‹ Le pilote du DanubeChapitre 7 sur 12 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

UN PORTRAIT DE FEMME

Ilia Brusch s’était-il rendu coupable d’un mensonge prémédité, ou bien changea-t-il d’avis par simple caprice? Quoi qu’il en soit, les renseignements fournis par lui sur son itinéraire se trouvèrent être de la plus notoire inexactitude..

P^rti deux heures avant l’aube, le matin du 26 août, il ne s’arrêta pas à Presbourg, comme il l’avait annoncé. Vingt heures de godille acharnée le menèrent d’une seule traite à plus de quinze kilomètres au delà

de cette ville, et il recommença cet effort surhumain après quelques brefs instants de repos.

Pourquoi il s’efforçait avec une hâte si fébrile d’écourter son voyage, Ilia Brusch ne se orut pas obligé d’en faire confidence à M. Jaeger, dont les intérêts étaient ainsi gravement compromis cependant, et, de son côté, celui-ci, respectueux de la foi jurée, ne manifesta par aucun signe le désappointement que tant de précipitation devait lui faire éprouver.

Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient, d’ailleurs, l’attention de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n’avait qu’une importance bien mince en regard des soucis du premier.

Dans cette matinée du 26 août, Ivarl Dragoch venait, en effet, de faire une remarque du caractère le plus insolite, qui, s’ajoutant à celles des jours précédents, achevait de le troubler profondément. C’est vers dix heures du matin que la chose était arrivée. A ce moment, Dragoch, plongé dans ses pensées, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout à l’arrière de ! la barge, avec un entêtement de bœuf au labour. Â cause d’une sinuosité du chenal qui l’obligeait à se diriger, pour quelques instants, vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors le soleil en plein derrière lui. Il était- tête nue, car, ruisselant littéralement de sueur, il avait rejeté à ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait d’ordinaire, et la

UN PORTRAIT de femme.

lai

lumière éclairait vivement par transparence son abondante et noire chevelure.

Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé par une particularité des plus singulières.

Si Ilia Brusch était brun, et cela n’était pas contestable, il ne l’était du moins que partiellement. Noirs à leur extrémité, ses cheveux, à leur base, s’accusaient, sur une longueur de quelques millimètres, du plus indéniable blond.

Phénomène naturel que cette diversité de teintes? Peut-être. Mais, plus vraisemblablement, simple résultat d’une vulgaire teinture dont on aurait négligé de renouveler l’application.

Quand bien môme un doute aurait pu, d’ailleurs, subsister à ce sujet dans l’esprit de Karl Dragoch, celui-ci n’eût pas tardé à être exactement renseigné, puisque, dès lo lendemain matin, les cheveux d’ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pêcheur, évidemment, s’était aperçu de sa négligence et y avait remédié pendant la nuit.

Ces yeux que leur propriétaire dissimulait avec tant de soin derrière d’impénétrables verres, ce mensonge certain au moment de l’escale à Vienne, cette hâte incompréhensible si peu compatible avec le but avoué du voyage, ces cheveux blonds transformés en cheveux noirs, tout cela formait un faisceau de présomptions dont on devait nécessairement conclure... Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dra-

goch, après tout, n’en savait rien. Que la conduite d’ilia Brusch fût louche, ce n’était que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d’en tirer?

Pourtant, une hypothèse, cent lois repoussée d’abord, iinit par s’imposer à Karl Dragoch' qui ne cessait de réfléchir au problème posé à sa sagacité. Et cette hypothèse, c’était celle-là niême que, par deux fois,.lui avait suggérée le hasard. Le joyeux Serbe, Michael Michaelovitch, d’abord, les voyageurs de l’hôtel de Ratisb.onne, ensuite, n’avaient-ils pas, moitié sérieusement, moitié sous forme de plaisanterie, émis ”idée que, sous le vêtement d’emprunt du lauréat, se cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la région ? Fallait-il donc en arriver à examiner sérieusement une supposition à laquelle ceux-mêmes qui l’avaiënt formulée n’accordaient sûrement pas la moindre créance?

Pourquoi pas, après tout? Certes, les faits observés jusqu’ici n’autorisaient ,pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les soupçons. Et, en vérité, si des observations subséquentes établissaient le bien-fondé de ces soupçons, ce serait une plaisante aventure que le même bateau eût transporté pendant un si grand nombre de kilomètres ce chef de bandits et le policier chargé de l’arrêter.

Par ce côté, le drame avait tendance à tourner au vaudeville, et Karl Dragoch répugnait v fort à admettre la possibilité

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d’une si merveilleuse coïncidence. Mais les procédés techniques du vaudeville ne consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un môme lieu et en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu’on ne remarque pas, Ou qui semblent moins hilarants dans la vie réelle, à cause de leur éparpillement et, pour ainsi parler, de leur état de dilution? Il ne serait donc pas d’une saine logique de rejeter de pl&noxm fait, sous prétexte qu’il paraît anormal ou invraisemblable. Il convient d’être plus modeste, et d’admettre l’infinie richesse des combinaisons du hasard.

C’est sous l’empire de ces préoccupations que Karl Dragoch, le matin du 28, après une nuit passée en pleine campagne à quelques kilomètres en aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n’avait jamais été effleuré jusqu’alors.

« Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-là, de la cabine, où il venait de dresser à loisir son plan d’attaque.

— Bonjour, monsieur Jaeger répondit le pêcheur qui godillait avec son énergie coutumière*

— Vous avez bien dormi, monsieur Brusch?

— Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?

— Euh!., euh!.. Comme ci, comme ça.

— Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez été souffrant, ne pas m’avoir appelé?

— Masantécstparfaito, monsieur Brusch, répondit M. Jaeger. Oela n’empêche pas que la nuit m’ait paru un pou longue. Je ne suis pas taché, je l’avoue, d’en avoir vu la fin,

— Parce que?..

— Parce que j’étais un peu inquiet, je peux le reconnaître maintenant.

— Inquiet!., répéta Ilia Brusch d’un ton de sincère étonnement.

— Ce n’est meme pas la première fois que je suis inquiet, expliqua M. Jaeger. Je n’ai jamais été très à mon aise, quand la fantaisie vous a pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village.

— Bah!., fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le dire, et je me serais arrangé autrement.

— Vous oubliez que.je me suis engagé à* vous laisser toute liberté d’agir à votre guise'. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n’empêche pas que je n’aie pas toujours été très rassuré. Que voulez-vous? Je suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette solitude de la campagne.

— Affaire d’habitude, monsieur Jaeger, répliqua gaiement Ilia Brusch. Vous vous y feriez, si notre voyage devait être plus long. En réalité, il y a moins de dangers en rase campagne qu’au cœur d’une grande ville où pullulent les assassins et les rôdeurs.

— Vous avez probablement raison, mon-

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sieur Brusch, approuva M. Jaeger, mais les impressions ne se commandent pas.

Au surplus, mes craintes ne sont pas tout à fait déraisonnables dans le cas présent, puisque nous traversons une région particulièrement mal famée.

— Mal famée!., se récria Ilia Brusch.

Où prenez-vous ça, monsieur Jaeger?..

J’habite par ici, moi qui vous parle, et je n’ai jamais entendu dire que lepaÿs fût mal famé!

Ge fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise.

— Parlez-vous sérieusement, monsieur Brusch? s’écria-t-il. Vous seriez le seul, alors, à ignorer ce que tout lê monde sait .

de la Bavière à la Roumanie.

— Quoi donc? demanda Ilia Brusch.

— Parbleu! qu’une bande d’insaisissables malfaiteurs met en coupe réglée les deux rives du Danube, de Presbourg à son embouchure.

— C’est la première fois que j’entends parler de ça, déclara Ilia f Brusch avec l’accent de la sincérité.

— Pas possible!., s’étonna M. Jaeger.

Mais on ne s’occupe pas d’autre chose a’un bout à l’autre du ileuve.

— On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commencé? ■

— Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger. Si encore il ne s’agissait que de vôls!..

lètÊS YÈttftè. — LE fclLOTE bi) fjAKtJÜË, ' îj

Mais las malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils assassinent au besoin, Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au moins dix meurtres dont les auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier de ces meurtres, précisément, a été accompli à moins de cinquante kilomètres d’ici.

— Je comprends maintenant vos inquié* tudes, dit Ilia Brusch. Peut-être même les aurais-je partagées, si j’avais été mieux renseigné. A l’avenir, nous nous arrêterons, le soir, autant que possible à proximité d’un village ou d’une ville, à commencer

Ï )ar notre halte d’aujourd’hui, que nous érons à Gran. '

— Oh! approuva M. Jaeger, là nous serons tranquilles. Gran est une ville importante.

—> Je suis d’autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y trouviez en sûreté, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine,

— Vous avez l’intention de vous absenter?

— Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement. De Gran, où j’espère bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe jusqu’à Szalka, qui n’en est pas fort éloigné. C’est là que j’habite, comme vous le savez. Je serai, d’ailleurs, de retour avant l’aube, et notre départ, demain matin, n’en sera nullement retardé.

— A votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je conçois que vous ayez le

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désir de faire un tour chez vous, et à Gran, je le répète, il n’y a rien à redouter.

Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Après cet entr’acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.

— C’est vraiment curieux, dit-il, que vous n’ayez jamais entendu parler de ces malfaiteurs au Danube. C’est d’autant plus curieux, qu’on s’estparticulièrementoccupé de cette affaire quelques jours après le concours de pêche de Sigmaringen.

— A quel propos? demanda Ilia Brusch.

— A propos de la constitution d’une brigade de police spéciale sous les ordres d’un chef que l’on dit fort habile, un nommé Karl Dragoch, détective de Budapest.

— Il aura fort à faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas autrement frapper, u’est long, le Danube, et il est peu commode de surveiller des gons sur lesquels on ne sait rien.

*— C’est ce qui vous trompe, répliqua M. Jaeger. La police ne serait pas sans renseignements. De l’ensemble des témoignages recueillis résulterait, d’abord, un signalement presque certain du chef de la bande.

— Comment est-ll fait» ce partiouîler-là?

demanda Ilia Brusch.

— Comme aspect général, c’est un homme dans votre genre...

— Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch.

— Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à

peu près de votre taille et de votre corpulence, mais pour le reste, par v exemple, aucun rapport.

— Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui voulait être comique

— Il aurait, dit-on, de très Beaux yeux bleus, et ne serait pas obligé comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous êtes très brun et soigneusement rasé, il porterait toute sa barbe, que l’on dit blonde. Sur ce dernier point, notamment, les témoignages recueillis sont formels, à ce qu’on prétend.

— C’est une indication, évidemment, reconnut Ilia Brusch, mais encore bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s’il faut les passer tous au crible!..

— On sait encore autre chose. D’après les on dit, ce chef serait de nationalité bulgare... comme vous-même, monsieur Brusch !

— Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d’une, voix troublée.

— D’après votre accent, s’excusa Karl Dragoch d’un air innocent, je] vous ai cru d’origine bulgare... Mais je me suis trompé, peut-être?.

— Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut Ilia Brusch après une courte hésitation.

— Ce chef serait donc votre compatriote.

Dans le public, son nom court même de bouche en bouche.

— Oh alors!.. Si l’on sait son nom!..

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— Bien entendu, cela n’a rien d’officiel.

— Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien*

— A tort ou à raison, les riverains du fleuve mettent les méfaits dont ils ont à souffrir au compte d’un certain Ladko.

— Ladko!.. répéta Ilia Brusch qui, en proie à une évidente émotion, arrêta brusquement le va-et-vient de sa godille.

— Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l’œil son interlocuteur.

Mais déjà celui-ci s’était ressaisi.

— C’est,drôle, dit-il simplement, tandis que l’aviron reprenait entre ses mains son eternel travail.

— Qu’est-ce qui est drôle? insista Karl Dragoch. Connaîtriez-vous ce Ladko?

— -Moi? protesta le pêcheur. Pas le moins du monde. Mais ce n’est pas un nom bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois

de drôle là-dedans. »

Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus clair, risquait de devenir dangereux, et dont les résultats pouvaient (fores et déjà être considérés comme satisfaisants. La surprise du pêcheur en entendant' le signalement du malfaiteur, son trouble en connaissant la nationalité probable de celui-ci, son émotion en en apprenant le nom, tout cela était indéniable et donnait une force nouvelle aux présomptions antérieures, sans apporter toutefois aucune preuve décisive.

Comme l’avait prévu Ilia Brusch, il

n’était pas encore deux heures de l’aprèsmidi lorsque la barge arriva à Gran. Cinq cents mètres avant les premières maisons, le pêcheur prit terre sur la rive gauche, afin d’éviter, dit-il, d’être retardé par la curiosité populaire, et pria M. Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, où il s’arrêterait au cœur de la ville, ce à quoi le passager consentit avec obligeance. '

Son travail terminé, celui-ci se transforma en détective. La barge amarrée, il sauta sur le quai, en auête de l’un de ses hommes.

Il n’avait pas fait vingt pas qu’il se heurtait à FriedrickUlhmann. Un dialogue rapide s’engagea entre les deux policiers.

« Tout va bien?

— Tout.

— Il faut resserrer le cercle, Ulhmann.

Tes postes de deux hommes à un kilomètre l’un de l’autre désormais.

— Ça chauffe, alors?

— Oui.

— Tant mieux.

— Demain, tâche de ne pas me perdre des yeux. J’ai idée que nous brûlons.

— Compris.

— Et qu’on ne s’endorme pas ! Du nerf!

Qu’on se grouille!

—• Comptez sur moi.

— Si tu apprends quelque ohose, un signe

de la berge, n’est*ce pas?

. — Entendu. »

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Les deux interlocuteurs se séparèrent, et Karl Dragoch réintégra l’ombarcation.

Si son repos ne fut pas troublé par l’inquiétude qu’il prétendait éprouver d’ordinaire, il le lut, au cours de cette nuit, par le vacarme des éléments déchaînés. A minuit, une tempête de l’Est se leva, en effet, et augmenta d’heure en heure, tandis que la pluie faisait rage.

Au moment où, vers cinq heures du matin. Ilia Brusch regagna la barge, la pluie tombait toujours à torrents et le vent soufflait avec fureur dans une direction nettement opposée à celle du courant. Le

§ echeur n’hésita pas, cependant, à partir.

on amarre larguée, il poussa aussitôt au milieu du fleuve et reprit son éternelle godille. Il lui fallait un véritable courage pour se mettre au travail dans de telles conditions, après une nuit qui n’avait pu manquer d’être fatigante.

La tempête ne montra, pendant les premières heures de la matinée, aucune tendance à décroître, au contraire. La barge, malgré l’aide du courant, ne gagnait que péniblement contre ce terrible vent debout, et c’est à peine si, après quatre heures d’efforts, elle était parvenue à une dizaine de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent de l’Ipoly, sur la riye droite duquel est situé Szalka, oublia Brusch disait s’ôtre rendu la nuit précédente, ne pouvait plus alors être bien éloigné.

A ce moment, la tempête redoubla de

fureur, au point cle rendre la situation réellement critique. Si le Danube n’est pas comparable à la mer, il est toutefois assez vaste pour que de véritables lames réussissent à s’y former lorsque le vent acquiert une grande violence. Il en était* ainsi, ce jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch faisait preuve, force lui fut de se réfugier près de là rive gauche.

Il ne devait pas l’atteindre. * .

Plus de cinquante mètres l’en séparaient encore, quand surgit un effrayant phéno- , mène. A quelque distance en amont, les arbres qui garnissaient la berge furent tout à coup précipités dans le fleuve, cas sés net au ras du sol, comme s’ils eussent été rasés par une faux gigantesque. En même temps, l’eau, soulevée par une incommensurable puissance, monta à l’assaut de la rive, puis se dressa en une lame énorme qui roula en déferlant à la poursuite de la barge.

- Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches atmosphériques et promenait à la surface du fleuve son irrésistible ventouse. '

. Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d’un énergique coup d’aviron, il s’efforça de se rapprocher dè la rive droite. Si cette manoeuvre n’eut pas tout le résultat qu’il en attendait, c’est pourtant à elle que le pêcheur et son passager durent finalement leur salut.

Rattrapée par le météore continuant sa

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course furieuse, la barge évita du moins la montagne d’eau qu’il soulevait sur son passage. C’est pourquoi elle ne fut pas submergée, ce qui eût été fatal sans la manœuvre d’ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extérieures du tourbillon, elle fut simplement lancée avec violence selon une courbe de grand rayon.

A peine effleurée par la pieuvre aérienne, dont la tentacule avait, cette fois, manqué le but, l’embarcation fut presque aussitôt lâchée qu’aspirée. En quelques secondes, la trombe était passée et la vague s’enfuyait en rugissant vers l’aval, tandis que la résistance de l’eau neutralisait peu à peu la vitesse acquise de la barge.

Malheureusement, avant que ce résultat fût complètement atteint, un nouveau dan-

{ *er se révéla à l’improviste. Droit devant ’étrave, qui fendait r eau avec la vitesse d’un express, le pêcheur aperçut tout à coup un des arbres arrachés, qui, les racines en l’air, suivait lentement le courant. L’embarcation, lancée dans l’enchevêtrement de ces racines, ne pouvait manquer de chavirer, d’être gravement endommagée tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d’effroi, en découvrant cet obstacle imprévu.

Mais Karl Dragoch avait aussi vu le dan-

f er, il en avait compris l’imminence; Sans ésiter, il s’élança à l’avant* de la barge, ses mains saisirent les racines qui s’échevelaient hors de l’eau, et, s’arc-boutant pour mieux lutter contre l’impulsion du bateau,

iî s’efforça de l’écarter de la direction dangereuse.

Il y parvint. La barge, déviée de sa route, passa comme une flèche, en raclant les racines, puis la tête de l’arbre encore couverte de ses feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derrière elle l’épave verdoyante mollement entraînée par le courant, lorsque Karl Orage oh fut atteint en pleine poitrine par une des-dernières ramures. En vain, il voulut résister au choc.

Perdant l’équilibre, il culbuta par-dessus bord et disparut sous les eaux.

A sa chute en succéda immédiatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia Bruscli, en voyant tomber son passager, s’était sans hésiter élancé à son secours.

Mais ce n’était pas chose facile d’apercevoir quoi que ce fût dans ces eaux limoneuses tout agitées par le passage d’un furieux météore. Pendant une minute, Ilia Brusch s’y épuisa en vain, et il commençait à désespérer de découvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux, flottant; évanoui, entre deux eaux.

A tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se débat d’ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficulté du sauvetage. Un homme évanoui il’est plus qu’une masse inerte dont le salut dépend uniquement; de l’habileté du sauveteur

Ilia Brusch eut tôt fait d’élever hors de l’eau la tête de M. Jaeger, puis, d’un bras vigoureux, il nagea vers la barge,

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qui, pendant ce temps, s’était éloignée d’une trentaine de mètres. Il s’en rapprocha en quelques brasses, qui semblaient être un jeu pour le robuste nageur, et, d’une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le passager toujours privé de sentiment.

Restait maintenant à hisser M, Jaeger à bord de l’embarcation, et ce n’était pas besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de mille efforts, réussit toutefois à la mener à bonne fin.

Dès qu’il eut déposé le noyé sur une des couchettes du tôt, il le dépouilla de ses vêtements, et, ayant retiré de l’un des coffres quelques morceaux de laine, se mit en devoiu de le frictionner, énergiquement.

M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux et à revenir au sentiment du réel. L’immersion n’avait pas été longue, en somme, et il était à espérer qu’elle n’aurait pas de suites fâcheuses.

« Eh! Eh! monsieur Jaeger, s’écria Ilia Brusch, dès qu’il vit son malade reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons!

M. Jaeger sourit faiblement sans répondre.

— Ça ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses énergiques frictions. Rien de meilleur pour la santé qu’un bain au mois d’août ! .

— Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl

Dragoch,

— Il n’y a vraiment pas de quoi, répliqua gaiement le pêcheur. C’est à moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m’avez donné l’occasion d’un excellent bain.

Les forces de Karl Dragoch revenaient à vue d’œil. Un bon coup d’eau-de-vie, et il n’v paraîtrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch, plus ému qu’il ne voulait le paraître, bouleversa en vain tous ses coffres. La provision d’alcool était épuisée, et il n’en restait pas une goutte à bord de la barge.

— Voilà qui est vexant ! s’écria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps dans notre cambuse!

— Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d’une voix faible. Je m’en passerai fort bien, je vous assure.

Karl Dragoch grelottait, cependant, en dépit de ses assurances, et un cordial ne lui eût certes pas été inutile.

— C’est ce qui vous trompe, répondit Ilia Brusch, qui ne s’illusionnait pas sur l’état de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur Jaeger. Laissezmoi faire. Ce ne sera pas long.

En un tour de mains, le pêcheur eut échangé ses vêtements trempés contre des vêtements secs, puis quelques coups de godille amenèrent la barge à la rive gauche où elle fut amarrée solidement.

— Un peu de patience, monsieur Jaeger,

dit Ilia Brusch en sautant à terre. Ici, je

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connais le pays, puisque voilà le confluent de PIpoly. A moins de quinze cents mètres, il y a un village, où je trouverai tout ce qu’il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour. »

Cela dit, Ilia Brusch s’éloigna, sans attendre la réponse.

Quand il rut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette. Il étaitplus brisé qu’il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un instant, il ferma les yeux avec lassitude.

Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses artères.

Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un regard plus ferme de minute eh minute.

La première chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l’un des coffres, qu’Ilia Brusch, dans * la précipitation de son départ, avait oublié de refermer. Bouleversé par la recherche infructueuse du pêcheur, l’intérieur de ce coffre n’offrait à la vue qu’un amas d’objets hétéroclites.

Linge rude, grossiers vêtements, fortes chaussures y étaient entassés dans le plus grand désordre.

Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-fls à briller tout à coup ? Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l’intéressait-il donc à ce point qu’il se soulevât sur le coude, après quelques secondes d’attention, de manière a voir plus commodément dans le coffre béant?

Certes, ce n’étaient ni les vêtements, ni

le linge qui pouvaient exciter ainsi la curiosité de l'indiscret passager, mais, entre ces divers objets d’habillement, l’œil fureteur du détective venait de découvrir un objet plus dignede retenir son attention.

Ce n’était pas autre chose qu’un portefeuille à demi entr’ouvert, et laissant fuir les nombreux papiers dont il était bourré.

Un portefeuille 1 Des papiers! C’est-à-dire une réponse, sans doute, aux questions que Karl Dragoch se posait depuis quelqtios jours

Le détective n*y put tenir. Après une courte hésitation, au risque de trahir, ce faisant, les lois de l’hospitalité, sa main s’allongea et plongea dans le coffre, d’où elle ressortit avec le portefeuille tentateur et son contenu, dont l’inventaire fut aussitôt commencé.

Des lettres, d’abord, que Karl Dragoch ne s’attarda pas à lire, mais que leur suscription montrait adressées à M. Ilia Brusch à Szalka; puis des reçus, parmi lesquels des quittances de loyer libellées au même nom. Rien d’intéressaîit dans tout cela.

Karl Dragoch allait peut-être y renoncer, quand un dernier document le fît tressaillir. Rien ne pouvait être plus innocent cependant, et il fallait être un policier pour éprouver, devant un tel « document », un autre sentiment qu’une sympathique émotion.

C’était un portrait, le portrait d’une jeune femme dont la parfaite beauté eût

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enthousiasmé un peintre. Mais un policier n’est pas un artiste, et ce n’est pas d’admiration pour ce ravissant visage que battait le cœur de Karl Dragoch. A peine môme s’il en avait regardé les traits. A vrai dire, il n’avait rien vu de ce portrait, rien qu’une simple ligne d’écriture en langue bulgare tracée au bas de la photographie. « A mon cher mari, Natoha Ladko », tels étaient les [mots que pouvait lire Karl Dragoch éperdu.

Ainsi, ses soupçons étalent justifiés, et logiques ses déductions basées sur les singularités observées. Ladko! C’était bien avec Ladko, qu’il descendait le Danube depuis tant de jours. C’était bien ce dange- . reux malfaiteur, vainement pourchassé jusqu’alors, qui se cachait sous l’inoffensive personnalité du lauréat de la Ligue Danubienne.

Quelle allait être la conduite de Karl Dragoch après une pareille constatation?

Il n’avait pas encore pris de décision, quand un bruit de pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait être Ilia Brusoh parti depuis dix. minutes à peine.

« Monsieur Dragoch ! appela une voix au dehors.

— Priedriok Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint péniblement à se mettre debout et sortit en chancelant de la cabine.

— Excusez-moi dé vous avoir appelé, dit

Friedrick Ulhmann dès qu’il aperçut son chef. J’ai vu votre compagnon s’éloigner tout à l’heure et je vous savais seul.

— Qu’y a-t-il? demanda Karl Dragoch.

— Du nouveau, Monsieur. Un crime a

été commis cette nuit.

— Cette nuit! s’écria Karl Dragoch en pensant aussitôt à l’absence d’Iliâ Brusch au cours de la nuit précédente.

— Une villa a été pillée à proximité d’ici.

Le gardien a été frappé.

— Mort?

— Non, mais grièvement blessé.

— C’est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence à son subordonne.

Il réfléchissait profondément. Que convenait-il de faire? Agir certes, et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu’il venait d’apprendre était le meilleur des.remèdes. Il ne lui restait plus de traces de l’accident dont il venait d’être victime.

Il n’avait plus besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine.

Sous le coup de fouet des nerfs, le sang revenait à flots à son visage.

Oui, il fallait agir, mais comment ? Devaitil attendre le retour d’ilia Brusch, ou plutôt de Ladlco, puisque tel était le véritable nom de son compagnon de route, et lui mettre à l’improviste la main sur 1 épaulé au nom de la loi? Cela paraissait le" plus sage, puisque désormais il ne pouvait subsister aucun doute sur la culpabilité du soi-disant pêcheur. Le soin avec lequel il

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dissimulait sa véritable personnalité, le mystère dont il s’entourait, ce nom qui était le sien et, en meme temps, celui par lequel la rumeur publique désignait le chef des bandits, son absence de la nuit dernière. concordant avec la découverte d’un nouveau crime, tout disait à Karl Dragoch qu’Ilia Brusoh était bien le bandit recherché.

Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!..

Voilà qui compliquait étrangement la situation !

Quelle apparence qu’unvoleur, plus qu’un voleur, un assassin se fût jeté à Peau pour l’en retirer? Et, quand bien même cette chose invraisemblable serait vraie, était-il possible* à qui venait d’être arraché à là mort, de reconnaître ainsi le dévouement de son sauveur? Quel risque, d’ailleurs* à surseoir à une arrestation? Maintenant que le faux Ilia Brusch était démasqué, que sa personnalité était connue, il lui serait impossible, d’échapper aux forces de police disséminées le long du fleuve, et, dans le cas où l’enquête aboutirait en effet au soidisant “pêcheur, on disposerait alors d’un plus nombreux personnel, et l’arrestation serait opérée plus sûrement pour avoir été différée.

Karl Dragoch, pendant cinq minutes, retourna sous toutes ses faces le cas de conscience qui s’imposait à lui. Partir sans avoir revu Ilia Brusch?.* Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en etnbüscâdë

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dans la cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait, sauter sur lui sans crier gare, quitte à s’expliquer après ?.. Non, décidément. Répondre par cette trahison â un tel acte de dévouement, cela lui soulevait le cœur. Mieux valait, au risque de laisser , à un coupable une chance de salut, commencer l’enquête en oubliant provisoirement ce qu’il croyait savoir. Si cette enquête le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son devoir l’obligeait alors à traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins face à face qu’il le combattrait, et après lui avoir donne le temps de se mettre en défense.

Acceptant du geste toutes les conséquences de sa décision, Karl Dragoch, son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot déposé en évidence il avertit Ilia Brusch de la nécessité où il était de s’absenter, en priant son hôte de l’attendre au moins penaant vingt-quatre heures. Puis il se disposa à partir.

— Combien d’hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine.

— Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel. Nous en aurons une dizaine avant ce soir.

— Bien, approuva Karl Dragoch. Ne' m’as-tu pas dit que le théâtre du crime n’était pas éloigné ?

— Deux kilomètres à peu près, répondit Ulhmann.

— Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en sautant sur la rive.

LES DEUX ÉCHECS DK DP4GOCH.

LES DEUX ÉCHECS DE DRA.GÛCH

Les Karpathes décrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un immense arc de cercle, dont l’extrémité occidentale se divise en deux branches secondairés.

L’une va mourir au Danube à la hauteur de Presbourg; l’autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, où elle se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six mètres du mont Pilis.

C’est au pied de cette médiocre montagne qu’un crime venait d’être commis, et c’est la que Karl Dragoch allait pour la première fois se trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu’il avait mission de poursuivre.

Quelques heures avant le moment ou, faussant compagnie à son hôte, il se faisait violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à l’invitation de Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargée s’était arrêtée devant une misérable auberge construite à la base de l’une des collines par lesquelles le mont Pilis se raccorde à la vallée du Danube.

lia position de cette auberge avait été judicieusement choisie au point de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes se dirigeant, l’une

vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube, celle du Nord à la cojurbe qu’il décrit en face du mont Pilis, celle du Sud-Est au bourg de Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville de Gran, l’auberge était située, en quelque sorte, entre les branches d’un vasté compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant la batellerie.

Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l’Ouest à l’Est, s’infléchit, en effet, vers le Sud, à quelque distance du confluent de l’Ipoly, puis remonte au Nord, après avoir dessiné une demi-circonférençe de faible rayon. Mais, presque aussitôt, il se replie sur lui-même,, pour adopter une direction Nord-Sud, qu’il n’abandonnera plus, en aval, pendant un très grand nombre de kilomètres.

Au moment où le véhicule faisait halte, le soleil se levait à peine. Tout dormait encore dans la maison, dont les épais voletsétaient hermétiquement fermés.

« Holà, oh! de l’auberge !.. appela, en heurtant la porte du manche de son fouet, l’un des deux hommes qui conduisaient la charrette. ' ■

— On v . va ! répondit dé l’intérieus l’aubergiste réveillé en sursaut. "

Un instant plus tard, une tête embroussaillée se montrait à une fenêtre du premier/ ' —'Que voulez-vous? interrogea sans aménité l’aubergistoi ;

« OH Y VA $>, EÊriîTA i, 9 hôte (pàgb 144,)

LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH

— Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier,

— On y va, répéta l’hôte qui disparut dans l’intérieur.

Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut pénétré dans la cour, ses conducteurs s’empressèrent de dételer leurs deux chevaux et de les conduire à l’écurie, où une large provende leur fut distribuée. Pendant ce temps, l’hôte ne cessait de tourner autour de ces clients matinaux. Evidemment, il n’eût pas de mandé mieux que d’engager la conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu désireux de lui donner la réplique.

— Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l’aubergiste. Vous avez donc voyagé pendant la nuit?

— Il payait, fit l’un des charretiers. *

— Et vous allez loin comme ça?

— Loin ou près, c’est notre affaire, lui fut-il répliqué.

■L’aubergiste se le tint pour dit.

— Pourquoi molester ce brave homme, Vogel ? intervint l’autre charretier qui n’avait pas encore ouvert la bouche. Nous n’avons aucune raison de cacher que nous allons à Saint-André.

— Possible que nous n’ayons pas à le cacher, répliqua Vogel d’un ton bourru, mais ça ne regarde personne, i’imagine.

— Evidemment, approuva l’aubergiste, flagorneur comme tout bon commerçant.

Ce que j’en disais, c’était histoire de parler, simplement... Ces messieurs désirent mam ger? '

— Oui, répondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal, Du pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras, »

Lacharrette avai t dû parcouru-une longue route, car ses conducteurs affamés firent largement honneur au repas. Ils étaient fatigués aussi, et c’est pourquoi ils ne s’oublièrent pas à table, La dernière bouchée prise, ils s’empressèrent d’aller chercher le sommeil, l’un sur la paille de l’écurie, près des chevaux, l’autre sous la bâche de la charrette.

Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour réclamer aussitôt un seoond repas qui leur fut servi comme le précédent dans la grande salle de l’auberge.

Reposés maintenant, ils s’attardèrent. Au dessert succédèrent les verres d’eau-de-vie qui disparaissaient comme de l’eau dans ces rudes gosiers.

Au cours de l’après-midi, plusieurs voitures s’arrêtèrent à l’auberge et de nombreux piétons entrèrent hoire un coup.

Des paysans, pour la plupart, qui, la besace au dos, le bâton à la main, se rendaient à, Gran ou en revenaient. Presque tous étaient des habitués et l’hôtelier ne pouvait que s’applaudir d’avoir la tête solide réclamée par sa profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns après les autres. Gela

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LES HEUX ÉCHECS ÛE ÏMUGOCH. I49

faisait marcher le commerce. On oause, en effet, en trinquant, et parler assèche le gosier, ce qui excite à de nouvelles libations.

Ce jourdà précisément la conversation ne manquait pas d’aliment. Le crime commis

f ondant la nuit mettait les cervelles à ’anvers. La nouvelle en avait été apportée par les premiers passants, et chacun racontait un détail inédit ou émettait son avis personnel.

L’aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa possédée par le comte Hagueneau à cinq cents mètres de la rive du Danube avait été complètement dévalisée et que le gardien Christian était

g rièvement blessé; que ce crime était sans oute l’œuvre de l’insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant d’autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et que les criminels étaient recherchés par la brigade récemment créée pour la surveillance du fleuve.

Les deux rouliers ne se mêlaient pas aux conversations que suscitait l’événement, conversations qui se développaient à grand accompagnement d’exclamations et de oris. Silencieusement, ils restaient à l’écart, mais sans doute ils ne perdaient rien des propos échangés autour d’eux, car ils ne pouvaient manquer de s’intéresser à ce qui passionnait tout le monde.

Cependant, le bruit s’apaisa peu à peu, et, vers six heures et demie du soir, ils

furent de nouveau seuls dans la grande salle, d’où le dernier consommateur venait de s’éloigner. L’un d’eux interpella aussitôt l’aubergiste fort activé à rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci s’empressa d’accourir.

« Que désirent ces messieurs? demandat-il.

— Dîner, répondit un charretier.

— Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l’aubergiste.

— Non, mon maître, répliqua celui des deux rouliers qui paraissait le plus sociable. Nous comptons repartir à la nuit...

.-T- A la nuit!., s’étonna l’aubergiste.

:— Afin, continua son client, d’être dès l’aube sur la place du marché.

— De Saint-André?

— Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances. Nous attendons ici un ami qui. est allé aux informations. Il nous dira où nous avons le plus de chances de nous défaire avantageusement de nos marchandises. »

L’aubergiste quitta la salle pour s’occuper des apprêts du repas.

« Tu as entendu, Kaiserliclc? dit à voix basse le plus jeune des deux rouliers en se . penchant vers son compagnon.

— Oui.

— Le coup est découvert.

— Tu n’espérais pas, je suppose, qu’il demeurerait caché ?

— Et la police bat la campagne.

LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH. l5

— Qu’elle la batte.

— Sous la conduite de Dragoch, à ce qu’on prétend.

— Ça, c’est autre chose, Vogel. A mon idée, ceux qui n’ont que Dragoch à craindre peuvent dormir sur les deux oreilles.

— Que veux-tu dire?

— Ce que ie dis, Vogel.

— Dragoch serait donc?..

— Quoi?

— Supprimé?

— Tu le saur

— Tu le sauras demain. D’ici là, motus, » conclut le roulier, en voyant revenir l’aubergiste.

Le personnage attendu par les deux charretiers n’arriva qu’à la nuit close. Un rapide colloque s’engagea entre les trois

compagnons.

« On affirmait ici que la police est sur la piste, dit à voix basse Kaiserlick.

— Elle cherche, mais elle ne trouvera

pas,

— Et Dragoch?

— Bouclé.

— Qui s’est chargé de l’opération?

— Titcha.

— Alors, il y a du bon... Et nous, que devons-nous faire?

— Atteler sans tarder.

— Pour?..

— Pour Saint-André, mais à cinq cents mètres d’ici vous rebrousserez chemin.

L’auberge aura été fermée pendant ce temps-là. Vous passerez inaperçus, et vous

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prendrez la route du Nord. Tandis que l’on vous croira d’un côté, vous serez de l’autre.

— Où est donc le chaland?

— A l’anse de Pilis,

— C’est là qu’est le rendez-vous?

— Non, un peu plus près, 4 la clairière, sur la gauche de la route. Tu la connais?

— Oui.

— Une quinzaine des nôtres y sont déjà. Vous irez les rejoindre.

— Et toi?

— Je retourne en arrière rassembler le surplus de nos hommes que j’ai laissés en surveillance. Je les ramènerai avec moi.

— En route donc, » approuvèrent le~ charretiers.

Cinq minutes plus tard, la voiture s’ébranlait. L, hôte, tout en maintenant ouvert l’un des battants de la porte cochère, salua poliment ses clients,

« Alors, décidément, e’est-il à Gran que vous allez? interrogea-t-il.

— Non, répondirent les rouliers* c’est à Saint-André, l’ami.

— Bon voyage, les gars! formula Phôte, Merci, camarade. »

La charrette tourna à droite et prit, vers l’Est, le chemin de Saint-André, Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que KaiserJiek et Vogel avaient attendu toute la journée s’éloigna à son tour, dans la direction opposée, sur la route de Gran.

L’aubergiste ne s’en aperçut même pas.

LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH

Sans plus s’occuper de ces passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hâta de fermer la maison et de gagner son lit.

La charrette qui, pendant ce temps, s’éloignait au pas tranquille de ses chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents mètres, conformément aux instructions reçues, et suivit en sens inverse le chemin qu’elle venait de parcourir.

Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur de l’auberge, tout y était clos, en effet, et elle aurait dépassé ce point sans incident, si un chien, qui dormait au beau milieu de la chaussée, ne s’était enfui tout à coup en aboyant si violemment, que le cheval de flèche effrayé se déroba par'un brusque écart jusque sur le bas côté de la route.

Les cnarretiers eurent vite fait de ramener l’animal en bonne direction, et, pour la seconde fois, la voiture disparut dans la nuit.

Il était environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin tracé, elle pénétra sous le couvert d’un petit bois, dont les masses sombres s’élevaient sur la gauche. Elle fut arrêtée au troisième tour de roue.

« Qui va là? questionna une voix dans les ténèbres.

— Kaiserlick et Vogel, répondirent les rouliers.

— Passez, » dit la voix.

En arrière des premiers rangs d’arbres*

la charrette déboucha dans une clairière, où une quinzaine d’hommes dormaient, étendus sur la mousse.

« Le chef est là? s’enquit Kaiserlick.

— Pas encore.

— Il nous a dit de l’attendre ici. »

L’attente ne fut pas longue. Une demiheure à peine après la voiture, le chef, ce même personnage qui était venu sur le tard à l’auberge, arriva à son tour, accompagné d’une dizaine de compagnons, ce qui portait à plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe.

« Tout le monde estia? demanda-t-il.

— Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait détenir quelque autorité dans la bande.

— Et Titcha?

— Me voici, prononça une voix sonore.

— Eh bien?., interrogea anxieusement le chef.

— Réussite sur toute la ligne. L’oiseau est en cage à bord du chaland.

— Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, commanda le chef. Six hommes en éclaireurs, le reste à l’arrière-garde, la voiture au milieu. Le Danube n’est pas à cinq cents mètres d’ici, et le déchargement sera fait en un tour de main. Vogel emmènera alors la charrette, et ceux qui sont du pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le chaland.

On allait exécuter ces ordres* quand un des hommes^ laissés en surveillance au bord de lâ route accourut en toute hâte.

LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH. 1 55

— Alerte I dit-il en étouffant sa voix.

— Qu’y a-t-il? demanda le chef de la bande.

— Ecoute.

Tous tendirent l’oreille. Le bruit d’une troupe en marche se faisait entendre sur la route. A ce bruit, bientôt quelques voix assourdies se joignirent. La distance ne devait pas être supérieure à une centaine de toises.

— Restons dans la clairière, commanda le chef. Ces gens-là passeront sans nous voir. »

Assurément, étant donnée Fobscurité profonde, ils ne seraient pas aperçus, mais il y avait ceci de grave : si, par mauvaise chance, c’était une escouade de police qui suivait cette route, c’est qu’elle se dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire nu’elie ne découvrît pas le bateau, et, it’ailièurs, les précautions étaient prises.

Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n’y trouveraient rien de suspect. Mais, même en admettant que cette escouade ne soupçonnât pas l’existence du chaland, peut-être resterait-elle en embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eût été très imprudent de faire sortir la charrette.

Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les événements.

Après avoir attendu dans cette clairière toute la journée suivante, s’il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient;, à

la nuit, jusqu’au Danube, et s’assureraient de l’absence de toute force de police.

Pour l’instant, l’essentiel était de ne pas être dépistés, et que rien ne donnât l’éveil à cette troupe qui s’approchait.

Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point où la route longeait la clairière. Malgré la nuit noire, on reconnut qu’elle se composait d’une dizaine d’hommes, et de significatifs cliquetis d’acier indiquaient des hommes armés.

Déjà, elle avait dépassé la clairière, lorsqu’un incident vint modifier les choses ' du tout au tout.

Un des deux chevaux, effrayé par ce passage d’hommes sur la route, s’ébroua et poussa un long hennissement qui fut répété par son congénère.

La troupe en marche s’arrêta sur place.

C’était bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous le commandement de Karl Dragoc-h complètement remis des suites de son accident de la matinée. .

Si les gens de la clairière avaient connu ce détail, peut-être leur inquiétude en eûtelle été augmentée. Mais, ainsi qu’on l’a vu, leur chef croyait horà de combat le policier redouté. Pourquoi il commettait cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir à compter avec un adversaire qu’il avait précisément en face de lui, c’est ce que la suite du récit ne tardera pas à faire cor»

prendre au lecteur

LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH

Lorsque, dans la matinée de ce môme jour, Karl Dragoch eut sauté sur la berge, où l’attendait son subordonné, . celui-ci l’avait entraîné vers l’amont. Après deux ou trois cents mètres de marche, les deux policiers étaient arrivés à un canot, dissimulé dans les herbes de la rive, à bord duquel ils s’embarquèrent. Aussitôt, les avirons, vigoureusement maniés par Friednck Ülhmann, emportèrent rapidement la légère embarcation de l’autre côté du fleuve.

« C’est donc sur la rive droite que le crime a été commis ? demanda à ce moment Karl Dragoch.

— Oui, répondit Friedrick Ulhmann.

— Dans quelle direction?

— En amont. Dans les environs de Gran.

— Comment! dans les environs de Gran, se récria Dragoch. Ne me disais-tu pas tout à l’heure que nous n’avions que peu de chemin à faire ?

— Ce n’est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-être bien .trois kilomètres, tout de même., »

Il y en avait quatre, en réalité, et cette longue étape ne put être franchie sans difficulté par un homme qui venait à peine d’échapper à la mort. Plus d’une fois, Karl Dragoch dut s’étendre, afin de reprendre le souffle qui lui manquait. Il était près de trois heures de l’après-midi, quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, où l’appelait sa fonction.

JÜLLS VI'.RXE. - |.E IM Lu!K Uü Hà.VUIîE.

Dès qu’il se sentit, grâce à un cordial qu’il s’empressa de réclarher, en possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoël. Pansé quelques heures plus tôt par un chirurgien des environs, celui-ci, la face blanche, les yeux clos, haletait péniblement. Bien que sa blessure fût des plus graves et intéressât le poumon, il subsistait toutefois un sérieux espoir cle le sauver, à la condition que la plus légère fatigue lui fût épargnée.

Karl Dragoch put néanmoins obtenir quelques renseignements, que le gardien lui] donna d’une voix étouffée, par monosyllabes largement espacés. Àu prix de beaucoup de patience, il apprit qu’une bande de malfaiteurs, composée de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au milieu de la nuit dernière, fait irruption dans la villa, après en avoir enfoncé la porte. Le

f ardien Christian Hoêl, réveillé par le ruit, avait eu à peine le temps de se. lever, qu’il retombait frappé d’un coup de poignard entre les deux épaules. H ignorait par conséquent ce qui s’était passé ensuite, et il était incapable de donner aucune indication sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel était leur chef, un certain Ladko, dont ses compagnons avaient, à plusieurs reprises, prononcé,le nom avec une sorte d’inexplicable forfanterie.Quant à • ce Ladko, dont un ' masque recouvrait le

LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH

visage, c’était un grand gaillard aux yeux bleus et porteur d’une abondante barbe blonde.

Ce dernier détail, de nature à infirmer les soupçons qu’il avait conçus touchant ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dr agroh. Qu’Ilia Brusch fût blond, lui aussi, il n’en doutait pas, mais ce blond était déguisé en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la remettre le lendemain, comme on ferait d’une perruque. Il y avait là une sérieuse difficulté que Dragoch se réserva d’élucider à loisir.

Le gardien Christian ne put, d’ailleurs, lui fournir de plus amples détails. Il n’avait rien remarqué concernant ses autres agresseurs, ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la précaution de se masquer.

Muni de ces renseignements, le détective posa ensuite Quelques questions touchant iavilla même au comte Hagueneau. C’était, ainsi qu’il l’apprit, une très riche habitation meublée avec un luxe princier. Les bijoux, l’argenterie et les objets précieux abondaient dans les tiroirs, les objets d’art sur les cheminées et les meubles, les tapisseries anciennes et les tableaux de maître sur les murs. Des titres avaient même été laissés en dépôt dans un coffre-fort, au premier étage. Nul doute par conséquent que les envahisseurs n’aient eu Poccasion de faire un merveilleux butin.

C’est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisément en parcourant les di-

LE PILOTE l>U DANUBE.

verses pièces de l’habitation. C’était un

{ nilage en règle, accompli avec une paraite méthode. Les voleurs, en gens de goût, ne s’étaient pas encombrés des nonvaleurs. La plupart des objets de prix avaient disparu; à la place des tapisseries arrachées, de grands carrés de muraille apparaissaient à nu, et,'veufs clés plus belles toiles découpées avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les pillards s’étaient approprié jusqu’à des tentures choisies évidemment parmi les plus somptueuses et jusqu’à des tapis sélectionnés parmi les plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait été forcé, et son contenu avait disparu.

« On n’a pas emporté tout cela à dos d’hommes, se dit Ivarl Dragoch en constatant cette dévastation. Il y avait là de quoi charger une voiture. Reste à dénicher la voiture. »

Cet interrogatoire et ces premières recherches avaient nécessité un temps fort long. La nuit était prochaine. Il importait, avant qu’elle fût complète, de retrouver trace, si faire se pouvait, du véhicule dont les voleurs, d’après le policier, avaient dû nécessairement faire usage. Celui-ci se hâta donc de sortir.

Il n’eut pas loin à aller pour découvrir la preuve qu’il recherchait. Sur le sol de la vaste cour ménagée devant la villa, de larges roues avaient laissé de profondes empreintes juste en face de la porte brisée, et,

LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH. l6t

à quelque distance, la terre était piétinôe, comme elle aurait pu l’être par des chevaux qui eussent longtemps attendu.

Ces constatations faites d’un coup d’œil, Karl Dragoch s’approcha de l’endroit où des chevaux paraissaient avoir stationné et examina le sol avec attention. Puis, traversant la cour, il procéda, aux abords immédiats de la grille donnant sur la route, à un nouvel et minutieux examen, à l’issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine de mètres, pour revenir ensuite sur ses pas.

« Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour.

— Monsieur? répondit l’agent, qui sortit de la maison et s’approcha de son chef.

— Combien avons-nous d’hommes? demanda celui-ci.

— Onze.

— C’est peu, fit Dragoch.

— Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n’estime qu’à cinq ou six le nombre de ses agresseurs.

— Le gardien Christian a son opinion, et moi j’ai la mienne, répliqua Dragoch.

N’importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ça fera douze. C’est quelque chose.

— Vous avez donc un indice? interrogea Friedriek Ulhmann.

— Je sais, où sont nos voleurs... de quel côté ils sont du moins.

*— Oserai-je voua demander?., commenta Ulhmann.

— D’où me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n’est plus simple. C’est même véritablement enfantin. Je me suis d’abord dit qu’on avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d’un véhicule quelconque. J’ai donc cherché ce véhicule et je l’ai trouvé. C’est une charrette à quatre roues, attelée de deux chevaux, «ont l’un, celui de flèche, offre cette particularité qu’il manque un clou au fer de son pied antérieur droit.

— Comment avez-vous pu savoir cela?

interrogea Ulhmann ébahi.

Parce qu’il a plu la nuit dernière et que la terre encore mal séchée a gardé fidèlement les empreintes. J’ai appris de la même manière que la charrette, en quittant la villa, avait tourné à gauche, o’esVà-dire dans une direction opposée à celle de Gran.

Nous allons nous diriger du même côté et suivre au besoin à la piste le cheval dont le fer est incomplet. Il n’y a pas apparence que nos gaillards aient voyagé pendant le jour. Ils se sont sans doute terres quelque

E art jusqu’au soir. Or, la région est peu abitée et les maisons ne sont pas bien nombreuses. Nous fouillerons au besoin toptes celles que nous trouverons sur la route. Réunis tes hommes, car voici vênir la nuit, et le gibier doit commencer à se donner de l’air. »

Karl Dragoch et son escouade durent

LES CEUX ÉCHECS DK DRAGOCH.

marcher longtemps avant de découvrir un indice nouveau. Il était près de dix heures et demie quand, après avoir visité inutilement deux ou trois fermes, ils arrivèrent, au croisement des trois routes, à l’auberge oùles deuxrouliers avaient passé la journée et d’où ils venaient de partir trois quarts d’heure plus tôt. Karl Dragoch heurta rudement la porte. *

« Au nom de la loil prononça Dragoch lorsqu’il vit apparaître à sa fenêtre l’aubergiste, dont il était écrit que le sommeil serait troublé ce jour-là.

— Au nom do la loi !.. répéta l’aubergiste, épouvanté en voyant sa demeure cernée par cette troupe nombreuse. Qu’aije donc fait?

— Descends, et l’on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop, » répliqua Dragoch d’une voix impatiente.

Quand l’aubergiste, à demi vêtu, eut ouvert sa porte, le policier procéda à un rapide interrogatoire. Une charrette étaitelle venue ici dans la matinée? Combien d’hommes la conduisaient? S’ctait-elle arrêtée? Était-elle repartie? De quel côté s’était-elle dirigée?

Les réponses ne se firent pas attendre.

Oui, une charrette conduite par deux hommes ^était venue à l’auberge de bon matin. Elle y avait séjourné jusqu’au soir, et n’était repartie qu’après la venue d’un troisième personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heqres

LE Jt’ILOTE LU LA MU UK»

avait déjà sonné, quand elle s’était éloignée dans la direction de Saint-André.

« De Saint-André? insista Karl Dragoeh.

Tu en es sûr ?

— Sûr, affirma l’aubergiste.

— On te l’a dit, ou tu l’as vu?

— Je l’ai vu.

— Hum!., murmura Karl Dragoeh, qui ajouta: C’est bon. Remonte te coucher maintenant, mon brave, et tiens ta langue. »

L’aubergiste ne se le lit pas dire deux fois. La porte se referma, et l’escouade de police demeura seule sur la route.

« Un instant ! » commanda Karl Dragoeh à ses hommes qui restèrent immobiles, tandis que lui-même, muni d’un fanal, examinait minutieusement le sol.

D’abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n’en fut pas ainsi quand, ayant traversé la route, il en eut atteint le bas côté. En cet endroit, la terre moins foulée par le passage des véhicules, et, d’ailleurs, moins solidement empierrée, avait conservé plus de plasticité. Du premier regard, Karl Dragoeh découvrit l’empreinte d’un sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, propriétaire de cette ferrure incomplète, se dirigeait non pas vers Saint- André, ni vers Cran, mais directement vers le fleuve, parle chemin du Nord. C’est donc par ce chemin que Dragoeh s’avança à son tour à la tête de ses hommes

Trois kilomètres environ avaient été franchis sans incident à travers un pays com-

LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH

nlètement désert, quand, sur la gaucho de la route, le hennissement d’un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl Dragoch s’avança jusqu’à la lisière d’un petit bois qu’on distinguait confusément dans l’ombre.

« Qui est là?.. » héla-t-il d’une voix forte.

Nulle réponse n’étant faite à sa question, un des agents, sur son ordre, alluma une torche de résine. Sa flamme fuligineuse brilla d’un vif éclat dans cette nuit sans lune, mais sa lumière mourait à quelques pas, impuissante à percer l’obscurité rendue plus épaisse encore par le feuillage des arbres.

« En avant! » commanda Dragoch, en pénétrant dans le fourré à la tête de l’escouade.

Mais le fourré avait des défenseurs. A peine en avait-on dépassé la lisière, qu’une voix impérieuse prononça :

« Un pas de plus, et nous faisons feu! »

Cette menace n’était pas pour arrêter Karl Dragoch, d’autant plus qu’à la vague lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir une masse immobile, celle d’une charrette sans, doute, autour de laquelle se groupaient une troupe d’hommes, dont il n’avait pu reconnaître le nombre.

« En avant ! » commanda-t-il de nouveau.

Obéissant à cet ordre, l’escouade de police continua sa marche fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à s’aggraver. Tout à coup, la torche fut

arrachée des mains de l’agent qui la portait. L’obscurité redevint profonde.

« Maladroit!., gronda Dragoch. De la lumière, Frantz !.. De la lumière!., »

Son dépit était d’autant plus vif qu’au dernier éclat jeté par la torche en atteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de retraite et s’éloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait être question de lui donner la chasse. C’est une vivante muraille que l’escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent s’opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu tard qu’il ne disposait pas de forces suffisantes pour s’assurer la victoire. Jus-

â u’ici, aucun coup de feu n’avait été tiré, ni ’un côté, ni de l’autre.

« Titcha !.. appela à ce moment une voix

dans la nuit.

— Présent! répondit une autre voix.

— La voiture?

— Partie.

— Alors, il faut en finir. »

Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa mémoire. Il ne devait jamais les oublier.

Ce court dialogue échangé, les revolvers se mirent aussitôt de la partie, ébranlant l’atmosphère de leurs sèches détonations.

Quelques agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, sè rendant compte qu’il y aurait eu folie à s’obstiner, dut se résoudre à ordonner la retraite.

L’escouade de police regagna donc la

LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH» J 67

route, où les vainqueurs ne se risqueront pas à la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant troublé.

Il fallut d’abord s’occuper des blessés.

Ils étaient au nombre de trois, très légèrement frappés, d’ailleurs. Après un sommaire pansement, ils furent renvoyés en arrière sous la garde de quatre de leurs camarades. Quant à Dragoch, accompagné de Friedrick Ulhmann et des trois deiv niera agents, il s’élança à travers champs, vers le Danube, en obliquant légèrement dans la direction de Grau.

Il retrouva sans difficulté l'endroit où il avait abordé quelques heures plus tôt, et l’embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passé le fleuve. Les cinq hommes , s’y embarquèrent, et, le Danube traversé en sens inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche.

Si Karl Dragoch venait de subir un échec, il entendait avoir sa revanche.

Qu’Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le même homme, cela r î faisait plus pour lui l’ombre d’un doute, et c’est à son compagnon de voyage, il en était convaincu, que le crime de la nuit précédente devait être imputé. Selon toute vraisemblance, celui-ci, après avoir mis son butin à l’abri, se hâterait de reprendre la personnalité d’emprunt qu’il ne savait pas percée à jour et qui lui avait permis de déjouer jusqu’ici les recherches de la police. Avant l’aube, il aurait sûrement regagné la barge, et il y

attendrait son passager absent, ainsi que l’aurait fait l’inoffensif et honnête pêcheur qu’il prétendait être.

Cinq hommes résolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisément de la résistance que pourrait leur opposer ce même Ladko, obligé à la solitude pour jouer son rôle d’ilia Brusch.

C plan très bien conçu fut malheureusement irréalisable, Karl Dragoch et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de découvrir la barge du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n’eurent aucune peine, il est vrai, à reconnaître la place précise où le premier avait débarqué, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait disparu, et Ilia Brusch avec elle.

Karl Dragoch était joué, décidément, et cela l’emplissait de fureur.

« Friedrick, dit-il à son subordonné, je suis à bout. Il me ferait impossible de faire un pas de plus. 1 Nous allons dormir dans l’herbe pour retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et remonter à Gran sur-le-champ.

A l’ouverture du bureau, il fera jouer le télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter.

Ecris. , .

Friedrick Ulhmann obéit en silence :

« Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin chargé sur chaland. Exercer rigoureusement visites prescrites. »

PRISONNIER

— Voilà pour une, dit Dragoch en s’interrompant. À l’autre maintenant.

Il dicta de nouveau :

« Mandat d’amener contre le nommé Ladko, se disant faussement Ilia Brusch et se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne au dernier concours de Sigmaringen, ledit*Ladko, alias Ilia Brusch, inculpé des crimes de vols et de meurtres. »

— Que ceci soit télégraphié à la première heure à toutes les communes riveraines sans exception, » commanda Karl Dragoch, en s’étendant épuisé sur le sol.

PRISONNIER

Les soupçons conçus par Karl Dragoch et que la découverte du portrait était venue confirmer, ces soupçons n’étaient point entièrement erronés, il est temps ae le dire au lecteur pour Plntelligence de ce récit. Sur un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonné. Oui, Ilia Brusch et Serge Ladko n’étaient qu’un seul et même homme.

Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait à son compagnon de voyage la série de vols et de meurtres qui, depuis tant de mois, déso-

LE PILOTE DU DANUttf.

1 aient la région du Danube, et en particulier le dernier attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guère crue son passager eût de pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est que son nom servait à désigner un criminel fameux, et il était incapable de comprendre comment une telle confusion avait pu se produire.

Atterré tout d’abord en se découvrant un si redoutable homonyme, qui, pour comble de malheur, se trouvait être en même temps son compatriote, il s’était ressaisi après ce moment d'effroi instinctif. Que lui importait en somme un malfaiteur avec lequel il n’avait de commun que le nom? Un innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de tous ces crimes, il l'était assurément.

C'est donc sans inquiétude que Serge Ladko — on lui conservera désormais son véritable nom — s'était absenté la nuit précédente, afin de se rendre à Szalka ainsi qu'il l'avait annoncé. C'eut dans cette petite ville, en effet, que, dissimulé sous le nom d'ilia Brasch, il avait fixé sa résidence, après son départ de Roustchouk, et c'est là que, pendant de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chère Natcha.

L’attente, ainsi qu’on le sait déjà, avait fini par lui devenir intolérable, et il se torturait l’esprit à rechercher un moyen de pénétrer incognito en Bulgarie, quand 1©

PRISONNIER

hasard lui fit tomber sous les yeux un numéro du Pester Lloyd dans lequel était annoncé à grand fraoas le concours do pêche de Sigma,ringen. C’est on lisant l’article consacré à ce concours que l’exilé, aussi habile pêcheur, on ne l’a peut-être pas oublié, que pilote réputé, conçut l’idée d’un plan d’action dont la bizarrerie assurerait peut-être le succès.

Sôus le nom d’ilia Brusch, le seul qu’il eût jamais porté à Szallca, il s’enrôlerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de Sigmaringen et, grâce à sa virtuosité de pêcheur, il y remporterait le premier prix. Après avoir ainsi donné à son nom d’emprunt un commencement do notoriété, il annoncerait avec le plus de bruit possible, et en engageant même des paris, si faire se pouvait, son intention de descendre le Danube, la ligne à la main, depuis la source jusqu’à l’embouchure. Nul doute que co projet ne mit en révolution le monde spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût à son auteur quelque réputation ' dans le reste du public.

Nanti dès lors d’un état civil hors de discussion, car on accorde, d’ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladlto descendrait en effetle Danube.

Bien entendu, il activerait de son mieux la marche de son bateau et ne perdrait à pêcher que le minimum de temps nécessaire à la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui le long du parcours

pour no pas se laisser oublier et pour être en état de débarquer ouvertement à Roustchouk sous la protection d’une notoriété bien établie.

Pour que cet unique but de son entreprise fût heureusement atteint, il fallait que nul ne soupçonnât son véritable nom, et que personne ne pût reconnaître, dans les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux du pilote Serge Ladko. , ,

La première condition était facile à réaliser. Il suffirait, une fois transformé en lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer ce rôle sans défaillance. Serge Ladko se jura donc à lui-même d’être Ilia Brusch envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il était a supposer, d’ailleurs, que ce voyage s’accomplirait lentement, mais sûrement, et qu’aucun incident ne viendrait rendre le serment difficile à tenir.

Satisfaire à la deuxième condition était plus simple encore. Un coup de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes .noires qui cacheraient celle des yeux, il n’en fallait^ pas davantage. Serge Ladko procéda à ce déguisement sommaire dans la nuit qui précéda son départ, puis se mit en .route avant l’aube, assuré d’être méconnaissable pour tout regard non prévenu.

A Sigmaringen, les événements s’étaient réalisés conformement, à ses prévisions.

PRISONNIER

Lauréat en vue du concours, l’annonce de son projet avait été favorablement commentée par la Presse des régions riveraines. Devenu ainsi un personnage assez notoire pour que son identité ne pût être raisonnablement suspectée, assuré, d’aufre part, de trouver du secours, le cas échéant,

E rès de ses collègues de la Ligue Danuienne disséminés le long du fleuve, Serge Ladko s’était abandonné au courant*

À Ulm, il avait eu une première désillusion, en constatant que sa célébrité relative ne lé mettait pas à l’abri des foudres de l’administration. Aussi avait-il été trop heureux d’accepter un passager possédant des papiers bien en règle et dont la police semblait priser l’honorabilité. Certes, quand on serait à Roustchouk et que la prétendue gageure serait abandonnée par son auteur, la présence d’un étranger pourrait présenter des inconvénients. Mais, alors, on s’expliquerait, et jusque-là elle augmenterait les probabilités de succès d’un voyage crue Serge Ladko avait le plus passionné désir de mener à bonne fin.

Apprendre qu’il portait le même nom qu’un redoutable bandit et que ce bandit était Bulgare avait fait éprouver à Serge Ladko sa seconde émotion, désagréable.

Quelle que fût son innocence, et par conséquent sa sécurité, il ne pouvait méconnaître qu’une telle homonymie était de nature a provoquer les plus regrettables

erreurs ou meme les plus graves complications. * .

Que le nom qu’il dissimulait sous celui

d’ilia Brusch vînt à être connu, et non seulement son débarquement à Roustchouk s’en trouverait compromis, mais encore il était à craindre qu’il n’en résultât de longs retards

Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D’ailleurs, s’ils étaient sérieux, il convenait de ne pas les exagérer. En réalité, il était peu croyable que la police accordât, sans raison particulière, son attention à un inoffensif pêcheur à la ligne, et surtout à un pêcheur protégé par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.

venu à Szalka après ks coucher du soleil et reparti bien avant le jour sans être vu de personne, Serge Ladko n’avait fait que passer dans sa maison., juste le temps de constater qu’aucune nouvelle de Natcha ne py attendait. La persistance d’un tel silence Vivait véritablement quelque chose d’affolant. Pourquoi la jeune femme n’écrivaitelle plus depuis deux mois? Que lui était-il arrivé? Les périodes de troubles^ publics sont fécondes en malheurs privés, et le pilote se demandait avec angoisse si, en admettant qu’il débarquât heureusement à Roustchouk,' il n’y débarquerait pas trop tard* 1

Cette pensée, qui lui brisait le cœur,, décuplait en même temps la puissance de

PRISONNIER

ses muscles. C’est elle qui lui avait donné, au départ de Gran, la force de résister à la tempête et de lutter victorieusement contre fo vent déchaîné. C’est elle qui lui faisait hâter le pas, tandis qu’îl revenait

vers la barge, muni du cordial destiné à M. Jaeger.

Sa surprise fut grande de n’y pas trouver le passager qu’il avait quitté si mal en point, et le petit mot d’avertissement écrit par celui-ci ne la diminua pas. Quel motif si impérieux avait pu décider M. Jaeger à s éloigner malgré son état de faiblesse?

Comment pouvait-il se faire qu’un bourgeois de Vienne eût des affaires si pressantes en rase campagne, loin de tout centre habité? Il y avait là un problème dont les réflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine.

Quelle qu’en fût la cause, l’absence de JVI. Jaeger avait, en tous cas, le grave inconvénient d’allonger encore un voyage déjà .trop long. Sans cet incident inattendu, la barge aurait vite gagné le milieu du fleuve, et, avant le soir, beaucoup de kilomètres eussent été ajoutés aux kilomètres laissés jusqu ici dans son sillage.

La tentation était bien forte détenir pour nulle et non avenue la prière de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre une minute un voyage dont le but

attirait Serge Ladko comme l’aimant attire le fer.

Le pilote se résigna pourtant à l’attente.

HUÏI

LE PILOTE bu DANUBE.

Il avait des obligations à l’égard de son passager, et, tout bien considéré, mieux valait perdre une journée et ne fournir aucun prétexte à dès contestations ultérieures. ,

Pour utiliser la fin de cette journée plus qu’à demi écoulée déjà, le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait a , peine à remettre de l’ordre dans la barge et à réparer quelques petits dégâts causes

par la tempête... , „ . , ,

Serge Ladko s’occupa tout d’abord de ranger les coffres dont' il avait bouleversé le contenu pendant ses infructueuses recherches de la matinée. Cela ne lui aurait pas demandé beaucoup de temps, si, en achevant le rangement du dernier, son regard ne fût tombé sur ce même portefeuille qui avait précédemment sollicité Pattention de Karl Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l’ouvrit comme lavait ouvert le policier, et, comme celui-ci, mais agité de sentiments tout autres, il en retira le portrait que Natclia lui avait remis a l’instant de leur séparation, avec une dédicacé pleine de tendresse.

Un long moment, Serge Ladko contem-

E la ce visage adorable. Natchai.. C’était ien elle !.. C’étaient bien ses traits chéris, ses yeux si purs, ses lèvres entr’ouvertes comme si elles allaient parler!..

Avec un soupir, il replaça enfin îa chere image dans le portefeuille et le portefeuille dans le coffre, qu’il referma avec soin

PRISONNIER

et dont il mit la clef dans sa poche, puis il sortit du tôt pour vaquer à d’autres travaux.

Mais il n’avait plus de cœur à l’ouvrage.

Bientôt ses mains demeurèrent inactives, et, assis sur l’un des bancs, le dos tourné à la rive, il laissa son regard errer sur le fleuve. Sapensée s’envola vers Roustchouk Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons... Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur à la patrie, il le referait si c’était à refaire... Quelle douleur pourtant qu’un si cruel sacrifice eût été à ce point inutile! La révolte éclatant prématurément et écrasée sans recours, combien d’années encore la Bulgarie gémirait-elle sous le joug des oppresseurs ?

Lui-même pourrait-il franchir la frontière, et, s’il y parvenait, retrouverait-il celle qu’il aimait? Les Turcs ne s’étaientils pas emparés, comme d’un otage, de la femme d’un de leurs adversaires les plus déterminés? S’il èn était ainsi, qu’avaientils fait de Natcha?

Hélas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui secouait la région balkanique. Combien peu comptait cette misère de deux êtres, au milieu de la détresse publique? Toute la péninsule était parcourue à cette heure par des hordes féroces. Partout le galop sauvage des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages avaient passé la dévastation et la guerre.

Contre le colosse turc, deux pygmées :

la Serbie et le Monténégro. Ces David réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko comprenait à quel point la bataille était inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir dans le père de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour peut-être, daignerait étendre sa main puissante audessus de ses fils opprimés.

Absorbé dans ses pensées, Serge Ladlco avait perdu jusqu’au souvenir du lieu où il se trouvait. Un régiment tout entier eût défilé derrière lui sur la berge qu’il ne se fût pas retourné. A fortiori ne s’aperçut-il pas de l’arrivée de trois hommes qui venaient de l’amont et marchaient avec précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ce:

trois hommes, ceux-ci le virent aisément, dès que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le trio fit halte aussitôt et tint conciliabule à voix basse.

L’un de. ces trois nouveaux venus a déjà été présenté au lecteur, lors de l’escale à Vienne, sous le nom de Titcha. C’est lui qui, en compagnie d’un acolyte, s’était attaché aux pas de Karl Dragoch, après que le détective eut filé de son côté Ilia Brusçh, tandis que ce dernier faisait une innocente démarche près d’un des intermédiaires employés lors des envois d’armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s’en souvient, amené jusqu’à proximité de la barge les deux espions, qui, sûrs de connaître l’habitation flottante du policier, s’étaient alors

PRISONNIER

éloignés en projetant de tirer parti de leur découverte. Ces projets, il s’agissait maintenant de les réaliser.

Les trois hommes s’étaient .tapis dans l’herbe de la rive, et, de là, ils épiaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa méditation, ignorait leur présence et n’avait auçun soupçon du danger qu’elle l(ui faisait courir. Le danger était grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affiliés de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la région du Danube, n’étant pas de ceux qu’il fait bon rencontrer dans un lieu désert.

De cette bande, Titeha était même un membre important; il pouvait être considéré comme le premier après le chef, dont les exploits valaient au nom du pilote une honteuse célébrité. Quant aux deux autres, Sakmann et Zerlang, simples comparses :

des bras, non des têtes.

« C’est lui! murmura Titeha. en arrêtant de la main ses compagnons, dès qu’il découvrit la barge au détour du fleuve.

— Dragocb? interrogea Sakmann.

— Oui.

— Tu en es sûr?

— Absolument.

— Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu’il a le dos tourné, objecta Zerlang.

*— Ça ne m’avancerait pas à grand’chose de voir sa figure; répondit Titeha. Je ne le connais pas. A peine si je l’ai aperçu à Vienne.

— Dans ce cas!..

— Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j’ai eu tout le loisir de l’examiner, pendant que Ladko et moi nous étions noyés dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper. *

— En route, alors ! fit l’un des hommes,

— En route, » approuva Titcha, en dé-

E liant un paquet qu’il tenait sous son ras.

Le pilote continuait à ne pas se douter de la surveillance dont il était l’objet. Il n’avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les entendit pas davantage, lorsqu’ils s’approchèrent en étouffant le Bruit de leurs pas dans l’herbe épaisse de la rive. Perdu dans son rêve, il laissait sa pensée fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays.

Tout à coup une multitude d’inextricables liens s’enroulèrent à la fois autour de lui, Paveuglant, le paralysant, l’étouffant.

Redressé d’une secousse, il se débattait instinctivement et s’épuisait en vains efforts, quand un choc viôlent sur le crâne le jeta tout étourdi dans le fond de la barge.

Pas si vite, cependant, qu’il n’ait eu le temps de se voir prisonnier des mailles de l’un de ces vastes filets désignés sous Te nom d’éperviers, dont lui-même avait usé plus d’une fois pour capturer le poisson. - Lorsque Serge L.adko sortit de ce demi-.

évanouissement, il n’était plus enveloppé du filet à l’aide duquel on l’avait réduit à

PRISONNIER

l’impuissance. Par contre, étroitement ligottô par les multiples tours d’une corde solide, il n’aurait pu faire le plus petit mouvement ; un bâillon eût au besoin étouffé ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait l’usage de la vue.

La première sensation de Serge Ladko, en revenant à la vie, fut celle d’un véritable ahurissement. Que lui était-il arrivé?

Que signifiait cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l’on avait eu l’intention de le tuer, c’eût été chose faite. Puisqu’il était encore de ce monde, c’est qu’on n’en voulait pas à sa vie, et que ses agresseurs, quels qu’ils fussent, n’avaient d’autre intention que de s’emparer de sa personne.

Mais pourquoi, dans quel but s’emparer de sa personne?

A cette question, il était malaisé de répondre. Des voleurs?.. Ils n’eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de précautions, quand un coup de couteau les eût servis plus rapidement et plus sûrement. D’ailleurs, combien misérables les voleurs que le contenu de la pauvre barge eût été capable de tenter!

Une vengeance?.. Impossibilité plus grande encore. Ilia Brusch n’avait pas d’ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient soupçonner que le patriote bulgare se cachât sous le nom du pêcheur, et, quand bien même ils en

auraient été informés, il n’était pas un personnage si considérable qu’ils se fussent risqués à cet acte de violence si loin de la frontière, en plein cœur de l’Empire d’Autriche. Au surplus, des Turcs l’eussent supprimé, eux aussi, plus certainement encore que de simples voleurs.

S’étant convaincu que, pour l’instant du moins, le mystère était impénétrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d’y penser, et consacra toutes les forces de son intelligence à observer ce qui allait suivre et à chercher les moyens, s’il en existait, de reconquérir sa liberté.

A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas à des observations nombreuses. Raidi par l’étreinte d’une corde enroulée en spirales autour de son corps, le moindre mouvement lui était interdit, et le bandeau était si bien appliqué sur ses yeux qu’il n’aurait su dire fc/il faisait jour ou s’il faisait nuit. La première chose qu’il reconnut, en concentrant toute son attention dans le sens de l’ouïe, c’est qu’il reposait dans le fond d’un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce bateau avançait rapidement sous l’effort de bras robustes. Il entendait distinctement, en effet, le grincement des avirons contre lë bois des tolets, et le bruissement de l’eau glissant sur les flancs de l’embarcation

Dans quelle direction se dirigeaitron?

Tel fut le second problème dont il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible différence de température

PRISONNIER. 1 83

entre le côté gauche et le côté droit de sa personne. Les secousses que lui communiquait la barge à chaque impulsion des avirons lui montrant qu’il était couché dans le sens de la marche, et le soleil, au mo« ment de l’agression, n’étant guère éloigné du méridien, il en conclut sans peine qu’une moitié de son corps était à l’ombre produite par la paroi de l’embarca .ion et que celle-ci se dirigeait de l’Ouest à l’Est, en continuant par conséquent à suivre le courant, comme au temps où elle obéissait à son maître légitime.

Aucune parole n’était échangée entre ceux qui le tenaient en leur pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les han/ des nautoniers lorsqu’ils pesaient sur les rames. Cette navigation silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l’on obliquait vers le Sud. Le pilote n’en fut pas étonné. Sa parfaite connaissance des moindres détours du fleuve lui fit comprendre que l’on commençait à suivre la courbe qu’il décrit en face du mont Pilis. Bientôt, sans doute, on reprendrait la direction de l’Est, puis celle du Nord, jusqu’au point extrême d’où le Danube commence à descendre franchement vers la péninsule des Balkans.

Ces prévisions ne se réalisèrent qu’en partie. Au moment où Serge Ladko calculait que l’on avait atteint le milieu de l’anse de Pilis, le bruit des avirons cessa tout

à coup. Tandis que la barge courait sur son erre, une voix rude se fit entendre

« Prends la gaffe, » commanda l’un des invisibles assaillants.

Presque aussitôt, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu’en aurait pu produire le bordage éraflant un corps dur, puis Serge Ladko fut soulevé et hissé de mains en mains.

Evidemment la barge avait accosté un autre bateau de dimensions plus considérables, à bord duquel le prisonnier était embarqué à la façon d’un colis. Celui-ci tendait vainement l’oreille afin de saisir au passage quelques paroles. Pas un mot n’était prononcé. Les geôliers ne se révélaient que par le contact de leurs mains bru-, taies et par le souffle de leurs poitrines haletantes..

Bal lotte, tiraillé en tous sens, Serge Ladko, d’ailleurs, n’eut pas le loisir delà réflexion. Après l’avoir monté, on le descendit le long d’une échelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont il était meurtri, il comprit qu’on le faisait passer par une ouverture étroite, et enfin, bandeau et bâillon arrachés, il fut jeté bas comme un paquet, tandis que le bruit sourd d’une trappe qui se ferme résonnait au-dessus de lui.

Il fallut un long moment à Serge Ladko, tout étourdi de la secousse, pour reprendre conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu, sa situation ne lui parut pas améliorée, bien qu’il eût retrouvé l’usage de la

PRISONNIER

parole et de la vue. Si l’on avait jugé un bâillon inutile, c’est .évidemment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression de son bandeau ne lui était pas d’un plus grand secours. C’est en vain qu’il ouvrait les yeux. Autour de lui tout était ombre. Et quelle ombre! Le prisonnier, qui, d’après la succession des sensations ressenties, supposait avoir été déposé dans la cale d’un bateau, s’épuisait en inutiles efforts pour découvrir la plus faible raie de lumière filtrant à travers le joint d’un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n’était pas l’obscurité d’une cave, dans laquelle l’œil parvient encore à discerner quelque vague lueur ; c’était le noir total, absolu, comparable seulement à celui qui doit régner dans la tombe.

Combien d’heures s’écoulèrent ainsi?

Serge Ladko estimait qu’on était parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la distance, parvint jusqu’à lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit se rapprocha. De lourds colis étaient traînés directement au-dessus de sa tête, et c’est à peine, il l’eût juré, si l’épaisseur d’une planche le séparait des travailleurs inconnus.

Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant à côté de lui, sans doute derrière l’une des cloisons délimitant sa prison, mais, de ce qu’on disait, il était impossible de deviner le sens.

Bientôt, d’ailleurs, le bruit s’apaisa, et

de nouveau ce fut le silence autour du malheureux pilote qu’environnait une ombre impénétrable.

Serge Ladko s’endormit

AU POUVOIR d’un ennemi.

Après que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les vainqueurs étaient d’abord restés sur le lieu du combat, prêts à s’opposer à un retour offensif, tandis que la charrette s’éloignait dans la direction du Danube. Ge fut seulement quand le temps écoulé eut rendu certain le départ définitif des forces de police que, sur un ordre de son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche à son tour.

Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui coulait à moins de cinq cents mètres. La charrette les y attendait, en face d’un chaland, dçnt on apercevait la masse sombre à quelques mètres de la rive.

La distance était médiocre et les travailleurs nombreux. En peu d’instants, le vaet-vient de deux bachots eut transporté à, bord de ce chaland le chargement de la voiture. Aussitôt, celle-ci s’éloigna et disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la clairière se dispersaient à travers la campagne, après avoir reçu

AU POUVOIR D’UN ENNEMI

leur part de butin. Du crime qui venait d’être commis, il ne subsistait plus d’autre trace qu’un amoncellement de colis encombrant le pont de la gabarre, à bord de laquelle ne s’étaient embarqués que huit hommes.

En réalité, la fameuse bande du Danube était exclusivement composée de ces huit hommes. Quant aux autres,, ils représentaient une faible partie d'un personnel indéterminé de sous-ordres, dont telle ou telle fraction était utilisée, selon la région exploitée; Ceux-ci demeuraient toujours étrangers à l’exécution proprement dite des coups de main, et leur rôle, limité aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne commençait qu’au moment où il s’agissait d’évacuer vers le fleuve le butin conquis.

Cette organisation était des plus habiles.

Par ce moyen, la bande disposait, sur tout le par' >urs du Danube, d’innombrables affiliés dont bien peu se rendaient compte du genre d’opérations auxquelles ils apportaient leur concours. Recrutés dans la classe la plus illettrée,. de véritables brutes en général, ils croyaient participer à de vulgaires actes de contrebande et ne cherchaient pas à en savoir davantage. Jamais ils n’avaient songé à établir le moindre rapprochement entre celui qui commandait les expéditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire

étrangement à laisser une trace quelconque de son état civil sur chaque théâtre de ses

crimes. ...

Leur indifférence paraîtra moins surprenante, si l’on veut bien considérer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, étaient éparpillés sur une immense étendue. L’émotion publique avait donc, entre chacun d’eux, le temps de se calmer.

C’est surtout dans les bureaux de la police, où venaient se centraliser toutes les plaintes des régions riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste qelebrite. Dans les villes, la classe bourgeoise, à cause des manchettes ronflantes des journaux, lui accordait encore un intérêt spécial. Mais pour la masse du peuple, et, a fortiori -, pour lés paysans, il n’était quun malfaiteur comme un autre, dont on a à souffrir un fois et qu’on ne revoit plus ensuite .,

Au contraire, les huit hommes restes a bord du chaland se connaissaient tous entre eux et formaient une véritable bande.

A l’aide de leur bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Mue l’occasion d’une profitable operatipn se présentât, ils s’arrêtaient, recrutaient dans les environs le personnel nécessaire, puis, le butin en sûreté dans leur cachette flottante, ils repartaient, enquête de nouveaux

Suand le chaland était plein, ils gagnaient la mer Noire où un vapeur à leur dévotion venait croiser au jour fixé. Transportées a

AU POUVOIR D*UN ENNEMI

bord do oe vapeur, les ricnesses volées, et parfois acquises au prix d’un meurtre, y devenaient brave et loyale cargaison, capable d’être échangée contre de l’or, dans des contrées lointaines, au grand soleil des honnêtes gens.

C’est exceptionnellement que la bande, la nuit précédente, avait fait parler d’elle à si faible distance de son précédent méfait.

Elle ne commettait pas, d’ordinaire, une telle faute, qui, répétée, eût pu donner l’éveil aux complices inconscients qu’elle embauchait dans le pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particulière de ne pas s’éloigner, et si cette raison n’était pas celle que lui avait attribuée Karl Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich Ulhmann, la personnalité du policier n’y était cependant pas étrangère.

Reconnu à Vienne par le chef de ban,de lui-même, alors accompagné de son second, Titcha, il avait été, depuis cet instant, suivi à la piste, sans le savoir, par une série d’affiliés locaux auxquels on n’avait dit que l’essentiel, et le chaland s’était appliqué à ne précéder la barge que de quelques kilomètres. Cet espionnage, des plus malaisés dans une contrée souvent découverte et où abondaient en ce moment les gens de police, avait été forcément intermittent, et le hasard avait voulu que jamais Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus en meme temps. Rien n’avait donc permis de supposerque la barge eût deux habi-

ftn.ES VEttNE. — LE PILOTE WJ DAN OLE. 13

tanta, ni d’admettre, par conséquent, la possibilité d une erreur.

fin instituant cette surveillance, !e capi taine des Bandits rêvait d’uacoup de maître.

Supprimer le détective? Il n’y songeait pas Pour le moment tout au moins, il projetait seulement de s’en emparer, Karl Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter d’égal à égal, si jamais un sérieux danger le menaçait.

Pendant plusieurs jours, l’occasion de cet enlèvement ne s’était pas présentée. Ou bien la barge s’arrêtait le soir à trop fa&le distance d’un centre habité, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop immédiat quelques-uns des agents égrenés sur la rive et dont la qualité ne pouvait échapper à un professionnel du crime.

Le matin du 59 août, enfin, les circonstances avaient paru favorables. La tempête qui, la «uit précédente, avait protégé la, bande pendant qu’elle s’attaquait à la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou moins dispersé les policiers qui précédaient ou suivaient leur chef le long du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momeiîtanément seul et sans défensè. Il fallait en profiter. „

Aussitôt la voiture chargée des dépouilles de la villa, Titcha avait été dépêché avec deux des hommes les plus résolus. On a vu comment les trois aventuriers s’étaient acquittés de leur mission, et comment le pilote Serge Ladko était devenu leur prison-

AU POUVOIR û’üN ENNteMI, ’?!

nier, au lieu et place du détective Karl Dragooh.

Jusqu’ici, Titcha n’avait pu renseigner son capitaine sur l’heureuse issue de sa mission que par les quelques mots brefs échangés dans la clairière, au moment où l’escouade de police était survenue sur la route. L’entretien serait nécessairement repris à ce sujet, mais, pour l’instant, il ne pouvait en être question. Avant tout, il s’agissait défaire disparaître et de mettre à l’abri les nombreux colis entassés sur le pont, et c’est à quoi s’employèrent sans tarder les huit hommes formant l’équipage de la gabarre.

Soit à bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclinés, ces colis furent d’abord introduits dans l’intérieur du bateau, premier travail qui n’exigea que quelques minutes, puis on procéda à l’arrimage définitif. Pour cela le plancher de la cale fut soulevé et laissa à découvert une ouverture béante, à la place où l’on se fût légitimement attendu à trouver l’eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce deuxième compartiment, permit d’y distin* guer un amoncellement d’objets hétéroclites qui le remplissaient déjà en partie.

Il restait assez de place, cependant, pour que les dépouilles du comte Hagueneau pussent être, logées à leur tour dans l’introuvable cachette.

Merveilleusement truquée, en effet, était cette gabarre qui servait à la fois de moyen

de transport, d'nabitation et cfe magasin inviolable. Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s’appliquait, le pont de celui-ci formant le fond ae celui-là. Ce second bateau, d’une profondeur de deux mètres environ, âvait un déplacement tel, qu’il fût capable de porter le premier et de le soulever d’un pied ou deux au-dessus de la surface de l’eau. On avait remédié à cet inconvénient, qui aurait,'sans cela, dévoilé la supercherie, en chargeant le bateau inférieur d’une quantité de lest suffisant à le noyer entièrement, de telle sorte que le chaland supérieur gardât la ligne de flottaison qu’il devait avoir à vide.

Vide, sa cale l’était toujours, les marchandises volées, qui allaient s’entasser dans le double fond, y remplaçaient un

Î ioids correspondant de lest, et l’aspect de ’extérieur n’était en rien modifié.

Par exemple cette gabarre, qui, lège, aurait dû normalement caler à peine un pied, s’enfonçait dans l’eau de près de sept. Cela n’était;pas sans créer de réelles difficultés dans la navigation du Danube ôt rendait nécessaire le concours d’un excellent pilote. Ce pilote, la bande le possédait dans la personne deYacouB Ogul, unisraélite natif lui aussi ' ’nustchouk.

Très pratique dufleuve,YacoubOgulaurait pu lutter avec Serge Ladko lui-meme pour la parfaite connaissance des passes, des chenals et; des bancs de sable; d’une main sûre, il dirigeait le chaland à travers les

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rapides semés de rochers que Ton rencontre parfois sur son cours.

Quant à la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur intérieure et extérieure sans trouver la plus petite différence. Elle pouvait sonder tout autour sans rencontrer la cachette sous-marine, établie suffisamment en retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu’il fût impossible de l’atteindre. Toutes ses investigations l’amèneraient uniquement à constater que ce chaland était vide et que ce chaland vide enfonçait dans l’eau de la cmantité strictement suffisante pour équilibrer son poids.

En ce qui concerne les papiers, les précautions n’étaient pas moins bien prises.

Dans tous les cas, soit qu’elle descendît le ' courant, soit qu’elle le remontât, la gabarre, ou allait chercher des marchandises, ou, marchandises débarquées, retournait à son port d’attache. Selon le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantôt à M. Constantînesco, tantôt à M. Wenzel Meyer, tous deux commerçants, l’un de Galatz,l’autre devienne. Les papiers, illustrés des cachets les plus officiels, étaient à ce point en règle, que Jamais personne n’avait songé à les vérifier. L’eût-on fait, d’ailleurs, que l’on aurait constaté l’existence d’un Constantînesco ou d’un Wenzel Meyer dans l’une ou l’autre des deux villes indiquées. En réalité, le propriétaire s’appelait Ivan Striga.

Le lecteur se rappellera peut-être que ce nom appartenait à un des individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, après ,s*être vainement opposé au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch, avait disparu ensuite de la ville. Sans qu’on entendit parler positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son compte, et la rumeur publique l’accusait de tous les crimes.

Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres misérables de son espèce, Ivan Striga avait, en effet, formé une'bande de véritables pirates, qui, depuis lors, écumait littéralement les deux rives du Danube.,

Avoir trouvé ainsi lechemin de la richesse facile, c’était quelque chose ; s’assurer la sécurité, c’était mieux encore. Dans ce but, au lieu de cacher son nom et son visage, ainsi que l’aurait fait un malfaiteur vulgaire, il s’était arrangé de manière, à rie pas être un anonyme pour ses victimes. Bien, entendu, cè‘ n’était pas son vrai nom qu’il leur faisait connaître. Non, celui qu’il avait résolu de laisser deviner avec une adroite imprudence, c’était celui de Serge Ladko.

S’abriter, afin d’échapper aux conséquences d’un forfait, derrière une personnalité d’emprunt, c’est un stratagème assez commun, mais Striga l’avait rénové par le choix intelligent du pseudonyme qu’il s’attribuait.

Si le nom de Ladko n’était, ni plus ni

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moins qu’un autre, capable de créer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant délit, de détourner les soupçons au profit du coupable, il possédait quelques avantages gui lui ôtaient propres.

En premier lieu, Serge Ladko n’était pas un mythe. Il existait, si le coup de fusil qui l’avait salué à son départ de Roustchouk ne l’avait pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantât volontiers d’avoir supprimé son ennemi, la vérité est qu’il n’en savait rien. Peu importait, d’ailleurs, au point de vue de l’enquête qui pouvait être faite à Roustchouk. Si Ladko était mort, la police ne pourrait rien comprendre aux accusations dont il serait l’objet. S’il était vivant, elle trouverait un homme de chair et d’os, d’une honorabilité si bien établie que l’enquête, selon toute vraisemblance', en resterait là. Sans doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d’être ses homonymes. Mais, avant qu’on eût passé au crible tous les Ladkos du monde, il coulerait de l’eau sous les ponts du Danube !

Que si, d’aventure, les soupçons, à force d’être dirigés dans la même direction, finissaient par entamer la cuirasse d’honorabilité de Serge Ladko, ce serait alors un résultât doublement heureux. Outre qu’il est toujours agréable à un bandit de savoir qu’un autre est inquiété à sa place, cette substitution lui devient plus agréable encore quand il a voué à sa victime une haine mortelle*

Alors même que ces déductions eussent été déraisonnables, l’absence de Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les eût rendues logiques.

Pourquoi le pilote était-il parti sans crier

§ are f La section locale de la police du euve commençait précisément à se poser cette question au moment où Karl Dragoch découvrait ce qu’il croyait être la vérité, et, comme chacun sait, lorsque la police commence à se poser des questions, il y a peu de chances qu’elle y réponde avec bienveillance.

Ainsi, la situation était bien nette dans sa dramatique complication. Une longue série de crimes -que des maladresses voulues faisaient toujours attribuer à un certain Ladko, de Roustchouk ; le pilote du même nom, vaguement, très vaguement encore soupçonné, à cause de son absence, d’être le coupable, tandis qu’à des centaines de kilomètres un Ladko, accusé par de plus sérieuses présomptions, était dépisté squs le déguisement du pêcheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps, reprenant, après cliaque expédition, son état civil authentique, pour circuler librement sur le Danube.^ %

Toutefois, pour que sa sécurité ne fût pas menacée, la condition essentielle était que l’on fît disparaître toute trace compromettante dans le plus bref délai possible.

C’est pourquoi,,ce soir-là, le butin nouvellement conquis fut* comme de coutume,

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rapidement déposé dans l’introuvable cachette. C’est le bruit de cet arrimage que le véritable Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux dépens de cette même cale sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n’était capable de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remontèrent sur le pont dont les panneaux furent refermés. La police pouvait venir désormais.

Il était, à ce moment, près de trois heures dumatin. L’équipage de la gabarre, surmené par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit précédente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en être question.

Striga, désireux de s’éloigner au plus vite, du lieu de son dernier crime, donna l’ordre de se mettre en route en profitant de l’aube naissante, ordre qui fut exécuté sans un murmure, chacun comprenant la force des raisons qui le dictaient.

Pendant qu’on s’occupait de ramener l’ancre à bord et de pousser le chaland au milieu du fleuve, Striga s’enquit des péripéties de l’expédition de la matinée.

« Ça a été tout seul, lui répondit Titcha.

Le Dragoeh a été pris au premier coup de filet comme un simple brochet.

— Vous a-t-il vus?

— Je ne crois pas. Il avait aùtre chose à penser*

— Il ne s’est pas débattu? *

— Il a essayé, la canaille. J’ai dû l’as-

sommer à moitié pour le faire tenir tranquille.

— Tu ne l’as pas tué, au moins? demanda vivement Striga.

— Que non pas! Étourdi tout au plus.

J’en ai profité pour lé Iigotter proprement.

Mais je n’avais pas fini le paquetage que le colis respirait comme père et mère.

— Et maintenant?

— Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement.

— Sait-il où on l’a transporté?

—- Il faudrait alors qu’il soit rudement malin, déclara Titcha en riant bruyamment.

Tu dois bien penser que je n’ai oublié ni le bâillon, ni le bandeau. On ne les a retirés que le particulier en cage. Là, il peut, si ça lui convient, chanter des ■ romances et admirer le paysage.

Strigasourit sans répondre. Titcha reprit :

— - J’ai fait ce que tu as commandé, mais où cela nous mènera-t-il?

— Ne serait-ce qu’à désorganiser la brigade ppvée de son chef, répondit Striga.

Titcha haussa les. épaules.

— On en nommera un autre, dit-il.

—• Possible, mais il ne vaudra peut-être pas celui que nous tenons. Dans tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en échange des passeports qui nous seraient nécessaires. Il est donc essentiel de le garder vivant.

•— Il l’est, affirma Titcha..

— A-t-on pensé à lui donner à manger?

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— Diable!... fit Titcha en se grattant la tête. On Fa tout à fait oublié. Mais douze heures d’abstinence n’ont jamais fait de mal à personne, et je lui porterai son dîner dès que nous serons en marche... A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te rendre compte par tes yeux?

— Non, ait vivement Striga. Je préfère qu’il ne me voie pas. Je le connais et il ne me connaît pas. C’est un avantage que je ne veux pas perdre.

— Tu pourrais mettre un masque.

— Ça ne prendrait pas avec Dragoch.

Pas besoin qu’on lui montre son visage.

La taille, la carrure, le moindre détail lui suffit pour reconnaître les gens.

— Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé de lui porter sa pitance! .

• — Il faut bien que quelqu’un le fasse...

D’ailleurs, Dragocn n’est pas bien dangereux actuellement, et, sil le redevient jamais, c’est que nous serons à l’abri.

— Amen h. fit Titcha.

— Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boîte. Pas trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxié. On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons dépassé Budapest, demain matin, après mon départ.

— Tu as dono l’intention de t’absenter?

demanda Titcha.

— Oui, répondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce

qu’on dit de notre dernière affaire et de la disparition de Dragoch.

— Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.

— Pas de danger. Personne ne me connaît, et la police du fleuve doit être dans le marasme. Pour les autres, j’aurai, s’il le faut, une identité toute neuve.

— Laquelle?

— Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur insigne et lauréat de la Ligue Danubienne.

— Quelle idée!

— Excellente. J’ai le bateau d’ilia Brusch.

Je lui emprunterai sa peau, à l’exémple de Karl Dragoch;.

— Et si l’on te demande du poisson?

— J’en achèterai, s’il le faut, pour le revendre

— Tu as réponse à tout.

— Parbleu! »

La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commencé a suivre le fil du courant. Il soufflait une légère brise du Nord qui serait trèsfavorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur lui-même, suivrait la direction du Sud.

Jusque-là, au contraire, cette brise du Nord retardait singulièrement le bateau, et Striga, pressé de s’éloigner du théâtre de ses exploits, donna l’ordre de border deux longs avirons qui aideraient à gagner con- v trelevent.

Il fallut trois heures pour parcourir dix kilomètres et atteindre le premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre

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la courbe que dessine le Danube avant d’adopter franchement la direction du Sud. Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et, sous la poussée de la voile, la marche du bateau fut notablement accélérée.

Vers onze heures on passa devant Saint- André où les deux charretiers Kaiserlick et Vogel avaient prétendu se rendre au cours de la nuit précédente. Il ne fut pas question de s’y arrêter, et le chaland continua à dériver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq à trente kilomètres.

A mesure qu’on gagnait vers l’aval, l’aspect des rives devenait plus sévère. Les îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant parfois entre elles que d’étroits canaux, interdits aux chalands, mais suffisants pour la navigation de plaisance.

Dans cette partie du Danube, la batellerie commence à devenir assez active. Il y a même de fréquents encombrements, car le cours du fleuve est resserré entre les premières ramifications des Alpes Norriaues et les dernières ondulations des Karpatnes.

Quelquefois se produisent des échouages ou des abordages', peu dommageables en somme,pour peu que l’attention des pilotes soit un seul instant en défaut. En général, le malheur se réduit à une perte de temps.

Mais que de cris, que de querelles, au moment de la collision 1

Le chaland, dont Striga était le capitaine,

devait être compte parmi les mieux dirigés.

De grande taille, puisque sa capacité dépassait deux cents tonnes, le pont proprement dit en était recouvert d’une sorte de supers » structure, d’un spardeck, qui formait, à l’arrière, le toit du rouf habité par le personnel. Un mâtereau à l’avant servait à hisser le pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail à large safran permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction.

A mesure qu’on descendait le courant, l’animation du fleuve allait croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cités. Des embarcations légères, à vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs ou de touristes, se glissaient entre les îles. Bientôt, dans le lointain, la fumée de cheminées d’usines empâta l’horizon, annonçant les faubourgs de Budapest.

A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga, Titcha pénétra dans le rouf de l’arrière, avec un de ses compagnons de l’équipage. Les deux hommes en ressortirent bientôt. Us escortaient une femme d’une taille élancée, mais . dont il était malaisé de voir les traits à demi cachés par un bâillon. Les mains liçes derrière le dos, cette femme marehait entre ses deux gardiens, sans essayer d’une résistance dont l’expérience lui avait sans doute démontré l’inutilité. Docilement, elle descendit dans la cale par l’échelle du grand panneau, puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermée

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sur elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations, comme si de rien n’était.

Vers trois heures de l’après-midi, le chaland s’engagea entre les quais de la-capitale de la Hongrie. A droite, c’était Buda, l’ancienne ville turque ; à gauche, Pest, la ville moderne. A cette époque, Buda était, plus qu’elle ne l’est restée de nos jours, une de ces vieilles et pittoresques cités que le progrès égalitaire tend à faire disparaître.

Par contre, Pest, si son importance était déjà considérable, n’avait pas encore atteint le prodigieux développement qui a fait d’elle la plus importante et la plus belle métropole de l’Europe orientale.

Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succédaient les maisons à arcades et à terrasses, que dominaient les clochers des églises dorés par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais ne manquait ni de noblesse ni de grandeur.

Le personnel du chaland n’accordait pas son attention à ce spectacle enchanteur.

La traversée de Budapest pouvant ménager de désagréables surprises à des gens si sujets à caution, l’équipage n’avait d’yeux que pour le fleuve où se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent souci permit à Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite ligne vers le chaland. Ayatït reconnu un canot de la police fluviale, il avertit d’un

coup d’œil Titcha, qui, sans autre explication, s’affala par le panneau dans la cale.

Striga ne s’était pas trompé. En quelques minutes, .ce canot eut rallié la gabarre. Deux hommes montèrent à bord.

« Le patron? demanda l’un des nouveaux

arrivants

— C’est moi, répondit Striga en faisant un pas en avant de' ses compagnons.

— Votre nom?

— Ivan Striga.

— Votre nationalité?

— Bulgare.

— D’ou vient cette gabarre?

— De Vienne.

— Oùva-trelle?

— A Galatz.

—• Son propriétaire?

— M. Constantinesco, de Galatz.

— Chargement? ,

— Néant. Nous retournons a vide.

— Vos papiers?

— Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents demandes.

— C’est bon, approuva celui-ci, qui les restitua après un examen consciencieux.

Nous allons jeter un coup d’œil daqs votre

cale

. A votre aise, concéda Striga. Je vous

ferai toutefois remarquer que c est la quatrième visite que nous subissons depuis notre départ de Vienne. Ce n’est pas agréable. » » , , ,

Le policier, déclinant du geste toute res-

AU POUVOIR D’UN ENNEMI

ao 5

ponsabilité personnelle clans les ordres dont il n’était que l’exécuteur, descendit sans répondre par le panneau. Arrivé au bas de l’échelle, il s’avança de quelques pas dans la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n’était venu l’avertir que sous ses pieds gisaient deux créatures humaines, un homme, d’un côté, une femme de l’autre, toutes deux réduites à l’impuissance ethors d’état de demander du secours.' La visite ne pouvait être plus consciencieuse ni plus longue. Le chaiand étant complètement vide, il n’y avait pas lieu de s’enquérir de la provenance de son chargement, ce qui simplifiait beaucoup les choses.

Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d’autres questions, regagna son canot, qui s’éloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis que la gabarre continuait lentement sa route vers l’aval.

Quand les dernières maisons de Budapest eurent été laissées en arrière, le moment parut venu de s’occuper de la prisonnière de la. cale. Titcha et son compagnon disparurent dans l’intérieur, pour en ressortir bientôt, escortant cette même femme qui y avàit été incarcérée quelques heures

E lus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf.

►es autres hommes de l’équipage, nul ne sembla prêter la moindre attention à cet incident.

On ne fit halte qu’à la nuit, entre les bourgs d’Ercsin et d’Adony, à plus de trente kilomètres au-dessous de Budapest, et l’on

mr.KS VKOXEi — LK t'IÎ.OTK DV BAKUBBi ' 14

« repartit le lendemain dès l’aube. Au cours de cette journée du 31 août, la dérive fut interrompue par quelques arrêts, pendant lesquels Striga quitta le bord, en utilisant la barge, conquise, à ce qu’il pensait, sur Karl Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se présentait aux habitants comme étant ce fameux lauréat de la Ligue Danubienne,dontlarenommée n’avait pu manquer de parvenir jusqu’à eux, et engageait des conversations qu’il aiguillait adroitement sur les sujets qui lui tenaient au cœur.

Très maigre fut sa récolte de renseignements. Le nom d’ilia Brusch ne paraissait pas être populaire dans cette région. Sans doute, à Mohacs, Apatin, Neusatz, Semlin ouBelgrade, qui sont des villes importantes, il en serait autrement. Mais Striga n’avait

E as l’intention de s’y risquer et il comptait ien se borner à prendre langue dans des villages, où la police exerçait nécessairement une surveillance moins effective. Par malheur, les paysans ignoraient généralement le concours de Sigmaringen et se montraient très rebelles aux interviews. D’ailleurs, ils ne savaient rien. Jls ignoraient Karl Dragoch plus encore qu’Ilia Brüsch, et Striga déploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie. .

Ainsi que cela avait été convenu la veille* c’est pendant une des absences de Striga que Serge Ladko fut remonté au jour et transporté dans une petite cabine dont la

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porte fut soigneusement verrouillée. Précaution peut-être exagérée, tout mouvement étant interdit au prisonnier étroitement ligotté.

Les journées du 1 er au 6 septembre s’écoulèrent paisiblement. Poussé à la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait à dériver, à raison d’une soixantaine de kilomètres par vingt-quatre heures. La distance parcourue aurait môme été sensiblement plus grande sans les arrêts que rendaient nécessaires les absences de Striga.

Si les excursions de celui-ci étaient toujours aussi stériles au point de vue spécial des renseignements, une fois, du moins, il réussit, en utilisant ses talents professionnels, . à les rendre profitables à d’autres égards.

Ceci se passait le 5 septembre. Ce jourlà, le chaland étant venu mouiller à la nuit en face d’un petit bourg du nom de Szuszelc, Striga descendit à terre comme de coutume.

La soirée était avancée. Les paysans, qui se couchent d’ordinaire avec le soleil, ayant pour la plupart réintégré leurs demeures, il déambulait solitairement, quand il avisa une maison d’apparence assez cossue, dont le propriétaire, plein de confiance dans la probité publique, avait laissé la porte ouverte, en s’absentant pour quelque course dans le voisinage.

Sans hésiter, Striga s’introduisit dans /otte maison, qui se trouva être un magasin

de détail^ ainsi que Texistence d’un comptoir le lui démontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la journée, cela ne demanda qu’un instant. Puis, non content de cette modeste rapine, il eut tôt fait de découvrir dans le corps inférieur d‘un bahut, dont l’effraction ne fut qu’un jeu pour lui, un sac rondelet, qui rendit au toucher un son métallique de bon augure.

Ainsi nanti, Striga s’empressa de regagner son chaland, qui, l’aube venue, était déjà loin. -

Telle fut là seule aventure du voyage.

A bord, Striga avait d’autres occupations.

De temps à autre, il disparaissait dans le rouf, et s’introduisaitrdans une cabine située en face de celle où l’on avait déposé Serge Ladko. Parfois, sa visite ne durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il n’était pas rare, dans ce dernier cas, qu’on entendît jusque sur le pont l’écho d’une violente discussion, ou l’on discernait; une voix de femme répondant avec calmé à un homme en fureur. Lë résultat était alors toujours le même :♦ indifférence générale de l’équipage et sortie furibonde de Striga* qui s’empressait de quitter le' bord pour calmer ses nerfs irrites.

C’est principalement sur la rive droite qu’il poursuivait ses investigations. Rares,: en effet* sont les bourgs et les villages de là rive gauche au delà de laquelle s’étend à perte de vue l’immense puzsta. '

Cette puzsta, c’est la plaine hongroise , * *

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