LE PASSAGER D’ILIA BRUSCH
saisissait aussitôt son arme professionnelle, et, son habileté aidant, ne tardait pas à tirer hors de l’eau quelque beau poisson, qui lui valait les applaudissements des spectateurs. Mais, les curieux cachés par un mouvement de la rive, le batelier disparu à un tournant, il reprenait l’aviron, et imprimait à sa lourde barge une vitesse qui s'ajoutait à celle de l’eau.
Ilia B ru s ch avait-il donc quelque motif de chercher à abréger un voyage que personne, cependant, ne l’avait forcé à entreprendre? Quoi qu’il en soit à cet égard, il avançait assez vite. Entraîné par un courant plus rapide à l’origine du fleuve qu’il ne le sera plus tard, godillant chaque fois qu’il estimait l’occasion favorable, il dérivait à raison de huit kilomètres à l’heure, sinon davantage.
Après avoir passé devant quelques localités sans importance, il laissa derrière lui Tuttlingèn, centre plus considérable, sans s’v arrêter, bien que quelques-uns de ses admirateurs lui fissent, de la berge, signe d’accoster. Ilia Brusch, déclinant du. geste l’invitation, se refusa à interrompre sa dérive.
Vers quatre heures de l’après-midi, il arrivait a la hauteur de la petite ville de Fridingen, à quarante-huit kilomètres de son point de départ. Volontiers il aurait brûlé — si toutefois cette expression est de mise quand on suit un chemin liquide — Fridingen comme les stations précé-
dentés, mais l’enthousiasme public ne le lui permit pas. Dès qu'il apparut, plusieurs barques, d ou s devaient d’innombrables nocli !, se détachèrent de la rive et cerneront le glorieux lauréat.
Celui-ci se rendit de bonne grâce. D’ailleurs n avait-il pas a chercher preneur pour le poisson capturé au cours de sa poche intermittente c Barbeaux, brèmes, gardons epinoches frétillaient encore dans son filet’ sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulièrement désignés sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout cela à lui seul. Du reste, il n en était pas question. Les amateurs étaient nombreux. Aussitôt que la barge tut arretee, une cinquantaine de Badois se pressèrent autour de lui, l’appelant, l’entourant, lui rendant les honneurs dus au laureat.de la Ligue Danubienne.
« Eh! par ici, Brusch!
Un verre de bonne bière, Brixsch?
Nous achetons votre poisson, Brusch!
“ Vingt kl ‘ e utzers, celui-ci !
— Un florin, celui-là! »
Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa peche eut vite fait de lui rapporter quelques jolies pièces sonnantes. Avec la prime aeja touchée au concours cela finirait par former une belle somme, si l’enthousiasme se propageait également des sources du grand fleuve à son embouchure.
Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les poissons
LE PASSAGER D'iLlA BRUSCH.
d’ilia Brusch? N’était-ce pas un Tionnour de posséder une pièce sortie de ses mains?
Certes, il n’aurait même pas la peine d’aller à domicile débiter sa marchandise que le public se disputerait sur place. Cette vente était décidément une idée géniale.
Ce soir-là, outre qu’il vendit aisément son poisson, les invitations ne lui manquèrent pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de quitter son embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa avec énergie les bons verres (le vin et les bons moss de bière, qu’on le priait de tous côtés de venir boire dans les'cabarcts de la rive.
Ses admirateurs durent y renoncer et se séparer de leur héros, après avoir pris rendez-vous pour le lendemain au moment
du départ. . , t
Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus la barge. Ilia Brusch était parti avant l’aube, et, profitant de la solitude de cette heure matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve, à égale distance de ses rives assez escarpées.
Aidé par le courant rapide, il passa vers cinq, heures du matin à Sigmaringen, à quelques mètres du Rendez-vous des Pêwieurs . Sans doute, un peu plus tard, l’un ou l’autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s’accouder au balcon du cabaret, afin de guetter l’arrivée de son glorieux collègue. Il la guetterait vainement. Le pêcheur alors, serait loin, s il continuait à aller de ce train*
À quekjucs kilomètres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derrière lui le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchât, qui s’y jette sur la rive gauche.
Profitant de l’éloignement relatif séparant les centres habités dans cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette journée, la marche de son embarcation, en ne pêchant que le minimum indispensable. A la nuit, n’ayant capturé que tout juste le poisson nécessaire à sa consommation personnelle, il s’arrêta en pleine campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les habitants ne le croyaient certainement pas si proche.
A cette deuxième journée de navigation succéda la troisième, qui fut presque identique. Ilia Brusch dériva rapidement devant Mundelkingen avant le lever du soleil, et il était encore de bonne heure qu’il avait déjà dépassé le gros bourg d’Ehingen. A quatre heures, il coupait Piller, important affluent de droite, et cinq heures n’avaient pas sonné, qu’il était amarré à un anneau de fer scellé dans le quai d’Ulm, première ville du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart, sa capitale.
L’arrivée du célèbre lauréat n’avait pas été signalée. On ne l’attendait que le lendemain vers les dernières heures du soir.
Il n’y eut donc pas l’empressement habituel.
Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch résolût d’employer la fin du jour à une visite sommaire de la ville.
LE PASSAGER D’iLIA BRUSCH.
Toutefois, dire que le quai était désert ne serait pas scrupuleusement exact. Il avait au moins un promeneur, et même tout
E ortait à croire que ce promeneur attendait rta Brusch, puisque, depuis le moment où la barge était apparue, il Pavait suivie, en marchant le long de la rive. Selon toute
E robabilitô, le lauréat de la Ligue Danuienne n’éviterait donc pas l’ovation habi tuelle.
Cependant, depuis que la barge était amarrée à quai, le promeneur solitaire ne s’en était pas rapproché. Il restait à quelque distance, paraissant observer, comme soucieux de n’être pas vu lui-même. C’était un homme de taille moyenne, sec, l’œil vif, bien qu’il eût certainement dépassé la quarantaine, le corps serré dans un vêtement à la mode hongroise. Il tenait à la main une valise de cuir.
Ilia Brusch, sans lui prêter aucune attention, amarra solidement son bateau, ferma la porte du tôt, s’assura que le couvercle des coffres était bien cadenassé, puis sauta à terre, et gagna la première rue remontant vers la ville.
L’homme aussitôt de lui emboîter le pas, après avoir rapidement déposé danslabarge la valise de cuir qu’il tenait à la main:
Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c’est une ville bien allemande.
Ilia Brusch allait le long des vieilles rues
bordées de vieilles boutiques à guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n’entre guère et où les marchés se concluent à travers la devanture vitrée. Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes découpées en ours, en cerfs, en croix et en couronnes !
Ilia Brusch, après avoir gagné l’ancienne enceinte, parcourut le quartier, où bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs séchoirs, puis, tout en flânant à l’aventure, il arriva devant la cathédrale, l’une des plus hardies de l’Allemagne. Son munster avait l’ambition de s’élever plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a été déçue, comme tant d’autres plus humaines, et l’extrême pointe de la flèche wurtembergeoise s’arrête à la hauteur de trois cent trente-sept pieds.
Ilia Brusch n’appartenant pas à la famille des grimpeurs, l’idée ne lui vint pas de monter au munster, d’où son regard aurait embrassé toute la ville et la campagne environnante. S’il l’eût fait, il aurait été certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu’il s’aperçût de cette étrange, poursuite. Bu moins en fut-il accompagné, lorsque, entré dans la cathédrale, il en admira le tabernacle, qu’un voyageur français, M. Duruy, a pucomparer à un bastion avec logettes et mâchicoulis, et les stalles du choeur, qu’un artiste du