaine, elle était bordée par une buée grise qui, petit à petit, se teignait de violet. Devant nous, les collines s’étendaient et leurs épaules, mollement arrondies, semblaient être celles de monstrueuses bêtes assoupies ; leurs sommets étaient encore ensoleillés, mais ombre envahissait déjà les vallées qui les séparaient les unes des autres. Plus loin encore, bien en arrière d'elles, la ligne des grandes montagnes

1 Petit loup des prairies.

profilait sur le ciel ses découpures bleues, violettes ou brillantes comme de l'or, suivant le côté par lequel la lumière, sur le point de disparaître, les frappait. Le soleil avait fait son plongeon, mais il laissait encore derrière lui son vêtement teint de toute la gamme des jaunes. Nous restâmes immobiles et sans parole en face de ce spectacle, remplissant nos cœurs de toute cette beauté et de tout ce silence, jusqu’au moment où, à l’Ouest, l’or commença à s’atténuer, Sur toute cette immensité le ciel étendait son dôme bleu constellé d’étoiles, et, lentement, un voile de brouillard violet, venant de l'Est, enveloppait la prairie et les collines dormantes. La grande paix du jour mourant était tombée sur la terre et nous tenait sous son charme.

— Écoutez, me dit mon compagnon d’une voix contenue, en étendant sa main vers les collines, écoutez, ne les entendez-vous pas respirer ?

Je regardai leurs lignes doucement arquées et il me sembla que je les voyais se soulever lentement, comme si elles dormaient d’un sommeil lourd ; j'étais absolument certain de les entendre respirer. J'étais ensorcelé par sa voix et ses yeux, et la nature m’apparaissait vivante, d’une vie mystérieuse.

Nous rentrâmes à l’Hôtellerie, en silence ; j’es-

sayais bien de temps à autre de dire un mot, mais il n’y prêtait aucune attention, et devant la porte, il me quitta, après m'avoir à peine dit bonsoir. Je rentrai chez moi avec limpression d’avoir été dans un pays et parmi des êtres étranges.

Comment s’arrangerait-il avec les gens de Swan Creek ? Leur apprendrait-il à entendre respirer les collines ? Sa voix et ses yeux exerceraient-ils sur eux le même pouvoir que sur moi ? Quel curieux mélange il était ! Son premier dimanche m’inspirait de grands doutes et je fus étonné moi-même de découvrir que mon indifférence au sujet de son succès ou de sa défaite s'était évanouie. C'était une pitié de penser que ses débuts coïncideraient avec le match de Baseball. Je me décidai à en parler dès le lendemain à quelques-uns de nos hommes.

Hi avait beau être désappointé par son apparence ; comme je retournais à ma baraque en songeant aux deux heures que je venais de passer avec le Pilote, et à la manière dont il nous avait subjugués, le vieux Latour et moi, je me dis que peut-être sa vraie mesure était différente de celle que Hi lui assignait.

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