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CHAPITRE V

Première rencontre

Nous sommes toujours moins enclins à l’enthousiasme aux premières heures du matin que le soir : nos émotions ne se maintiennent guère à un diapason élevé, après que le repos de la nuit a calmé et raffermi nos nerfs. Je ne m’en levai pas moins toujours décidé à essayer de faire renvoyer le match de Baseball. La chose ne pouvait offrir de difficulté, car tous les jours étaient bons pour être chômés par les insouciants compagnons qu’elle concernait.

Mais lorsque je suggérai le choix d’une autre date au Duc, il haussa simplement ses sourcils, d’une façon presque imperceptible, en disant :

— Je ne vois pas pourquoi nous changerions notre jour.

Bruce se mit à tempêter et à jurer, appelant sur sa propre tête toutes les formes de destruction imaginables, pour le cas où il viendrait à changer quoi que ce soit à son genre de vie, par égard pour un homme quelconque. Les autres se laissèrent guider par le Duc, et partagèrent son opinion.

Ce dimanche fut à tous égards le jour des incongruités. Les choses vieilles et les choses nouvelles, l'Est et l'Ouest, le Passé respectueux et l’iconoclaste Présent, s’y coudoyèrent et s’y heurtèrent dans une confusion déconcertante.

Le match de Baseball fut disputé avec beaucoup de vigueur et un luxe énorme de jurons. Le Pilote regarda pendant un moment les péripéties du jeu, et son expression offrait un curieux mélange d'intérêt, de surprise, de doute et de souffrance. Il essayait, évidemment, de s’ajuster à la mentalité ambiante, Vibrant comme il l'était, il ne pouvait qu'être extrêmement impressionné par son entourage. Influençable à l'excès, il était désemparé par l'indifférence absolue et le mépris audacieux manifestés ouvertement autour de lui, à l’endroit de tout ce qu’il avait jusque-là tenu pour sacré et essentiel. Ils paraissaient si certains d’être dans le vrai, comment pouvait-il savoir s'ils étaient vraiment dans le faux ? C'était la première fois qu’il se

trouvait face à face avec le scepticisme pratiqué et vécu. Le scepticisme contenu dans les livres ne l’embarrassait guère, car il trouvait facilement des mots pour le réfuter. Mais celui-ci était vivant, gai, attrayant, fascinant même ; avec leurs costumes de lOuest et leur grâce aisée, également caractéristique de l'Ouest, ces hommes captivaient son imagination. Il se livrait évidemment au dedans de lui une lutte violente, et je le vis disparaître bientôt dans la direction de la coulée, au fond de laquelle bouillonnait la Swan.

Pendant ce temps, le match approchait de sa fin. Ceux de « Chez nous » avaient vaincu le club ennemi, dont la défaite était due principalement à Hi et à Bill, qui fonctionnaient en qualité de chef d’équipe et de marqueur.

Vainqueurs et vaincus étaient en train de se réconcilier de bruyante façon, dans la grande salle commune, quand le Pilote y fit son entrée. Son visage conservait une expression troublée, et ses lèvres étaient serrées et bleues, comme s’il avait éprouvé une souffrance physique. Un grand silence se fit parmi tous ces hommes, tandis qu’il traversait la salle et se dirigeait vers le comptoir. Il parut hésiter un moment, les yeux fixés sur les visages rouges et ardents qui tournaient vers lui des regards pleins d’une

curiosité défiante. Il en comprit la signification, et, se redressant, il s’approcha du vieux Latour et lui demanda :

— Est-ce là la salle que vous deviez mettre à ma disposition ?

Le Français haussa les épaules, en disant :

— Il n’y en a pas d'autre.

Le jeune homme s'arrêta un instant, mais seulement un instant, puis soulevant une pile de recueils d’hymnes, qu’il avait au préalable déposés sur le comptoir, il dit d’une voix grave et douce, un demi-sourire sur les lèvres :

— Messieurs, M. Latour m’a accordé l’usage de cette salle, pour y célébrer un service religieux. Si vous vouliez bien y assister tous, cela me causerait un grand plaisir.

Après cela, il tendit immédiatement un livre à Bronco Bill, qui, pris par surprise, Paccepta, tout en ayant l’air de ne pas savoir qu’en faire. Les autres suivirent l'exemple du Bronco, mais quand il arriva devant Bruce, celui-ci refusa le volume offert, en s’écriant grossièrement : +

— Non! je n’en veux pas ; je n’use pas de ces choses là!

Le missionnaire recula en rougissant comme si on lPavait frappé, mais au même moment, et presque inconsciemment, le Duc, qui était de-

bout tout près de lui, tendit la main et s’inclina poliment, en disant :

— Je vous remercie ; je serai heureux d’en avoir un.

— Merci, répliqua simplement le Pilote.

Les hommes s’assirent sur le banc qui faisait le tour de la chambre et plusieurs d’entre eux enlevèrent leurs chapeaux. Enfin, Muir entra, suivi de sa petite femme.

Au même instant, le Duc se levait et toutes les têtes se découvrirent.

Le missionnaire s’appuya contre le comptoir et indiqua le cantique : Jésus, loi qui aimes mon âme. Le silence qui suivit fut interrompu par le bruit d’un galop de cheval. Un bronco passa devant la fenêtre et, deux minutes plus tard, PAncien Temps parut sur le seuil de la salle. Il s’apprêtait à la traverser, quand la vue du cercle d'hommes, solennellement assis, des livres d’hymnes ouverts à la main, larrêta brusquement. Ses regards, éperdus et consternés, erraient des hommes au missionnaire, et il semblait incapable de prononcer une parole. Tout à coup, on entendit fuser un éclat de rire irrésistible, jeune, bruyant, et l’assistance ébahie se tourna vers le missionnaire qui se livrait à cet accès de folle gaîté. Cela choquait évidemment les dernières notions de decorum religieux qu’ils

eussent encore au fond d’eux-mêmes ; mais le contraste qu’offrait son rire si franc, et le sombre visage confondu et dégoûté du vieillard barbu, arrêté sur le seuil de la porte, était trop comique, pour qu’en dépit des convenances l'éclat de rire ne devint pas général. Seul, l'Ancien Temps restait impassible ; il se décida enfin à s’approcher du comptoir, puis il fit un signe au vieux Latour, qui lui tendit un verre qu’il avala d’un seul trait.

— Allons, vieillard, entrez dans le jeu, voilà les cartes ! lui cria Bill en lui tendant son livre.

Mais le missionnaire l’avait distancé, et d’un geste gracieux, il offrait un recueil à l’Ancien Temps, tout en lui indiquant une place où s’asseoir.

Je n’oublierai jamais ce service. Au point de vue religieux, ce fut un /iasco, et cependant, je crois que le Pilote était bien entré dans ce que Hi appelait, d’un ton approbatif, « son drôle de rôle », et qu'après tout, ce début n’était pas tout à fait manqué. La première hymne fut chantée presque uniquement par le missionnaire et la voix, au diapason très élevé, de Me Muir, avec un sourd accompagnement, à moitié murmuré, à moitié sifflé par deux ou trois hommes. La seconde alla un peu mieux, puis vint la lecture de l'Évangile du jour : l’histoire de la mul-

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tiplication des pains. Comme le missionnaire arrivait au bout de son récit, Bill, qui l'avait écouté avec le plus grand intérêt, s’écria :

— Dites-donc, je pense que je puis prendre aussi la parole, n’est-ce pas ?

— Je vous demande pardon ! balbutia le missionnaire, tout décontenancé.

— Vous venez de nous donner un petit divertissement, quelque chose comme une danse avec chanson, pas vrai ?

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, répondit le Pilote, qui paraissait fort intrigué par cette interprétation de sa lecture.

— Combien d'hommes y avait-il dans cette cohue ? demanda Bill, d’un air entendu.

— Cinq mille.

— Et combien de victuailles ?

— Cinq pains et deux poissons, répliqua Bruce, avant que le missionnaire eût pu répondre.

— Eh bien, déclara Bill d’une voix traïnante et de l'air d’un homme qui est arrivé à une conclusion, je dois dire que c’est un peu trop extraordinaire pour moi. Ne voyez-vous pas vous-même que ce n’est pas du tout naturel, continua-t-il, en regardant le missionnaire d’un air de pitié.

— Vous avez, ma foi, raison, mon garçon,

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dit Bruce en se mettant à rire. C’est diablement peu naturel.

— Pas pour Lui, dit le missionnaire d’une voix tranquille.

Là dessus, Bruce le prit joyeusement à partie et l’entraîna dans une discussion sur les évidences, après quoi il passa des évidences à la métaphysique, à l’origine du mal et à la liberté de la volonté, si bien que le missionnaire, selon l'expression de Bill: «ne résonnait plus que comme un petit grelot secoué dans le vide ».

La pauvre petite dame Muir était fort scandalisée et jetait à son mari des regards désespérés, dans l'espoir de le voir se lever pour l'emmener. Mais le secours vint d’où on ne l’attendait pas, c’est-à-dire de Hi, qui s’écria tout à coup :

— Dis-donc, Bill, ferme ta gueule, et vous, Bruce, donnez à cet homme une chance de nous faire entendre sa musique jusqu’au bout !

— Il a raison ! Jouons franc jeu ! Continuez votre affaire! criait-on, pour appuyer l’interpellation de Hi.

Le missionnaire, qui tremblait et paraissait être très troublé, jeta un regard reconnaissant à Hret-dit:

— Je crains qu’il n’y ait une grande quantité de choses que je ne comprenne pas ; d’ailleurs, je ne suis pas fort pour les discussions.

On criait de divers côtés :

— Allez de avant ! Tirez droit devant vous!

N’abandonnez pas la partie !

Mais il reprit simplement :

— Je crois que nous ferons mieux de terminer le service par le chant d’un cantique.

Sa franchise et sa modestie, mais surtout ses manières respectueuses et courloises, gagnèrent la sympathie de la plupart de ces hommes, aussi se joignirent-ils cordialement à lui pour entonner : S'oleil de mon âme. Pendant la prière qui suivit, sa voix se raffermit, et il redevint maïtre de lui-même. Il employait des termes tout simples et il demandait surtout la lumière et la force. Après quelques paroles consacrées au souvenir de « ceux qui sont restés dans nos lointaines maisons paternelles, qui prient pour nous et jamais ne nous oublient », cet étrange service se trouva terminé.

Après que le missionnaire se fut retiré, toute l'affaire fut discutée, avec beaucoup de vivacité, par une partie des assistants. Hi Kendal était d'avis que le Pilote n’avait pas eu la possibilité de montrer de quoi il était capable, et répétait que lui, lorsqu'il était en train d’attraper un taureau, ne supporterait pas qu’un satané «pied tendre » se permit d'intervenir, comme lavait fait « ce Bill, ici présent ». Mais Bill maintenait

ses positions et soutenait, sans en démordre, « que l’histoire de ce certain pique-nique de làbas, était un peu trop inusuelle pour lui ». A quelques pas d’eux, Bruce s’efforçait d'entamer avec le Duc une discussion touchant le côté physique et métaphysique de ce cas précis. Mais le Duc refusait, avec un tranquille dédain, de se laisser entraîner sur un terrain où il se sentait lui-même très étranger. Il*préférait infiniment une partie de poker, si Bruce était disposé à la jouer avec lui. Hi et Bill continuèrent dans un coin à discuter théologie sur un ton tout à fait sensé et fraternel, tandis que la plupart des autres compagnons jouaient au poker.

Quand le missionnaire reparut, il se faisait déjà tard et il n’y avait plus guère dans la salle que le Duc et Bruce, qui buvait ferme et perdait rapidement son argent. La présence du missionnaire parut l’exciter ; il se mit à jouer encore plus gros jeu qu'avant, et plus il perdait, plus il jurait. Appuyé près de la porte, le missionnaire regardait le ciel assombri, en chantant à demi-voix : S'oleil de mon âme; au bout de quelques minutes, le Duc se mit à chantonner un accompagnement, de sa voix de basse, jusqu’à ce que Bruce, ne se contenant plus, s’écria :

— Sommes-nous dans une damnée réunion de prière, oui ou non ?

Le Duc cessa de chanter et dit d’un air calme, en regardant Bruce :

— Eh bien, à qui en avez-vous? Qu’est-ce qui vous trouble ?

— Ce qui me trouble ! vociféra Bruce. C’est que je ne vois pas ce que le chant d’un cantique peut avoir de commun avec le jeu de poker.

— Oh! je comprends! Je vous demande pardon ! M’étais-je vraiment mis à chanter? fit le Duc, qui ajouta, après un moment de silence : Vous avez raison, Bruce, mais je crois que nous ferions mieux de cesser notre jeu, parce qu’il est évident que quelque chose vous a donné sur les nerfs.

Et glissant froidement la pile d’argent qui s'était amoncelée à côté de lui dans sa poche, il jeta ses cartes sur la table. Bruce se leva avec une imprécation, avala encore un verre et sortit en chancelant pour se mettre à la recherche de son cheval. Nous l’entendimes bientôt s’éloigner dans lobscurité en chantant des fragments d’hymnes, et en jurant de la façon la plus épouvantable.

Le visage du missionnaire était pâle d'horreur. Tout cela était aussi nouveau que terrible pour lui,

— Regagnera-t-il sa demeure sain et sauf ?

demanda-t-il au Duc.

— Ne vous en inquiétez pas, jeune homme, lui

dit le Duc de son air le plus hautain. II saura se tirer d’affaires.

— Oui, je m’en inquiéterai, et vous devriez aussi vous inquiéter à son sujet.

— Ah! vraiment, fit le Duc, en haussant ses sourcils et en regardant avec un sourire protecteur le jeune visage animé et sévère tourné vers le sien, je ne me souviens pas de vous avoir demandé votre opinion.

— Si quelque chose lui arrivait, je vous considérerais comme en étant largement responsable, répliqua vivement le missionnaire.

— Ce serait fort aimable de votre part, répondit le Duc qui souriait toujours.

Mais après avoir soutenu pendant un moment sans broncher le regard des yeux du missionnaire, il branla la tête deux ou trois fois, puis, tournant le dos, s’éloigna sans avoir prononcé une parole de plus.

Le missionnaire se dirigea vivement vers moi, en s’écriant :

— Ils m'ont désarçonné cet après-midi, mais, Dieu merci, je sais maintenant qu’ils ont tort et que moi j'ai raison. Je ne les comprends pas. Je ne vois pas encore mon chemin. Mais j'ai raison, C’est vrai! Je sens que c’est vrai. Les hommes ne peuvent pas vivre sans Lui et être des hommes dignes de ce nom!

Bien longtemps après avoir regagné ma cabane, cette nuit là, je vis devant moi le visage enthousiaste, aux yeux lumineux, et j’entendis ce cri de triomphe : « Je sens que c’est vrai ! Les hommes ne peuvent pas vivre sans Lui et être des hommes dignes de ce nom! » Et je me dis que, bien que ce premier dimanche se fût terminé par une défaite, il y avait une victoire en réserve pour lui.

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