‹ Le pilote du DanubeChapitre 8 sur 12 · OUTTB FEMME FUT RÉINTÉGRÉE DANS LE ROUF. (PAQE · texte numérisé non relu

OUTTB FEMME FUT RÉINTÉGRÉE DANS LE ROUF. (PAQE

AU POUVOIR û’UN ENNEMI.

par excellence, que limitent, à près de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie.

Les lignes de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie étendue de landes désertes, de vastes pâturages, de marais immenses où pullule le gibier aquatique. Cette puzsta, c’est la table toujours généreusement servie pour d’innombrables convives à quatre pattes, ces milliers et ces milliers de ruminants qui constituent l’une des principales richesses du royaume de Hongrie. A peine s’il s’y rencontre quelques champs de blé ou de maïs.

La largeur du fleuve est devenue con-* sidérable alors, et de s nombreux îlots ou îles en divisent le cours. Telles de ces dernières sont de grande étendue et laissent de chaque côté doux bras où le courant acquiert une certaine rapidité.'

Ces îles ne sont point fertiles. A leur surface ne poussent que des bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon déposé par les inondations qui sont fréquentes. Cependant on y récolte du foin en abondance, et les barques, chargées jusqu’au plat bord, le charrient aux fermes ou aux bourgades de la rive.

Le 6 septembre, le chaland mouilla à la tombée de la nuit. Striga était absent à ce moment. S’il n’avait voulu se risquer, ni à Neusatz, ni à Peterwardein qui lui fait face, l’importance relative de ces villes pouvant être ùne cause de dangers,* il s’était du moins arrêté, afin d’y continuer son enquête,

au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine de kilomètres en aval. Sur son ordre, le chaland n’avait fait halte que deux ou trois lieues plus, bas, pour attendre son capitaine, qui le rejoindrait en s’aidant du courant.

Vers neuf heures du soir, celui-ci n’en était plus foit éloigne. Il ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gré du courant, il s’abandonnait à des pensées en somme assez riantes. Son stratagème avait pleinement réussi. Personne ne l’avait suspecté et rien ne s’était opposé à ce qu’il se renseignât librement. À vrai dire, de renseignements, il n’en avait guère récolté. Mais cette ignorance publique, qui confinait à l’indifférence, était, en somme, un symptôme favorable. .Bien certainement, dans cette région, on n’avait que très vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l’on ignorait jusqu’à l’existence de Karl Dragoçh, dont la disparition ne pouvait, par suite, feauser d’émotion.

D’un autre côté, que ce fût à cause de la suppression de son chef ou en raison de la pauvreté de la région traversée, la vigilance de la police paraissait grandement diminuée. Depuis plusieurs jours, Striga n’àvait aperçu personne qui eût la tournure d’un agent, et nul ne parlait de la surveillance fluviale si active deux ou trois centrj kilomètres en amont.

Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivât heureusement au terme de

AU POUVOIR d’un ennemi.

son voyage, c’est-à-dire à la mer Noire, où son chargement; serait transporté à bord du vapeur accoutumé. Demain, on serait au delà de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ' ensuite de longer de préférence la rive serbe pour se mettre à l’abri de toute fâcheuse surprise. La Serbie devait être, en effet, plus ou moins désorganisée par la guerre qu’elle soutenait contre la Turquie’ et il n’y avait pas apparence que les autorités riveraines perdissent leur temps à s’occuper d’une gabarre descendant à vide ■ le cours du fleuve.

Qui sait? Ce serait peut-être le dernier voyage de Striga. Peut-être se retirerait-il au loin, après fortune faite, riche, considéré — et heureux, songéait-il, en pensant à la prisonnière enfermée dans la gabarre.

Il en était là de ses réflexions quand ses yeux tombèrent sur les coffres symétriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de couchettes àKarlDragoch et à son hôte, et tout à coup cette pensée lui vint que, depuis huit jours qu’il était maître de . la barge, il n’avait pas songé à en explorer le contenu. Il était grand temps de reparer cet inconcevable oubli.

En premier lieu, il s’attaqua au coffre de tribord qu’il fractura en un tour de main. Il n’y trouva que des piles de linge et de vêtements rangés en bon ordre. Striga, qui n’avait que faire de cette défroque, reforma le coffre et s’attaqua au suivant.

Le contenu de celui-ci n’était pas fort

différent du precedent, et Striga désappointé allait y renoncer, quand il découvrit dans un des coins un objet plus intéressant. Si les articles d'habillement ne pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peutêtre pas de même de ce gros .portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir des papiers. Or, les papiers ont beau être muets, rien n'égale, dans certains cas, leur éloquence.

Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément à son espoir, il s'en échappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les quittances, les lettres défilèrent, toutes au nom d'ilia Brusch, puis ses yeux, agrandis par la surprise, s’arrêtèrent sur le portrait qui, déjà, avait éveillé les soupçons de Karl Dràgoch.

D’abord Striga ne comprit pas. Qu’il y eût dans cette barge des papiers au nom d’ilia Brusch, et qu’il n’y en eût aucun au nom du policier, c’était déjà passablement étonnant. Toutefois, l’explication de cette anomalie pouvait être des plus naturelles.

Peut-être Karl Dragoch, au lieu de doubler le lauréat de la Ligue Danubienne, comme Striga l’avait cru jusqu’ici, avait-il emprunté à l’amiable la personnalité du pêcheur, et peut-être, dans ce cas, avait-il conservé, d’un commun accord avec le véritable Ilia Brusch, les documents nécessaires pour justifier au besoin de son identité. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec une habileté diabolique, Striga signait

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tous ses crimes r JBt que venait faire là ce portrait d’une femme, à laquelle celui-ci n’avait jamais renoncé malgré l’échec de ses précédentes tentatives? Quel était donc le légitime propriétaire de cette barge pour avoir en sa possession un document si intime et si singulier? A qui appartenaitelle en définitive, à Karl Dragoch, à 'Ilia Brusch ou à Serge Ladko, et lequel de ces trois hommes, dont deux l’intéressaient à un si haut point, tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il proclamait, cependant, l’avoir tué, le soir où, d’un coup de feu, il avait abattu l’un des deux hommes de ce canot qui s’éloignait furtivement de Roustchouk. Vraiment, s’il avait mal visé alors, il aimerait encore mieux, plutôt que le policier, tenir entre ses mains le pilote, qu’il iie manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là, il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au cou ferait l’affaire, et, débarrassé ainsi d’un ennemi mortel, il 'supprimerait en même temps le principal obstacle à des projets dont il poursuivait âprement la réalisation.

Impatient d’être fixé, Striga, gardant par devers lui le portrait qu’il venait de découvrir, saisit la godille et pressa la marche de l’embarcation.

Bientôt la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant face à celle qu’il visitait d’ordi-

naire, introduisit la clef dans la serrure.

Moins avancé que #on geôlier, Serge Ladko n’avait meme pas le choix entre plusieurs explications de son aventure. Le mystère lui en paraissait toujours aussi impénétrable, et il avait renoncé à imaginer des conjectures sur les motifs que l’on pouvait avoir de le séquestrer..

Quand, après un fiévreux sommeil, il s’était réveillé au fond de son cachot, la première sensation qu’il éprouva fut celle de la faim. Plus de vingt-quatre heures s’étaient alors écoulées depuis son dernier repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la violence de nos émotions.

Il patienta d’abord, puis, la sensation devenant de plus en plus impérieuse, il perdit le beau calme qui l’avait soutenu jusque-là. Allait-on le laisser mourir d’inanition? Il appela. Personne ne répondit. Il appela plus fort. Même résultat. Il s’égosilla enfin en hurlements furieux, sans obtenir plus de succès.

Exaspéré, il s’efforça de briser ses liens.

Mais ceux-ci étaient solides et c’est en vain qu’il se roula sur le parquet en tendant ses muscles à les rompre.

Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet déposé près de lui. Le besoin affine les sens. Serge tadko reconnut immédiatement du pain et un morceau de lard qu’on avait sans doute mis là pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geôliers n’était pas

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des plus faciles, dans la situation où il se trouvait. Mais la nécessité rend industrieux, et, après plusieurs essais infructueux, il réussit à se passer du secours de ses mains.

Sa faim satisfaite, les heures coulèrent.

lentes et monotones. Dans le silence, un murmure, un frissonnement, semblable à celui des feuilles agitées par une brise * légère, venait frapper son oreille. Le bateau qui le portait était évidemment en marche et fendait, comme un coin, l’eau du fleuve.

Combien d’heures s’étaient-elles succédé,

3 uand une trappe fut soulevée au-dessus e lui? Suspenaue au bout d’une ficelle, une ration. semblable à celle qu’il avait découverte à son premier réveil, oscilla .

dans l’ouverture qu’éclairait une lumière incertaine et vint se poser à sa portée.

Des heures coulèrent encore, puis la trappe s’ouvrit de nouveau. Un homme descendit, s’approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la seconde fois, sentit qu’on lui recouvrait la bouche d’un large bâillon.

C’est donc qu’on avait peur de ses cris et qu’il passait à proximité d’un secours?

Sans doute, car, l’homme à peine remonté, le prisonnier entendit que l’on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut appeler... aucun son ne sortit de ses lèvres... Le bruit de pas cessa.

Le secours devait être déjà loin, quand, peu d’instants plus tard, on revint, sans plus d’explications, supprimer son bâillon.

Si on lui permettait d’appeler, c’est que

cela n’offrait plus de danger. Dès lors.j à

quoi bon? ,

Après le troisième repas, identique aux deux premiers, l’attente fut plus longue.

C’était la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa captivité remontait environ à quarante-huit heures, lorsque, par la trappe de nouveau ouverte, on insinua une échelle, à l’aide de laquelle quatre hommes descendirent au fond du cachot.

Ces quatre hommes, Serge Ladko n eut pas le temps de distinguer leurs traits. Rapidement, un bâillon était encore appliqué sur sa bouche, un bandeau sur sesyeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il était comme la première fois transporté de mains en mains.

. Aux heurts qu’il subit, il reconnut 1 ouverture étroite — la trappe, il .le comprenait — qu’il avait déjà franchie et qu’il franchissait maintenant en sens inverse. L’échelle qui avait meurtri ses reins pendant la descente, les meurtrit également, tandis qu’on le remontait. Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jeté sur le parquet, il sentit qu’on lui / enlevait comme auparavant bandeau et bâillon. Il ouvrait à peine les yeux, qu’une porte se refermait avec bruit.

Serge Ladko regarda autour de lui. b il n’avait fait que changer de prison, celle-ci était infiniment supérieure à la précédente.

Par une petite fenêtre, le jour entrait à flots, lui permettant d’apercevoir, déposée

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auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'ü avait été contraint jusqu’ici de chercher à tâtons. La lumière du soleil lui rendait le courage et sa situation lui apparaissait moins désespérée. Derrière cette fenêtre, c’était la liberté. Il s’agissait de la conquérir.

Longtemps il désespéra d’en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant pour la millième fois du regard la cabine exiguë qui lui servait de prison, il découvrit, appliquée contre la paroi, une sorte de ferrure plate qui, sortie du plancher et s’élevant verticalement jusqu’au plafond, servait probablement à relier entre eux les madriers du bordé. Cette ferrure formait saillie, et, bien qu’elle ne présentât aucun angle tranchant, il n’était peut-être pas impossible de -s’en servir pour user ses lienâ, sinon pour les couper. Difficile à coup sûr, l’entreprise méritait tout au moins d’être tentée.

Ayant réussi avec beaucoup de peine à ramper jusqu’à ce morceau de fer, Serge Ladko commença aussitôt à limer contre lui la corde qui retenait ses mains. L’immobilité presque totale que ses entraves lui imposaient rendait ce travail extrêmement pénible, et le va-et-vient des bras, ne pou r vant être obtenu que par une série de contractions de tout le corps, restait forcément contenu dans d’étroites limites. Outre que la besogne avançait lentement ainsi, elle était en même temps véritablement exténuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote était contraint de prendre du repos.

Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui lallait s’interrompre. C’était toujours le même geôlier qui venait lui apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulât son visage sous un masque de toile, Serge Ladko^le reconnaissait sans hésitation à ses cheveux gris et à la remarquable largeur de ses épaules. D’ailleurs, bien qu’il n’en pût discerner les traits, l’aspect de cet homme lui donnait l’impression de quelque chose de déjà vu. Sans qu’il lui fût possible de rien préciser, cette carrure puissante, cette démarche lourde, ces cheveux grisonnants que l’on distinguait au-dessus du masque de toile, ne lui semblaient pas inconnus.

" Les rations lui étaient servies à heure fixe, et jamais, hors de ces instants, on ne pénétrait dans sa prison. Rien n’en aurait même troublé le silence, si, de temps à autre, il n’avait entendu une porte s’ouvrir en fa,ce de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle d’un homme et celle d’une femme, parvenait ensuite iusqu’à lui. Serge Ladko tendait alors îoreillc, et, interrompant son patient travail, il cherchait à mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations vagues et profondes.

Ën dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d’abord, dès le départ de -son geôlier, puis il se remettait obstinément à l’œuvre.

Cinq jours s’étaient écoulés depuis qu’il

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l’avait commencée, et il en était encore à se demander s’il faisait ou non quelques progrès, quand, à la tombée de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait ses poignets se brisa tout à coup.

Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui échapper. On ouvrait sa porte. Le même homme que chaque jour entrait; dans sa cellule et déposait près de lui le repas habituel.

Dès qu’il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres libérés. Il lui fut d’abord impossible d’y parvenir.

Immobilisés pendant toute une longue semaine, ses mains et ses bras étaient comme frappés de paralysie. Peu à peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta graduellement d’amplitude.

Après une heure d’efforts, il put exécuter des gestes encore maladroits et délivre!* ses jambes à leur tour.

Il était libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberté. Le second, ce serait de franchir cette fenêtre qu’il était en son pouvoir d’atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l’eau du Danube, sinon la rive invisible dans l’obscurité.

Les circonstances étaient favorables. Il faisait dehors un noir d’encre. Bien malin qui le rattraperait par cette nuit sans lune, où l’on ne voyait rien à dix pas. D’ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain. Quand on s’apercevrait de son évasion, il serait loin.

JIH !> Vi-iiAfc.. — !•*£ l’.I-t»I *i lit» llAXL'DE.

Une grave difficulté, plus qu’une difficulté, une impossibilité matérielle l’arrêta à la première tentative. Assez large pour un adolescent souple et svelte, la fenêtre était trop 1 étroite pour livrer passage à un homme dans la force de l’âge et doué d’une aussi respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, après s’être épuisé en vain, dut reconnaître que l’obstacle était infranchissable et se laissa retomber tout haletant dans sa prison.

Etait-il donc condamné à n’en plus sortir? Un long moment, il contempla le carré de nuit dessiné par l’implacable fenêtre, puis, décidé à de nouveaux efforts, il se dépouilla de ses vêtements et, d’un élan furieux, se lança dans l’ouverture béante, résolu à la franchir coûte que coûte.

Son sang coula, ses os craquèrent, mais une épaule d’abord, un bras ensuite passèrent, et le montant de la fenêtre vint buter contre sa hanche gauche.. Malheureusement l’épaule droite avait buté, elle aussi, de telle sorte que tout effort supplémentaire serait évidemment inutile.

Une partie du corps à l’air libre et surplombant le courant, l’autre partie demeurée prisonnière, ses côtes écrasées par la pression, Serge Ladko ne tarda pas à trouver la position intenable. Puisque . s’enfuir ainsi était impraticable, il fallait avise* à d’autres moyens. Peut-être, pourrait-il arracher l’un des montants de la

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fenêtre et agrandir ainsi l’infranchissable ouverture.

Mais, pour cela, il était nécessaire de réintégrer la prison, et Laclko fut obligé do reconnaître l’impossibilité de ce retour en arrière. Il ne lui était permis ni d’avancer, ni de reculer, et, à moins d’appeler à son aide, il était irrémédiablement condamné à rester dans sa cruelle position. '

C’est en vain qu’il se débattit. Tout fut inutile. Il s’était lui-même pris au piège par la violence de son élan.

Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit tressaillir. Un nouveau danger se révélait, menaçant. Fait qui ne s’était jamais produit à pareille heure depuis qu’il occupait cette prison, on s’arrêtait à sa porte, une clef cherchait en’ tâtonnant le trou de la serrure, s’y introduisait enfin...

Soulevé par le désespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un effort surhumain...

Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entraînait le pêne avec elle... lui faisait faire un premier pas hors do la gâche*..

xn

AU NOM DE LA LOI

Striga, là porte ouverte, s’arrêta hésitant sur le seuil. Une obscurité profonde

emplissait la cellule* Il ne distinguait tien, si ce n’est un carré d’ombre plus fclaire vaguement découpe par l’ouverture de la fenêtre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait l’apercevoir.

« Titcha! appela Striga d’une voix impatiente, de la lumière! »

Titcha s’empressa d’apporter une lanterne dont la tremblante lueur, soudainement projetée, parut illuminer la pièce. Les deux hommes, l’ayant parcourue d’un rapide coup d’œil, échangèrent un regard troublé. La cabine était vide. Sur le parquet, des liens rompus, des vêtements jetés à la volée : du prisonnier, nulle autre trace.

« M’expliqueras-tu?., commença Striga.

Avant ae répondre, Titcha alla jusqu’à la fenêtre, et passa le doigt sur l’un des montants.

—Envolé, dit-il, en montrant son doigt rouge.

— Envolé!., répéta Striga, qui proféra un juron.

— Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais. D’ailleurs, il n’y a pas plus de deux heures que je lui ai apporté sa ration.

— Et tu n’as rien vu d’anormal à ce moment?

— Absolument rien. Je l’ai laissé ficelé, comme un saucisson.

*— Imbécile! gronda Striga^

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Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu’il ignorait comment l’évasion avait pu s’accomplir et qu’il en déclinait, dans tous les cas, la responsabilité. Striga n’accepta pas cette commode défaite.

— Oui, imbécile, répéta-t-il d’üne voix furieuse en arrachant des mains de son compagnon la lanterne qu’il promena sur le pourtour de la cabine. Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas té fier aux apparences... Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C’est là qu’il a usé la corde qui retenait ses mains... Il a dû y mettre des jours et des jours... Et tu ne t’es aperçu de rien!.. On n’est pas stupide à ce point-là!

— Ah çà, mais, quand tu auras fini!., répliqua Titcha qui sentait la colère le gagner à son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?.. Après tout, puisque tu tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait le garder toi-même.

— J’aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d’abord, est-ce bien Dragoch que nous tenions?

— Qui veux-tu que ce soit?

— Le sais-je?.. Je suis en droit de m’attendre à tout, en voyant la manière dont tu t’acquittes d’une mission. L’as-tu reconnu, quand tu l’as pris? .

—* Je ne peux pas dire que je laio reconnu; confessa Titcha, vu qu’il tournait le dos...

— Là!..

— Mais j’ai parfaitement reconnu le bateau. C’est bien celui que tu m’as montré à Vienne. Ça, par exemple, j’en suis sur.

— Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment était-il, ton prisonnier? Etait-il grand?

Serge Ladko et Ivan Striga avaient en réalité une taille sensiblement égale. Mais un homme couché paraît, on ne l’ignore pas, beaucoup plus grand qu’un homme debout, et Titcha n’avait guère vu le pilote qu'étendu, sur le parquet de sa prison.

C’est donc de la meilleure foj du monde qu’il répondit :

— La tête de plus que toi.

Ce n’est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d’une stature plus élevée que le détective.

Il réfléchit quelques instants, puis demanda :

— Le prisonnier ressemblait-il à quelqu’un de ta connaissance?

— De ma connaissance? protesta Titcha.

Jamais de la vie! .

—. Par exemple, il ne ressemblerait pas...

à Ladko? /■

— En voilà une 'idée! s’écria Titcha.

Pourquoi diable veux-tu que Dragoch ressemble à Ladko?

— Et si notre prisonnier n’était pas Di*agooh?

— I! ne serait pas davantage Ladko, que îe connais assez, parbleu, pour ne pas m’y tromper.

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— Képonds toujours à ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il?

— Tu rêves, protesta Titcha. D’abord, le prisonnier n’avait pas de barbe, et Ladko en a.

— Ça se coupe, la barbe, fit observer Striga.

— Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes.

Striga haussa les épaules.

— Etait-il brun ou blond? demanda-t-ij.

— Brun, répondit Titcha avec conviction.

— Tu en es sûr?

— Sûr.

— Ce n’est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia Brusch..

— Quel Ilia Brusch?

— Le pêcheur.

' — Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alOTs, si le prisonnier n’était ni Ladko, ni Karl > Dragoch, peu importe qu’il ait pris la clef des champs.

Striga, sans répondre, s’approcha à son tour de la fenêtre. Après avoir examiné les traces de sang, il se pencha au dehors et s’efforça vainement de percer les ténèbres.

— Depuis combien de temps est-il parti?.. se demandait-il à demi-voix.

— P s plus de deux heures, dit Titcha.

— S’il court depuis deux heures, il doit être loin! s’écria Striga, qui maîtrisait, avec peine sa colère.

Après un instant de réflexion, il ajouta :

— Bien à faire pour le moment, La nuit

est trop noire. Puisque l’oîseau est envolé, bon voyage. Quant à nous, nous nous mettrons en route un peu avant Paube, de manière à être le plus tôt possible au delà de Belgrade. »

Il resta un instant songeur, puis, sans Men ajouter, il quitta la cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta l’oreille. D’abord, il n’entendit rien; mais bientôt, à travers la porte fermée, arrivèrent jusqu’à lui des éclats de voix dont le diapason montait progressivement. Haussant les épaules avec aédain, Titcha s’éloigna et regagna son lit.

C’est à tort que Striga avait jugé inutile de se livrer à des recherches immédiates.

Ces recherches n’eussent peut-être pas été vaines, car le fugitif n’était pas loin,

En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko, d’un effort désespéré, avait vaincu l’obstacle. Sous la violente traction des muscles, l’épaule d’abord, la hanche ensuite s’étaient effacées, et il avait glissé comme une flèche hors de la fenêtre trop étroite, pour tomber, la tête la première, dans l’eau du Danube, qui s’était ouverte et refermée sans bruit. Quand, après une courte immersion, il revint à la surface, le courant l’avait déjà emporté à quelque distance de l’endroit de sa chute. Un instant plus tard, il dépassait l’arrière du chaland, évité la proue vers l’amont. Devant lui la route était

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Il n’avait pas à hésiter. Le seul parti à prendre était de se laisser dériver quelque temps encore. Une fois hors d’atteinte, il nagerait vigoureusement vers l’une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans un état de nudité qui pouvait être une source de grandes difficultés ultérieures, mais il n’avait pas le choix. Le plus pressé était de s’éloigner de la prison flottante où il venait de passer de si pénibles jours. Quand il aurait'pris terre, il aviserait.

Tout à coup, dans la nuit, la masse sombre d’une seconde embarcation se dressa devant lui. Quelle ne fut pas son émotion, en reconnaissant sa barge retenue par une bosse amarrée au chaland et que tendait la poussée du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un instant, demeura immobile.

Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu’à lui. Sans doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tête seule hors de l’eau noire qui le couvrait de son impénétrable voile.

Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence. Serge Ladko, s’accrochant au* plat bord, se hissa lentement dans la barge et disparut sous le tôt.

Là, l’oreille tendué, il écouta de nouveau.

Il n’entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui.

Sous le tôt, l’obscurité de la nuit se faisait, plus épaisse encore. Dans l’impossibilité de rien distinguer, Serge Ladko tâtonna

comme un aveugle pour reconnaître les objets familiers. Il ne semblait pas que Ton eût rien touché. Là étaient ses instruments de pêche; à ce clou pendait encore le bonnet de loutre qu’il y avait lui-même accroché. A droite, c’était sa couchette; à gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps dormi... Mais pourquoi étaient-ils ouverts, les coffres ménagés au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forcés?.. Invisibles dans l’ombre, ses mains hésitantes firent l’inventaire de ses modestes richesses... Non, on ne lui avait rien

E ris. Linge et vêtements paraissaient en 6n ordre, comme il les avait laissés...

Jusqu’à son couteau qu’il retrouva à la place même où il l’avait rangé. Ce couteau, Serge Ladko l’ouvrit, puis, rampant sur lè ventre dans le fond de la barge, il s’avança vers l’étrave.

Quel voyage! L’oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les ténèbres, s’arrêtant, la respiration coupée, au moin dre clapotis de Peau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put saisir la bosse, qu’il trancha d’un seul coup.

La corde coupée fouetta l’eau à grand bruit. Ladko, le cœur battant, retomba dans la barge. Impossible qu’on n’ait pas entendu la chute ae cette corde, dans un silence si profond...

Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu à peu redressé, comprit qu’il était déjà foin

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de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait commencé à dériver, et il n’avait fallu qu’un instant pour qu’entre elle et le chaland s’élevât le mur inexpugnable de la nuit.

Quand il s’estima assez loin pour n’a/oir plus rien à craindre, Serge Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmentèrent rapidement la distance. Alors * seulement, il s’aperçut qu’il grelottait et s’occupa de se couvrir. Décidément, on n’avait pas touché au contenu de ses coffres, où il trouva sans peine le linge et les vêtements nécessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l’aviron et se remit à godiller avec rage.

Où était-il? Il n’en avait aucune idée.

Rien ne pouvait le renseigner sur le parcours effectué par le chaland dans lequel il avait été incarcéré. Sa prison flottante avait-elle monté ou descendu le fleuve, il l’ignorait.

En tous cas, c’est dans le sens du courant qu’il devait maintenant se diriger, puisque c’est dans cette direction qu’étaient Roustchouk et Natcha. Si on l’avait ramené en arrière, ce serait du temps à regagner à grands renforts de bras, voilà tout. Pour le moment, il commencerait par naviguer toute la nuit, de manière à s’éloigner le plus possible de ses ennemis inconnus. Il * pouvait compter sur environ sept heures d’obscurité. En sept heures,^ on fait du chemin. Le jour venu, il s’arrêterait, pour

éprendre du repos, dans la première ville rencontrée.

Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes, quand un cri affaibli par la distance s’éleva dans la nuit. Ce qu’il exprimait, joie, colère ou terreur, trop vague était ce cri lointain pour que Ton pût le dire. Et pourtant, si vague qu’elle fût, cette voix, qui lui arrivait des confins de l’horizon, emplit d’un trouble obscur le’cœur du pilote. Oûavait-il entendu une voix semblable?.. Un peu plus, il eût juré que c’était celle de Natcha... Il avait cessé de godiller, l’oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit.

Le cri ne se renouvela pas. L’espace était redevenu muet autour de la barge que le courant entraînait en silence. Natcha!.. Il n’avait que ce nom-là en tête...

Serge Ladko, d’un mouvement d’épaules, rejeta cette obsession, cette idée fixe, et se remit au travail.

Le temps passa. Il pouvait être minuit, quand, sur la rive droite, se dessinèrent confusément des maisons. Ce n’était qu’un village, Szlankament, que Ladko laissa en arrière sans l’avoir reconnu.

Quelques heures plus tard, au moment du lever de l’aube, un autre bourg, Nove Banoveze, apparut à son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le dépassa pareillement.

Puis les rives redevinrent désertes, tandis que le jour se levait.

AU NOM UE LA LOI

Dès que la lumière fut suffisante, Serge Ladko s’empressa de réparer les dégâts causés à son déguisement par une si longue captivité. En quelques minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine à leur pointe, un coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussées furent remplacées par des neuves. Cela fait, il se remit à godiller avec le même inlassable courage.

De temps à autre, il jetait un coup d’œil en arrière, sans rien apercevoir de suspect.

Les ennemis étaient loin, décidément.

Libérant son esprit de ses préoccupations les plus immédiates, le sentiment de sa sécurité reconquise lui permettait de songer de nouveau à l’étrangeté de sa situation. Quels étaient ces ennemis qui le contraignaient à fuir? Que lui voulaientils? Pourquoi Pavaient-ils tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions auxquelles il était dans l impossibilité. de répondre. Quels que fussent ces ennemis, il fallait, en tous cas, se défier d’eux à l’avenir, .et ce souci allait^ fâcheusement compliquer son voyage, à moins qu’il ne prît le parti de réclamer, malgré les dangers d’une telle démarche, la protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, à la première ville qu’il traverserait.

Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas, et rien n’était de nature à le renseigner, sur ces rives désertes

où, séparés par de longs espaces, s’égrenaient de rares et pauvres hameaux.

Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive droite, de hauts clochers piquèrent le ciel, tandis que, devant la barge, une autre ville plus lointaine montait à l’horizon, Serge Ladko eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L’une, la plus proche, c’était Semlin, dernière cité danubienne de l’empire austro-hongrois; l’autre, juste en face de lui, c’était Belgrade, la capitale serbe, située également sur la rive droite, après un coude brusque du fleuve, au confluent de la Save.

Ainsi donc, pendant son incarcération, il avait continué à descendre le courant, sa prison flottante l’avait rapproché du but, et, sans même s’en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilomètres.

Pour* l’instant, Semlin, c’était le salut.

Autant que besoin serait, il y trouverait aide et protection. Mais se résoudrait-il à demander du secours? S’il se plaignait, s’il racontait son inexplicable aventure, n’allait-on pas ouvrir une enquête, dont il serait 1$ première victime? Peut-être voudrait-on savoir qui il était, d’où il venait, où il se rendait, et peut-être parviendrait-on à découvrir le nom qu’il s’était juré de ne jamais révéler, quoi qu’il arrivât.

Remettant à prendre un parti à ce sujet,

* Serge Ladko activa la marche de son embarcation* La demie de huit heures sonnait

UNE COMMISSION ROGATOIRE

aux horloges de la ville comme il fixait son amarre à un anneau du quai. Il procéda ensuite à quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce problème :

parler ou se taire. Finalement il se décida pour l’abstention. Tout bien considéré, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tôt un repos bien gagné, et s’éloigner inaperçu de Semlin comme il y était arrivé.

A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s’arrêtèrent en face de la barge. Ces hommes sautèrent à bord, et l’un d’eux, s’approchant de Serge Ladko, qui le regardait faire avec étonnement,

demanda : „ „ . n

« Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch?

— Oui, répondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard inquiet.

Celui-ci entr’ouvrit son vêtement, afin de * montrer une écharpe aux couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille.

— Au nom de la loi, je vous arrête, »

dit-il en touchant le pilote à l’épaule.

ÜNB COMMISSION ROGATOIRE.

Karl Dragooh n’avait pas souvenir de s’être occupé, dans tout le cours de sa carrière, d’une affaire aussi fertile en incidents inattendus et ayant autant le carac*

tère.du mystère que cette affaire de la bande du Danube. L’incroyable .mobilité de l’insaisissable bande, son ubiquité, la soudaineté de ses coups, avaient déjà quelque chose d’insolite. Et voici que son chef, à peine dépisté, devenait introuvable, et semblait se rire des mandats d’amener lancés contre lui dans toutes les directions!

Tout d’abord, on eût été fondé à croire qu’il s’était évaporé. De lui, aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment, malgré une surveillance incessante, n’avait rien signalé qui lui ressemblât. Il fallait bien qu’il fût passé à Budapest, cependant, .puisque, dès le 31 août, il était vu à Duna Fôldvar, soit

g rès de quatre-vingt-dix kilomètres plus as que la capitale de la Hongrie. Ignorant que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment par Ivan Striga, â qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n’y pouvait rien comprendre.

Les jours suivants, c’est à Szekszard, à Vukovar, à Cserevics» à Karlovitz enfin que l’on signalait sa présence. Ilia Brusch ne se cachait pas. Loin de là, il disait son nom à qui vpulait l’entendre, et parfois même vendait quelques livres de poissons. D’aucuns, il est vrai, prétendaient aussi l’avoir surpris au moment où il en achetait, ce qui ne laissait pas d’être assez singulier.

Le soi-disant pêcheur faisait preuve en tous cas d'une infernale habileté. La police,

UNE COMMISSION ROGATOIRE

aussitôt prévenue de son apparition, avait beau faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C’est en vain qu’elle sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n’y dé- €ouvrait pas le plus petit vestige de la barge qui semblait littéralement volatilisée.

Karl Dragoch se désespérait en apprenant les échecs successifs de ses sousordres. Le gibier allait-il décidément lui glisser entre les mains?

Toutefois, deux choses étaient certaines.

La première, c’est que le ^prétendu lauréat continuait à descendre le fleuve. La seconde, c’est qu’il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la police.

Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance à toutes les cités de quelque importance situées en aval de Budapest, telles que Mohacs, Apatin et Neusatz, et Jui-même établit son quartier général à Semlin. Ces villes constituaient ainsi autant de barrages élevés sur la route du fugitif.

Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fît que rire de la série d’obstacles accumulés devant lui. De même qu’on avait appris son passage en aval de Budapest, sa présence fut constatée, mais toujours trop tard, en aval de Mohacs, d’Apatin et de Neusatz. Dragoch, transporté de colère et comprenant qu’il jouait sa dernière carte, réunit alors une véritable flottille.

Sur son ordre, plus de trente embarcations croisèrent nuit et jour au-dessous de Sem-

1ULES VEllXIi. - LE i'ILOTE DO DANGGK» 10

lin. Bien adroit serait l’adversaire s’il parvenait à franchir leur ligne serrée.

Pour remarquables qu’elles fussent, ces dispositions n’auraient eu cependant aucun succès, si Serge Ladlco fût resté prisonnier dans la gabarre de Striga. Heureusement * pour le repos de Dragoch, il ne devait pas en être ainsi.

La journée du 6 septembre s’était écoulée dans ces conditions, sans que rien de nouveau fût survenu, et Dragoch, dès les premières heures du 7, se disposait à rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir à sa rencontre. Son homme, enfin arrêté, venait d’être incarcéré dans la prison de Sénilin.

Il se hâta de se rendre au ^parquet.

L’agent avait dit vrai. Le trop célèbre Ladko était hien réellement sous les verrous.

La nouvelle se répandit avec la rapidité de l’éclair et mit la ville en rumeur. Un ne causait pas d’autre chose, et, sur le quai, des groupes compacts stationnèrent toute la journée devant la barge du fameux malfaiteur.

Ces groupes ne purent manquer d’attirer l’attention d’une gabarre qui, vers trois heures de l’après-midi, passa au large de Semlin. Cette gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c’était celle de Striga. >

« Qu’y a-t-il donc à Semlin ? dit celui-ci à son fidèle Titcha, en remarquant l’animation des quais. Serait-ce une émeute?

UNE COMMISSION ROGATOIRE

11 s’aida d’une jumelle, qu’il écarta de ses yeux après un rapide examen.

— Le diable m’emporte, Titcha, s’écriat-il, si ce n’est pas l’embarcation de notre particulier!

— Tu crois?., fit Titcha en s’emparant de la jumelle.

— Il faut que j’en aie le cœur net, déclara Striga qui paraissait en proie à une vive agitation. Je vais à terre.

— Pour te faire pincer. G’est malin!..

Si cette embarcation est celle de Dragoch, c’est que Dragoch est à Semlin. C’est sè jeter dans la gueule du loup.

— Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous allons prendre nos précautions. »

Un quart d’heure plus tard, il revenait « camouflé » de main de maître, si l’on veut bien nous permettre cette expression empruntée à l’argot commun aux malfaiteurs et aux gens ae police. Sa barbe coupée et remplacée par des favoris postiches, ses cheveux dissimulés sous une perruque, un large bandeau recouvrant l’un de ses yeux, il s’appuyait péniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait à peine d’une grave maladie.

« Et maintenant?., demanda-t-il, non sans quelque vanité.

— Merveilleux! admira Titcha.

v — Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai à Semlin, vous continuerez votre route. Deux ou trois lieues au delà de Bel-

grade, vous mouillerez et vous attendrez mon retour.

— Comment feras-tu pour nous rejoindre?

— Né t’inquiète pas de ça, et dis à Ogul de me conduire dans le bachot. »

Pendant ce temps, le chaland avait laissé Semlin en arrière. Ayant pris terre assez loin de la ville, Striga revint à grands pas vers les maisons. Dès qu’il les eut atteintes, il modéra son allure, et, se mêlant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit avidement les propos échangés autour de lui.

11 ne s’attendait guère à ce que ces propos lui apprirent. Personne, dans ces groupes animés, ne parlait de Drâgoch, On ne s’entretenait pas davantage d’ilia Brusch.

Il n’était question que de Ladlco. De quel Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait été utilisé par Striga de la manière qu’on sait, mais précisément de ce Ladko imaginaire qu’il avait ainsi créé de toutes pièces, du Ladko malfaiteur, du Ladko pirate, o’est-à-dire de lui-même, Striga. C’est sa propre arrestation qui formait le sujet de la conversation générale.

Il ne parvenait pas à comprendre, ftue la police commit une erreur et arrêtât un innocent au lieu et place du coupable, il n’y avait à cela rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il pouvait mieux que personne certifier la réalité, avec la présence de ce bateau, que

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son chaland, la veille encore, avait à la traîne?

On estimera, sans doute, qu’il faisait preuve de faiblesse en accordant quelque intérêt à ce côté de la question. L’essentiel, c’était qu’un autre lût poursuivi à sa place. Pendant qu’on suspecterait celui-là, on ne songerait pas à s’occuper de lui.

C’était le point important. Le reste ne comptait pas.

Rien n’eût été plus vrai, s’il n’avait eu des motifs particuliers de vouloir être renseigné à cet égard. A en juger d’après les apparences, tout portait à croire que l’homme incarcéré et le maître de la barge ne faisaient qu’un. Quel était cet inconnu, qui, après avoir été, huit jours duraiit, prisonnier à bord du chaland, en remplaçait si complaisamment le propriétaire entre les griffes de la police ? Striga, certes, ne quitterait pas Semlin avant d’être fixé sur ce

point. „ r

Il lui fallut s’armer de patience. M. Izar Rona, juge chargé de cette affaire, ne paraissait pas disposé à mener rondement l’instruction. Trois jours s’écoulèrent sans qu’il donnât signe devie. Cette attente préalable faisait partie de sa méthode. D’après lui, il est excellent de laisser tout d’abord un acousé aux prises avec la solitude. L’isolement est un grand destructeur de forco nerveuse, et quelques jours de secret dépriment merveilleusement l’adversaire que le juge va trouver en face de lui.

M. Izar Rona, quarante-huit heures après l’arrestation, exprimait ces idées à Karl Dragoch venu aux informations. Le détective ne pouvait que donner aux théories de son chef une approbation hiérarchique.

« Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il à demander, quand comptez-vous procéder au premier interrogatoire?

— Demain.

— Je viendrai donc demain, soir en apprendre le résultat. Inutile de vous répéter, je pense, sur quoi se fondent les présomptions?

— Inutile, affirma M. Rona. J’ai nos conversations antérieures présentes à l’es* prit, et, d’ailleurs, mes notes sont très complètes.

—, Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le désir que j’ai pris la liberté de vous exprimer?

— Quel désir?

— Celui de ne pas paraître dans cette affaire, au^ moins jusqu’à nouvel ordre.

Ainsi que je vous l’ai exposé, l’inculpé ne me connaît que sous le nom de Jaeger.

Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment, lorsque nous serons devant la Cour, il me fauura décliner mon nom véritable. Mais nous n’en sommes pas là, et il me parait préférable, pour la recherche des complices, de ne pas me brûler avant l’heure....

— C’est entendu, » promit le juge.

UNE COMMISSION ROGATOIRE

Dans la cellule où on Pavait enfermé, Serge Ladko attendait qu’on voulût bien s’occuper de lui. Suivant de si près sa précédente aventure, ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l’autre, n’avait pas abattu son courage. Sans tenter la moindre résistance au moment de son arrestation, il s’était laissé conduire à la prison, après avoir vainement formulé une question restée sans réponse. Que risquaitil, d’ailleurs? Cette arrestation résultait nécessairement d’une erreur qui serait dissipée dès qu’on l’interrogerait.

Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulièrement attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait seul, jour et nuit, dans sa cellule, où, de temps à autre, un gardien venait jeter un furtif coup d’œil par un judas percé dans la porte. Ce gardien espc- -rait-il, obéissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les résultats progressifs de la méthode d’isolement! En cè cas, il ne devait pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s’écoulaient, sans que rien, dans Pattitude du prisonnier, révélât un changement de ses intimes pensées. Assis sur une chaise, les mains appuyées sur les genoux, les yeux baissés, la face froide, il semblait profondément réfléchir, et gardait une immobilité presque absolue, sans donner aucun signe d’impatience. Dès la première minute, Serge Ladko s’était résolu gu calme, et rien ne Pen ferait sortir; mais

il on arrivait, en constatant la fuite du temps, à regretter sa prison flottante qui, du moins, le rapprochait de Roustchouk,

Le troisième jour, enfin, — on était alors au 10 septembre, — sa porte s’ouvrit, et il fut invité à quitter sa cellule. Encadré par quatre soldats, baïonnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un interminable escalier, puis traversa une rue, au delà de laquelle il pénétra dans le Palais de Justice, bâti en face de la prison.

Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derrière un cordon d’agents de police. Quand le prisonnier apparut, de féroces clameurs s’élevèrent de cette foule, avide d’exprimer sa haine pour le malfaiteur redouté et si longtemps impuni. Quel que fût le sentiment de Serge Ladko en se voyant en butte à cette injure imméritée, il n^en laissa rien paraître. D’un pas ferme, il entra dans le Palais, et, après une nou- ' velle attente, se trouva enfin devant son juge.

M. Izar Rona,. petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint jaune et bilieux, était un magistrat de la manière forte. Procédant par affirmations tranchantes, par dénégations brutales, il attaquait l’adversaire à coups de boutoir, plus désireux d’inspirer la terreur que de gagner la confiance.

Les gardes s’étaient retirés sur^ un signe du juge. Debout au milieu de la pièce, Serge Ladko attendait qu’il plût à celui-ci

UNE COMMISSION ROGATOIRE. 245

de l’interroger. Dans un angle, le greffier prêt à écrire.

« Asseyez-vous, dit M. Rona d’un ton brusque.

Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit :

— Votre nom?

*— Ilia Brusch.

— Votre domicile?

—'Szalka.

— Votre profession?

— Pêcheur.

— Vous mentez, formula le juge, en sur veillant du regard le prévenu.

Une légère rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent un rapide éclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le silence.

— Vous mentez, répéta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile est Roustchouk.

Le pilote tressaillit. Ainsi son identité véritable était connue. Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le, juge, à qui le tressaillement du prévenu n’avait pas échappé, poursuivait d’une voix cinglante :

—* Vous êtes accusé de trois vols simples, de, dix-neuf vols qualifiés perpétrés avec les circonstances aggravantes d’escalade et d’effraction, de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes et délits accomplis avec préméditation depuis moins de trois ans. Qu’avezvous à répondre?

Le pilote avait écouté, stupéfait, cette incroyable nomenclature. Eh quoi! la confusion qu’il avait redoutée, en apprenant de la bouche de M. Jaeger l’existence de son sinistre homonyme, cette confusion s’était produite en effet. Dès lors, à quoi bon avouer qu’il s’appelait Serge Ladko? Tout à l’heure, il avait eu la pensée de le reconnaître, en implorant la discrétion du juge.

Il comprenait maintenant qu’un tel aveu serait plus nuisible qu’utile. C’était bien lui, Serge ,Ladko, de Roustchouk, et non un autre, qui était accusé de cette effroyable série de crimes. Sans doute, môme définitivement identifié, il parviendrait à établir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver? Non, mieux valait soutenir jusqu’au bout le rôle du pêcheur Ilia Brusch, puisque Ilia Brusch était le nom d’un innocent.

— J’ai à répondre que vous vous trompez, répliqua-t-il d’une voix ferme. Je me nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka.

Il est bien facile, d’ailleurs, de vous en assurer.

— Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais vous faire connaître quelques-unes des charges qui pèsent sur vous.

Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point intéressant.

— Pour le moment, commença le juge, nous laisserons de côté la plus grande partie des crimes qui vous sont reprochés.

et nous nous occuperons seulement des plus récents, de ceux qui ont été perpétrés pendant le voyage au cours duquel vous avez été arrêté.

M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit :

— C’est à Ulm que l’on signale pour la

P remière fois votre présence. C’est donc à dm que nous placerons l’origine de ce

voyage.

— Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait com-^ mencé bien avant Ulm, puisque j’ai rem-"

S orté deux prix au concours de pêche de igmaringen et que j’ai ensuite remonté le fleuve jusqu’à Donauesohingen.

— Il est exact, en effet, répliqua le juge, qu’un certain Ilia Brusch a été proclamé lauréat du concours de pêche institué par la Ligue Danubienne à Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a été vu à Donauesohingen.

Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringeii une personnalité d’emprunt, ou bien vous vous êtes substitué audit Ilia

Brusch pendant qu’il allait de Donaueschingén à Ulm. C’est un point que nous éluciderons en son temps, soyez tranquille.

Serge Ladko, les yeux écarquillés par la surprise, écoutait comme dans un rêve ces fantaisistes déductions. Un peu plus, on eût compté l’imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la peine de répondre, il haussait aédaigneusement les épaules, quand le juge, en le

regardant fixement, lui demanda tout à coup à brûle-pourpoint :

— Qu’ètes-vous allé faire à Vienne, le 26 août dernier, chez le juif Simon Klein?

Malgré lui, Serge Ladite tressaillit une seconde fois. Voilà qu’on connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n’avait rien de répréhensible, mais l’avouer, c’était avouer en même temps son identité, et, puisqu’il avait adopté de parti de la nier, force lui était de persister dans cette voie.

— Simon Klein?., répéta-t-il d’un [air interrogateur, en homme qui ne comprend pas.

— Vous niez?., fit M. Rona. Je m’y attendais. C’est donc' à moi de vous ap-

Ê repdre qu’en vous rendant chez le juif imon Klein — et le juge, ce disant, se souleva à demi sur son siège pour donner à ses paroles une plus écrasante autorité, — vous alliez vous entendre avec le recéleur ordinaire de votre bande.

— De ma bande!., répéta le pilote ahuri.

— Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce que je veux dire, que vous ne faites partie d’aucune bande, que vous n’êtes pas Ladko, mais bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom d’ilia Bruschi Mais alors, si vous” vous nommez en effet Ilia Brusch, pourquoi vous cachez-vous?

— Je me cache* moi?., protesta Serge 1 Ladko.

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