JOIES VERRE. — LE PILOTE DO OÀKDBB
jeu pour lui, et l’on ne comptait plus les sauvetages de ce merveilleux nageur.
Une existence si digne et si droite avait, bien avant les troubles anti-turcs, rendu Serge Ladko populaire à Roustehouk. Innombrables, y étaient ses ’amis, parfois inconnus de lui. On pourrait même dire que ces amis comprenaient l’unanimité des habitants de la ville, si Ivan Striga n’avait pas existé.
C’était aussi un enfant du pays, cet Ivan Striga, comme Serge Ladko, dont il réalisait la vivante antithèse.
Physiquement, il n’y avait entre eux rien de commun, et pourtant un passeport, qui se contente de désignations sommaires, eut employé des termes identiques pour les dépeindre l’un et l’autre.
Re même que Ladko, Striga était grand, large d épaulés, robuste, blond de cheveux et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus.
Mais à ces traits généraux se limitait la ressemblance. Autant le visage aux lignes nobles de l’un exprimait la cordialité et la franchise, autant les traits tourmentés de l’autre disaient l’astuce et la froide cruauté.
Au moral, la dissemblance s’accentuait encore. Tandis que Ladko vivait au grand jour, nul n’aurait pu dire par quels moyens Striga se procurait l’or qu’il (fépensait sans compter. Faute de certitudes à cet égard, l’imagination populaire se donnait libre carrière, On disait que Striga, traître à son pays et à m race, s’était fait l’espion v
SERGE LADKO.
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appointé du Turc oppresseur; on disait qu’à son métier d’espion il ajoutait, quand l’occasion s’en présentait, celui de contre** . bandier, et que des marchandises de toute nature passaient souvent grâce à lui de la rive roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement, sans payer de droits à la Douane; on disait même, en hochant la tête, que tout cela était peu de chose, et que Striga tirait le plus clair de ses ressources de rapines vulgaires et de brigandages ; on disait encore... Mais que ne disait-on pas? La vérité est qu’on ne savait rien de précis des faits et gestes de cet inquiétant person* nage, qui, si les suppositions désobligeantes du public répondaient à la réalité, avait eu, en tous cas, la grande habileté de ne jamais se laisser prendre.
Ces suppositions, d’ailleurs, on se bornait à se les confier discrètement. Personne ne se fût risqué à prononcer tout haut une parole contre un homme dont on redoutait le cynisme et la violence. Striga pouvait donc feindre d’ignorer l’opinion que l’on avait de lui, attribuer à raamiration générale la sympathie que beaucoup lui témoignaient par lâcheté, parcourir la ville en pays conquis et la troubler, en compagnie de ses habitants les plus tarés, du scandale de ses orgies.
Entre un tel individu et Ladko, qui menait une existence si différente, il ne semblait pas que le moindre rapport dût s’établir, et pendant longtemps, en effet, ils né
connurent l’un de l’autre que ce que leur en apprenait la rumeur publique. Logiquement même, il aurait du en être toujours ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous appelons la logique, et il était écrit quelque part que les deux hommes se trouveraient face à face, transformés en irréconciliables* adversaires.
Nalcha Gregorevitch, célèbre dans toute la \ille pour «a beauté, était âgée de vingt ans. Avec sa mère d’abord, seule ensuite, elle demeurait dans le voisinage de Ladko qu’elle avait ainsi connu^dès sa première enfance. Depuis longtemps, le secours d’un homme manquait à la maison. Quinze ans avant l’époque où' commence ce récit, le père était tombé, en effet, sous les coups des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable faisait encore frémir d’indignation les patriotes opprimés, mais non asservis.
Sa veuve, réduite à ne compter que sur elle-même, s’était mise courageusement au travail. Experte dans l’art de ces dentelles et de ces broderies dont, chez les Slaves, la plus modeste paysanne agrémente volontiers son humble parure, elle avait réussi par ce moyen à assurer sa subsistance et celle de sa fille.
Cependant, c’est aux pauvres surtout que sont funestes les périodes, troublées, et plus d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir de l’anarchie permanente de la Bulgarie, si Ladko n’était venu discrètement à son secours. Peu à peu, une grande intimité s’était
SERGE LADKO.
établie entre le jeune homme et les deux femmes qui offraient f abri de leur paisible demeure à ses désœuvrements de garçon.
Souvent, le soir, il frappait à leur porte, et la veillée se prolongeait autour du samovar bouillant. D’autres fois, c’est lui qui leur offrait, en échange de leur affectueux accueil, la distraction d’une promenade ou d’une partie de pêche sur le Danube.
Lorsque M mc Gregorevitch, usée par son incessant labeur, alla rejoindre son mari, la protection de Ladko se continua à l’orpheline. Cette protection se fit même plus vigilante encore, et, grâce à lui, jamais la jeune fille n’eut à souffrir de la disparition de la pauvre mère, qui avait donné deux fois la vie à son enfant.
C’est ainsi que, de jour en jour, sans même qu’ils en eussent conscience, l’amour s’était éveillé dans le cœur des deux jeunes gens. Ce fut à Striga qu’ils en durent la révélation.
Celui-ci, ayant aperçu celle qu’on appelait couramment la beauté de Roustchovk , s’en était épris avec la soudaineté et la fureur qui caractérisaient cotte nature sans frein.
En homme habitué à voir tout plier devant ses caprices, il s’était présenté chez la jeune fille et, sans autre formalité, l’avait demandée en mariage. Pour la première fois de sa viej il se heurta à une résistance invincible. Natcha, au risque de s’attirer la haine d’un homme aussi redoutable, déclara que rien ne pourrait jamais la décider à un
pareil mariage, Striga revint vainement à la charge. Tout ce qu’il obtint fut de se voir, à la troisième tentative, refuser purement et simplement la porte.
Alors sa colère ne connut plus de bornes.
Donnant libre cours à sa nature sauvage, il se répandit en imprécations dont Natcha fut épouvantée. Dans sa détresse, elle courut faire part de ses craintes à Serge Ladko, tjue sa confidence enflamma d’une colère égale à celle qui venait de l’effrayer si fort. Sans vouloir rien entendre, avec une violence extraordinaire d’expressions, il vitupéra contre l’homme assez osé pour lever les yeux sur elle.
Ladko consentit pourtant à se calmer.
Des explications suivirent, très confuses, mais dont le résultat fut parfaitement clair. Une heure plus tard, Serge et Natcha, le ciel dans les yeux et la joie au coeur, échangeaient leur premier baiser de fiançailles.
Lorsque Striga connut la nouvelle, il manqua mourir de rage. Audacieusement, il se présenta à la maison Gregoreviteli, l’injure et la menace à la bouche. Jeté dehors par une main de fer, il apprit que la maison avait désormais un homme pour la défendre»
Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître, lui, Striga, qui s’enorgueillissait tant de sa force athlétique!.. C’était plus d'humiliations qu’il n’en pouvait supporter, et il résolut de se venger. Avec quelques aventuriers de son acabit, il attendit Ladko, un
SEfcGE LADKO,
soir que celui-ci remontait la berge du fleuve. Cette fois, il 11 e s’agissait plus d’une simple rixe, mais bleu d’un assassinat en règle. Les assaillants brandissaient des couteaux.
Cette nouvelle attaque n’eut pas plus de succès que la précédente. Armé d’un aviron qu’il manœuvrait comme une massue, le
S ilote força ses agresseurs à la retraite, et triga, serré de près, fut obligé à une fuite honteuse.
Cette leçon avait été suffisante, sans doute, car le louche personnage ne recommença pas sa criminelle tentative. Au début de l’année 1875, Serge Ladko épousa Nateha Grègorevitch, et, depuis lors, on s’adorait à plein cœur dans la confortable maison du pilote.
C/est au milieu de cette lune de miel, dont plus d’une année n’avait pas atténué l’éclat, que survinrent les événements de Bulgarie, dans les premiers mois de 1876.
L’amour que Berge Ladko éprouvait pour sa femme ne pouvait, quelque profond futdl, lui faire oublier celui qu’il devait à son pays. Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout de suite, se groupèrent, se concertèrent, s’ingéniant à chercher les moyens de remédier aux misères de la patrie.
Avant tout, il fallait se procurer des armes. De nombreux jeunes gens émigré* rent dans ce but, franchirent le fleuve, se répandirent en Roumanie, et jusqu’en Russie, Serge Ladko fut de ceuxdà. Le coeur
déchiré de regrets, mais ferme dansl’accomplissement de son devoir, il partit, laissant loin de lui celle qu’il adorait exposée à tous les dangers qui menacent, en temps de révolution, la femme d’un chef de partisans,
A ce moment, le souvenir de Striga lui vint à l’esprit et aggrava ses inquiétudes.
Le bandit n’allait-iï pas profiter de l’absence de son heureux rival pour le frapper dans ce qu’il avait de plus cher? C’était possible, en effet. Mais Serge Ladko passa outre à cette crainte légitime. D’ailleurs, il semblait bien que, depuis plusieurs mois, Striga avait quitté le pays sans esprit de retour.
À en croire le bruit public, il avait transporté plus au Nord le théâtre principal de ses opérations. Si les racontars ne manquaient pas à ce sujet, ils restaient incohé- • rents et contradictoires. La rumeur popu- - îaire l’accusait en gros de tous les crimes, sans que personne en précisât aucun.
Le départ de Striga paraissait, du moins, chose certaine, et cela seulement importait à Ladko. %
L’événement donna raison à son courage. Pendant son absence, rien ne menaça la sécurité de Natcha.
. A peine arrivé, il dut repartir, et cette seconde expédition allait être plus longue que la première. Les procédés adoptés jusqu’ici ne permettaient, en effet, de se procurer des armes qu’en quantité insufïï- . santé. Les transports, en provenance de la
SERGE LADKO.
Russie, étaient effectués par terre, à travers la Hongrie et la Roumanie, c’est-à-dire dans des contrées fort dépourvues à cette époque de lignes ferrées. Les patriotes bulgares espérèrent arriver plus aisément au résultat désiré, si l’un d’eux remontait à Budapest et y centralisait les envois d’armes venus par rail, pour en charger des chalands qui descendraient ensuite rapidement le Danube.
Ladko, désigné pour cette mission de confiance, se mit en route le soir même.
En compagnie cfun compatriote, qui devait ramener le bateau à la rive bulgare, il traversa le fleuve, afin de gagner, le plus vite possible, à travers la Roumanie, la capitale de la Hongrie. A ce moment, un incident se produisit qui donna beaucoup à penser au délégué des conspirateurs.
Son compagnon et lui n’étaient pas à cinquante mètres du bord quand un coup de feu retentit. La balle leur était destinée sans aucun doute, car ils l’entendirent siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta d’autant moins que, dans le tireur entrevu à l’obscure lumière du crépuscule, il crut reconnaître Striga. Celui-ci était donc de retour à Roustchouk?
L’angoisse mortelle que cette complication lui fit éprouver n’ébranla pas la résolution de Ladko: Il avait fait devance à la patrie le sacrifice de sa vie. Il saurait aussi,
. s’il le fallait, lui sacrifier plus encore : son bonheur mille fois plus précieux. Au bruit
du coup de feu, il s’était laissé tomber au fond do l’embarcation. Mais ce n’était là qu’une ruse de guerre destinée à éviter une nouvelle at taque, et la détonation n’UVaii pas cessé de se répercuter dans la campagne, que sa main, appuyant plus lourdement sur l’aviron, poussait plus vite le bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, dont les lumières commençaient à piquer la nuit grandissante.
Parvenu à destination, Ladko s’ocoupa activement de sa mission.
Il se mit en rapport avec les émissaires du Gouvernement du Tzar, les uns arretés à la frontière russe, certains fixes inco* gnito à Budapest et à Vienne. Plusieurs chalands* chargés par ses soins d’armes et de munitions, descendirent le courant du Danube.
Fréquentes étaient les nouvelles qu’il recevait de Natcha, par des lettres envoyées au nom d’emprunt qu’il avait choisi, et' portées en territoire roumain à la faveur de la nuit. Bonnes tout d’abord, ces nouvelles ne tardèrent pas à devenir plus inquié* tantes. Ce n’est pas que Natcha prononçât le nom de Striga. Elle semblait même ignorer que le bandit fût revenu en Bulgae t Ladko commença à douter du bienfondé de ses craintes. Par contre, il était certain que celui-ci avait été dénoncé aux c-^torités turques, puisque la police avait fâv, irruption dans sa demeure et s’était livrée à une perquisition, d’ailleurs sans
SERGE LADKO,
résultat. Il ne devait donc pas se hâter de revenir en Bulgarie, car son retour eût été un véritable suicide. On connaissait son rôle, on le. guettait, jour et nuit, et il ne pourrait se montrer en ville sans être arrêté au premier pas. Arrête étant, cbex les Turcs, synonyme d’exécuté, il fallait donc que Latlko s’abstint de reparaître, jusqu’au moment où la révolte serait ouvertement
proclamée, sous peine d’attirer les pires malheurs sur lui-même et sur sa femme,
que l’on n’avait jusqu’ici nullement inquiétée.
Ce moment ne tarda pas à arriver. La Bulgarie se souleva au mois de mai, trop prématurément au gré du pilote qui augurait mal de cette précipitation.
Quelle que fût son opinion à. cet égard, il devait courir au secours de son pays.
Le train l’amena à Zombor, la dernière ville hongroise, proche du Danube, qui fût alors desservie par le chemin de fer. Là, il s’embarquerait et n’aurait plus qu’à s’abandonner au courant.
Les nouvelles qu’il trouva à Zombor le forcèrent à interrompre son voyage. Ses craintes n’étaient que trop justifiées. La révolution bulgare était écrasée dans l’œuf.
Déjà la Turquie concentrait des troupes nombreuses dans un vaste triangle dont Roustchouk, Widdin et Sofia formaient les sommets, et sa main de fer s’appesantissait plus lourdement sur ces malheureuses contrées»
Ladko dut revenir en arrière et retourner attendre de meilleurs jours dans la petite ville où il avait fixé sa résidence.
Les lettres de Natcha, gu’il y reçut bientôt, lui démontrèrent l'impossibilité de prendre un autre parti. £a maison était surveillée plus que jamais, à ce point que Natcha devait se considérer comme virtuellement prisonnière; plus que jamais on le guettait, et il lui fallait, dans ^intérêt commun, s’abstenir soigneusement de toute démarche imprudente.
Ladko rongea donc son frein dans l’inaction, les envois d’armes ayant été forcément supprimés depuis l’avortement de la révolte et la concentration des troupes turques sur les rives du fleuve. Mais cette attente, déjà pénible par elle-même, lui devint tout à fait intolérable, quand, vers la fin du mois de juin, il cessa de recevoir aucune nouvelle de sa chère Natcha.
Il ne savait que penser, et ses inquiétudes devinrent de torturantes angoisses à mesure que le temps s’écoula. Il était, en effet, en droit de tout craindre. Le 1 er juillet, la Serbie avait officiellement déclaré la
f uerre au Sultan, et, depuis lors, la région u Danube était sillonnée de troupes, dont le passage incessant s’accompagnait des plus terribles excès. Fallait-il donc compter Natcha au nombre des victimes de ces troubles, ou bien avait-elle été incarcérée par les autorités turques, soit comme otage, soit comme complice' présumée de son mari ?
la balle leur était destinés, s as s aucun boute. (±*àok 69.)
SERGE EADKO*
Après un mois de ce silence, il ne put le supporter davantage, et se résolut à tout braver pour rentrer en Bulgarie afin d’en connaître la véritable cause.
Toutefois, dans l’intérêt même de Natcha, il importait d’agir avec prudence. Aller sottement se faire prendre par les sentinelles turques n’eût servi cle rien. Son retour n’aurait d’utilité que s’il pouvait pénétrer dans la ville de lioustchouk et y circuler librement, malgré les soupçons dont il était l’objet. Il agirait ensuite au mieux, selon les circonstances. Au pis aller, et dût-il repasser précipitamment la frontière, il aurait eu du moins la joie de serrer sa femme sur son cœur.
Serge Ladko chercha pendant plusieurs iours la solution de ce difficile problème.
Il crut enfin l’avoir trouvée, et, sans se confier à personne, mit immédiatement à exécution le plan imaginé par lui.
Ce plan réussirait-il? L’avenir le'lui dirait. Il fallait, en tous cas, tenter le sort, et c’est pourquoi, dans la matinée du 28 juillet 1876, les plus proches voisins du pilote, dont nul ne connaissait le nom véri- , table, aperçurent hermétiquement close la petite maison dans laquelle, depuis plusieurs mois, il avait abrité sa solitude.
Quel était le plan de Ladko, les dangers auxquels il allait s’exposer en s’efforçant de le réaliser, par quels côtés les événements de Bulgarie, ut do Roustchauk en .particulier, se relient au concours dépêché
de Sigmaringen, c’est ce que le lecteur apprendra dans la suite de ce récit nullement imaginaire, dont les principaux personnages vivent encore de nos jours sur les bords du Danube.
KARL DRAGOCH.
Aussitôt qu’il eut son reçu en poche, M. Jaeger procéda à son installation. Après s’être enquis de la couchette qui lui était attribuée, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix minutes plus tard, il en ressortait, transformé de la tête aux pieds. Vêtu comme un pêcheur fini, — rude vareuse, bottes fortes, casquette de loutre, — il semblait la copie d’ilia Brusch.
M. Jaeger éprouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa courte absence, son hôte avait quitté la barge.
Respectueux de ses engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci revint, une demi-heure plus tard. # C’est sans l’avoir sollicité qu’il apprit qu’Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres aux journaux, afin de leur annoncer son arrivée à Neustadfc pour le surlendemain soir, et à Ratisbonne. pour le jour suivant. Maintenant que les intérêts de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en
KARL DRAGOCH.
effet de ne plus rencontrer un désert pareil à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia Brusch exprima meme le regret de ne pouvoir s’arrêter aux villes qu’on traverserait avant Neustadt, et notamment à Neubourg et à Ingolstadt, qui sont des cités assez importantes. Ces arrêts, malheureusement, ne cadraient pas avec son plan d’étapes et il était forcé d’y renoncer.
M. Jaeger parut enchanté de la réclame faite à son profit et ne manifesta pas autrement d’ennui de ne pouvoir s’arrêter à Neubourg et à Ingolstadt. Il approuva son hôte, au contraire, et l’assura une fois de plus qu’il n’entendait aucunement diminuer sa liberté, ainsi qu’ils en étaient convenus.
Les deux compagnons soupèrent ensuite face à face, à cheval sur l’un des bancs. A titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même le menu d’un superbe jambon, qu’il sortit de son inépuisable valise, et ce produit de la ville de Mayence fut fort apprécié d’ilia Brusch, qui commença à estimer que son convive avait du bon.
La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch largua les amarres, en évitant de troubler le profond sommeil dans lequel était plongé son aimable passager.
 Ulm, où il achève de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour pénétrer en Bavière, * le Danube n’est encore qu’un modeste cours d’eau. Il n’a pas reçu les
JOT.E8 VERXK. ~~ Uï PlI.OTK MJ UANUUK ^
grands tributaires qui accroissent sa puissance en aval, et rien ne permet de présager qu’il va devenir l’un des plus importants fleuves de l’Europe.
Le courant, déjà fort assagi, atteignait à peu près une lieue à l’heure. Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds bateaux chargés à couler, le descendaient, s’aidant parfois d’une large voile que gonflait une brise de Nord-Ouest.
Le temps s’annonçait beau, sans menace de pluie.
Dès qu’il fut au milieu du courant, Ilia Brusch manœuvra sa godille et activa la marche de l’embarcation. M. Jaeger,^ quelques heures plus tard, le trouva livré à cette occupation, et jusqu’au soir il en fut ainsi, sauf un court repos au moment du déjeuner, pendant lequel la dérive ne fut meme pas interrompue. Le passager ne formula aucune observation, et, s’il fut étonné de tant de hâte, il garda son étonnement pour lui.
Peu de paroles furent échangées au cours de cette journée. Ilia Brusch godillait énergiquement. Quant à M. Jaeger, il observait avec une attention/qui aurait certainement frappé son hôte, si celui-ci eût été moins absorbé, les bateaux qui sillonnaient le Danube, à moins que son regard n’en parcourût les deux rives. Ces rives étaient notablement abaissées. Le fleuve montrait même une tendance à s’élargir aüx dépens des alentours. La berge de gauche, à demi
KAKL DRAGOCH.
submergée, ne se distinguait plus avec précision, tandis que, sur la, berge droite, élevée artificiellement pour rétablissement de la voie ferrée, les trains couraient, les locomotives haletaient, mêlant leurs fumées à celles des dampsboots, dont les roues battaient l’eau à grand bruit.
A Offingen, devant lequel on passa dans l’après-midi, la voie ferrée obliqua vers le Sud, définitivement repoussée par le fleuve et la rive droite fut transformée à son tour en un vaste marais, dont rien n’indiquait la fin, lorsqu’on s’arrêta, le soir, à Dillingen, pour la nuit.
Le lendemain, après une étape aussi rude que celle de la veille, le grappin fut jeté en un point désert, à quelques kilomètres au* dessus deNeubourg, et, de nouveau, l’aube du 15 août se leva quand la barge était déjà au milieu du courant.
C’est pour le soir de ce jour qu’Ilia Brusch avait annoncé son arrivée à Neustadt. Il eût été honteux de s’y présenter les mains vides. Les conditions atmosphériques étant favorables et l’étape devant être sensiblement plus courte que les précédentes, Ilia Brusch se résolut donc à pêcher.
Dès les premières heures du jour, il vérifia ses engins, avec un soin minutieux. Son compagnon, assis à l’arrière de la barque, semblait d’ailleurs s’intéresser à ses pré' paratifs, ainsi qu’il sied à un véritable amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch ii g dédaignait pas de causer.
« Aujourd’hui, comme vous le voyez, monsieur Jaeger, je me dispose à pêcher, et les apprêts de la pêche sont un peu longs. C’est que le poisson est défiant de sa nature, et on ne saurait prendre trop de précautions pour l’attirer. Certains ont une intelligence rare, entre autres la tanche. Il faut lutter de ruse avec elle, et sa bouche est tellement dure, qu’elle risque de casser la ligne.
Pas fameux, la tanche, je crois, fit observer M. Jaeger.
— Non, car elle affectionne les eaux bourbeuses, ce qui communique souvent à sa chair un goût désagréable.
— Et le brochet?
— Excellent, le brochet, déclara Ilia Brusch, à la condition de peser au moins cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne sont qu’arêtes. Mais, dans tous les cas, le brochet ne saurait être rangé parmi les poissons intelligents et rusés.
— Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi donc, les requins d’eau douce, comme on les appelle...
— Sont aussi bêtes que les requins d’eau salée, monsieur Jaeger. De véritables brutes, au même niveau que la perche ou l’anguille ! Leur pêche peut donner du profit, de l’honneur jamais... Ce sont, comme l’a écrit un fin connaisseur, ,des poissons « qui se prennent » et « qu’on ne prend pas ».
M. Jaeger rie pouvait qu’admirer la conviction si persuasive d’ilia Brusch,, non
KARL DRAGOCH,
moins que la minutieuse attention avec laquelle il préparait ses engins.
Tout d’abord, il avait saisi sa canne à la fois flexible et légère, qui, après avoir été ployée à son extrémité jusqu’à son point de rupture, s’élait redressée aussi droite qu’auparavant. Cette canne se composait de deux parties, l’une forte à sa base de quatre centimètres et diminuant jusqu’à n’avoir plus qu’un centimètre à l’endroit où commençait la seconde, le scion, cette dernière en bois lin et résistant. Faite d’une gaule de noisetier, elle mesurait près de quatre mètres de longueur, ce qui permettait au pêcheur de s’attaquer, sans s’éloigner de la rive, aux poissons de fond, tels que la brème et le gardon rouge.
Ilia Brusch, montrant à M. Jaeger les hameçons qu’il venait de fixer avec l’empile à l’extrémité du crin de Florence :
— Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce sont des hameçons numéro onze, très fins de corps. Comme amorce, ce qu’il y a de meilleur, pour le gardon, c’est du blé cuit, crevé d’un côté seulement et bien amolli...
Allons! voilà qui est fini et je n’ai plus qu’à tenter la fortune.* »
Tandis que M. Jaeger s’accotait contre le tôt, il s’assit sur le banc, son épuisette à sa portée, puis la ligne fut lancée après un balancement méthodique, qui n’était pas dépourvu d’une certaine grâce. Les hameçons s’enfoncèrent sous les eaux jaunâtres, et la plombée leur donna une position ver-
ticale, ce qui est préférable, de l’avis de tous les professionnels. Au-dessus d’eux, surnageait la flotte, faite d’une plume de cygne, qui, n'absôrbant pas l’eau, est, par cela même, excellente.
Il va de soi qu’un profond silence régna dans l’embarcation à partir de ce moment.
X.e bruit des voix effarouche trop facilement le poisson, et d’ailleurs un pêcheur sérieux a autre chose à faire qu’à s’oublier en bavardages. Il doit être attentif à tous les mou-* vements de sa flotte, et ne pas laisser échapper l’instant précis où il convient de ferrer la proie.
Pendant cette matinée, Ilia JBruscli eut lieu d’être satisfait. Non seulement il prit une vingtaine de gardons, mais encore douze chevesnes et quelques dards. Si M. Jaeger avait en réalité les goûts du passionné amateur qu’il s’était vanté d’etre, il ne pouvait qu’admirer la précision rapide avec laquelle son hôte ferrait, ainsi que cela est nécessaire poûr les poissons de cette espèce. Dès qu’il sentait que « cela mordait », il se gardait bien de ramener aussitôt ses captures à la surface de l’eau, il les laissait se débattre dans les fonds, se fatiguer en vains efforts pour se décrocher, montrant ce sang-froid imperturbable qui est l’une des qualités de-tout pêcheur digne de ce nom.
La pêche fut terminée vers onze heures.
Pendant la belle saison, le poisson ne mord pas, en effet, aux heures où le soleil, par-
KARL DRAGOCH.
venu à son point culminant, fait scintiller la surface des eaux. Le butin, d’ailleurs, était suffisamment abondant. Ilia Brusch craignait même qu’il ne le fût trop, en raison du peu d’importance de la ville de Neustadt où la barge s’arrêta vers cinq heures.
Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes guettaient son apparition et le saluèrent de leurs applaudissements, dès que l’embarcation fut amarrée. Bientôt il • ne sut auquel entendre, et, en quelques instants, les poissons furent échangés contre vingt-sept florins, qu’Ilia Brusch versa, séance tenante, à M. Jaeger à titre de premier dividende.
Celui-ci, conscient de n’avoir aucun droit à l’admiration publique, s’était modestement abrité sous le tôt,, où Ilia Brusch vint le rejoindre, aussitôt qu’il put se débarrasser de ses enthousiastes admirateurs. Il convenait, en effet, de ne pas perdre de temps j>our chercher le sommeil, la nuit devant être fort écourtée: Désireux d’être de bonne heure à Ratisbonne, dont près de soixante-dix kilomètres le séparaient, Ilia Brusch avait décidé qu’il se remettrait en route dès une heure du matin, ce qui lui donnerait le loisir de pêcher encore au cours de la journée suivante, malgré la longueur de l’étape.
Une trentaine de livres de poissons furent prises par Ilia Brusch avant midi, si bien que les curieux qui se pressaient
LE PILOTE DU DANUBE t ‘
sur le quai de Batisbonne n’eurent pas le regret de s’ètre dérangés en vain. L’enthousiasme public augmentait visiblement.
Il s’établit, en plein air, de véritables enchères entre les amateurs, et les trente livres de poissons ne rapportèrent pas moins de quarante et un florins au lauréat de la Ligue Danubienne.
Celui-ci n’avait jamais rêvé pareil succès, et il en arrivait à penser que M. Jaeger pourrait bien, en fin de compte, avoir fait une excellente affaire. En attendant que ce
{ joint fût élucidé, il importait de remettre es quarante et un florins à leur légitime propriétaire, mais Ilia Brusch fut dans l’impossibilité de s’acquitter de ce devoir.
M. Jaeger avait, en effet, quitté discrètement la barge, en prévenant son compagnon, par un mot laissé en évidence, que celui-ci n’eût pas à l’attendre pour le souper et qu’il reviendrait seulement assez tara dans la soirée.
Ilia Brusch trouva fort naturel que M. Jaeger voulût profiter de cette occasion de visiter une ville qui fut pendant cin-
S iante ans le siège de la diète impériale.
eut-être, aurait-u éprouvé moins de satisfaction et plus de surprise, s’il avait su à quelles occupations se livrait alors son passager, et s’il en avait connu la véritable personnalité.
« M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne », avait docilement écrit Ilia Brusch sous la dictée du nouveau venu. Mais
KARL DRAGOCH.
celui-ci eût été fort embarrassé si le pêcheur s’était montré plus curieux, et si, reprenant pour son compte une requête dont il venait d’apprécier le désagrémont, il avait, à l’exemple de l’indiscret pandore, demandé ' à M. Jaeger de lui montrer ses papiers.
Ilia Brusch négligea cette précaution, dont la légitimité lui avait cependant été démontrée, et cette négligence devait avoir pour lui de terribles résultats.
Quel nom le gendarme allemand avait lu sur le passeport que lui présentait M. Jae-
f er, nul ne le sait; mais, si ce nom était ien exactement celui du véritable propriétaire du passeport, le gendarme n’avait pu en lire un autre que celui de Karl Dragoch.
Le passionné amateur de pcche et le*, chef de la police danubienne ne faisaient, en effet, qu’une seule et unique personne.
Résolu à s’introduire, coûte que coûte, dans l’embarcation d’ilia Brusch, Karl Dragoch, prévoyant la possibilité d’une invincible résistance, avait dressé ses batteries en conséquence. L’intervention du gendarme était préparée, et la scène truquée comme une scène de théâtre. L’événement démontrait que Karl Dragoch avait frappé juste, puisque Ilia Brusch considérait maintenant comme une heureuse chance d’avoir, au milieu des dangers qui lui étaient ré^ vélés, ce protecteur dont il ne pouvait contester la puissance.
Le succès était même si complet que Dragoch en était troublé. Pourquoi, après
tout, Ilia Brusch avait-il montré tant d’émotion devant l’injonction du gendarme?
Pourquoi avait-il une telle crainte de voir se rééditer une aventure de ce genre, qu’il sacrifiait à cette crainte l’amour — dont la violence avait bien aussi, d’ailleurs, quelque chose d’excessif — qu’il proclamait avoir pour la solitude ? Un honnête homme, que diable ! n’a pas à redouter si fort une comparution devant un commissaire de police. Le pis qui puisse en résulter, c’est. un retard de quelques heures, de quelques jours à la rigueur, et quand on n’est pas pressé... Il est vrai qu’Ilia Brusch était pressé, ce qui ne laissait pas de donner aussi à réfléchir
Défiant par nature, comme tout bon policier, Karl Dragoch réfléchissait. Mais il avait aussi trop de bon sens pour se laisser égarér par des particularités fugitives, dont l’explication était probablement des plus simples. Il enregistra donc purement et simplement ces petites remarques dans sa mémoire, et appliqua les ressources de son esprit à la solution du problème, plus sérieux celui-là, qu’il s’était posé.
Le projet que Karl Dragoch avait mis à exécution, en s’imposant à Ilia Brusch à titre de passager, n’était pas né tout armé dans son cerveau. Le véritable auteur en était Michael Michaelovitch, qui, d’ailleurs, ne s’en doutait guère. Quand ce Serbe facétieux avait plaisamment insinué, au Rendez nous des Pêcheurs, que le lauréat de ia
KARL DRAGOCH.
Ligue Danubienne pourrait bien être, au choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le policier poursuivant, Karl Dragoch avait accordé une sérieuse attention à ces propos émis à la légère. Certes, il ne les avait pas pris au pied de la lettre. Il avait de bonnes raisons de savoir crue le pêcheur et le poli- .cier n’avaient rien ae commua, et, procédant par analogie, il considéra comme infiniment vraisemblable que ce pêcheur n’eût pas plus de rapport avec le malfaiteur recherché.
Mais, de ce qu’une chose n’a pas été faite, il ne s’ensuit pas qu’elle ne puisse l’être, et Karl Dragoch avait pensé aussitôt que le joyeux Serbe avait raison, et qu’un aétec- 4 tive, désireux de surveiller le Danube tout à son aise, se fût, en effet, montré très habile, en empruntant la personnalité d’un pêcheur assez notoire pour que personne n’en puisse raisonnablement suspecter l’identité professionnelle.
Quelque tentante que fût cette combinaison, il y fallait cependant renoncer. Le concours de Sigmaringen avait eu lieu, Ilia Brusch, vainqueur du tournoi, avait annoncé publiquement son projet, et certainement il ne se prêterait pas de bonne grâce à une substitution de personne, substitution très scabreuse, au surplus, puisque les traits du lauréat étaient désormais connus d’un grand nombre de ses collègues.
Toutefois, s’il fallait renoncer à ce qu’Ilia Brusch consentît à laisser effectuer sous
'in,.:
LG PILOTS DU DANUBE.
son nom, par un autre que lui, le voyage qu’il avait entrepris, il existait peut-être un moyen terme d’arriver au meme but.
Dans l’impossibilité d’être Ilia Brusch, Karl Dragooh ne pouvait-il se contenter de prendre passage à son bord? Qui ferait attention au compagnon d’un homme devenu presque célèbre et qui monopoliserait par conséquent à son profit l’intérêt général? Et meme, si quelqu’un laissait par inadvertance tomber un regard distrait sur* ce compagnon obscur, était-il admissible qu’il établît le moindre rapprochement entre ce vague inconnu et le policier, qui accomplirait ainsi sa mission dans une ombre protectrice ?
Ce projet longuement examiné, Karl Dragooh, en dernière analyse, le jugea excellent, et résolut de le réaliser. On a vu avec quelle maêstria il avait machiné sa scène initiale, mais cette scène eût été, au besoin, suivie de beaucoup d’autres.
S’il l’avait fallu, Ilia Brusch eût été traîné chez le commissaire, emprisonné même sous de spécieux prétextes, effrayé de cent façons. Karl Dragoch, on peut en être sûr, eût joué de l’arbitraire sans remords, jusqu’au moment où le pécheur, terrifié, saurait plus vu qu’un sauveur dans le passager qu’il repoussait.
Le détective s’estimait heureux, toutefois, d’avoir triomphé sans employer cette violence morale et sans continuer la congédie plus loin que le premier acte.
KARL DRAGOCH.
Maintenant, il était dans la place, bien certain que, s’il faisait mine de vouloir la quitter, son hôte s’opposerait à son départ avec autant d’énergie qu’il s’était opposé à son entrée. Restait à tirer parti de la situation.
Pour cela, Karl Dragoch n’avait qu’à se laisser entraîner par le courant. .Pendant que son compagnon pécherait ou godillerait, il surveillerait le fleuve, où rien d’anormal n’échapperait à son regard expérimenté. Chemin faisant, il s’aboucherait avec ses hommes disséminés le long des rives. A la première nouvelle d’un délit ou d’un crime, il se séparerait d’ilia Brusch pour se lancer hur les traces des malfaiteurs, et il en serait au besoin de même, si, en i‘absence de tout crime ou de tout délit, un indice suspect attirait son attention.
Tout cela était sagement combiné et, plus il y pensait, plus Karl Dragoch s’applaudissait de son idée, qui, en lui assurant l’incognito sur toute la longueur du Danube, multipliait les chances du succès.
Malheureusement, en raisonnant ainsi, le détective ne tenait pas compte^ du hasard Il ne se doutait guère qu’une série de faits des plus singuliers allait, dans peu de jours, aiguiller ses recherches dans une direction imprévue et donner à sa mission une ampleur inattendue.
LES YEUX BLEUS
En quittant la barge, Karl Dragoeh gagna les quartiers du centre. Il connaissait Ratisbonne, et c’est sans hésiter sur la direction à suivre qu’il s’engagea à travers les rues silencieuses, flanquées çà et là de donjons féodaux à dix étages, de cette cité jadis bruyante, que n’anime plus guère une population tombée à vingt-six mille âmes.
Karl Dragoch ne songeait pas à visiter la ville, comme le croyait Ilia Brusch. Ce n’est pas en qualité de touriste qu’il voyageait. A peu de distance du pont, il se trouva' en face du Dom, la cathédrale aux tours inachevées, mais il ne jeta qu’un coup d’œil distrait sur son curieux portail de la fin du XV e siècle. Assurément, il n’irait pas admirer, au Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle gothique et le cloître ogival, pas plus que la bibliothèque de pipes, bizarre curiosité de cet ancien couvent. Il ne visiterait pas davantage le Rathhaus, siège de la Diète autrefois, et aujourd’hui simple Hôtel de Ville, dont la eaile est ornée de vieilles tapisseries, et où la chambre de torture avec ses divers appareils est montrée, non sans orgueil, par le concierge de l’endroit. Il ne dépenserait pas un trinkçjeld , le pourboire allemand,
LES YEUX BLEUS
à payer les services d’un cicérone. Il n’en avait pas besoin, et c’est sans le secours de personne qu’il se rendit au Bureau des Postes, où plusieurs lettres l’attendaient à des initiales convenues. Karl Dragoch, ayant lu ces lettres, sans que son visage décelât aucun sentiment, se disposait à sortir du bureau, lorsqu’un homme assez vulgairement vêtu l’accosta sur la porte.
Cet homme et Dragoch se connaissaient, car celui-ci d’un geste arrêta le nouveau venu au moment où il allait prendre la parole. Ce geste signifiait évidemment : « Pas ici. » Tous deux se dirigèrent vers une place voisine.
« Pourquoi ne m’as-tu pas attendu sur le bord du fleuve? demanda Karl Dragoch, quand il s’estima à l’abri des oreilles indiscrètes.
— Je craignais de vous manquer, lui fut-il répondu. Et, comme je savais que vous deviez venir à la poste...
Enfin, te voilà, c’ost l’essentiel, interrompit Karl Dragoch. Rien de neuf?
— Rien;
— Pas meme un vulgaire cambriolage dans la région ?
— Ni dans la région, ni ailleurs, le long du Danube s’entend.
— A quand remontent tes dernières nouvelles?'
— Il n’y a pas deux heures que j’ai reçu un télégramme de notre bureau central de Budapest. Calme plat sur toute la ligne.
Karl Dragoch réfléchit un instant.
— Tu vas aller au Parquet de ma part.
Tu donneras ton nom, Friedriok Ulbmann, et tu prieras qu’on te tienne au courant s’il survenait la moindre chose. Tu partiras ensuite pour Vienne.
— Et nos hommes? *
—■ Je m’en charge. Je les verrai au passage. Rendez-vous à Vienne, d’aujoùrd’hui en huit, c’est le mot d’ordre.
— Vous laisserez donc le haut fleuve sans surveillance ? demanda Ulhmann.
-— Les polices locales y suffiront, répondit Dragoch, et nous accourrons à la moindre alerte. Jusqu’ici, d’ailleurs, il ne s’est jamais rien passé, au-dessus deVienne, qui soit de notre compétence. Pas si bêtes, nos bonshommes, d’opérer si loin de leur base.
— Leur base ?.. répéta Ulhmann. Auriezvous des renseignements particuliers?
— J’ai, en tous cas, une opinion.
— Qui est?..
— Trop curieux!.^ Quoi qu’il en soit, je te prédis que nous débuterons entre Vienne et Budapest.
— Pourquoi là plutôt qu’ailleurs?
— Parce que c’est là que le. dernier crime a été commis. Tu sais bien, ce fermier qu’ils ont fait « chauffer » et qu’on a retrouvé brûlé jusqu’aux genoux.
— Raison de plus pour qu’ils opèrent ailleurs la prochaine fois.
— Parce que?..
—- Parce qu’ils se diront que le district
LES YEUX BLEUS
où ce crime a été perpétré doit être tout spécialement surveillé. Ils iront donc plus loin tenter la fortune. C’est ce qu’ils ont fait jusqu’ici. Jamais deux fois de suite au même endroit.
— Ils ont raisonné comme des bourriques, et tu les imites, Friedrick Ulhmann, répliqua Karl Dragoch. Mais c’est bien sur leur sottise que je compte. Tous les journaux, comme tu as dû le voir, m’ont attribué un raisonnement analogue. lisent publié avec un parfait ensemble que je quittais le Danube supérieur, où, selon* moi, les malfaiteurs ne se risqueraient pas à revenir, et que je partais pour la Hongrie méridionale. Inutile de te dire qu’il n Y y a pas un mot de vrai là-dedans, mais tu peux être sûr que ces communications tendancieuses n’ont pas manaué de toucher les intéressés.
— Vous en concluez?
— Qu’ils n’iront pas du côté de la Hon-
f rie méridionale se jeter dans la gueule u loup.
— Le Danube est long, objecta Ulhmann.
Il y a la Serbie, la Roumanie, la Turquie...
— Et la guerre?.. Rien à faire par là pour eux. Nous verrons bien, au surplus.
Karl Dragoch garda un instant le silence.
— À-t-on ponctuellement suivi mes instructions? rëprit-ü.
— Ponctuellement.
— La surveillance du fleuve a été continuée?
nrr.ES vkrke. — r.n pilote du danobb
— Jour et. nuit.
— Et l’on n’a rien découvert de suspect ?
— Absolument rien. Toutes les barges, tous les chalands ont leurs papiers en règle. A ce propos, je dois vous dire que ces opérations ue contrôle soulèvent beaucoup de murmures. La batellerie proteste, et, si vous voulez mon opinion, je trouve qu’elle n’a pas tort. Les bateaux n’ont rien à Voir dans ce que nous cherchons. Ce n’est pas sur l’eau que des crimes sont commis.
Karl Dragoch ? fronça les sourcils.
— J’attache ühè grande importance a la visite des bargës, des chalands et même des plus petites ethbarcations, répliqua-t-il d’un ton sec. Rajouterai, une » îois pour toutes, que je iPaifàe pas les observations.
Ulhmann fit te g^hs dos.
— C’est bon, Monsieur, dit-il
Karl Dragoch re]< : f . . .
.— Je ne sàis 0™##© ce que je ferai...
Peut-être m ? arrêterait)e à Vienne. Peut-être pousserai-je jusqu’à Belgrade... Je ne suis pas fixé... Ccapme îl importe de ne pas perdre ^le contact, tijns-moi au courant par un mot adressé en; autant d’exemplaires qu’il sera nécessaire à ceux de nos nommes échelonnés entre Ratisbonne et Vienne.rt . a •
— Bien, Monsieur, répondit Ulhmann.
Et moi?.. Où vous reverrai*je? -
4 — A Vienne, dan% huit jours, je te l’ai dit, répondit Drâgocn.
Il Réfléchit quelques instants.
LES YEUX BLEUS
— Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne manque pas de passer au Parquet et prends ensuite le premier train.
Ulhmann s’éloignait déjà. Karl Dragoch le rappela.
— Tu as entendu parler d’un certain Ilia Brusch ? interrogea-t-il.
— Ce pêcheur qui s’est engagé à descendre le Danube la ligne à la main?
— Précisément. Eh bien, si tu me vois avec lui, n’aie pas l’air de me connaître. »
Là-dessus, ils se séparèrent, Friedrick Ulhmann disparut vers le haut quartier, tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers l’hotel de la Croix-d’Or, où il comptait dîner.
• Une dizaine de convives, causant de choses et d’autres, étaient déjà à table, lorsqu’il prit place à son tour. S’il mangea de grand appétit, Karl Dragoch ne se mêla point à la conversation. Il écoutait, par exemple, en homme qui a l’habitude de prêter l’oreille à tout ce qu’on dit autour de.fui. Aussi ne put-il manquer d’entendre, quand l’un des convives demanda à son voisin :
« Eh bien, cette fameuse bande, on n’en a donc pas de nouvelles ?
— Pas plus que du fameux Brusch, répon dit l’autre. On attendait son passage à Ratisbonne, et il n’a pas encore été signalé
— C’est singulier.
— A moins que Brusch et le chef de la bande ne fassent qu’un*
' — Vous voulez rire?
— Eh!., qui sait?.. »
Karl Dragoch avait vivement relevé les yeux. C’était la seconde fois que cette hypothèse, décidément dans l’air, venait s’imposer à son attention. Mais il eut comme un imperceptible haussement d’épaules, et acheva son diner sans prononcer une parole. Plaisanterie que tout cela. D’ailleurs, il était bien renseigné, ce bavard, oui ne connaissait même pas l’arrivée d’ilia Brusch à Ratisbonne.
Son diner terminé, Karl Dragoch redescendit vers les quais. Là, au lieu de regagner tout de suite la barge, il s’attarda quelques instants sur le vieux pont de
E ierre qui réunit Ratisbonne à Stadt-am- [of, son faubourg, et laissa errer son regard sur le fleuve, où quelques bateaux glissaient encore on se hâtant ae profiter de la lumière mourante du jour.
Il s’oubliait dans cette contemplation, quand une main se posa sur son épaule, en même temps que l’interpellait une voix familière.
« Il faut croire, monsieur Jaeger, que tout cela vous intéresse.
Karl Dragoch se retourna et vit, en face de lui, Ilia Brusch, qui le regardait en souriant.
— Oui, répondit-il, tout ce mouvement du fleuve est curieux. Je ne me lasse pas de l'observer.
r— Eh ! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch.
LES YEUX BLEUS
cela vous intéressera davantage, lorsque nous arriverons sur le bas fleuve, où les bateaux sont plus nombreux. Vous verrez,
2 uand nous serons aux Portes de Fer!..
,es connaissez-vous ?
— Non, répondit Dragoch.
— Il faut avoir vu cela! déclara Ilia Brusch. S’il n’y a pas au monde un plus beau fleuve que le Danube, il n’y a pas, sur tout le cours du Danube, un plus bel endroit que les Portes de Fer !..
Cependant la nuit était devenue complète.
La grosse montre d’ilia Brusch marquait plus de neuf heures.
— J’étais en bas, dans la barge, lorsque je vous ai aperçu sur le pont, monsieur Jaeger, dit-il. Si je suis venu vous trpuver, c’est pour vous rappeler que nous partons demain de très bonne heure, et que nous ferions bien, par conséquent, d’aller nous
coucher.
— Je vous suis, monsieur Brusch, approuva Karl Dragoch.
Tous deqx descendirent vers la rivé.
Comme ils tournaient l’extrémité du pont, le passager de dire :
— Et la v A ente de'notre poisson, monsieur Brusch ?.. Etes-vous satisfait ?
— Dites enchanté, monsieur Jaeger ! Je n’ai pas à vous remettre moins de quarante et un florins!
-— Ce qui fera soixante-huit, avec les vingt-sept précédejnoent^encaissés. Et nous ne sommes cr®t Q Tîatisbonne !.. Eh!
ehl monsieur Brusch, l’affaire ne me paraît pas si mauvaise !
— J’en arrive à le croire, » reconnut le pêcheur.
Un quart d’heure plus tard, tous deux dormaient l’un près de l’autre, et, au soleil levant, l’embarcation était déjà à cinq kilomètres de Ratisbonne. ,
En aval de cette ville, les rives du Danube
{ >résentent des aspects très différents. Sur a droite se succèdent à perte de vue de fertiles plaines, une riche et productive campagne, où ne manquent ni les fermes, ni les villages, tandis que, sur la gauche, se massent des forêts profondes et s’étagent . des collines qui vont se souder au Bohmer- -wald. v
En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch purent apercevoir, au-dessus de la bour-
f ade de Donaustauf, le Palais d’été des rincés de Tour et Taxis, et le vieux château épiscopal de Ratisbonne, puis, au delà, sur le Savaltorberg, le Walhalla, ou « Séjour dès élus », sorte de Parthénon égaré sous le ciel bavarois, qui n’est point celui de l’Attique, et dont la construction est due au roi Louis. A l’intérieur, c’est un musée, où figurent les bustes des héros de la Germanie, musée moins admirable que les belles dispositions architecturales ae l’extérieur. Si le Walhalla ne vaut pas, en effet, le Parthénôn d’Athènes, il l’emporte sur celui dont }es Écossais ont décoré une des collines d’Édimbourg, la « vieille enfumée ».
LES YEUX BLEUS
Longue est la distance séparant Ratisbonne de Vienne, lorsqu’on suit les méandres du Danube. Cependant, sur cette route liquide de près de quatre cent soixantequinze kilomètres, les cités de quelque importance sont rares. On ne trouve guère a signaler eue Straubing, entrepôt agricole de la Bavière, où labarge s’arrêta le soir du 18 août; Passau, où elle arriva le 20, et Lintz quelle dépassa dans la journée du 21. En dehors de ces villes, dont les deux dernières ont une certaine valeur stratégique, mais dont aucune n’atteint vingt mille âmes, il n’existe que d’insignifiantes agglomérations.
A défaut des oeuvres de l’homme, le touriste a, du moins, pour se défendre contre l’ennui, le spectacle toujours varié des rives du grand fleuve. Au-dessous de Straubing, où il s’étale déjà sur une largeur de quatre cents mètres, le Danube ne cesse de se resserrer, tandis que les premières ramifications des Alpes Rhétiques surélèvent peu à peu la rive droite.
A Passau, bâtie au confluent .de trois cours d’eau, le Danube, l’Inn et Fils,- dont les deux premiers comptent parmi les plus importants de l’Europe, on quitte l’Allemagne, et cette même rive doite devient autrichienne dans l’aval immédiat de la ville, tandis que c’est seulement quelques kilomètres plus bas, au confluent de la Dadelsbach, que la rive gauche commence à faire partie de l’empire des Habsbourg. En ce
lOO
point, 1 q lit du fleuve est réduit à une étroite vallée de deux cents mètres environ qui va le conduire jusqu’à Vienne, tantôt s’élar-
f issant au point de permettre la formation e véritables lacs parsemés d’iles et d’ilots, tantôt rapprochant plus encore ses parois entrelesquelles grondent les eauxfurieuses.
Ilia Brusch paraissait n’accorder aucun intérêt à cette succession de spectacles changeants et toujours sublimes, et semblait uniquement préoccupé d’activer de toute la vigueur de ses bras l’allure de son embarcation* L’attention qu’il lui fallait apporter à la conduite de la barge eût, d ailleurs, suffi à excuser son indifférence. Outre les difficultés résultant des bancs de sable, difficultés qui sont monnaie courante de la navigation danubienne, il en avait à vaincre de plus sérieuses. Quelques kilomètres avant Passau, il avait dû affronter les rapides de Wilshofen, puis, cent cinquante kilomètres plus bas, un peu au-dessous de Grein,.l’une des villes les plus misérables de la Haute-Autriche, ce furent ceux autrement redoutables du Strudel et du Wirbel.
En cet endroit, la vallée devient un étroit couloir limité par des parois sauvages, entre lesquelles se précipitent les eaux bouillonnantes. Autrefois, de nombreux récifs rendaient ce passage des plus dangereux, et il n’était pas rare que la batellerie y éprouvât de graves dommages. Maintenant, le danger a notablement diminué. On
LES YEUX BLEUS
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a fait sauter à la mine les plus gênantes des roches qui s’échelonnaient d’une rive à l’autre. Les rapides ont perdu de leur fureur, les remous n’attirent plus les bateaux dans leurs tourbillons avec la même violence, et les catastrophes sont devenues moins fréquentes. Beaucoup de précautions, cependant, sont encore à prendre, autant pour les grands chalands que pour les petites embarcations.
Tout cela n’était pas pour embarrasser Ilia Brusch. Il suivait les passes, évitait les bancs de sable, dominait les remous et les rapides, avec une étonnante habileté. Cette habileté, Karl Dragoeh l’admirait, mais il ne laissait pas aussi d’être surpris qu’un simple pêcheur eût une science si parfaite du Danube et de ses traîtresses surprises.
Si Ilia Brusch étonnait Karl Dragoeh, la réciproque n’était pas moins vraie. Le pêcheur admirait, sans y rien comprendre, l’étendue des relations de son passager.
Si infime que fût le lieu choisi pour la halte du soir, il était rare que M. Jaeger n’y trouvât pas quelqu’un de connaissance.
A peine la barge était-elle amarrée, ilsautait à terre et presque aussitôt il était abordé par une ou deux personnes. Jamais, du reste, il ne s’oubliait en de longues conversations. Après un échange de quelques mots, lès interlocuteurs se séparaient, et M. Jaeger réintégrait la barge, tandis que les étrangers s’éloignaient. ,
A la fin Ilia Brusch n’y put tenir.
« Vous avez donc des amis un peu partout, monsieur Jaeger ? demanda-t-il un jour.
— En effet, monsieur Brusch, répondit Karl Dragôch. Cela tient à ce que j’ai sou-»
vent parcouru ces contrées.
— En touriste, monsieur Jaeger ?
— Non, monsieur Brusch, pas en touriste. Je voyageais à cette époque pour une maison de commerce de Budapest, ot, dans ce métier-là, non seulement on voit du pays, mais on se crée de nombreuses relations, vous le savez. »
Tels furent les seuls incidents — si l’on peut appeler cela des incidents — qui marquèrent le voyage du 18 au 24 août. Ce iour-là, après une nuit passée le long de la rive, loin de tout village, en dessous de la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit en route avant l’aube, ainsi qu’il en avait coutume. Cette journée ne devait pas être pareille aux précédentes. Le soir même, en effet, on serait à Vienne, et, pour la première fois, depuis huit jours, ilia Brusch allait pêcher, afin de ne pas décevoir les admirateurs qu’il ne pouvait manquer d’avoir dans la capitale, où il avait eu soin de faire annoncer son arrivée par les cent voix de la Presse.
D’ailleurs, ne fallait-il pas pensër aux intérêts de M. Jaeger, trop négligés pendant cette semaine de navigation acharnée?
JBien qu’il ne se plaignit pas, ainsi qu'il s’y était engagé, celui-ci ne devait pas être
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content, Ilia Brusch le comprenait de reste, et c’est pour être en mesure de lui donner au moins une apparence de satisfaction, qu’il s’était arrangé de manière à n’avoir qu’une trentaine ae kilomètres à franchir durant cette dernière journée. Ainsi, malgré la diminution de sa vitesse, il lui serait
S uand même possible d’atteindre Vienne ’assez bonne heure pour tirer parti du produit de sa pêche.
Au moment où Karl Dragoch sortit de la cabine, le butin était déjà abondant, mais le pêcheur devait faire mieux encore. Vers onze heures, sa ligne ramena un brochet de vingt livres. C’était une pièce royale qui obtiendrait sûrement un haut prix des amateurs viennois.
Enhardi par ce succès, Ilia Brusch voulut tenter la chance une dernière fois, ce en quoi il eut grand tort, ainsi que l’événement le prouva. '
Comment s’y prit-il ? Il eût été bien incapable de le dire. Le fait est que, lui, toujours si adroit, eut à ce moment un coup malheureux. Que ce soit le résultat d’un instant de distraction ou pour toute autre cause, sa ligne fut mal lancée, et l’hameçon, violemment ramené, vint frapper son visage où il traça un sillon sanglant. Ilia Brusch poussa un cri de douleur.
Après avoir labouré les chairs, l’hameçon, continuant sa route,agrippaau passage les lunettes aux grands verres noirs que le pêcheur jportait jour et nuit, et cet ins-
trument, enlevé comne une plume, se mit à décrire des courbes éperdues à quelques centimètres au-dessus delà surface de l’eau.
Étouffant une exclamation de dépit, Ilia Brusch, après un coup d’œil plein d’inquiétude à l’adresse de M. Jaeger, eut tôt fait de ramener à lui les lunettes vagabondes, qu’il s’empressa de remettre à leur place primitive. Alors seulement il parut soulagé.
Cet incident n’avait duré que quelques secondes, mais ces quelques secondes avaient suffi à Karl Dragoch pour constater que son hôte possédaitde magnifiques yeux bleus, dont le regard très vif semblait peu compatible avec une vue maladive.
Le détective ne put faire autrement que de réfléchir à cette singularité, son tempérament le portant à réfléchir sur tous [les sujets qui sollicitaient son attention, et ses réflexions ne furent pas terminées après que les yeux bleus eurent disparu de nouveau derrière l’écran noir qui les dissimulait habituellement. Il est inutile de dire qü’Ilia Brusch ne pêcha pas davantage ce jour-là.. Son estafilade, plus douloureuse que grave, sommairement pansée, il rangea avec soin ses engins, tandis que le bateau suivait tout seul le fil du courant, puis ce fut l’heure du déjeuner.
Peu d’instants auparavant, on était passé au pied du Kalhemberg, mont de trois cent cinquante mètres, dont le sommet domine la ville de Vienne. Maintenant, plus on avan- ' çait, plus l’animation des rives annonçait
LES YEUX BLEUS
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l’approcho (Tune importante cité. Les villas, tout d’abord, s’étaient succédé, de plus en plus rapprochées. Puis, des usines avaient souillé le ciel des fumées de leurs hautes cheminées. Bientôt Ilia Brusch et son compagnon aperçurent quelques fiacres mettant dans cette banlieue une note franchement urbaine.
„ Dès les premières heures de l’aprèsmidi, la barge dépassa Nussdorf, point où s’arrêtent les bateaux à vapeur, en raison de leur tirant d’eau. La modeste embarcation du pêcheur avait à cet égard de moindres exigences. D’ailleurs, olle ne contenait pas, comme les dampsschifls, des voyageurs, qui eussent exigé d’être transportés par le canal jusqu’au cœur même de
la ville. ,
Libre de ses mouvements, Ilia Brusch suivit le grand bras du Danube. Avant quatre heures, il s’arrêtait près de la rive et frappait son amarre 'à l’un des arbres du Prater, promenade fameuse, qui est à Vienne ce que le Bois de Boulogne est à Paris.
« Qu’avez-vous donc aux yeux, monsieur Brusch? demanda à «ce moment Karl Dragoch qui, depuis l’incident des lunettes, n’avait prononcé que de rares paroles.
Ilia Brusch interrompit son travail et se tourna vers son passager.
— Aux yeux ? répéta-t-il d’un ton interrogatif. ^ , ,
— Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n’est
ioô
pas pour votre plaisir, je suppose, que vous portez ces lunettes noires ?
— Ah ! fit Ilia Brusch, mes lunettes !..
J’ai la vue faible, et la lumière me fait mal, voilà tout. »
La vue faible?.. Avec des yeux pareils !..
Son explication donnée, Ilia Brusch acheva d’amarrer sa barge. Son passager le regardait faire d’un air songeur.
CHASSEURS ET GIBIERS
Quelques promeneurs animaient, en cette après-midi d’août, la rive du Danube, qui forme, au Nord-Est, l’extrême limite de la promenade du Prater. Ces promeneurs guettaient-ils Ilia Brusch ? Probablement, celui- ci ayant eu soin de faire préciser à l’avance par les journaux le lieu et presque l’heure de son arrivée. Mais comment les curieux, disséminés sur un aussi vaste espace, dé- « couvriraient-ils la barge que rien ne signalait à leur attention?
IliaBrusch'avait prévu cette difficulté. Dès que son embarcation fut amarrée, il s’empressa de dresser un mât portant une longue banderolle sur laquelle on pouvait lire : Ilia Brusch, Lauréat du concours de Sigma ringen; puis, sur le toit du rouf, il fit, des poissons capturés pendant la matinée, une
CHASSEURS ET GIBIERS