LE PASSAGER D’ILIA BRUSCH
xv c siècle a peuplées de personnages célèbres de l’époque.
L’un suivant l’autre, ils passèrent devant l’hôtel de ville, vénérable édifice duxn® siècle, puis redescendirent vers le fleuve.
Avant d’arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants, pour regarder une Compagnie d’échassiers juchés sur leurs longues échasses, exercice très goûté à Ulm, bien qu’il ne soit pas imposé aux habitants, comme il l’est encore, dans l’antique cité universitaire^ de Tubingue, par un sol humide et raviné impropre à la marche des simples piétons.
Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs étaient une troupe de jeunes gens, de jeunes filles, de garçons et de fillettes, tous en joie, Ilia Brusch avait pris place dans un café. L’inconnu ne manqua
f >as de venir s’asseoir à une table voisine de a sienne, et tous deux se firent servir un pot de la bière fameuse du pays.
Dix minutes après, ils se remettaient en route, mais dans ün ordre inverse à celui du départ. L’inconnu, maintenant, marchait le premier au pas accéléré, et quand Ilia Brusch, qui le suivait à son tour sans s’en douter, atteignit sa barge, il l’y trouva installé et paraissant attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch aperçut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre d’arrière, une Talise de cuir jaune à ses pieds. Très suriris, il hâta le pas
JtTLES VERSE. — LE PILOTE DU DANUBE. 4
« Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites erreur,
le pense? ^
J Nullement, répondit Finconnu. C est?
bien à vous que je désire parler.
— A moi?
— A vous, monsieur Ilia Brusch.
— Dans quel but?
— Pour vous proposer une affaire.
— Une affaire! répéta le pêcheur très
surpris .
— Et même une excellente affaire, affirma
l’inconnu, qui invita du geste son interlocuteur à s’asseoir.
à qui voüs reçoit chez lui. Mais ce personnage parlait avec tant de décision et de tranquille assurance, qu’Ilia Brusch en fut impressionné. Sans mot dire, il obéit à l’oiïre incongrue.
— Comme tout le monde, reprit 1 inconnu, je connais votre projet et je sais par conséquent que vous comptez descendre le Danube, en vivant exclusivement du produit de votre pêche. Je suis moimême un amateur passionné de l’art de la pêche, et je désirerais vivement m’intéresser a votre entreprise.
— De quelle façon?
— Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pêcherez au cours de votre voyage?
LE PASSAGER ü’iLIÂ BRUSCH.
— Ce que pourra rapporter ma pêche?
— Oui. J’entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que vous consommerez personnellement.
— Peut-être une centaine de florins.
— Je vous en offre cinq cents.
— Cinq cents florins I répéta Ilia Brusch abasourdi.
— Oui, cinq cents florins payés comptant et d’avance.
Ilia Brusch regarda l’auteur de cette singulière proposition, et son regard devait être très éloquent, car celui-ci répondit à la pensée que le pêcheur n’exprimait pas.
— Soyez tranquille, monsieur Brusch.
J’ai tout mon bon sens.
— Alors, quel est votre but? demanda le lauréat mal convaincu.
— Je vous l’ai dit, expliqua l’inconnu. Je désire m’intéresser à vos prouesses, y assister même. Et puis, il y a aussi l’émotion du joueur. Après avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m’amusera de voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et à mesure de vos ventes.
— Tous les soirs? insista Ilia Brusch.
Vous auriez donc l’intention de vous embarquer avec moi ?
— Certainement, dit l’inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas compris dans nos* conventions et serait payé par une égale somme de cinq cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et d’avance;
— Mille florins ! répéta derechef llià Brusch de plus en plus surpris.
Certes, la proposition était tentante. Mais il est à supposer que le pêcheur tenait à sa solitude, car il répondit brièvemènt :
— Mes regrets, Monsieur. Je refuse.
Devant une réponse aussi catégorique,
formulée d’un ton péremptoire, il n’y avait
3 u’à s’incliner. Tel n’était pas l’avis, sans oute, du passionné amateur de pêche, qui ne parut aucunement impressionné par la netteté du refus.
— Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi? interrogeat-il placidement.
— Je n’ai pas de raisons à donner. Je refuse, voilà tout. C’est mon droit, je pense, répondit Ilia Brusch avec un commencement d’impatience.
— C’est votre droit, assurément,reconnut sans s’émouvoir son interlocuteur. Mais
i *e n’excède pas le mien en vous priant de >ien vouloir me faire connaître les motifs de votre décision. Ma proposition n’était nullement désobligeante, au contraire, et il est naturel que je sois traité avec courtoisie.
Ces mots. avaient été débités d’une manière qui n’avait rien de comminatoire, mais lé ton était si ferme, si plein d’autorité même, qu’Ilia Brusch en fut frappé.
S’il tenait à sa solitude, il tenait encore plus sans doute à éviter une discussion intempestive, car il fit droit aussitôt à
le passager d'ilia brusch.
une observation en somme parfaitement justifiée.
— Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d’abord que j’aurais scrupule à vous laisser faire une opération certainement désastreuse.
— C’est mon affaire.
— C’est aussi la mienne, car mon intention n’est pas de pêcher au delà d’une heure par jour.
— Et le reste du temps ?
— Je godille pour activer la marche de mon bateau.
— Vous êtes donc pressé ?
Ilia Brusch se mordit les lèvres.
— Pressé ou non, répondit-il plus sèchement, c’est ainsi. Vous devez comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins serait un véritable vol.
— Pas maintenant que je suis prévenu, objecta l’acquéreur sans se départir de son calme imperturbable.
— Tout de même, répliqua Ilia Brusch, à moins que je ne m’astreigne à pêcher tous les jours, ne fût-ce qu’une heure. Or, je ne m’imposerai jamais une telle obligation. J’entends agir à ma fantaisie. Je veux être libre.
— Vous le serez, déclara l’inconnu. Vous pêcherez quand il vous plaira, et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera même les charmes- du jeu. D’ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups heureux suffisent à m’assurer
un bénéfice, et je considère toujours l’affaire comme excellente. Je persiste donc à vous offrir cinq ; cents florins à forfait, soit mille florins, passage compris.
— Et je persiste à les refuser.
— Alors, je répéterai ma question : Pour- . quoi ?
Une telle insistance avait véritablement quelque chose de déplacé. Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commençait neanmoins à perdre patience.
— Pourquoi? répondit-il plus vivement.
Je vous l’ai dit, je crois. J’ajouterai, puisque
7 OU j ^ xi & ez > jo ne veux personne à bord. Il n’est pas défendu, je suppose, d’aimer la solitude.
Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine de quitter le banc sur lequel il semblait incruste. Mais, avec moi, vous serez seul.
Je ne bougerai pas de ma place et même je ne dirai pas un mot, si vous m’imposez cette condition.
Et la nuit ? répliqua Ilia Brusch, que la colère gagnait. Pensez-vous que deux
personnes seraient à leur aise dans ma cabine ?
Elle est assez grande pour les contenir, répondit l’inconnu, bailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gène.
ne . sa ^ s P as s’ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus irrité, mais moi je ne le veux pas. C’est non, cent fois
LE passager d’ilïa brusch.
non, mille fois non. Voilà qui est net, je pense.
. — Très net, approuva l’inconnu.
— Alors ?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main.
Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si clair. Il avait tiré une pipe dé sa poche et la bourrait avec soin. Un pareil aplomb exaspéra Ilia Brusch.
— Faudra-t-il donc que je vous déposé à terre? s’écria-t-il hors de lui.
‘L’inconnu avait achevé de bourrer sa
pipe.
— Vous auriez tort, dlt-ii, sans que sa voix trahît la moindre crainte. Et cela, pour trois raisons. La première, c’est qu’une rixe ne pourrait manquer de provoquer l’intervention de la police, ce qui nous obligerait à aller tous deux chez le commissaire décliner nos noms et prénoms et répondre à un interminable interrogatoire. Cela ne m’amuserait guère, je l’avoue, et, d’un autre côté, cette aventure serait peu propre à abréger votre voyage, comme vous semblez
le désirer. ♦ *
L’obstiné amateur de pêche comptait-il beaucoup sur cet argument ? Si, tel était son espoir, il avait lieu d’être satisfait. Ilia Brusch, subitement radouci, semblait disposé à écouter jusqu’au bout le plaidoyer.
Le disert orateur, très occupé à allumer sa pipe, ne s’aperçut pas, d’ailleurs, de l’effet produit par ses paroles.
Il allait reprendre sa placide argumentation, quand, à cet instant précis, une troisième personne, qu’Ilia Brusch, absorbé par la discussion, n’avait pas vue s’approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau venu 1 portait l’uniforme des gendarmes allemands.
— Monsieur Ilia Brusch? demanda ce représentant de la force publique.
— C’est moi, répondit l’interpellé. .
— Vos papiers, s’il vous plaît?
La demande tomba comme une pierre au milieu d’une mare tranquille. Ilia Brusch fut visiblement apéanti.
— Mes papiers?., bégaya-t-il. Mais je n’ai pas de papiers, moi, si ce n’est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la maison que j’habite à Szalka. Cela vous suffit-il ?
— Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua le gendarme d’un air dégoûté. Un acte de baptême, une carte de circulation, un livret d’ouvrier,-un passeport, voilà des papiers !
Avez-vous quelque chose de ce genre ?
•— Absolument rien, dit Ilia Brusch avec désolation.
— C’est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait très sincèrement fâché d’être dans la nécessité de sévir.
— Pour moi ! protesta le pêcheur. Mais je suis un honnête homme, je vous prie de le croire. ~
— J’en suis convaincu, proclama le gendarme.
LE PASSAGER o’iLIA BRUSCH.
— Et je n’ai rien à craindre de personne.
Je suis bien connu, du reste. C’est moi qui suis le lauréat du dernier concours de pêche de la Ligue Danubienne à Sigmaringen, dont toute la presse a parlé, et, ici même, j’aurai sûrement des répondants.
— On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant, je suis obligé de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui s’assurera de votre identité.
— Chez le commissaire ï se récria Ilia Brusch. De quoi m’accuse-t-on?
— De rien du tout, expliqua le gendarme.
Seulement, j’ai une consigne, moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d’amener chez le commissaire tous ceux que
I ’e trouverai non munis de papiers en règle. 3tes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous emmène.
Le reste ne me regarde pas.
— Mais c’est une indignité! protesta Ilia Brusch, qui semblait au désespoir.
— C’est comme ça, déclara le gendarme avec flegme.
L’aspirant passager, dont le plaidoyer avait été si brusquement interrompu, accordait à ce dialogue une attention telle qu’il en avait laissé éteindre sa pipe. Il jugea le moment venu d’intervenir.
— Si je répondais, moi, de M. Ilia Brusch, ait-il, cela ne suffirait-il pas ?
— Ça dépend, prononça le gendarme.
Qui êtes-vous, vous ?
— Voici mon passeport, répondit l’amateur de pêche, en tendant une feuille dépliée.
Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitôt ses allures changèrent du tout au tout,
— C’est différent, dit-il.
Il replia soigneusement le passeport qu’il rendit à son propriétaire. Après quoi, sautant sur le quai :
— A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de déférence au compagnon d’ilia Brusch.
Quant à ce dernier, aussi étonné de la soudaineté de cet incident inattendu que de la façon dont il avait été solutionné, il suivait des yeux l’ennemi battant en retraite.
Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point meme où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement :
— La deuxième raison, monsieur Brusch, c’est que lé fleuve, pour des motifs que vous ignorez peut-être, est étroitement surveillé, comme vous en avez eu la preuve à l’instant. Cette surveillance se fera plus étroite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s’il est possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de l’Empire ottoman, pays fort troublés et qui sont même officiellement en guerre depuis le i 9r juillet. J’estime que plus d’un incident peut naître au cours de
LE PASSAGER Ji’lLIA BRUSCH.
votre voyage, et que vous ne serez pas fâché d'avoir, le cas échéant, le concours d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur de disposer de quelque influence.
Que ce secona argument, dont la valeur venait d’être démontrée avant la lettre, fût de nature à porter, l’habile orateur était fondé à le croire. Mais il n’espérait sans doute pas un succès si complet. Ilia Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu’à céder. L’embarrassant était seulement de trouver un prétexte plausible à son revirement.
— La troisième et derniers raison, continuait cependant le candidat passager, c’est que je m’adresse à vous de la pari de M. Miclesco, votre président. Puisque vous avez placé votre entreprise sous le patronage de la Ligue Danubienne, c’est tien le moins qu’elie surveille son exécution, de manière à être en état d’en garantir, au besoin, la loyauté. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m’associer à votre voyage, il m’a donné un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette de n’avoir pas prévu votre incompréhensible résistance, et d’avoir refusé les lettres de recommandation qu’il offrait de me remettre pour vous.
Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister meilleur prétexte d’accorder maintenant ce qu’il refusait avec tant d’acharnement ?
— Il fallait le dire! s’écria-t-il. Dans ce
JL
LE PILOTE Lü DANUBE,
cas, c’est fort différent, et j’aurais mauvaise grâce à repousser plus longtemps vos propositions.
— Vous les acceptez donc ?
— Je les accepte.
— Fort bien! dit l’amateur de pêche entin parvenu au comble de ses vœux, en tirant de sa poche quelques billets de banque.
Voici les mille florins.
— En voulez-vous un reçu? demanda Ilia Brusch.
— Si ceh. ne vous désoblige pas.
Le pêcheur tira de l’un des coffres de l’encre, une plume et un calepin, dont il déchira un feuillet, puis, aux dernières lueurs du jour, se mit en devoir de libeller le reçu qu’il lisait en même temps à haute voix.
« Reçu, en payement forfaitaire de ma pêche pendant toute la durée de mon présent voyage et pour prix de son passage d’Ulm à la mer Noire, la somme de mille florins de monsieur...
— De monsieur.*. ? répéta-t-il,- la plume levée, d’un ton interrogateur.
Le passager d’ilia Brusch était en train de rallumer sa pipe.
— Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne, »
répondit-il ^entre deux bouffées de tabac.
SERGE LADKO.
SERGE LADKO.
Des diverses contrées de la terre, qui, depuis l’origine de la période historique, ont été spécialement éprouvées par la guerre, — en admettant qu’aucune contrée puisse se flatter d’avoir bénéficié d’une faveur relative à cet égard ! — le Sud et le Sud-Est de l’Europe méritent d’être cites au premier rang. Par leur situation géographique, ces régions sont, en effet, avec la fraction de l’Asie comprise entre la mer Noire et l’Indus, l’arène où viennent fatalement se heurter les races concurrentes qui peuplent l’ancien continent.
Phéniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs et tant d’autres, se sont disputé tout ou partie de ces malheureuses contrées, sans préjudice des hordes alors sauvages qui n ont fait que les traverser, pour aller s’établir dans l’Europe centrale et occidentale, où,
§ ar une lente élaboration, elles ont engenré les nationalités modernes.
Pas plus que leur tragique passé, l’avenir pour elles ne serait riant, à en croire nombre de savants prophètes . D’après eux, l’invasion jaune y ramènera nécessairement an mur ou l’autre les carnages de l’antiquité et du moyen âge. Ce iour venu, la
Russie méridionale, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie même bien étonnée de jouer un pareil rôle — si toutefois le pays qu’on nomme ainsi aujourd’hui est encore à cette époque au pouvoir des fils d’Osman — seront par la force des choses le rempart avancé de l’Europe, et c’est à leurs dépens que se décideront les premiers chocs.
En attendant ces cataclysmes, dont x l’échéance est, à tout le moins, fort lointaine, les diverses races qui, au cours des âges, se sont superposées entre la Méditerranée et les Karpathes ont fini par se tasser vaille que vaille, et la paix — oh !
cette paix relative des hâtions dites civilisées — n’a cessé d’étendre son empire vers l’Est. Les troubles,, les pillages, les meurtres à l’état endémique paraissent désormais limités à la partie de la péninsule des Balkans encore gouvernée par les Osmanlis.
Entrés pour la première fois en Europe en 1356, maîtres de Constantinople en 4453, les Turcs se heurtèrent aux précédents envahisseurs, qui, venus avant eux de l’Asie centrale et depuis longtemps convertis au christianisme, commençaient dès lors à s’amalgamer aux populations indigènes et à s’organiser en nations régulières et stables. Perpétuel recommencement de l’éternelle bataille pour la vie, ces nations naissantes défendirent avec acharnement ce % qu’elles-mêmes avaient pris à d’autres*
SERGE LADKO.
Slaves, Magyars, Grecs, Croates, Teutons opposèrent à l’invasion turque une vivante barrière, qui, si elle fléchit par endroits, ne put être nulle part complètement renversée.
Contenus en deçà des Karpathes et du Danube, les Osmanlis furent même incapables de se maintenir dans ces limites extrêmes, et ce qu’on appelle la Question dVrient n’est que l’histoire de leur retraite séculaire.
A la différence des envahisseurs qui les avaient précédés et qu’ils prétendaient déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques n’ont jamais réussi à s’assimiler les peuples qu’ils soumettaient à leur pouvoir.
Etablis par la conquête, ils sont’restés des conquérants commandant en maitres à des esclaves. Aggravée par la différence des religions, une telle méthode de gouvernement ne pouvait avoir d’autre conséquence que la révolte permanente des vaincus.
L’histoire est pleine, en effet, de ces révoltes, qui, après des siècles de luttes, avaient abouti, en 1875, à l’indépendance plus ou moins complète de la Grèce, du Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie.
Quant aux autres populations chrétiennes, elles continuaient à subir la domination des sectateurs de Mahomet.
Cette domination, dans les premiers mois de 1875, se fît plus lourde et plus vexatoire encore que de coutume. Sous l’influence d’une réaction musulmane qui
triomphait alors au palais du Sultan, les chrétiens de l’Empire ottoman furent surchargés d’impôts, malmenés, tués, torturés de mille manières, La réponse ne se fit pas attendre. Au début de l’été, l’Herzégovine se souleva une fois de plus.
Des bandes de patriotes battirent la campagne, et, commandées par des chefs de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, infligèrent échecs sur échecs aux troupes régulières envoyées contre elles.
Bientôt l’incendie se propagea, gagna le Monténégro, la Bosnie, la Serbie. Une nouvelle défaite subie par les armes turques aux défilés de la Duga, en janvier 1876, acheva d’enflammer les courages, et la fureur populaire commença à gronder en Bulgarie. Comme toujours, cela débuta par de sourdes conspirations, par des réunions clandestines auxquelles se rendait en grand secret la Jeunesse ardente du pays.
Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent rapidement eiaffermirent leur autorité sûr une clientèle plus ou moins nombreuse, les uns par l’éloquence du verbe, d’autres par la valeur de leur intelligence ou par l’ardeur de leur patriotisme. En peu de temps, chaque groupement, et, au-dessus des groupements, chaque ville eut le sien.
À Roustohouk, important centre bulgare situé au bord du Danube, presque exactement en face de la ville roumaine de
SERGE tADKO.
Giurgievo, l’autorité fut dévolue sans conteste au pilote Serge Ladko. On n’aurait pu faire un meilleur choix.
Agé de près de trente ans, de haute taille, blond comme un Slave du Nord, d’une force herculéenne, d’une agilité peu commune, rompu à tous les exercices du corps, Serge Ladko possédait cet ensemble de qualités physiques qui facilite le commandement. Ce qui vaut mieux, il avait aussi les qualités morales nécessaires à un chef : l’énergie dans la décision, la prudence dans l’exécution, l’amour passionné de son pays.
Serge Ladko était né à Kouslchouïv, où il exerçait la profession de pilote du Danube, et il n’avait jamais quitté la ville, si ce n’est pour conduire, soit vers Vienne ou plus en amont encore, soit jusqu’aux flots de la mer Noire, les barges et chalands qui s’en remettaient à sa connaissance parfaite du grand fleuve. Dans l’intervalle de ces navigations mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait ses loisirs à la pêche, et, servi par des dons naturels exceptionnels, il avait acquis une étonnante habileté dans cet art, dont les produits, joints à ses honoraires de pilotage, lui assuraient la plus large aisance.
Obligé par son double métier de passer sur le fleuve les quatre cinquièmes de sa vie, l’eau était peu à peu devenue son élément. Traverser le Danube, large à Roustchouk comme un bras de mer, n’était qu’un