LE PASSAGER D*1 LIA BKUSCH
LE PASSAGER D’iLlA BRUSCH.
Elle était donc commencée, cette descente du grand fleuve, qui allait promener Ilia Bimsch à travers un duché : celui de Bade ; deux royaumes : le Wurtemberg et la Bavière; deux empires : P Autriche-Hongrie et la Turquie; trois principautés : le Hohenzoliern, la Serbie et la Roumanie (*).
L’original pêcheur n’avait à redouter aucune fatigue pendant ce long parcours de plus de sept cents lieues. Le courant du Danube se chargerait de le transporter jusqu’à l’embouchure, à raison d’un peu plus d’une lieue à l’heure, soit, en moyenne, une cinquantaine de kilomètres par jour.
En deux mois, il serait ainsi au terme de son voyage, à condition qu’aucun incident ne l'arrêtât en route. Mais pourquoi auraitil éprouvé des retax*ds?
Le canot d’ilia Brusch mesurait une douzaine de pieds. C’était une sorte de barge à fond plat, large de quatre pieds en son milieu. A l’avant, s’arrondissait un rouf, an tôt, s! Von veut, sous lequel deux hommes auraient pu s’abriter. A l’intérieur de ce rouf, deux coffres latéraux, placés en abord, contenaient la garde-robe très réduite du
(*) Oea deux principautés ont été érigées depuis en royaumes, la Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882*
propriétaire, et pouvaient, une lois refer^ més, se transformer en couchettes. A l’arrière un autre coffre formait banc, et servait à loger divers ustensiles de cuisine. Inutile d’ajouter que la barge était pourvue de tous les engins qui constituent le matériel du véritable pêcheur. Ilia Brusch n’aurait pu s’en passer, puisque, d’après le projet communique par lui à ses collègues le jour du concours, il devait, pendant ce voyage, vivre exclusivement du produit de sa pêche, soit qu’il le consommât en nature, soit qu’il l’échangeât contre espèces sonnantes et trébuchantes, qui lui permettraient de composer des menus plus variés sans donner d’entorse à son programme.
Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir venu, vendre le poisson capturé pendant le jour, et ce poisson aurait des amateurs sur l’une et l’autre rive, après le bruit fait autour du nom du pêchciir.
Ainsi s’écoula la première journée. Toutefois, un observateur, qui aurait pu ne pas
Q uitter des yeux Ilia Brusch, aurait été à bon roit surpris du peu cl’ardeur que le lauréat de la Ligue Danubienne semblait mettre à la pêche, seule raison d’être, pourtant, de son excentrique entreprise. Se croyait-il à l’abri des regards, il s’empressait de lâcher la ligne pour l’âviron, et godillait de toutes ses forces, comme s’il eût voulu activer la marche du bateau. Quelques curieux apparaissaient-ils, au contraire, sur l’une des berges, ou croisait-il un batelier, il