VOUS NB NOUS SAVIEZ PAS SI AVANCÉS.,. » (PAGE
UNE COMMISSION ROGATOIRE
— Dame ! ça m’en a tout l’air, répondit M. l£ar Rona, à moins que ce ne soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux qui semblent les meilleurs du monde— au fait! ayez donc l’obligeance de les enlever, ces lunettes!
— et de teindre en noir des cheveux que l’on a naturellement blonds. '
Serge Ladko était accablé.
La police était bien renseignée et la trame se resserrait autour de lui ; sans paraître remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage :
— Eh! eh! vous voilà moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez pas si avancés... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager avec vous.
— Oui, répondit Serge Ladko.
— Quel était son nom?
— M. Jaeger.
— Très exact. Voudriez-vous me dire ce qu’il est devenu, ce M. Jaeger?
— 'Je l’ignore. Il m’a quitté en pleine campagne, presque au confluent de Pipoly., J’ai été bien surpris de ne plus le trouver en revenant à bord.
— En revenant, dites-vous. Vous vous étiez donc absenté? Où étiez-vous allé?
— Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon passager.
Il était donc malade?
— Très malade. Il avait failli se noyer tout bonnement.
— Et c’est vous qui l’avez sauvé, je présume?
— Qui voulez-vous que ce soit, puisqu’il n’y avait que moi?
— Hum !.. fit le juge un peu ébranlé.
Mais, se ressaisissant :
— Vous comptez sans doute m’émouvoir avec cette histoire de sauvetage ?
-— Moi? protesta Ladko. Vous m’interrogez, je réponds. Voilà tout.
— Crest bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident, vous n’aviez jamais quitté votre barge, jé crois?
— Une seule fois, pour aller chez moi, à Szalka.
— Pourriez-vous me préciser la date de cette excursion?
— pourquoi pas, en cherchant un peu.
— Je vais vous aider. Ne scrait-ce pas
dans la nuit du 28 au 29 août?
-— Peut-être bien.
— Vous ne le niez pas?
— Non. '
— Vous l’avouez?
— Si vous voulez.
— Nous sommes d’accord.... C’est sur la rive gauche du Danube, je crois, que se trouve Szalka? demanda M. Rona d f un air "bonhomme.
— En effet.
-r- Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 août?
— Très noir. Un temps affreux.
— Cela explique que vous vous soyez
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trompé. C’est par une erreur toute naturelle qu’en pensant aborder la rive gauche, vous avez débarqué sur la rive droite.
— Sur la rive droite?
M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant le prévenu dans les yeux, prononça :
— Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau?
Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne connaissait pas ce nom.
;— Vous êtes très fort, déclara le iuge déçu dans son essai d’intimidation. Il est donc entendu que c’est la première fois que vous entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la nuit du 28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage et son gardien Christian Hoël grièvement blessé, c’est à votre insu. Où diable avais-je la tête? Comment connaîtriez-vous ces crimes commis par un certain Ladko?
Ladko, que diable! ce n’est pas votre nom!
— Mon nom est Ilia Brusch, afïirmâ le pilote d’une voix moins assurée que la pre* mière fois,
— Parfait! parfait!., c’est convenu...
mais alors, si vous ne vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste après la perpétration de ce crime, pour ne rompre votre incognito — et encore bien modestement ! — qu’à une distance respectable de la région qui 4 en a été le théâtre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si généreusement votre
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personne, ni à Budapest, nï à Neusatz, ni à aucune ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonné votre rôle de pécheur, au point même d’acheter parfois du poisson dans les villages où vous consentiez à vous arrêter?
Tout cela était de l’hébreu pour le malheureux pilote. S’il avait disparu, c’était bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 août, n’avait-il pas été constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de surprenant à ce qu’il, eût disparu? L’étonnant, au contraire, c’est qu’il se trouvât quelqu’un pour prétendre l’avoir aperçu.
" Cette erreur du moins serait facile à dissiper. Il suffirait de raconter sincèrement l’aventure incompréhensible dont il avait été victime. La justice serait peut-être plus clairvoyante et peut-être arriveraitelle à débrouiller les îils de cet imbroglio. Bien décidé à faire ce récit, Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un mot. Mais le juge était lancé à toute vapeur. Il se promenait maintenant de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier un flot d’arguments qu’il jugeait triomphants.
— Si vous n’êtes pas Ladko, continuait-il avec une véhémence croissante, comment se fait-il que, succédant au pillage de la villa du comte Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard,.précisément au moment où vous aviez quitté votre barge,
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un vol, oh! un vol simprc, eeruï-ci! ait été commis à Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre, nuit que vous avez dû nécessairement passer en face de ce village? Si vous n’etes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait adressé à son mari par votre femme, Natcha Ladko?
M. Rona avait touché juste, cette fois, et le dernier argument était en effet triom- ♦ pliant* Le pilote, anéanti, avait baissé la tête et de grosses gouttes de sueur ruisselaient de son visage.
Cependant le juge poursuivait d’une voix plus haute :
— Si vous n’êtes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il été supprimé du jour où vous vous êtes senti menacé ? Il était dans votre coffre, ce portrait; je précise, dans votre coffre de tribord II n’y est plus. Sa présence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu’avez-vous à répondre?
— Rien, murmura Ladko d’une voix sourde. Je ne comprends rien à ce qui m’arrive.
— Vous comprendrez à merveille si vous voulez vous en donner la peine. Pour le moment, nous allons interrompre cet intéressant entretien. On va vous reconduire dans votre cellule, où vous aurez tout le temps de vous livrer à vos réflexions.
Récapitulons, en attendant, l’interrogatoire d’aujourd’hui. Vous prétendez : 1° Vous nommer Ilia Brusch; 2° Avoir remporté le prix au concours de pêche de Sigmarin-
gen; 3° Habiter Szalka; 4° Avoir passé chez vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août.
Ces points seront vérifiés. De mon côté je prétends : 1° Que votre nom est Ladko; 2° Que votre domicile est Roustchouk; 3° Que, dans la nuit du 28 au 29 août, avec l’aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la villa au comte Hagueneau et vous êtes rendu coupable d’une tentative de meurtre sur la personne du gardien Christian Hoël; 4° Qu’un vol dont -, le nommé Kellermann, de Szuszek, a été victime, dans la nuit du 5 au 6 septembre, doit être mis à votre passif; 5° Que de nombreux autres vols et meurtres commis dans les régions baignées par le Danube doivent pareillement vous être imputés.
L’instruction de ces crimes est ouverte.
Des témoins sont cités. Vous serez mis en leur présence... Voulez-vous signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes, reconduisez le prévenu! »
Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu de la foule et en subir encore les vociférations hostiles. La colère populaire semblait s’être accrue pendant la durée de l’interrogatoire et la police eut oeine * nrotéger le pri¬
sonnier .
Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga. Celui-ci dévora des yeux l’individu qui prenait sa place avec tant de complaisance. Le pilote passa à deux mètres de lui et il put le voir tout à son
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aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux bruns, dont le visage était orné d’une superbe paire de lunettes noires, et ses perplexités n’en furent pas atténuées.
Striga s’éloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent refermées les portes de la prison. Décidément, ü ne connaissait pas l’homme arrêté. Ce n’était, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors, qu’il s’agit d’ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle que fût la personnalité de l’accusé, l’essentiel était qu’il absorbât l’attention de la justice, et Striga n’avait plus de raison de s’attarder à.
Semlin. C’est pourquoi il se résolut à par- • tir dès le lendemain peur regagner son chaland.
- Mais, à son réveil, la lecture des journaux le fit changer d’avis. Cette affaire Ladko étant menée dans le secret le plus rigoureux, c’était une raison péremptoire pour que la Presse s’ingéniât à percer, le mystère. Elle y avait réussi. Ample était sa moisson d’informations.
Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier interrogatoire, en faisant suivre leur récit de commentaires qui n’étaient pas précisément favorables à laccusé. En général, ils s’étonnaient de l’Obstination avec laquelle celui-ci soutenait être un simple pecheur, du nom d’ilia Brusch, habitant seul la petite ville de Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à sou-
tenir un pareil système, dont la fragilité était évidente? Déjà, d’après eux, le juge d’instruction, M. lzar Rona, avait envoyé à Gran une commission rogatoire. D’ici très peu de jours, un magistrat se transporterait donc à Szalka et se livrerait à une enquête qui aurait comme résultat de ruiner les allégations du prévenu. On cher' cherait cet Ilia Brusch, et on le trouverait.,, s’il existait, ce qui, en somme, était fort douteux.
Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu’il poursuivait sa lecture, une idée singulière lui était venue, et l’idée prit corps, quand il eut achevé de lire.
Certes, il était très bon que la justice tînt un innocent. Mais il serait meilleur encore
Î u’elle le gardât. Pour cela, que fallait-il?
m fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce qui convaincrait ipso facto d’imposture le véritable Ilia Brusch qu’on retenait prisonnier à Semlin. Cette charge s’ajouterait à celles qu’on possédait déjà forcément contre lui, puisqu’on l’avait arrêté, et suffirait peut-etre à motiver sa condamnation définitive, au grand profit du vrai coupable.
Sans plus attendre, Striga quitta la ville.
Seulement, au lieu de regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporté par une rapide voiture, il allait rejoindre la ligne ferrée qui l’emmènerait à toute vapeur vers Bue ^pest et vers le Nord.
Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant
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son immobilité coutumière, comptait tristement les heures. De sa première entrevue avec le juge, il était revenu effrayé de la gravité des présomptions qui pesaient sur lui. Certes, il réussirait fatalement avec le temps à faire triompher son innocence.
Mais il lui faudrait sans doute s’armer de
[ >atience, car il ne pouvait méconnaître que es apparences fussent contre lui et que la justice n’eût bâti avec logique son échafaudage d’hypothèses Toutefois, il y a loin entre de simples soupçons et des preuves formelles. Or, des preuves, on n’arriverait jamais, et pour cause, à en réunir contre lui. Le seul témoin qu’il eût à craindre, et encore uniquement en ce qui concernait le secret de son nom. c’était le juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d’honneur professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais à le reconnaître. D’ailleurs, aurait-on même besoin de le mettre en présence de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n’avaitol pas déclaré qu’il allait se renseigner* à Szalka? Ces renseignements ne pouvant manquer d’être excellents, la mise en liberté du prisonnier en résulterait évidemment.
Plusieurs jours s’écoulèrent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces pensées avec une fébrilité croissante, Szalka n’était pas si loin, et il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On était au septième jour, depuis son premier interrogatoire.
h E PILOTE DU DANUBE.
quand il fut introduit de nouveau dans le cabinet de M. Rona.
Le juge était à son bureau et paraissait fort occupé. Pendant dix minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s’il eût ignoré sa présence.
« Nous avons la réponse de Szaika, dit-il enfin d’une voix détachée, sans même relever les yeux sur le prisonnier qu’il surveillait sournoisement à travers ses cils baissés.
— Ah!., fit Serge Ladko avec satisfaction.
— Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien à Szaika un nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure 'réputation.
— Ah !.. fit pour la seconde fois le pilote, qui vbyait déjà ouverte la porte de sa prison.
Le juge, se faisant plus étranger et plus indifférent encore, murmura sans paraître y attacher la moindre importance ;
— Le commissaire de police de Gran, chargé de l’enquête, a eu la bonne fortune de lui parler à lui-même.
— À lui-même? répéta Serge Ladko qui ne comprenait pas.
— A lui-même, affirma le juge.
Serge Ladko croyait rêver. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu être trouvé à Szaika?
— Ce n’est pas possible. Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur.
UNE COMMISSION RQÜAIOUÎE,
— Jugez-en vcus-raôme, répliqua ie juge.
Voici le rapport du commissaire de police de Cran. Il en résulte que ce magistrat, déférant à la commission rogatoire que jo lui ai adressée, s’est transporté le i 4 septembre à Szalka et qu’il s’est rendu dans une maison sise au coin du chemin de halàge et de la route de Budapest... C’est, bien l’adresse que vous avez donuée, je pense? demanda le juge en s’interrompant.
— Oui, Monsieur, répondit Berge Ladite d’un air égaré.
— ... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu’il a été reçu dans la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a déclaré n’être que tout récemment ' revenu d’une assez longue absence. Le commissaire ajoute que les renseignements qu’il a pu recueillir sur le sieur Ilia Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité, et qu’aucun autre habitant de Szalkaneportecenom... Avez-vous truelque chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous
prie. „ r „
— Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou.
— Voilà donc un premier point élucidé, »
conclut avec satisfaction M. Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une souris.
ENTRE CIEL ET TERRE
Son deuxième interrogatoire terminé, Serge Lad] i regagna sa cellule sans se rendre compte de ce qu’il faisait. A peine s’il avait entendu les questions du juge après que Pincident de la commission rogatoire eut été vidé de la façon que l’on sait, et il n’avait plus répondu que d’un air hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les limites de son intelligence. Que lui voulaiton à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord d’un chaland par de mystérieux ennemis, il ne recouvrait sa liberté que pour la perdre aussitôt; et voici maintenant qu’on trouvait, à Szalka, un autre Ilia Brusch, c’est-à-dire un autre lui-même, dans sa propre maison !.. Cela tenait do la fantasmagorie !
Stupéfait, affolé par-cette succession d’événements inexplicables, il avait la sensation d’être le jouet de puissances supérieures et hostiles, d’être invinciblement entraîné, proie inerte et sans défense, dans les engrenages de cette machine formidable qui s’appelle : la Justice.
Cette dépression, cet anéantissement de toute énergie, son visage l’exprimait avec tant d’éloquence, qu’un des gardiens qui
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lui faisaient escorte en fut ému, bien qu’il considérât son prisonnier comme le plus abominable criminel.
« Ça ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans sa voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire blasé cependant par profession sur le spectacle des misères humaines.
U aurait parlé à un sourd, aue le résultat eût été le même.
— Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faille une raison. M. Izar Rona n’est pas un mauvais diable, et tout s’arrangera peut-être mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser ça... Il est question de votre pays làdedans. Ça vous distraira. »
Le prisonnier garda son immobilité. Il n’avait pas entendu.
Il n’entendit pas davantage les verrous poussés à l’extérieur et pas davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans penser à mal le secret rigoureux auquel était astreint son prisonnier, déposait sur la table en s’en allant.
Les heures coulèrent. Le jour s’acheva, puis la nuit, et ce fut une nouvelle aurore.
Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n’avait pas conscience de la fuite du temps.
Cependant, quand le jour grandissant vint Frapper son visage, il parut sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra par la cellule. La pre* mière chose qu’il aperçut alors, ce fut le
journal laissé la veille par le pitoyable gardien.
Tel que celui-ci l’y avait placé, ce journal s’étalait toujours sur la table, découvrant une manchette imprimée en grasses capitales au-dessous au titre. « Les massacres de Bulgaine », annonçait cette manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il tressaillit et s’empara fébrilement du journal. Son intelligence réveillée rëvenait à flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu’il poursuivait sa lecture.
Les événements qu’il apprenait ainsi étaient, au même instant, commentés dans l’Europe entière, et y soulevaient une clameur générale de réprobation. Depuis, ils sont entrés dans l’histoire, dont ils ne forment pas la page la plus glorieuse.
Ainsi qu’il a été rappelé au début de ce récit, toute la région balkanique était alors en ébullition. Dès l’été de 1875, l’Herzégovine s’était révoltée, et les troupes ottomanes envoyées contre elle n’avaient pu la réduire. En mai 1876, la Bulgarie s’etant soulevée à son tour, la Porte répondit à l’insurrection en concentrant une nombreuse armée dans un vaste triangle ayant pour sommets Roustchouk, Widdin et Sofia. Enfin, le 1 er et le 2 juillet de cette année 1876, la Serbie, et le Monténégro, entrant en scène à leur tour, avaient ' déclaré la guerre à la Turquie. Les Serbes, commandés par le générai russe Tchernaief. après avoir tout d’abord rem-
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. porté quelques succès, avaient dû battre en retraite en deçà de leur frontière, et le 1 er septembre le prince Milan s’était vu contraint de demander un armistice de dix jours, pendant lequel il sollicita, des puissances chrétiennes, une intervention que celles-ci furent malheureusement trop longues à lui accorder.
« Alors, » dit M. Édouard Driault, dans son Histoire de la Question d'Ovient , « se « produisit le plus affreux épisode de « ces luttes; il rappelle les massacres de « Chio au temps de l’insurrection grecque.
« Ce furent les massacres de Bulgarie. La « Porte, au milieu de la guerre contre la « Serbie et le Monténégro, craignait que « l’insurrection bulgare, sur les derrières « de l’armée, ne compromît ses opérations. « Le gouverneur de la Bulgarie, Chefkat- « Pacha, reçut-il l’ordre d’écraser l’insur- « rection sans regarder aux moyens? Cela « est vraisemblable. Des bandes de Bachi- - « Bouzouks et de Circassiens appelées d’A- « sie furent lâchées sur la Bulgarie, et en « quelques jours elle fut mise à feu et à « sang. Ils assouvirent à l’aise leurs saute vages passions, brûlèrent les villages, « massacrèrent les hommes au milieu des « tortures les plus raffinées, éventrèrent « les femmes, coupèrent en morceaux les « enfants. Il y eut environ vingt-cinq à trente « mille victimes... »
Tandis qu’il lisait, des gouttes de sueur perlaient sur le visage de Serge Ladko.
Natcha!.. Qu’était devenue Natcha, au milieu de cet. effroyable bouleversement?..
Vivait-elle encore? Était-elle morte, au contraire, et son cadavre éventré, coupé en morceaux, de môme que celui de tant d’autres innocentes victimes, traînait-il dans la boue, dans la fange, dans le sang, écrasé sous le pied des chevaux?
Serge Ladko s’était levé, et, pareil à une bête fauve mise en cage, courait furieusement autour de la cellule, comme s’il eût cherché une issue pour voler au secours de Natcha.
Cet accès de désespoir lut de courte durée. Revenu bientôt a la raison, il se contraignit au calme, d’un énergique effort, et, avec un cerveau lucide, chercha les moyens de reconquérir sa liberté.
Aller trouver le juge, lui.avouer sans détour t la vérité, implorer au besoin sa pitié?.. Mauvais moyen. Quelle chance avait-il d’obtenir la confiance d’un esprit prévenu, après avoir si longtemps persévéré dans le mensonge? Etait-il en son pouvoir de détruire d’un seul mot la suspicion attachée à son nom de Ladko, de ruiner en un instant les présomptions qui l’accablaient? Non. Une enquête serait à tout le moins nécessaire, et une enquête exigerait des semaines, sinon des mois.
Il fallait donc fuir.
Pour la première fois depuis qu’il y était entré, Serge Ladko examina sa cellule. Ce fut vite fait. Quatre murs percés de deux
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ouvertures : la porte cfun côté, la fenêtre de l’autre. Derrière trois de ces murs, d’autres cachots, d’autres prisons; derrière la fenêtre seulement, l’espace et la liberté.
L’enseuillement de cette fenêtre, dont le linteau atteignait le plafond, dépassait un mètre cinquante, et sa partie inférieure, ce qu’on eût nommé l’appui pour une ouverture ordinaire, était inaccessible, une rangée de gros barreaux scellés dans l’épaisseur du cadre en interdisant l’approche. D’ailleurs, cette difficulté vaincue, il en serait resté une autre. Au dehors, une sorte de hotte, dont les côtés venaient s’appliquer de part et d’autre de la fenêtre, arrêtait tout regard vers l’extérieur et ne laissait de visible qu’un étroit rectangle de ciel. Non pas même pour fuir, mais pour être seulement en état d’en chercher le moyen, il fallait donc tout d’abord forcer l’obstacle de la grille, puis se hisser à force de bras au sommet de cette hotte, de manière à pouvoir reconnaître les alentours.
A en juger par les escaliers descendus lors des convocations de M. Izar Rona, Serge Ladko s’estimait enfermé au quatrième étage de la prison. Douze à quatorze mètres à tout le moins devaient donc le séparer du sol. Serait-il possible de les franchir? Impatient d’être renseigné à cet égard, il résolut de se mettre à l’œuvre . sur-le-champ.
Au préalable, cependant, il convenait de se procurer un instrument de travail. On
lui avait tout pris, quand on l’avait écroué, et, dans son cachot r rien ne pouvait être d’aucun secours. Une tabla, une chaise et une couchette, représentée par une maigre paillasse recouvrant une voûte en maçonnerie, c’était là tout son mobilier.
Serge Ladko cherchait en vain depuis longtemps, quand, en visitant pour la centième fois ses vêtements, sa main rencontra enfin un corps dur. Pas plus que ses . geôliers eux-mêmes, il n’avait pensé jusqu’ici à cette chose insignifiante qu’est une boucle de pantalon. Quelle importance n’acquérait pas maintenant cette chose insignifiante, seul objet métallique qui fût en sa possession!
Ayant détaché cette boucle, Serge Ladko, sans perdre une minute, attaqua la muraille au pied de l’un des barreaux, et la pierre, obstinément griffée par les ardillons a’acier, commença à tomber en poussière sur le sol. Ce travail, déjà lent et pénible par luimême, était encore compliqué par la surveillance incessante à laquelle était soumis le prisonnier. Une heure ne s’écoulait pas, sans qu’un gardien vînt mettre l’œil au guichet de la porte. De là, nécessité d’avoir toujours Pareille tendue vers les bruits extérieurs, et, au moindre signe de danger, d’interrompre le travail en faisant disparaître toute trace suspecte.
Dans ce but, Serge Ladkô utilisait son pain. Ce pain, malaxé avec la poussière qui tombait de la muraille, prit a’une manière
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assez satisfaisante la couleur de la pierre et devint un véritable mastic, à Taide duquel le trou fut dissimulé à mesure
3 u il était creusé. Quant au surplus des ébris produits par le grattage, il le cachait sous la voûte de son lit.
Après douze heures d’efforts, le barreau était déchaussé sur une hauteur de trois centimètres, mais la boucle n’avait plus de pointes. Serge Ladko brisa l’armature, et, des morceaux, fit autant d’outils. Douze heures plus tard, ces menus fragments d’acier avaient disparu à leur tour.
Heureusement, la chance qui avait déjà souri au prisonnier semblait ne plus vouloir l’abandonner. Au premier repas qui lui fut servi, il se risqua à garder un couteau de table, et, personne n’ayant remarqué ce larcin, il le recommença avec le même bonheur le jour suivant. Il se trouvait ainsi maître de deux instruments plus sérieux que ceux dont il avait disposé jusqu’ici. A vrai dire, il ne s’agissait que de méchants couteaux très grossièrement fabriqués. Toutefois, leurs lames étaient assez bonnes,, et les manches en facilitaient le maniement.
Le travail, à partir de ce moment, avança plus vite, bien que trop lentement encore. Le ciment, avec le temps, avait acquis la dureté du granit et ne se laissait que* difficilement effriter. A chaque instant, d’ailleurs, le travail devait être interrompu, soit à cause d’une ronde de
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LE PILOTE Pli DANUBE,
f ardions, soit par suite d’une convocation e M. Rona, qui multipliait les interrogatoires.
Le résultat de ces interrogatoires était toujours le même. L’instruction piétinait sur place. A chaque séance, c’était un défilé de témoins dont les déclarations n’apportaient * aucune lumière. Si les uns semblaient trouver quelque vague ressemblance entre Serge Ladko et le malfaiteur qu’ils avaient plus ou moins nettement aperçu le jour où ils en avaient été victimes, d’autres niaient catégoriquement cette ressemblance. M. Rona avait beau affubler son prévenu de barbes postiches taillées selon toutes les coupes imaginables, l’obliger à montrer ses yeux ou à les dissimuler derrière les verres noirs des lunettes, il ne réussissait pas à obtenir un seul témoignage formel. Aussi attendait-il avec impatience que l’état de Christian Hoël, blessé lors du dernier attentat de la bande du Danube, permît à celui-ci de sè rendre à Semlin.
De ces interrogatoires, Serge Ladko se désintéressait d’ailleurs. Docilement, il se prêtait à toutes les expériences du juge, s’affublait de perruques et de fausses barbes, mettait ou retirait ses lunettes, sans se permettre la plus petite observation. Sa pensée était absente de ce cabinet. Elle restait dans sa cellule, où le barreau qui le séparait de la liberté sortait peu à peu de la pierre.
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(Quatre jours lui furent nécessaires pour achever ae le desceller. C’est seulement le soir du 23 septembre qu’il en atteignit l’extrémité inférieure. Il s’agissait maintenant d’en scier l’extrémité opposée.
Cette partie du travail était la plus
I )énible. Suspendu d’une main au reste de a grille, Serge Ladko, de l’autre, activait le va-et-vient de. son outil. Celui-ci, simple lame de couteau, jouait mal son rôle de scie et n’entamait que lentement le fer. D’autre part, cette position exténuante obligeait à de fréquents repos ‘
Le 29 septembre, enfin, après six jours d’efforts héroïques, Serge Ladko estima suffisante la profondeur de rentaille. A quelques millimètres près, le fer était en effet sectionné. Il n’aurait donc aucune
Î ieiqe à vaincre la résistance du métal, orsqu’il voudrait plier la barre. Il était temps. La lame du second couteau était alors réduite à un fil.
Dès le lendemain matin, aussitôt après Je passage de la première ronde, ce qui lui assurait une heure environ de sécurité, Serge Ladko poursuivit méthodiquement son entreprise. Conformément à ses prévisions, le barreau fléchit sans difficulté.
Par l’ouverture ainsi faite, il passa de l’autre côté de la grille, puis, s’enlevant à la force des bras, atteignit le sommet de la hotte. Avidement, il regarda autour de lui.
Comme il l’avait supposé, quatorze mè-
LE PILOfE DU DANUBE.
très environ le séparaient du sol. Cette distance n’était pas telle qu’il fût impossible do la franchir, pourvu que l’on possédât une corde de longueur suffisante. Mais arriver jusqu’au sol n’était, que la difficulté la moins grave, et, cette difficulté fûtelle vaincue, le problème n’en serait pas pour cela plus près d’être résolu.
Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison était, en effet, ceinturée par un chemin de ronde, que limitait, à la périphérie, un mur d’environ huit mètres d’élévation, au delà duquel apparaissaient des toits de maisons. Après être descendu, il faudrait donc passer par-dessus cette muraille, ce qui, dès l’abord, semblait impraticable.
A en juger par l’éloignement des maisons, une rue entourait probablement la prisoq* Une fois dans cette rue, un fugitif
f )ouvait se considérer comme sauvé. Mais e moyen existait-il d’y arriver sain et sauf?
Serge Ladko, en quête d’un expédient, commença par examiner attentivement ce qu’il pouvait découvrir sur la gauche. S’il n’y trouva pas la solution qu’il cherchait, ce qu’il aperçut fit battre son cœur d’émotion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont d’innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes.
Les uns suivaient ou remontaient le courant, d’autres tendaient la corde de leur ancre ou l’amarre oui les retenait au quai»
ENTRE CIEL ET TERRE. mi
Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d’œil, reconnut sa barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne semblait pas qu’elle fût l’objet d’une surveillance particulière. Ce serait une heureuse chance, s’il parvenait à la reconquérir. En moins d’une heure, grâce à elle, il aurait franchi la frontière, et, en territoire serbe, il se rirait de la justice austro- Ijongroise
Serge Ladko repoita ses regarcfls vers la droite, et, de ce côté, il remarqua aussitôt une particularité qui le rendit attentif. Retenue de distance en distance par de solides crampons scellés dans le bâtiment, une tige de fer venue du toit — la chaîne du paratonnerre selon toute vraisemblance — passait à proximité de sa fenêtre, pour aller finalement s’enfoncer dans le sol. Cette tige de fer eût rendu la descente assez facile, si l’on avait pu arriver jusqu’à elle.
Or, ceci n’était peut-être pas irréalisable.
A la hauteur du carrelage de sa cellule, une sorte de bandeau, motivé par la décoration de Pédifice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou vingt-cinq centimètres. Peut-être, avec du sang-froid et de l’énergie, n’eût-il pas^ été impossible de s’y tenir debout, et d’atteindre ainsi la chaîne du paratonnerre.
Malheureusement, quand bien même on eût été capable d’une aussi folle audace, la muraille extérieure n’en fût pas moins demeurée infranchissable. Prisonnier dans
une cellule ou dans le chemin de ronde, c était toujours être prisonnier.
Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu’il ne l’avait fait jus- (pi alors, observa que la partie supérieure, a peu de distance au-dessous du chaperon, en était décorée intérieurement et extérieurement par une série de bossages, formés de moellons carrés à demi encastrés dans le reste de la maçonnerie. Un long moment Seige Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser sur 1 appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule, et se hâta de faire disparaître toute trace compromettante.
Son parti était pris. Le moyen d’être libre envers et contre tous, il l’avait trouvé. Quelque risqué qu’il fût, ce moyen pouvait, devait réussir. Au surplus,* mieux valait la moijt que la continuation de pareilles angoisses. ^
Patiemment, il attendit le passage de la seconde ronde. Assuré dès lors d’une nouvelle période de tranquillité, il se mit en devoir d’achever ses préparatifs. De ses draps, il fit, à l’aide de ce qui subsistait de son couteau, une cinquantaine de bandes de quelques centimètres de largeur. Afin que l’attention des gardiens ne fût pas attirée, il eut soin de réserver une quantité de toile suffisante pour que sa couchette gardât son aspect extérieur. Quant au ,reste, nul n’aurait évidemment l’idée de venir soulever la couverture.
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Les bandes découpées, il les accoupla quatre par quatre sous forme d’une tresse, dans laquelle les brins, se chevauchant l’un l’autre, s’allongeaient d’une nouvelle bande lorsqu’ils étaient proches de leur fin. Une journée fut consacrée à ce travail.
Enfin, le i* r octobre, un peu avant midi, Serge Ladko eut en sa possession une corde solide, longue de quatorze à quinze mètres, qu’il dissimula soigneusement sous sa couchette.
Tout étant prêt, il résolut que l’évasion aurait lieu le soir même, à neuf heures.
Celte dernière journée, Serge Ladko l’occupa à examiner les plus petits détails de son entreprise, à en calculer les chances et les dangers. Quelle en serait l’issue : la liberté ou la mort? Un avenir prochain en déciderait. Dans tous les cas, il la tenterait..
Toutefois, avant que l’instant d’agir sonnât, le sort lui reservait une dernière épreuve. Il était près de trois heures de l’après-midi, quand les verrous dé sa porte furent tirés à grand bruit. Que lui voulaiton? S’agissait-il encore d’un interrogatoire de M. Izar Rona? L’heure à laquelle il convoquait d’ordinaire le prisonnier était passée cependant.
% . Non, il n’était pas question de se rendre à une convocation du juge. Par la porte ouverte, Serge Ladko aperçut dans le couloir, outre l’un de ses gardiens habituels, un groupe de trois personnes . qui lui étaient inconnues. L’nne de ces personnes
était une femme, une jeune femme de vingt ans à peine, dont le visage exprimait Ta douceur et-la bonté. Des deux hommes qui raccompagnaient, l’un était évidemment son mari. Le langage et l’attitude du gardien permettaient de reconnaître dans l’autre le directeur même de la prison.
Il s’agissait évidemment d’une visite. A en juger par la déférence respectueuse qui „ leur était témoignée, les visiteurs étaient gens de marque, peut-être quelque couple princier en voyage, auprès duquel le directeur jouait le rôle de cicérone.
« L’occupant actuel de cette cellule, dit-il à ses hôtes, n’est autre que le fameux Ladlto, chef de la bande duDanube, dont le nom a dû certainement parvenir iusqu’à vous. .
La jeune femme glissa un regard timide à l’adresse du célèbre malfaiteur. Il n’avait
Î as l’air bien terrible, ce célèbre malfaiteur, amais on ne se serait imaginé un chef de bandits d’une cruauté légendaire sous les traits de cet homme amaigri, émacié, à la figure hâve, dont les yeux exprimaient tant de détresse et de profond désespoir — Il est vrai qu’il s’entête à protester de son innocence, ajouta impartialement le directeur; mais nous sommes habitués à cette chanson. » .
Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le bon ordre de la cellule et sa parfaite propreté. Dans ,1a chaleur de son discours, il en franchit même le seuil, et alla s’adosser
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au-dessous de la fenêtre, afin de faire face à son auditoire.
Tout à coup, le cœur de Serge Ladko cessa* de battre. Sans le savoir, l’orateur frôlait l’enriroit attaqué par le prisonnier et un peu de ciment ^commençait à tomber en fine poussière. Ebranlé par un autre mouvement, ce fut bientôt le tamp 3n de mie de pain qui se détacha d’un seul bloc et tomba sur le carreau. Serge Lauzio eut un frisson d’épouvante, en constatant que l’extrémité du barreau descellé apparaissait à nu au fond de son alvéole.
Quelqu’un avait-il vu? Oui, quelqu’un avait vu. Tandis que son mari et le directeur examinaient la misérable table comme un objet du plus haut intérêt, et que le gardien, respectueusement détourné, semblait regarder quelque chose dans l’enfilade du couloir, la visiteuse tenait ses yeux fixés sur l’excavation pratiquée dans la muraille, et l’expression de son visage montrait qu’elle ën comprenait le mystérieux langage.
Elle allait parler... d*im mot, ruiner tant d’efforts... Serge Ladko attendait, et, par degrés, il se sentait mourir.
Un peu pâle, la jeune femme releva les yeux sur le prisonnier et le couvrit de son regard limpide. Vit-elle les grosses larmes
3 ui s’échappaient lentement des paupières u misérable? Comprit-elle sa supplication silencieuse? Eut-elle conscienee.de son horrible désespoir?..
Dix secondes tragiques passèrent, et soudain elle se détourna en poussant un cri de douleur. Ses deux compagnons se précipitèrent vers elle. Que lui était-iJ arrivé? Rien de grave, affirma-t-elle, d’une voix tremblante, en s’efforçant de sourire.
Elle venait de se tordre sottement le pied, voilà tout.
Tandis que Serge Ladko allait, sans être aperçu, se placer devant le barreau accusateur, mari, directeur et gardien s’empressèrent. Les deux premiers sortirent soutenant la prétendue blessée; le troisième repoussa précipitamment les verrous. Serge Ladko était seul.
Quel élan de gratitude gonfla sa poitrine
Ê our la douce créature, qui avait eu pitié!
rrâce à‘ elle, il était sauvé. Il lui devait la vei; plus que la vie, la liberté.
Il était retombé, accablé, sur sa couchette! L’émotion avait été trop rude. Son cerveau vacillait sous ce dernier coup du sort.
Le reste du iour s’écoula sans autre incident, et neuf neures sonnèrent enfin aux horloges lointaines de la ville. La nuit était tout ,à fait venue. De gros nuages, roulant dans le ciel, en augmentaient l’obscurité.
Dans le couloir, un bruit grandissant annonçait l’approche d’une ronde. Arrivée devant la porte, elle fit halte. Un gardien appliqua son oeil au guichet et se retira satisfait. Le prisonnier dormait, enfoncé jusqu’au menton sous sa couverture. La
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ronde se remit en marche. Le bruit de ses pas décrût, s’éteignit.
Le moment d’agir était arrivé.
" Aussitôt, Serge Ladko sauta à bas de sa couchette, dont il disposa le matelas de manière à simuler suffisamment, dans la
E énombre de la cellule, la présence d’un omme endormi. Cela fait, il se munit de sa corde, puis, s’étant glissé de nouveau de l’autre côté de la grille^ il s’enleva comme la première fois et se mit à cheval sur l’arête supérieure de la hotte.
Les bandeaux qui décoraient le bâtiment étant situés à la nauteur de chaque plancher, Serge Ladko dominait ainsi de près de quatre mètres celui de ces ornements sur lequel il s’agissait de prendre pied. Il avait prévu cette difficulté. Embrassant l’un des barreaux de la grille avGO^ce 04 3 , dont il garda en main les deux extrémités, il se laissa glisser sans trop-de peine jusqu’à la saillie extérieure.
Le dos appliqué à la muraille, cramponné de la main gauche à lacôrde qui le supportait, le fugitif se reposa un instant. Comment garder l’équilibre sur cette surface étroite? A peine aurait-il lâché son soutien, qu’il irait s’abîmer sur le sol du chemin de ronde.
Prudemment, s'astreignant à des mouvements d’une extrême lenteur, il réussit à saisir la corde de la main droite, et, de la gaucho, il inspecta la paroi de la hotte.
Celle-ci ne s’appliquait pas toute seule
tE PILOTE DU DANUBE.
devant la fenêtre efc, pour la retenir, un organe quelconque existait nécessairement.
En la frôlant, sa main ne tarda pas, en effet, à rencontrer un obstacle, qu’après un peu d’hésitation il reconnut être une patte scellée dans la maçonnerie.
Quoique faible que fût la prise offerte par cette patte, force lui était de s’en contenter. S’y accrochant du bout de ses doigts crispés, il attira lentement l’un des doubles de la corde, qui vint peu à peu retomber sur ses épaules. Désormais, les ponts étaient coupés derrière lui. L’eût-il voulu, il ne pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait, de toute nécessité, persévérer jusqu’au bout dans son entreprise.
Serge Ladko se risqua à tourner à demi la tête vers la chaîne du paratonnerre dont pltis compté le secours. Quel ne fut pas son effroi, en constatant que près de deux mètres séparaient cette cnaîne de la hotte dont il lui était, sous peine de mort, interdit de s’éloigner 1
Cependant, il lui'fallait prendre un parti.
Debout sur cette étroite saillie, le dos appliqué contre la muraille, retenu audessus du vide par un misérable morceau de fer que l’extrémité de ses doigts avait peine à saisir, il ne pouvait s’éterniser dans cette situation. Dans quelques minutes, ses doigts lassés relâcheraient leur étreinte, et ce serait alors la chute inévitable. Mioux valait ne périr qu’après un dernier effort vers le salut.
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S’inclinant du côté de la fenêtre, le fugitif replia son bras gauche comme un ressort prêt à se détendre, puis, abandonnant tout appui, il se repoussa violemment vers la droite.
Il tomba. Son épaule heurta la saillie du bandeau. Mais, grâce à l’élan qu’il s’était donné, ses mains étendues avaient enfin atteint le but. La première difficulté était vaincue. Restait à vaincre la seconde.
Serge Ladko se laissa glisser le long de la chaîne et s’arrêta sur l’un des crampons qui la fixaient à la mura:lie. Là, il fit une courte halte et s’accorda le temps de la réflexion.
Le sol était invisible dans la nuit, mais, d’en bas, arrivait jusqu’au fugitif le bruit d’un pas régulier. Un soldat montait évidemment la garde. A en juger par ce bruit croissant et décroissant tour à tour, la sentinelle, après avoir suivi la fraction du chemin de ronde longeant cette partie de la pri? n, tournait ensuite dans la prolongation de ce chemin qui passait devant une aütre façade du bâtiment, puis revenait, pour recommencer sans inlerruption son va-et-vient. Serge Ladko calcula que l’absence du soldat durait de trois à quatre minutes. C’est donc dans ce délai que la distance le séparant de la muraille extérieure devait être franchie.
S’il devinait, au-dessous de lui, la crête de cette muraille dont la blancheur se découpait vaguement dans l’ombre, il ne
pouvait distinguer les pierres en saillie qui en décoraient le sommet.
Serge Ladko, se laissant glisser un peu plus bas, s’arrêta à l’un des crampons inférieurs. De ce point, il dominait encore de deux ou trois mètres le sommet de la muraille qu’il s’agissait de franchir.
Solide, désormais, il lui était permis de procéder par mouvements plus rapides.
Il ne lui fallut qu’un instant pour dérouler sa corde, la faire passer derrière la chaîne du paratonnerre et en nouer les deux bouts de manière à la transformer en une corde sans fin. La longueur nécessaire approximativement calculée, il en lança ensuite au-dessus de la muraille de clôture,
S uis en ramena à lui l’extrémité en forme e boucle, comme il l’aurait fait avec un las$o, en s’efforçant de saisir une des pierres en saillie dont la muraille était extérieurement ornée.
L’entreprise était difficile. Au milieu de cette obscurité profonde, qui lui cachait le but, il ne pouvait compter que sur le hasard.
Plus de vingt fois la corde avait été lancée sans résultat, quand elle opposa enfin une résistance. Serge Ladko insista en vain.
La prise était bonne et ne céda pas. La tentative avait donc réussi. La boucle terminale s’était enroulée autour d’un des bossages extérieurs, et une sorte de passerelle était maintenant jetée au-dessus du chemin de ronde.
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Passerelle fragile à coup sûr! N’allai t-elle pas so rompre ou se détacher de la pierre qui la retenait? Dans le premier cas, ce serait une épouvantable chute de dix mètres de hauteur; dans le second, ramené contre le mur de la prison à la manière d’un balancier, son fardèau humain viendrait s’y écraser.
Pas un instant, Serge Ladko n’hésita devant la possibilité de ce danger. Sa corde fortement tendue, il en réunit de nouveau les deux extrémités, puis, prêt à s’élancer, il prêta l’oreille aux pas du soldat de garde.
Celui-ci était précisément juste en dessous du fugitif. Il s’éloignait. Bientôt, il tourna le coin du bâtiment et le bruit de ses pas s’éteignit. Il fallait, sans perdre une seconde, profiter de son absence.
Serge Ladko s’avança sur le chemin aérien. Suspendu entre ciel et terre, il avançait d’un mouvement égal et souple, sans s’inquiéter du fléchissement de la corde, dont la courbure s’accentuait à mesure qu’il approchait du milieu du parcours. Il voulait passer. Il passerait.
Il passa. En moins d’une minute, le vertigineux abîme franchi, il atteignait la crête de la muraille.
Sans y prendre do repos, il se hâta de plus en plus, enfiévré par la certitude du succès. Dix minutes à peine s’étaient écoulées depuis qu’il avait quitté sa cellule, mais ces dix minutes lui semblaient avoir duré
plus d’une heure, et il redoutait qu’une ronde ne vînt l’inspecter. Son évasion ne serait-elle pas découverte alors, malgré la manière dont il avait disposé sa couchette? Il importait d’être loin auparavant.
La barge était là, à deux pas de lui! Quelques coups d'aviron suffiraient a le mettre hors de l’atteinte de ses persécuteurs.
Interrompant son travail à chaque passage du soldat de garde, Serge Ladko dénoua fébrilement sa corde, la ramena à lui en hâlant sur l’un des brins, puis, la doublant de nouveau et entourant de la boucle ainsi formée l’une des saillies intérieures, il commença sa descente, après s’être assuré que la rue était déserte..
Arrivé heureusement à terre, il fit aussitôt retomber la corde à ses pieds et la roula en paquet. Tout était terminé. Il était libre, et aucune trace ne subsisterait de son audacieuse évasion.
Mais, comme il allait partir à la recherche de sa barge, une voix s’éleva tout à coup dans la nuit.
« Parbleu ! prononçait-on à moins de dix pas, c’est M. Ilia Brusch, ma parole!
Serge Ladko eut un tressaillement de plaisir. Le sort décidément se déclarait en sa faveur puisqu’il lui envoyait le secours d’un ami.
— M. Jaeger! » s’écria-t-il d’une voix ioyeusé, tandis qu’un passant sortait de l’ombre et se dirigeait vers lui.
PRES DU BUT
PRÈS DU BUT
Le 10 octobre, l’aube se leva pour la neuvième fois, depuis que la barge avait recommencé à descendre le Danube. Pendant les huit jours précédents, près de sept cents kilomètres avaient été laissés en arrière.
On approchait de Roustchouk, où Pon arriverait avant le soir.
A bord, rien ne semblait changé. La barge transportait, comme autrefois, les deux mêmes compagnons : Serge Ladko et Karl Dragoch, redevenus, Pun le pêcheur Ilia Brusch, l’autre, le débonnaire M. Jaeger.
Toutefois, la manière dont le premier jouait maintenant son rôle rendait plus difficile à soutenir celui du second. Hypnotisé par le désir dé se rapprocher ae Roustchouk, manœuvrant l’aviron jour et nuit, Serge Ladko négligeait, en effet, les précautions les plus élémentaires. Non seulement il s’était débarrassé de ses lunettes, mais encore, supprimant rasoir et teinture, il permettait aux changements survenus dans sa personne pendant la durée de sa détention de s’accuser avec une netteté croissante. Ses cheveux noirs pâlissaient de jour en jour, et sa barbe blonde commençait à atteindre une longueur respectable
JULES, VERNE. — tB PTLOTB DU DANUBE.
Il eût été naturel que Karl Dragoch mani** testât quelque étonnement d’une pareille transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. Décidé à suivre jusqu’au bout la voie dans laquelle il s’était engagé, il avait pris le parti de ne rien voir de ce qui pouvait être gênant.
Au moment où il s’était trouvé face à face avec Serge Ladko, les opinions antérieures de Karl Dragoch étaient fortement ébranlées, et il se sentait moins enclin à admettre la culpabilité de son ancien compagnon de voyage.
L’incident provoqué par la commission rogatoire de Szalka avait été la première cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, en .effet, procédé à son enquête personnelle. Plus difficile à satisfaire que le commissaire de police de Gran, il avait longuement interrogé les habitants de la ville, et les réponses obtenues n’avaient pas été sans le troubler.
Qu’un nommé Ilia Brusch, dont la vie était au demeurant des plus régulières, eût élu domicile à Szalka et qu’il l’eût quittée peu de temps avant le concours de Sigmaringen, ce premier point n’écait pas contestable. Cet Ilia. Brusch avait-il été revu après ce concours, et notamment dans la nuit du 28 au 29 août? Sur ce deuxième point, les témoignages furent évasifs. Si les plus proches voisins croyaient bien se rappeler que, vers la fin a’août, ils avaient remarqué de la lumière dans la maison du
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pêcheur alors fermée depuis plus d’un mois, ils n’osèrent cependant rien affirmer. Ces renseignements, tout vagues et hésitants qu’ils fussent, augmentèrent naturellement les perplexités du policier.
Restait un troisième point à élucider.
Quel était le personnage à qui le commissaire de Gran avait parlé au domicile indiqué par le prévenu? A cet égard, Dragoch ne put recueillir aucune indication. Ilia Brusch étant assez connu à Szalka, il fallait nécessairement, s’il y était venu, qu’il fût arrivé et reparti pendant la nuit, puisque personne ne l’avait aperçu. Un tel mystère, déjà suspect par lui-même, le devint bien davantage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le tenancier d’une petite auberge, auquel, dans la soirée du 12 septembre, trente-six heures avant la visite du commissaire de police de Gran, un inconnu* avait démandé l’adresse d’ilia Brusch. Le problème se compliquait. Il se compliqua encore, quand cet aubergiste, pressé de questions, eut donné de l’inconnu un'signalement correspondant traits pour traits à celui que, d’après la rumeur publique, il convenait d’attribuer au chef de la bande du Danube.
Tout ceci rendit Karl Dragoch rêveur. Il * flaira des choses louches. Il eut le sentiment instinctif d’être en présence de quelque machination ténébreuse dont le but lui demeurait inconnu, mais dont il n’était pas impossible que le prévenu fût la victime.
Cette impression se trouva fortifiée, quand, à son retour à Semlin, il connut la marche de l’instruction. En somme, après vingt jours de secret, elle n’avait pas fait un pas. Aucun complice n’avait été découvert, nul témoin n’avait formellement reconnu lé ' prisonnier, contre lequel il n’existait touours d’autre charge qxie le fait d’avoir cherché à modifier l’aspect de son visage et d’avoir possédé un portrait de femme sur lequel figurait le nom de Ladko.
Ces présomptions, qui, corroborées par d’autres, eussent eu une grande valeur, perdaient, isolées, beaucoup de leur importance. Peut-être, après tout, ce déguisement et la présence du portrait avaient-ils une cause avouable.
Karl Dràgoch, dans cet état d’esprit, était particulièrement accessible à la pitié. C’est pourquoi il n’avait pu s’empêcher d’être profondément ému par la naïve confiance de Serge Ladko, dans une circonstance où celui-ci aurait été excusable de se défier de son |>lus intime ami.
Etait-il impossible, d’ailleurs, de mettre ce sentiment de pitié d’accord avec ses devoirs professionnels en reprenant comme devant sa place dans la barge ? Si Ilia Brusch se nommait en réalité Ladko, et si ce Ladko était bien un malfaiteur, Karl Dragoch, en s’attachant à lui, dépisterait . ses complices. Innocent, au contraire, peutêtre conduirait-il quand même au vrai coupabléj auquel l’incident de Szalka eût
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prouvé, dans ce cas, qu’il portait ombrage.
Ces raisonnements, un peu spécieux, n’étaient pas dénués de toute logique. L’as* pect misérable d > Serge Ladko, le courage surhumain qu’il avait dû déployer pour accomplir sa fantastique évasion, et surtout le souvenir du service autrefois rendu avec tant d’héroïque simplicité, firent le reste.
Karl Dragoch devait la vie à ce malheureux qui haletait devant lui, les mains en sang, la sueur ruisselant sur son visage décharné.
Allait-il, en retour, le rejeter dans l’enfer? Le détective ne put s’y résoudre.
« Venez ! » dit-il simplement en réponse à l’exclamation joyeuse du fugitif, qu’il entraîna vers le fleuve.
Peu de paroles avaient été échangées entre les deux compagnons pendant les huit jours qui venaient de s’écouler. Serge Ladko gardait généralement le silence et concentrait toutes les forces de son être pour accroître la vitésse de l’embarcation.
En phrases hachées, qu’il fallait lui arracher en quelque sorte, il fit toutefois le récit de ses inexplicables aventures depuis le confluent de l’Ipoly. Il raconta sa longue détention dans la prison de Semlin, succédant à une séquestration plus étrange encore à bord dchaland inconnu, ils mentaient donc,ceux qui prétendaient l’avoir vu entre Budapest et Semlin, puisque, durant tout ce parcours, il avait été enfermé, pieds et mains liés, dans ce chaland.
A ce récit, les opinions primitives de Karl
Dragoch évoluèrent de plus en plus. Malgré lui, il établissait un rapprochement entre J’agression dont Ilia Brusch avait été victime et l’intervention d’un sosie à Szalka.
A n’en pas douter, le pêcheur gênait quelqu’un ët étàiten butte auxcoupsa’un ennemi inconnu, mais dont le signalement semblait correspondre à celui du véritable bandit.
Ainsi, peu à peu, Karl Dragoch s’acheminait vers la vérité. Hors d’etat de contrôler ses déductions, il sentait du moins décroître de jour en jour les soupçons autrefois conçus.
Pas un instant, néanmoins, il ne songea à quitter la barge pour revenir en arrière et recommencer son enquête sur nouveaux frais. Son flair de policier lui disait que la piste était bonne, et que le pêcheur, innocent peut-être, était d’une manière ou d’autre mêlé à l’histoire de la bande du Danube.
La tranquillité était parfaite, d’ailleurs, sur le haut fleuve, et la succession des crimes commis prouvait que leurs auteurs avaient, eux aussi, descendu le courant, au moins jusqu’aux environs de Semlin. Il y avait donc toutes chances pour qu’ils epssent continué â le descendre penaant la détention d’ilia Brusch.
Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Striga continuait, en effet, à se rapprocher de la mer Noire, avec douze jours a’avance sur la barge au départ de -Semlin. Mais, ces douze jours d’avance, il les perdait peu à peu, la distance séparant
les deux bateaux diminuait graduellement, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la barge gagnait implacablement sur le chaland, sous l’effort furieux de Serge Ladko
Celui-ci n’avait qu’un but : Koustchouk; qu’une idée : Natctia. S’il 'négligeait les précautions autrefois prises pour protéger son incognito, c’est qu’il n’y pensait vraiment plus. D’ailleurs, de quel intérêt eussent-elles été maintenant? Après son arrestation, après son évasion, s’appeler Ilia Brusch devait être aussi compromettant que de s’appeler Serge Ladko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pouvait plus désormais s’introduire que secrètement à Roustchouk, sous peine a’être appréhendé sur-lechamp.
Absorbé par son idée fixe, il n’avait, pendant ces huit jours, accordé aucune attention aux rives du fleuve. S’il s’était aperçu qu’on passât devant Belgrade — la ville blanche — étagée sur une colline que domine le palais du prince, le Konak, et précédée d’un faubourg où'viennent transiter une^ immense quantité de marchandises, c’est parce que Belgrade indique la frontière serbe où expiraient les pouvoirs de M. Izar Rona. Mais, ensuite, il ne remarqua plus rien.
Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale de la Serbie, célèbre par les vignobles dont elle est entourée ; ni Colombals, où l’on montre une caverne dans laquelle Saint-
2 p 2 LE PILOTE DD DANUBE.
Georges aurait, d’après la légende, déposé le corps du dragon tué de ses propres mains ; ni Orsova, au delà de laquelle le Danube coule entre deux anciennes provinces turques, devenues depuis royaumes indépendants J ni les Portes de Fer, ce défilé fameux bordé de murailles verticales de quatre cents mètres, où le Danube se précipite et se brise ayec fureur contre les blocs dont son lit est semé ; ni Widdin, première ville bulgare de quelque importance ; ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres cités notoires qu’il lui fallut dépasser en amont de Roustcnouk.
De préférence, il longeait la rive serbe, où il s’estimait’plus en sûreté, et en effet, jusqu’à la sortie des Portes de Fer, il ne fut pas inquiété par la police.
Ce fut seulement à Orsava que, pour la première fois, un canot de la brigade fluviale inti|na à la barge l’ordre de s’arrêter. Serge Ladko, très inquiet, obéit en se demandant ce qu’il répondrait aux questions qu’on allait inévitablement lui poser.
On ne l’interrogea même pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du détachement s’inclina avec déférence et il ne fut plus question de perquisition.
Le pilote ne songeapas à s’étonner qu’un bourgeois de Vienne disposât à son gré de la force publique. Trop heureux de s’en tirer à si bon compte, il trouva toute naturelle une omnipotence qui s’exerçait à son
profit, et fl ne. manifestapas plus de surprise,
mais simplement une impatience grandissante, en voyant se prolonger Pentretien entre l’agent et son passager.
Conformément aux ordres, tant de M. Izar Rona, furieux de Pévasion de son prévenu,
S ue de Karl Dragoch lui-même, la police du euve avait redoublé de vigueur. De distance en distance, on obligeait la navigation à franchir une série de barrages, parmi lesquels celui d’Orsova était d’une importance capitale. L’étranglement du fleuve en cette partie de son cours facilitant la surveillance, il était impossible, en effet, qu’aucun bateau réussît à passer sans avoir été minutieusement visité
Karl Dragoch, en interrogeant son subordonné, eut l’ennui d’apprendre à la fois, et que ces perquisitions n’avaient donné aucun résultat, et qu’un nouveau crime, un cambriolage d’une certaine gravité, venait d’être commis deux jours auparavant en territoire roumain, au confluent du Jirel, presque exactement en face de la ville bulgare de Rahowa.
Ainsi donc, la bande du Danube avait réussi à passer entre les mailles du filet.
Cette bande ayant coutume de s’approprier non seulement l’or et l’argent, mais les objets précieux de toute nature, son butin devait être d’un volume encombrant, et il était vraiment inconcevable qu’on n’en eût pas trouvé trace, alors qu’aucun bateau n’avait pu échapper à la visite.
Il en était cependant ainsi.
Karl Dragoch était stupéfait d’une telle virtuosité. Toutefois, il fallait bien se rendre à l’évidence, les malfaiteurs prouvant euxmêmes par des attentats leur descente vers l’aval.
La seule conclusion à tirer de ces laits, c’est qu’il convenait de se hâter. Le lieu et la date du dernier vol signalé indiquaient que ses auteurs avaient moins de trois cents kilomètres d’avance. En tenant compte du temps pendant lequel Ilia Brusch avait été immobilisé, temps que la bande du Danube avait certainement mis à profit, il fallait en inférer que sa vitesse était à peine la moitié de celle de la bargé. Il n’était donc pas impossible de l’atteindre à la course.
’ On repartit donc sans plus attendre et, dès les premières heures du 6 octobre, la frontière bulgare était franchie. A parler de ce point, Serge Ladko qui, jusque-là, avait suivi de son .mieux la rive droite, serra au • contraire lè plus possible le bord roumain dont, à partir de Lom-Palamka, une succession de marais de huit à dix kilomètres de large n’allait pas tarder, d’ailleurs, à interdire l’approche.
Quelque absorbé qu’il fût en lui-même, le fleuve, depuis qu’on était entré dans les eaux bulgares, n’avait pu manquer de lui* paraître suspect. Un certain nombre de chaloupes à valeur, de torpilleurs même, voire ae-canonniôres, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en effet. En prévision de la guerre qui allait, moins d’un an plus
PRES DÜ BUT.
tard, éclater avec la Russie, la Turquie commençait déjà à surveiller le Danube, qu’elle devait peupler ensuite d une véritable flottille. • ... ..
Risque pçur risque, le pilote préférai» se
tenir à distance de ces navires turcs, dut-11 pour cela se jeter dans les griffes des autorités roumaines, contre lesquelles M. J aeger serait peut-être capable de le protéger, comme il l’avait fait a Orsova.
L’occasion ne se présenta pas de mettre à une nouvelle épreuve le pouvoir du passager: aucun incident ne troubla cette dernière partie du voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures deTaprès-midi, la barge parvenait enfin à la hauteur de Roustchouk, crue l’on distinguait confusément sur i autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve, puis, arrêtant pour la première fois depuis tant de jours le mouvement de son aviron, il laissa tomber le grappin par le
f °« Qu’y a-t-il? demanda Karl Dragoch
8U f? r je suis arrivé, répondit laconiquement Serge Ladko.
— Arrivé ?.. Nous ne sommes pas encore
à la mer Noire, cependant.
— Je vous ai trompé, monsieur Jaeger, déclara sans ambages Serge Ladko. Je n ai jamais eu l’intention d’aller jusqu’à la mer
— 6 Bah 1 fit le détective dont l’attention s’éveilla*
r LE PILOTE DU DANUBE,
— Non, Je suis parti dans l’idëo de m’ar rêter à Roustchouk. Nous y sommes.
— Où prenez-vous Roustchouk ?
— Là, répondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine.
— Pourquoi, dans ce cas, n’y allons-nous pas ?
— Parce qu’il me faut attendre la nuit. Je suis traqué, poursuivi. Dans le jour, je risquerais de me faire arrêter au premier pas..
Voilà qui devenait intéressant. Les soupçons primitivement conçus par Dragoch étaient-ils donc justifiés ?
— Comme à Semlin, murmura-t-il à demivoix.
— Comme à Semlin, approuva Serge Ladko sans s'émouvoir, mais pas pour les mêmes causes. Je suis un honnête homme, monsieur Jaeger.
— Je n’en doute pas, monsieur Brusch, bien qu’ellep soient rarement bonnes, les raisons que 1 l’on a de redouter une arrestation.
— Les miennes le sont, monsieur Jaeger, affirma froidement Serge Ladko. Excusezmoi de ne pas vous les révéler. Je me suis, iuré à moi-même de garder mon secret. Je le garderai.
Karl Dragoch acquiesça d’un geste qui exprimait la plus parfaite indifférence. Le pilote reprit :
—: Je conçois, monsieur Jaeger, cjue vous ne soyez pas désireux d’être mêle à mes affaires. Si vous le voulez, je vous déposerai
PRES DU BUT
en terre roumaine. Vous éviterez ainsi les dangers auxquels je peux être exposé.
— Combien de temps comptez-vous rester à Roustchouk ? demanda Karl Dragoch sans répondre directement.
— Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les choses tournent à mon gré, je serai revenu à bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul. S’il en est autrement, j’ignore ce que je ferai.
— Je vous suivrai jusqu’au bout, mon sieur Brusch, déclara sans hésiter Karl Dragoch.
— A votre aise! » conclut Serge Ladko qui n’ajouta pas une parole.
A la nuit tombante, il reprit l’aviron et s’approcha de la rive bulgare. L’obscurité était complète quand il y accosta, un peu en aval des dernières maisons de la ville.
Tout son être tendu vers le but, Serge Ladko agissait à la manière d’un somnambule. Ses gestes nets et précis faisaient sans hésitation ce qu’il fallait faire, ce qu’il lui eût été impossible de ne pas faire.
Aveugle pour tout ce qui l’entourait, il ne vit pas son compagnon disparaître dans la cabine dès que le grappin eut été ramené à bord. Le monde extérieur avait perdu pour lui toute réalité. Son rêve seul existait. Hit, ce rêve, c’était, tout illuminée de soleil, « en dépit de la nuit, sa maison et, dans sa maison, Natcha!.. En dehors de Natcha, il n’était plus rien sous le ciel.
Dès que l’étrave de là barge eut touché la
rive, il sauta à terre, fixa solidement son amarre et s’éloigna d’un pas rapide.
Aussitôt, Karl Dragoch sortit de la cabine.
Il n’y avait pas perdu son temps. Qui aurait reconnu le policier, à la silhouette énergique et sèche, dans ce balourd aux pesantes allures, merveilleuse copie d’un paysan hongrois ?
Le détective prit terre à son tour et, suivant le pilote à la piste, partit en chasse une fois de plus.
LA MAISON VIDE
En cinq minutes Serge Ladko et Karl Dragoch eurent atteint les maisons Roustchoukne possédant, à cette époque, malgré son importance commerciale, aucun éclairage public, il leur eût été difficile,s’ils en avaient eu le désir, de se faire une idée de la ville irrégulièrement groupée autour d’un vaste débarcadère, sur la périphérie duquel se tassaient des échoppes assez délabrées, à usage d’entrepôts ou de cabarets. Mais, en vérité, ils n’y songeaient guère. Le premier marchait d’un pas ra- .
pide, les yeux fixés devant lui, comme s’il eût été attiré par un but étincelant dans la nuit. Quant au second, il mettait tant d’at-
LA MAISON VIDE
tention à suivre le pilote, qu’il ne vit meme pas deux hommes, qui débouchaient d’une ruelle au moment où il la traversait.
Dès qu’ils furent sur le chemin longeant le fleuve, ces deux hommes se séparèrent.
L’un s’éloigna à droite, vers l’aval.
« Bonsoir, dit-il en bulgare.
— Bonsoir, » répondit l’autre, qui, tournant à gauche, emboîta le pas à Karl Draffoch
Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. Une seconde, il hésita, en ralentissant instinctivement sa marche, puis, abandonnant sa poursuite, il s’arrêta soudain et
fit volte-face. ,
Tout un ensemble de dons naturels ou
acquis* est nécessaire au policier qui a l’ambition de ne pas croupir dans les bas emplois de sa profession. Mais, la plus précieuse des. multiples qualités qu’il doit posséder, c’est une parfaite mémoire de l’œil et de l’oreille.
Karl Dragoch possédait cet avantage au plus haut degré. Ses nerfs auditifs et visuels constituaient de véritables appareils enregistreurs, et leurs sensations lumineuses ou sonores, il ne les oubliait jamais, quelle que fût la longueur du temps écoulé. Apres des mois, après des années, il reconnaissait du premier coup un visage k peine aperçu, la voix qui, une seule fois, avait fait vibrer son tympan.
Il en était précisément ainsi pour 1 une de celles qu’il venait d’entendre, et, dans
3oo
la circonstance présente, il n’y avait pas si longtemps qu’il s’était trouvé en face du propriétaire, pour qu’une erreur fût à redouter. Cette voix, qui, dans la clairière, au pied du mont Pilis, avait résonné à son oreille, c’était le fil conducteur vainement cherché jusqu’ici. Pour ingénieuses qu’elles pussent paraître, ses déductions relatives à son compagnon de voyage n’étaient en somme que des hypothèses. La voix, au contraire, lui apportait enfin une certitude. Entre le probable et le certain, l’hésitation était impossible, et c’est pourquoi le détective,
. abandonnant sa filature, s’était lancé sur une nouvelle piste.
« Bonsoir, Titcha, prononça en allemand Karl Dragoch lorsque l’homme fut arrivé à proximité.
Celui-ci s’arrêta, cherchant à percer l’obscurité de la puit.
— Qui me’parle? interrogea-t-il.
— Moi, répondit Dragoch.
— Qui ça, vous? V
— Max Raynold.
— Connais pas.
— Mais je vous connais, moi, puisque je vous ai appelé par votre nom.
— C’est juste, reconnut Titcha. Il faut même que vous ayez de bons yeux, camarade.
— Ils sont excellents, en effet.
Le dialogue fut interrompu un instant.
— Que me voulez-vous? reprit Titcha.
• —Vous parler, déclara Dragoch, à vous
IA MAibON VIDE,
3oi
et à un autre. Je ne suis à Roustchouk que pour ça.
— Vous n’êtes donc pas d’ici ?
— Non. Je suis arrivé aujourd’hui.
— Joli moment que vous avez choisi, ricana Titcha, qui faisait sans doute allusion à l’anarchie actuelle de la Bulgarie.
Dragoch, ayant esquissé un geste d’indifférence, ajouta :
— Je suis de Gran.
Titcha garda le silence.
— Vous ne connaissez pas Gran? insista Dragoch.
— Non.
:— C’est étonnant, après en être venu si près.
— Si près?., répéta Titcha. Où prenezvous que je sois allé près de Gran ?
— Parbleu! diten riant Karl Dragoch, elle * n’en est pas si loin, la villa Hagueneau.
Ce fut au.tour de Titcha de tressaillir II - essaya, toutefois, de payer d’audace.
— La villa Hagueneau?.. balbutia-t-il d’un ton qu’il voulait rendre plaisant. C’est juste comme pour vous, camarade. Connais pas.
— Vraiment ?.. fit ironiquement Dragoch.
Et la clairière de Pilis, la connaissez-vous?
* Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur.
Plus bas, donc ! dit-il sans chercher cette fois à dissimuler son émotion. Vous êtes fou de crier comme ça.
' — Puisqu’il n’y a personne, obîecta Dra- . goch.
JüLES VERNE. - LE i’ILOl'E DR DANUBE. ^0
3oa
— On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui demanda : Enfin, que voulez-vous ?
— Parler 'à Ladko, répondit Dragoeh sans baisser la voix.
Titcha resserra son étreinte.
— Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeurés. Vous avez donc juré de nous faire pendre?
Karl Dragoeh se mit à rire.
— Ah bien! dit-il, ça ne va pas être commode de nous entendre, s’il faut parler à la muette!
— Aussi, gronda sourdement Titcha, on n’a pas idée d’aborder les gens au milieu de la nuit sans crier gare. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas dire en pleine rue.
— Je ne tiens pas à vous parler dans la rue, riposta Dragoeh. Allons ailleurs.
— Où? !
— N’importe où. Il y a bien un cabaret dans les environs?
— A quelques pas d’iei.
-T- Allons-y.
— Soit, concéda Titcha. Suivez-moi.
Cinquante mètres plus loin, les deux compagnons arrivèrent* sur une petite place.
En face d’eux, une fenêtre brillait faiblement dans la nuit.
—• C’est là, dit Titcha.
La porte ouverte, ils entrèrent de plainpied dans la salle déserte d’un modeste café dont une dizaine de tables garnissaient le pourtour.
LA MAISON VIDE
— Nous serons à merveille ici, dit Dragoch.
Le patron accourait au-devant de ces clients inespérés.
— Qu’allons-nous boire?.. C’est moi qui régale, annonça le détective, en frappant sur son gousset.
— Un verre de racki ? proposa Titcha.
— Va pour le racki!.. rît du genièvre?..
Ça ne vous dit rien ?
— Bon aussi, le genièvre, approuva Titcha.
Karl Dragoch se tourna vers le patron attentif aux ordres.
— Vous avez entendu, l’ami ?.. Serveznous, et vivement!
Pendant que l’hôte s’empressait,Dragoch, d’un coup d’œil, pesa l’adversaire qu’il allait avoir à combattre. Il l’eut vite jugé. Larges épaules, cou de taureau, front étroit mangé par d’épais cheveux gris, parfait exemplaire, en un mot, du lutteur îorain de bas étage, c’était une véritable brute qu’il avait en face de lui.
Aussitôt que les bouteilles et deux verres eurent été apportés, Titcha reprit la conversation au point où elle avait débuté.
— Vous dites donc que vous me connaissez ? ,
— Vous en doutez?
— Et que vous connaissez l’affaire de Gran?
— Aussi. Nous y avons travaillé ensemble.
— Pas possible!
— Mais certain.
— Je nïy comprends rien, murmura Titcha, qui cherchait de bonne foi dans ses souvenirs. Nous n’étions que nous huit, cependant...
— Pardon, interrompit Dragoch, nous étions neuf, puisque j’y étais.
— Vous avez mis la main à la pâte?
insista Titcha mal convaincu.
— Oui, à la villa, et à la clairière pareil lement. C’est même moi qui ai emmené la charrette;
— Avec Vogel?
.— Avec Vogel.
Titcha réfléchit un instant.
— Ça ne se peut pas, protesta-t-il. C’est Kaiserlick qüi était avec Vogel.
— Non, c’est moi, répliqua Dragoch sans se troubler. Kaiserlick était resté avec vous autres. .
— Vous en êtes sûr? ;
— Absolument, affirma Dragoch.
^ Titcha paraissait ébranlé. Le bandit ne brillait pas précisément par l’intelligence.
Sans s’apercevoir qu’il venait lui-même de révéler Inexistence ae Vogel et de Kaiserlick au prétendu Max Raynold, il considérait comme une preuve que ce dernier connût leurs noms. .
— Un verre de genièvre? proposa Dra . goch. .
— Ça n’èst pas de refus, dit Titcha.
Puis, le verre vidé d’un trait :
« INUTILE DB ITNASSHE, OAMAUÀDB... » (PAOp 307 .)
la maison vide.
*7* C’est curieux, murmura-t-il, à demi vaincu. C’est bien la première fois que nous mêlons un étranger à nos affaires.
— Il faut un commencement à tout, répliqua Karl Dragoch. Je ne serai plus un étranger quand j’aurai été admis dans la bande.
— Quelle bande?
*— Inutile de finasser, camarade. Puisque je vous dis que c’est convenu.
— Qu’est-ce qui est convenu?
— Que je serai des vôtres.
— Convenu avec qui?
— Avec Ladko.
— Taisez-vous donc, interrompit rudement Titcha. Je vous ai déjà prévenu qu’il fallait garder ce nom-là pour vous.
— Dans la rue, objecta Dragoch. Mais ici?
— Ici comme ailleurs, dans toute la ville, s’entend.
— Pourquoi? demanda Dragoch suivant la veine.
Mais Titcha conservait un reste de méfiance.
— Si on vous le demande, répondit-il prudemment, vous direz que vous rignorez, camarade. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ne savez pas tout, ie le vois, et ce n’est pas à un vieux renard comme moi que vous tirerez les vers du nez.
Titcha se trompait, il n’était pas de force à lutter avec un jouteur comme Dragoch, et le vieux renard avait trouvé son maître.
La sobriété n’était pas sa qualité dominante, et le détective, aussitôt qu’il l’eut découvert, s’était ingénié à tirer parti de ce défaut à la cuirasse de l’adversaire. Ses offres répétées avaient eu raison de la résistance, d’ailleurs assez molle, du bandit. Les verres de genièvre succédaient aux verres de racki, et réciproquement.. L’effet de l’alcool commençait déjà à se faire sentir.
L’œil de Titcha devenait trouble, sa langue plus lourde, sa prudence moins éveillée. Or, comme chacun sait, glissante est la route de l’ivresse, et d’ordinaire, plus on apaise la soif, plus elle grandit.
— Nous disions donc, reprit Titcha d’une voix un peu pâteuse, que c’est convenu avec le chef?
— Convenu, déclara Dragoch.
— Il a bienfait.., le chef, affirma Titcha, qui, sous l’influence de l’ivresse, se mit à tutoyer son interlocuteur. Tu as l’air d’un bon et d’un vrai camarade.
— Tu peux le dire, approuva Dragoch en s’accordant à l’unisson.
— Seulement, voilà!.. Tu ne le verras pas.., le chef.
— Pourquoi ne le verrai-je pas ?
Avant de répondre, Titcha, avisant la
bouteille.de racid, s’en versa coup sur coup deux rasades. Quand il eut bu, il déclara d’une voix rauque :
— Parti.., le chef. ‘
— Il n’est pas à Roustchouk? insista Dragoch vivement désappointé.
LA MAISON VIDE
doj
— Il n'y est plus.
— Plus?.. Il y est donc venu?
— Il y a quatre jours.
— Et maintenant?
— Il continue à descendre jusqu’à la mer avec le chaland.
— Quand doit-il revenir?
— Dans une quinzaine.
— Quinze jours de retard! Voilà bien ma chance! s’écria Dragoch.
— Ça te démange donc bien d’entrer dans la compagnie ? demanda Titcha avec un gros rire.
— Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, moi, et au coup de Gran j’ai touché en une nuit plus que je ne gagne en un an à travailler la terre.
— Ça t’a mis en goût, conclut Titcha en riant aux éclats.
Dragoch parut s’apercevoir que le verre de son vis-à-vis était vide, et s’empressa de le remplir.
— Mais tu ne bois pas, camarade, s’écriat-il. A ta santé!
— A ta santé! répéta Titcha, qui lampa son verre d’un trait.
Abondante était la moisson de -renseignements recueillie parle policier. Il savait de combien d’affiliés se composait la bande du Danube : huit, au dire de Titcha; le nom de trois d!entre eux et même de quatre, en y comprenant le chef; sa destination : la mer, où sans doute un navire serait chargé du butin ; la base de ses opérations : Rous-
Bio
tchouk. Quand Ladko y reviendrait, dans une quinzaine de jours, toutes les dispositions seraient prises pour qu’il fût appréhendé sur-le-champ, à moins qu’on ne réussît à mettre la main sur lui aux bouches mêmes du Danube.
Plus d’un point, toutefois, restaient encore obscurs. Karl Dragoeh pensa qu’il serait peut-être possible d’élucider tout au moins l’un d’eux, en profitant de l’état d’ébriété de son interlocuteur.
— Pourquoi donc, demanda-t-il d’un ton indifférent après un instant de silence, ne voulais-tu pas tout à l’heure que je prononce le nom de Ladko ?
Tout à fait gris, décidément, Titcha eut un regard mouillé à l’adresse de son compagnon, auquel, dans une soudaine explosion de tendresse, il tendit la main.
•— Je yais te le dire, balbutia-t-il, car tu es un ami, toi!'
— Oui, affirma Dragoeh en répondant à l’étreinte de l’ivrogne.
— Un frère.
— Oui.
— Un luron, un gars d’attaque.
— Oui.
Titcha chercha des yeux les bouteilles.
— Un coup de genièvre? proposa-t-il.
— Il n’y en a plus, répondit Dragoeh.
Estimant l’adversaire à point, et redoutant de le voir tomber ivre-mort, le détective s’était arrangé pour répandre sur le sol une bonne partie des flacons. Mais cela ne
Ï,À MAISON VIDE
faisait pas l’affaire de Titcha qui, en apprenant l’épuisement du genièvre, fit une grimace désolée.
— Duracki, alors? implora-t-il.
— Voilà, consentit Karl Dragoch en avançant sur la table la bouteille qui contenait encore quelques gouttes de liqueur.
Mais attention, camarade!.. Il ne faudrait pas nous griser,
— Moi!., protesta Titcha, qui s’adjugea le fond de la bouteille. Je le voudrais que je ne pourrais pas !
— Nous disions donc que Ladko?.. suggéra Dragoch reprenant patiemment sa marche tortueuse vers le but.
— Ladko?.. répéta Titcha qui no savait plus de quoi il s’agissait.
— Pourquoi ne faut-il pas le nommer?
, Titcha eut un rire aviné.
— Ça t’intrigue, ça, mon fils!.. C’est qu’ici Ladko se prononce Striga, voilà tout.
— Striga?.. répéta Dragoch qui ne comprenait pas. Pourquoi Striga?..
— Parce que c’est son nom, à cet enfant...
Ainsi, toi, tu t’appelles... Au fait! comment t’appelles-tu?..
— Raynold.
— C’est ça... Raynold... Eh bien! Jet’ap-
6 elle Raynold... Lui, il s’appelle Striga... ï’est clair.
— A Gran, cependant... insista Dragoch.
— Oh! interrompit Titcha, à Gran, c’était Ladko... Mais, à Roustchouk, c’est Striga.
Il cligna de l’œil d’un air malin.
— Comme ça, tu comprends, ni vu, ni connu.
Qu’un malfaiteur s’affuble d’un nom d’emprunt quand il accomplit ses méfaits, cela n’est pas pour étonner un policier, mais pourquoi ce nom de Ladko, ce même nom dont était signé le portrait trouvé dans la barge?
— Il existe bien un Ladko pourtant, s’écria avec impatience Dragoch formulant ainsi la conclusion de sa pensée.
— Parbleu! fit Titcha. C’est même le plus beau de l’affaire.
— Qu’est-ce que c’est que ce Ladko ?
— Une canaille, affirma énergiquement Titoha.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
— A moi?.. Rien... A Striga...
— Qu’est-ce qu’il a fait à Striga?.
— Il lui a soiffflé la femme... la belle Natcha.
Natcha! ce même prénom qui figurait sur le portrait. Dragoch, assuré d’être sur la bonne piste, écoutait avidement Titcha qui poursuivait sans se faire prier :
— Depuis, ils ne sbnt pas amis, tu penses!.. C’est pour ça que Striga a pris son nom. C’est un malin, Striga.,
— Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit pas pourquoi il ne faut pas prononcer le nom de Ladko.
‘— Parce qu’il est malsain, expliqua Titcha... A Cran... et ailleurs, tu sais qui il désigne... Ici, c’est celui d’une espèce
LA MAISON VIDE
de pilote qui s’est mis contre le gouvernement... Il conspire, l’imbécile... Et les rues sont pleines de Turcs à Roustchouk!
' — Qu’est-il devenu ? demanda Dragoch.
Titcha fit un geste d’ignorance.
— Il a disparu, répondit-il. Striga dit qu’il est mort.
— Mort!
— Et ça doit être vrai, puisque Striga a la femme maintenant.
— Quelle femme?
— Eh! la belle Natcha... Après le nom, la femme... Pas contente, la colombe!..
Mais Striga la tient bien à bord du chaland.
Tout s’éclaircissait pour Dragoch. Ce n’est pas en compagnie d’un vulgaire malfaiteur qu’il avait passé de si longs jours, mais avec un patriote exilé. Quelle ne devait
S as être en ce moment la douleur du maleureux, n’arrivant enfin chez lui après tant d’efforts, que pour trouver sa maison vide!.^ Il fallait courir à son aide... Quant à la bande du Danube, Dragoch, renseigné désormais, n’aurait aucune peine à mettre ensuite la main sur elle.
— Il fait chaud!., soupira-t-il en faisant semblant d’être vaincu par l’ivresse.
— Très chaud, approuva Titcha.
— C’est le racki, balbutia Dragoch.
Titcha abattit son poing sur la table.
— Tu n’as pas la tête solide, l’enfant!., railla-t-il lourdement. Moi... tu vois... Prêt à recommencer.
— Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch.
— Mauviette!., ricana Titcha. Enfin, sortons, si le cœur t’en dit.
Le patron appelé et payé, lès deux compagnons se retrouvèrent sur la place. Ce changement ne parut pas favorable à Titcha. A peine a l’air libre, son ivresse s’aggrava notablement. Dragoch eut peur d’avoir forcé la dose.
— Dis donc, demanda-t-il en montrant l’aval, ce Ladko?..
— Quel Ladko ?
— Le pilote. C’est par là qu’il demeurait ?
— Non.
Karl Dragoch se tourna du côté de la ville.
— Parlé?.
— Non plus
— Par la, alors ? interrogea Dragoch en indiquant l’amont.
— Oui, balbutia Titcha.
Le détective entraîna son compagnon.
Celui-ci titubait et se laissait conduire en mâchonnant des propos incohérents quand, après.cinq minutes de marche, il s’arrêta brusquement, s’efforçant de reprendre son aplomb.
— Qu’est-ce qu’il disait donc, Striga, bégayait-il, que Ladko était mort ?
— Eh bien ?
— Il n’est pas mort, puisqu’il va quelqu’un chez lui.
Et Titcha montrait, à quelques pas, des
LA MAISON VIDE
raies de lumière filtrant à travers les volets d’une fenêtre et striant la chaussée* Dragoch se hâta vers cette fenêtre. Par une fente des volets, Titcha et lui regardèrent dans la maison.
Ils aperçurent une salle de proportions modestes, mais assez confortablement meublée. Le désordre des meubles et la couche épaisse de poussière qui les recouvrait incitaient à croire que cette salle avait été le théâtre, depuis longtemps abandonné, de quelque scène de violence. Le centre en était occupé par une grande table,sur laquelle était accoudé un nomme, qui semblait réfléchir profondément. La contraction de ses doigts à demi disparus dans les cheveux en désordre exprimait éloquemment le trouble douloureux de son âme.
Des yeux de cet homme, de grosses larmes coulaient.
Ainsi qu’il s’y attendait, Karl Dragoch reconnut son compagnon de voyage. Mais il ne fut pas seul à reconnaître le désespéré songeur.
— C’est lui!., murmura Titcha en faisant d’énergiques efforts pour chasser son ivresse.
— Lui?..
— Ladko.
Titcha se passa la main sur le visage et parvint à retrouver un peu de sang-froid.
— Il n’est pas mort, la canaille... dit-il entre ses dents. Mais il n’en vaut guère mieux... Les Turcs me payeront sa peau
plus cher qu’elle ne vaut,.. C’est Striga qui sera content!.. Ne bouge pas d’ici, camarade, dit-il en s’adressant à Karl Dragoch. S’il veut sortir, assomme-le !..
Appelle à l’aide au besoin... Moi, je vais chercher la police...
Sans attendre de réponse, Titcha s’éloigna en courant. A peine s’il faisait encore quelques zigzags. L’émotion lui avait rendu son équilibre.
Dès qu’il fut seul, le détective entra dans la maison.
Serge Ladko ne fit pas un mouvement. Karl Dragoch lui mit la main sur l’épaule.
Le malheureux releva la tête. Mais sa pensée restait absente, et son regard vague montrait qu’il ne reconnaissait pas son passager. Celui-ci ne prononça qu’un mot :
« Natcha!.;
Serge Ladko so^redressa avec violence.
Ses yeux flambaient, interrogateurs, rivés sur ceux de Karl Dragoch.
— Suivez-moi, dit le détective, et hâtonsnous. »
A LA NAGE
La barge volait sur les eaux. Ivre, exalté, en proie à une sorte de rage, Serge Ladko, plus furieusement que jamais, pesait sur
A LA NAGE
l’aviron. Affranchi clos lois communes par la violence de son désir, à peine s’il s’accordait, chaque nuit, quelques instants de repos.' Il tombait alors, assommé, dans un sommeil de plomb, dont il s’éveillait soudainement, comme appelé par un coup de cloche, deux heures plus tard, pour reprendre aussitôt son effrayant labeur.
Témoin de cette poursuite acharnée, Karl Dragoch admirait qu’un organisme humain pût être doué d’une telle force de résistance. C’était un homme, cependant, qui lui donnait ce prodigieux spectacle, mais un homme qui puisait une énergie surhumaine dans le plus affreux désespoir.
Soucieux d’épargner au malheureux pilote la plus légère distraction, le.détective s’appliquait à ne. pas rompre le silence.
Tout ce qu’il était essentiel de dire, on l’avait dit au départ de Roustchouk. Dès que la barge eut été repoussée dans le courant, Karl Dragoch avait, en effet, donné les explications indispensables. Tout d’abord, il avait révélé sa qualité. Puis, en quelques mots brefs, il avait expliqué pourquoi il avait entrepris ce voyage, à là poursuite de la bande du Danube, à laquelle la croyance populaire attribuait pour chef un certain Ladko, de Roustchouk.
Ce récit, le pilote l’avait écouté distraitement, en manifestant une'fiévreuse impatience. Que lui importait tout cela? Il n’avait qu’une pensée, qu’un but, qu’un espoir : Natchal
JULES YEB3B. — LE PILOTE DIT BÀÜÜÎiE, 21
Son attention ne s’était éveillée qu’au moment où Karl Dragoch avait commencé à parler de la jeune femme, adiré comment, de la bouche de Titcha, il avait appris que Natcha descendait le cours du fleuve, prisonnière à bord d’un chalandcommandé par le chef de cette bande, dont le nom réel n’était pas Ladko, mais Striga.
A ce nom, Serge Ladko avait pousse un
véritable rugissement.
« Striga! » s’était-il écrié tandis que sa main crispée étreignait violemment l’aviron. .
Il n’en avait pas demandé davantage.
Depuis lors, il se hâtait sans répit, sans trêve, sans repos, les sourcils froncés, les yeux fous, toute son âme projetée en avant, vers le but. Ce but, il avait dans son cœur la certitude de l’atteindre. Pourquoi? Il eût été incapable de le dire. Il en était certain, voilà tout. Le chaland dans lequel Natcha était prisonnière, il le découvrirait du premier coup d’œil, fût-ce au milieu de mille autres. Comment? Il n’en savait rien. Mais il le découvrirait. Cela ne se discutait pas, ne faisait pas question. Il s’expliquait maim tenant pourquoi il lui avait semblé connaître celui des geôliers chargé de lui ap* porter ses repas pendant sapremière incarcération, et pourquoi les voix entendues confusément avaient eu un écho dans son cœur. Le geôlier, c’était Titcha. Les voix, c’étaient celles de Striga et de Natcha; Et de même, le cri apporté par la nuit, c était
A LA NAGK.
encore Natcha appelant inutilement à l’aide.
Que ne s’était-il arrêté alors! Que de regrets, que de remords il se fût épargnés !
A’ peine si, au moment de sa fuite, il avait aperçu dans l’obscurité la masse sombre de la prison flottante dans laquelle il abandonnait, sans le savoir, celle qui lui était si chère. N’importe! cela suffirait. Il était impossible qu’il passât en vue de ce chaland sans qu’au fond de son être une voix mystérieuse ne l’en avertît.
En vérité, l’espoir de Serge Ladko était moins présomptueux qu’on ne pourrait être tenté de le croire. Ses chances d’erreur étaient, en effet, très réduites par la rareté des chalands sillonnant le Danube. Leur nombre, qui, depuis Orsova, n’avait cessé de diminuer, était devenu tout à fait insi-
f nifiant à partir de Roustchouk, et les erniers s’etàient arrêtés à Silistrie. En aval de cette ville, que la barge eut dépassée en vingt-quatre heures, il ne resta que deux gabarres sur le fleuve, où régnaient presque exclusivement désormais les bâtiments à vapeur.
C’est qu’à ia hauteur de Roustchouk le Danube est immense.S’étalant sur la rive gauche en interminables marais, son lit y dépasse deux lieues. En aval, il est plus vaste encore, et, entre Silistrie et Braïla, atteint parfois jusqu’à vingt kilomètres de largeur. Cette étendue d’eau, c’est une véritable mer, à laquelle ne manquent ni les tempêtes, ni les lames couronnées
d’écume, et il est concevable que des chalands plats, peu faits pour les houles du large, hésitent à s’y aventurer.
Il était meme fort heureux pour Serge Ladko que le temps restât fixé au beau.
Dans une embarcation de si petite taille et de formes si peu marines , il aurait été forcé, pour peu que le vent eût soufflé avec quelque violence, de chercher refuge dans une anfractuosité de la rive.
Karl Dragoch, qui, tout en s’intéressant de grand cœur aux soucis de son compagnon, visait aussi un autre but, ne laissait pas d’être troublé en constatant le désert de cette morne étendue. Titcha ne lui avait-il
E as donné un renseignement mensonger?
l’arrêt successif de tous les chalands lui faisait craindre que Striga'n’eût été dans la nécessité de les imiter. Son inquiétude devint telle qu’il finit par s’en ouvrir â Serge Ladko.
« Un chaland est-il capable d’alïer jusqu’à la mer? demanda-t-il.
— Oui, répondit lç pilote. Cela arrive rarement, mais ça se voit cependant.
— Vous en avez conduit vous-même?
— Quelquefois.
— Comment font-ils pour décharger leur* cargaison?
— En s’abritant dans une des criques qui existent au delà des bouches, et où des vapeurs viennent les trouver.
— Les bouches, dites-vous* Il y en a plusieurs, en effet.
A LA NAGE
— Il y a deux branches principales, répondit Serge Ladko. L’une, au Nord, celle de Kilia; l’autre, plus au Sud, celle deSulina. Cette dernière est la plus importante.
— Cela ne peut-il être pour nous une cause d’erreur? s’enquit Karl Dragoch.
— Non, affirma le pilote. Des gens aui se cachent ne passent pas par Sunna. Nous prendrons le bras du Nord.
Karl Dragoch ne fut qu’à demi rassuré par cette réponse. Pendant que l’on suivrait une route, la bande pouvait parfaitement s’échapper par l’autre. Mais que faire contre cette éventualité, sinon s’en remettre à la chance, puisqu’on ne possédait pas le moyen de surveiller à la fois toutes les bouches du fleuve ? Comme s’il eût deviné sa pensée, Serge Ladko compléta son explication de cette manière rassurante :
— D’ailleurs, au delà de la bouche de Kilia, il existe une anse, dans laquelle un chaland peut procéder à un transbordement.
Par la bouche de Sulina, il lui faudrait au contraire décharger dans le port de ce nom, qui est situé au bord même de la mer Quant au bras Saint-Georges, qui coule plus au Sud, il est à^eine navigable, bien qu’il soit lé plus important au point de vue de la largeur. Aucune erreur n’est dono à craindre. »
Dans la matinée du 14 octobre, le quatrième jour après le départ de Roustchouk, la barge parvint enfin au delta du Danube.
Laissant sur la droite le bras de Sulina, elle s’engagea franchement dans celui do Ivilia. A midi, on passait devant Ismaïl, dernière ville de quehtuc importance que l’on dût rencontrer. Dès les premières heures du lendemain, on déboucherait dans la mer Noire.
Aurait-on rejoint auparavant le chaland de Striga ? Rien n’autorisait à le croire.
Depuis qu’on avait abandonné le bras principal, la solitude du fleuve était devenue complète. Si loin que s’étendit le regard, plus une voile, plus un panache de fumée. Karl Dragoch était dévoré d’inquiétude.
Quant à Serge Ladko, s’il était inquiet, il n’en laissait rien paraître. Toujours courbé sur l’aviron, il poussait inlassablement la barge de l’avant, attentif à suivre le chenal que seule une longue pratique lui permettait de reconnaître entre les rives basses et marécageuses.
Son courage obstiné devait avoir sa récompense. Dans l’après-midi de ce même jour, vers cinq heures, un chaland apparut enfin, mouillé à une douzaine* de kilomètres au-dessous de la ville forte de (vilia. Serge Ladko, arrêtant le mouvement de son aviron, saisit une longue-vue et examina attentivement ce chaland.
ce C’est lui!., dit-il d’une voix étouffée en laissant retomber l’instrument.
— Vous en êtes sûr?
— Sûr, affirma Serge Ladko. J’ai reconnu
A LA NAGR.
Ynooub Ogul, im habile pilote do Roustchouk, âme damnée de Blriga, dont il conduit certainement le bateau.
— Qu’allons-nous fa»**©? demanda Karl Dragoch.
Berge Ladko ne répondit pas sur-lechamp. Il réfléchissait. Le détective reprit :
— Il faut revenir en arrière jusqu’à Kilia et au besoin jusqu’à Ismaïl. Là, nous nous procurerons du renfort.
Le pilote hocha négativement la tête.
— Remonter jusqu’à Ismaïl, en refoulant le courant, ou seulement jusqu’à Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de l’avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici et attendons la nuit. J’ai une idée. Si je ne réussis pas, nous suivrons le chaland de loin, et, quand nous connaîtrons son lieu de relâche, nous irons chercher de l’aide à Sulina.
A huit heures, l’obscurité devenue complète, Serge Ladko laissa dériver la barge jusqu’à deux cents mètres du chaland. Là, il mouilla silencieusement son grappin.
Puis, sans un mot d’explication à Ivarl Dragoch qui le regardait faire avec étonnement, il quitta ses vêtements et s’élança dans le fleuve.
Fendant l’eau d’un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers le chaland qu’il distinguait confusément dans l’ombre.
Quand il l’eut dépassé, à distance suffisante pour ne pas être aperçu, il nagea en
sens contraire, et, refoulant le courant asseï rapide, vint s’accrocher au large safran du gouvernail. Il écouta. Presque étouffé par le frissonnement soyeux de l’eau courant sur les flancs de la gabarre, un air de danse parvint jusqu’à lui. Au-déssus de sa tête, quelqu’un chantonnait à mi-voix. Cramponné des pieds et des mains à la surface gluante du bois, Serge Ladko s’éleva d’un lent effort jusqu’à la partie supérieure du safran et reconnut Yacoub Ogul.
A bord, tout était tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans lequel Ivan Striga . s’était sans doute retiré. Des hommes de l’équipage, cinq devisaient paisiblement, étendus sur le pont vers l’avant. Leurs / voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait à l’arrière.
Monté au-dessus du rouf, il s’était assis sur la barre du gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une chanson familière.
La chanson s’éteignit tout à coup. Deux mains de fer broyaientlagorge du chanteur, qui, basculant par-dessus le couronnement, vint tomber en travers du safran. Etait-il mort? Jambes et bras ballants, son corps inerte pendait comme un linge de part et d’autre de cette arête étroite. Serge Ladko desserra son étreinte et saisit l’homme par la ceinture, puis diminuant graduellement la pression de ses genoux contre le safran, il se laissa glisser peu à peu et s’enfonça silencieusement dans l’eau.
A LA NAGE
Nul, dans le chaland, n’avait soupçonné l’agression. Ivan Striga n’était pas sorti du rouf. A l’avant, les cinq causeurs continuaient leur paisible conversation.
Serge Ladko, cependant, nageait vers la barge. Le retour était plus pénible que l’aller. Outre qu’il lui fallait maintenant remonter le courant, il avait à soutenir le corps deYacoubOgul. Si celui-ci n’était pas mort, il n'en valait guère mieux. La fraîcheur de l’eau ne l’avait pas ranimé; il ne faisait pas un mouvement. Serge Ladko commençait à craindre d’avoir eu la main trop lourde.
Alors que cinq minutes avaient suffi pour venir de la barge au chaland, plus cl’une demi-heure fut nécessaire pour refaire le même parcours en sens inverse. Encore le pilote eut-il la. chance de ne pas s’égarer dans l’ombre.
« Aidez-moi, dit-il à Karl Dragoch en saisissant enfin l’embarcation. En voici touiours un.
Avec le secours du détective, YacoubOgul.
fut passé pàr-dessus bord et dépose dans la barge.
— Est-il mort? demanda Serge Ladko.
Karl Dragoch se pencha sur le captif.
— Non, dit-il. Il respire.
Serge Ladko eut un soupir de satisfaction et, reprenant aussitôt î’aviron, commença à remonter le courant.
— Alors, attachez-le, et solidement, dit-il tout en godillant, si vous ne voulez pas
qu’il vous brûle la politesse quand je vous aurai déposé à terre.
— Nous allons donc nous séparer? demanda Karl Dragoeh.
— Oui, répondit Serge Ladko. Quand vous aurez pris terre, je retournerai aux alentours du chaland, et demain je m’arrangerai pour m’introduire à bord.
— En plein jour?
— En plein jour. J’ai mon idée. Soyez tranquille, pendant un certain temps tout au moins, je ne courrai aucun danger. Plus tard, quand nous serons près de la mer Noire, je ne dis pas que les choses ne risquent de se gâter. Mais je compte sur vous à ce moment que je retarderai le plus possible.
$— Sur moi?.. Que pourrai-je donc faire?
— M’amener du secours.-
— Je m’y emploierai, n’en doutez pas, affirma chaleureusement Karl Dragoeh.
— Je n’en doute pas, mais vous aurez peut-être quelque difficulté. Vous ferez pour le mieux, voilà tout. Ne perdez pas.
de vue que le chaland quittera son mouillage demain à midi, et que, si rien ne l’arrête, il sera en mer vers quatre hqures. Basezvous là-dessus.
— Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda Karl Dragoeh très inquiet pour son compagnon.
■— Parce que vous pouvez éprouver dq retard, ce qui permettrait à Striga de prendre de l’avance et de disparaître. Il ne faut
pas qu’il atteigne la mer. Et il ne l’atteindra pas, même si vous arrivez trop tard pour me prêter main-forte. Seulement, dans ce cas, il est probable que ie serai mort. »
Le ton du pilote était sans réplique.
Comprenant que rien ne le ferait changer d’avis, Karl Dragoch n’insista pas. La barge fut donc conduite à la rive,et Yacoub Ogul, toujours évanoui, fut déposé sur le soi.
Aussitôt, Serge Ladko poussa au large, La barge disparut dans la nuit.
Quand Serge Ladko eut disparu dans l’ombre, Karl Dragoch hésita un instant sur ce qu’il convenait de faire. Seul, au début de la nuit, en ce point de la frontière de la Bessarabie, encombré du corps inerte d’un prisonnier dont son dèvoir lui interdisait de se séparer, sa situation ne laissait pas d’être fort embarrassante. Cependant, comme iî était évident qu’un secours ne lui arrive* rait pas sans qu’il allât le chercher, il lui fallut bien prendre une décision. Le temps pressait. D’une heure, d’une minute peutêtre pouvait dépendre le salut de Serge
Lacîko. Abandonnant provisoirement, Yncoul) Ogul toujours évanoui, et sufïisammont ligotté, d’ailleurs, pour que la fuite lui fût interdite en cas de retour à la vio, il remonta vers l’amont aussi vite que le permettait la nature du terrain.
Après une demi-heure de marche dans un pays complètement désert, il commençait à craindre d’ètre obligé de pousser jusqu’à Kilia, lorsqu’il découvrit enfin une maison bâtie au bord du fleuve.
Ce ne fut pas une petite affaire que de se faire ouvrir la porte de cette maison, qui semblait être une feçme de quelque importance. A pareille heure, en pareil lieu, une certaine méfiance est excusable, et les habitants de cette demeure paraissaient peu friands d’en permettre l’entrée. La difficulté s’aggravait de l’impossibilité où l’on était de se comprendre, ces paysans parlant un patois local que Karl Dragoch, malgré son polyglotisme, ne connaissait pas.
Inventant un jargon de circonstance dans lequel des mots roumains, russes et allemands figuraient chacun pour un tiers, il réussit toutefois à gagner leur confiance, et la porte si énergiquement défendue finit par s^entre-bâiller.
Une fois dans la place, il lui fallut répondre à un interrogatoire serré, dont il sortit nécessairement à son honneur, puisque deux heures-ne s’étaient pas écoulées depuis . son débarquement, qu’une charrette l’avait ramené près de Yacoub Ogul.
Celui-ci n’avait pas repris connaissance.
11 ne donna meme aucun signe de conscience, quand, de l’herbe de la rive, il fut transporté dans la charrette, qui repartit aussitôt vers Kilia. Jusqu’à la ferme, force ,fut d’aller au pas, mais, au delà, on trouva un chemin, à la vérité fort mauvais, qui permit néanmoins d’activer l’allure.
Il était plus de minuit, quand, après ces péripéties, Karl Dragoch entra dans Kilia.
Tout dormait dans la ville, et découvrir le chef de la police ne fut pas chose facile. Il y parvint cependant, et prit sur lui de réveiller ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester trop de mauvaise humeur, se mit obligeamment à sa disposition.
Karl Dragoch en profita pour faire déposer en lieu sûr Yacoub Ogul, qui commençait à ouvrir les yeux; puis, libre de ses mouvements, il put enfin s’occuper de la capture du reste de la bande et du salut de Serge Ladko, qui le passionnait peut-être plus encore.
Dès le premier pas, 11 se neurta a d’insurmontables difficultés. Aucun vapeur n’était alors à Kilia, et, d’autre part, le chef de la police se refusait énergiquement à envoyer ses hommes sur le fleuve. Ce bras du Danube étant alors indivis entre la Roumanie et la Turquie, on était en droit de craindre que leur intervention ne provoquât de la part de la Sublime Porte des réclamations très regrettables à un moment où grondaient sourdement des menaces de
guerre. Si le fonctionnaire roumain avait pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait vu que cette guerre, décrétée de toute 4 éternité, éclaterait nécessairement quelques mois plus tard, et cela l’aurait, sans doute, rendu moins timide; mais, dans .son igno« rance del’avenir, il tremblait à la pensée d’être mêlé d’une manière quelconque à des complications diplomatiques, et il se conformait au sage précepte : « Pas d’affaires », qui est, comme on ne l’ignore pas, la devise des fonctionnaires de tous les pays.
Le maximum de ce % qu’il osa faire, ce fut de donner à Karl Dragoch le.conseil de se rendre à Sulina et de lui indiquer l’homme capable de le conduire dans ce difficile^ voyage de près de cinquante kilomètres à travers le aêlta du Danube.
Aller réveiller cet homme, le décider, atteler la voiture, la. faire passer sur la rive droite, tout. cela demanda, beaucoup de temps. Il était près de trois heures du matin, quand le détective fut enfin emporte - au trot d’un petit cheval, dont la qualité était fort heureusement supérieure àrapparence.
Le chef de la police de ilxna avait eu raison en représentant comme difficile la traversée du Delta. Sur des routes boueuses et parfois recouvertes dè plusieurs centimètres d’eau, la voiture avançait péniblement, et, sans l’habileté du conducteur, elle se fût plus d’une fois égarée dans cette plaine où n’existe aucun point de
repère. On n’avançait pas vite ainsi, et encore fallait-il de temps à autre laisser souffler le cheval exténué.
Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait à Sulina. Le délai fixé par Serge Ladko allait expirer dans quelques heures! Sans prendre le temps de se restaurer, il courut se mettre en rapport avec les autorités locales.
Sulina, devenue roumaine depuis le traité de Berlin, était ville turque à l’époque de ces événements. Les relations étant alors des plus tendues entre la Sublime Porte et les puissances occidentales, Karl Dragoch, sujet hongrois, ne pouvait espérer y être persona grata, malgré la mission d’intérêt général dont il était investi. Moins mal reçu qu’il ne le craignait, il ne fut donc pas surpris de ne trouver auprès des autorités qu’une aide assez molle.
La police locale, lui dit-on, ne possédant pas d’embarcation qui lui fût spécialement affectée, il ne devait compter que sur l’aviso de la douane, dont le concours était tout indiqué dans la circonstance, une bande de voleurs pouvant, avec un peu de complaisance, être assimilée à une bande ae contrebandiers. Malheureusement, cet aviso, navire à vapeur de marche * d’ailleurs assez rapide, n’était pas présentement dans le port. Il croisait en mer, mais sûrement à faible distance de la côte.
Karl Dragoch n’avait donc qu’à fréter une barque de pêche, et, dès qu’il serait hors
33a LE PILOTE DU DANUBE.
des jetées, il le rencontrerait sans aucun doute.
Le détective, désespéré de son impuissance, se désigna à adopter ce parti. A une heure et demie de l’après-midi*, il mettait à la voile et doublait le môle, à la recherche de l’aviso. Il ne disposait plus que de cent cinquante minutes pour arriver au rendezvous de Serge Ladko !
Celui-ci, pendant que Karl Dragoch subissait cette série de mésaventures, poursuivait méthodiquement l’exécution de son plan.
Toute la matinée, il était resté aux aguets, sa barge dissimulée dans les roseaux de la rive, s’assurant que le chaland ne faisait aucùn préparatif de départ. Eln s’emparant, un peu brutalement peut-être — mais il n’avait pas le choix des moyens-de Yacoub Ogul, c’est ce but précisément qu’il avait visé. Ainsi qu’il l’avait prévu, Striga n’osait s’aventurer sans guide dans une navigation des plus délicates et que l’abondance des bancs de sable rend impraticable à qui n’en a pas fait l’étude exclusive de sa vie. Il était à croire que les pirates, incapables de s’expliquer la disparition de leur pilote, saisiraient la première occasion de le remplacer. Mais les pilotes n’abondent pas sur le bras de Kilia, et, jusqu’à onze heures du matin, les eaux, si l’on fait exception du chaland toujours immobile et de la barge invisible, demeurèrent complètehient désertes A onze heures seulement, deux
embarcations apparurent du côté de la mer.
Serge Ladko, les ayant examinées avec sa longue-vue, reconnut que Tune d’elles était celle d’un pilote. Ivan Striga allait donc vraisemblablement trouver le secours qu’il devait attendre avec impatience. Le moment d’intervenir était arrivé.
La barge sortit hors des roseaux et se rapprocha du chaland.
« Oh! du chaland!., héla Serge Ladko quand il fut à portée de la voix.
' — Oh!., lui fut-il répondu.
. Un homme apparut sur le - rouf. Cet homme, c’était Ivan Striga.
Quelle fureur gronda clans le cœur de Serge Ladko, lorsqu’il aperçut cet ennemi acharné de son bonheur, le lâche qui, depuis tant de mois, tenait Natcha en son pouvoir!
Mais il s’attendait à cette rencontre qu’il avait cherchée. Il y était préparé. Sa fureur, il la renferma en lui-même, et, se faisant violence :
—, Vous n’auriez pas besoin d’un pilote?
demândart-il d’une voix calme.
Au lieu de répondre, Striga, abritant; ses yeux de là main, considéra un long instant celui qui l’interpellait. A vrai dire, d’un seul regard il avait été fixé sur la personnalité du nouveau venu. Mais, qu’il eût devant lui le mari de Natcha, cela lui paraissait si extraordinaire et, on peut le dire, si inespéré, qu’il hésitait devant l’évidence.
— N’ètes-vous pas Serge^ Ladko, do Roustchouk? interrogea-t-il à son tour.
jOMiiî vNimtfi « ' t.t* î>«.otp un . SS
— C’est bien moi, répondit le pilote.
— Ne me reconnaissez-vous pas?
— Il faudrait donc être aveugle, répliqua Serge Ladko. Je vous reconnais parfaitement, Ivan Striga.
— Et vous me faites vos offres de service?
— Pourquoi pas? je suis pilote, déclara froidement Serge Ladko.
Striga balança un instant. Que celui qu’il haïssait le plus au monde vint ainsi bénévolement se mettre à sa merci, c’était trop beau. Cela ne cachait-il pas un piège?.. Mais quel danger pouvait faire courir un homme seul à un équipage nombreux et résolu? Qu’il conduisît le chaland jusqu’à la mer, puisqu’il avait la sottise de le proposer! Une .fois en mer, par exemple!..
— Embarque! conclut le pirate, la bouche déformée par un rictus cruel que vit distinctement Serge Ladko.
Celui-ci ne se fit pas répéter l’invitation.
Sa barge accosta le chaland, à bord duquel il monta. Striga s’avança au-devant de lui.
— Me permettrez-vous, dit-il, de vous exprimer ma surprise de vous rencontrer 9 ,ux bouches du Danube? ' .
Le pilote garda le silence.
— On vous croyait mort, reprit Striga, depuis le temps que vous avez disparu de Roustchouk.
Cette insinuation n’obtint pas plus de succès que la précédente.
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— Qu’étiez-vous devenu? interrogea Striga sans se décourager.
— Je n’ai pas quitté le voisinage de la mer, répondit enfin Serge Ladko.
— Si loin' de Roustchouk! s’exclama Striga.
. Serge Ladko fronça les sourcils. Cet interrogatoire commençait à l’exaspérer.
Suivant la ligne de conduite qu’il s’était tracée, il refréna toutefois son impatience et expliqua posément :
— Les périodes troublées ne sont pas favorables aux affaires.
Striga le considéra d’un œil narquois.
— Et l’on vous disait patriote! s’écria-t-il avec ironie.
*— Je ne fais plus de politique, dit sèchement Serge Ladko.
A ce moment, le regard de Striga tomba sur la barge, que le courant avait fait éviter à l’arrière du chaland. Il tressaillit violemment. Il ne pouvait se tromper.
C’était bien cette barge, dont il s’était seryi lui-même pendant huit jours, et qu’il avait retrouvée amarrée au quai de Semlin.
Serge Ladko mentait donc quand il prétendait ne pas avoir quitté le delta du Danube?
— Depuis que vous avez quitté Roustchouk, vous ne vous êtes pas éloigné de ces parages? insista Striga en scrutant de l’œil son interlocuteur.
— Non, répondit Serge Ladko.
— Vous m’étonnez, fit Striga.
— Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer ailleurs?
— Vous, non. Mais cette embarcation...
Je jurerais l’avoir vue sur le haut fleuve.
— C’est bien possible, répondit Serge Ladko avec indifférence. Je Pai achetée, il y a trois ioiirs, d’un homme qui disait arriver de Vienne,
— Comment était cet homme? demanda vivement Striga dont les soupçons évoluaient vers Karl Dragoch.
— Un brun, avec des lunettes,
— Ah!., fit Striga tout songeur.
Les réponses du pilote Pavaient visiblement ébranlé. Il ne savait plus ce qu’il devait croire. Mais il ne tarda pas à libérer son esprit de toute préoccupation.
Qu’importait après tout? Que Serge Ladko dît ou ne dît pas la vérité, il n’en était pas moins entre ses mains. L’imbécile, qui se jetait ainsi dans la gueule du loup !.. Entré sur le chaland, il n’en sortirait pas vivant. Voilà des mois que Striga mentait en affirmant à Natcha qu’elle était veuve. Dès qu’on serait en mer, ce mensonge deviendrait une vérité.
— Partons! dit-il en manière de conclusion à ses pensées.
— A miai, répondit tr anquillement Serge Ladko qui, sortant des provisions d’un sac
3 u’il portait à‘la main, se mit en devoir de é jeûner.
Le pirate eut un geste- d’impatience.
Serge Ladko feignit de n’en rien voir.
— Je dois vous prévenir, dit Striga, que je tiens à être à la mer avant la nuit.
— Nous y serons, » affirma le pilote, sans montrer la moindre velléité de modifier sa décision.
Striga s’éloigna vers l’avant. A en juger par l’expression réfléchie de son visage, il lui restait un souci. Que le mari s’offrit à conduire précisément le chaland dans lequel sa femme était retenue prisonnière, cette coïncidence était tout de même par trop extraordinaire. Certes, rien ne pouvant empêcher que Serge Ladko ne fût seul à bord contre six hommes déterminés, Striga eût sagement fait en ne cherchant pas plus loin. Mais il se tenait en vain ce raisonne- . ment irréfutable. C’était pour lui un besoin de savoir si la disparition de Natcha était connue du principal intéressé. Sa curiosité surexcitée ne lui laissa pas de cesse qu’il n’y eût cédé.
« Avez-vous reçu des nouvelles de Roustchouk depuis que vous l’avez quitté?
demanda-t-il en revenant vers le pilote qui continuait paisiblement son repas.
— Jamais, répondit celui-ci.
— Ce silence ne vous a pas surpris?
— Pourquoi m’aurait-il surpris? demanda Serge Ladko en fixant son interlocuteur.
Quelle que fût son audace, celui-ci se sentit gêné sous ce ferme regard.
— Je croyais, balbutia-t-il, que vous y aviez laissé votre femme.
— Et moi je crois, répliqua froidement Serge Ladko, qu’un autre sujet de conversation serait préférable entre nous. »
Striga se le tint pour dit.
Quelques minutes après midi, le pilote donna l’ordre de lever l’ancre, puis, la voile-hissée et bordée, il prit lui-meme la - barre. A ce moment Striga s’approcha de lui.
« Je dois vous prévenir, lui dit-il, que le chaland a besoin de fond.
— Il est sur lest, objecta Serge Ladko.
Deux pieds d’eau doivent suffire.
— Il en faut sept, affirma Striga,
— Sept! s’écria le pilote, pour qui ce seul mot était une révélation.
Voilà donc pourquoi la bande du Danube avait échappé jusqu’ici à toutes les poursuites! Son bateau était habilement truqué.
.Ce qu’on en apercevait hors de l’eau n était qu’une trompeuse apparence. Le véritable chaland était sous-marin, et c’est dans cette cachette qu’était déposé le produit de ses rapines. Cachette qui pouvait, au besoin, Serge Ladko le savait par expérience, se transformer en inviolable cachot.
— Sept, avait répété Striga en réponse.
h l’exclamation du pilote.
— C’est bien, » dit celui-ci sans faire d’autre observation.
Pendant les premiers moments qui suivirent le départ, Striga, qui conservait malgré tout un reste d’inquiétude, ne se dépar-
tit paé d’une surveillance rigoureuse. Mais l’attitude de Serge Ladko était de nature à le rassurer. Très appliqué à ses fonctions, il ne nourrissait visiblement aucun mauvais dessein et prouvait que sa réputation d’habileté était amplement justifiée. Sous sa main, le chaland évoluait docilement entre les bancs invisibles et. suivait avec une précision mathématique les sinuosités de la passe.
Peu à peu, les dernières craintes du pirate s’évanouirent. La navigation se poursuivait sans incident. Bientôt on atteindrait la mer.
It était quatre heures quand on l’aperçut. Après un dernier coude du fleuve, le ciel et l’eau se rejoignirent à l’horizon.
Striga interpella le pilote.
« Nous voici parés, je pense? dit-il. Ne
E ourrait-on rendre la barre au timonier abituel?
— Pas encore, répondit Serge Ladko.
Le plus difficile n’est pas fait. »
A mesure qu’on gagnait vers l’embouchure, un champ plus vaste était offert à la vue. Placé au sommet mouvant de cet angle dont les branches s’ouvraient peu à peu, Striga tenait son regard obstinément dirigé vers la mer. Tout à coup, il saisit une longue-vue, la braqua sur un petit vapeur de quatre à cinq cents tonneaux qui doublait la pointe Nord, puis, après un bref examen, donna l’ordre de hisser un pavillon en tête de mât. On répondit aussitôt
par un signai pareil à bord du vapeur, qui, venant sur tribord, commença à se rapprocher de l’estuaire.
A ce moment, Serge Ladko ayant poussé la barre toute à bâbord, le chaland abattit sur tribord, et, coupant obliquement le courant, prit son erre vers le Sud-Est, comme pour aborder la rive droite.
Striga étonné, regarda le pilote dont l’impassibilité le rassura Un dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux à suivre cette ^oute capricieuse.
Striga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gisait en effet dans le lit du fleuve, mais non pas du côté de la mer, et c’est droit sur ce banc que Serge Ladko gouvernait d’une main ferme.
Soudain, il y eut un formidable craquement. Le chaland en fut ébranlé jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mât vint en bas, cassé net au ras de Peinplanture, et la voile s’abattit en grand, recouvrant de ses larges plis les hommes qui se trouvaient à l’avant.
Le chaland, irrémédiablement engravé, demeura immobile.
A bord, tout le monde avait été renversé, y compris Striga, qui se releva ivre de rage.
Son premier regard fut pour Serge Ladko. Le pilote ne paraissait pas ému de l’accident. Il avait lâché la barre, et, les mains enfoncées dans les poches de sa vareuse, il surveillait son ennemi, le regard attentif à ce (mi allait suivre.
« Canaille! » hurla Striga, qui, bran-
dissant un revolver, courut vers l’arrière
A la distance de trois pas, il tira.
Serge Ladko s’était baissé. La balle passa au-dessus de lui sans l’atteindre.
Aussitôt redressé, il fut d’un bond sur son adversaire, que son couteau frappa au cœur. Ivan Striga s’écroula comme une masse.
Le drame s’était déroulé si rapidement, que les cinq hommes de l’équipage, embarrassés, d’ailleurs, dans les plis de la voile, n’avaient pas eu le temps d’intervenir.
Mais quel hurlement ils poussèrent en voyant tomber leur chef!
Serge Ladko, s’élançant à l’avant du spardeclc, se précipita à leur rencontre. De là, il dominaitle pont, sur lequel les hommes accouraient en tumulte.
« Arrière! cria-t-il, les deux mains armées de revolvers, dont l’un venait d’être arraché à Striga.
Les hommes s’arrêtèrent. Ils n’avaient point d’armes, et, pour s’en procurer, il leur fallait pénétrer dans le rouf, c’est-à-dire passer sous le feu de l’ennemi.
— Un.mot, camarades, reprit Serge Ladko sans quitter son attitude menaçante.
J’ai là onze coups. C’est plus qu’il n’en faut
Ï our vous descendre tous jusqu’au dernier, e vous préviens que je tire, si vous ne reculez pas immédiatement vers l’avant L’équipage se consulta, indécis. Serge Ladko comprit que, s’ils se ruaient tous à la fois, il arriverait bien sans doute à en
abattre quelques-uns, mais qu’il serait lui-même abattu par les autres.
— Attention!.. Je compte jusqu’à trois, annonça-t-il, sans leur laisser le temps de la réflexion. Un!..
Les hommes ne bougèrent pas.
— Deux!., prononça le pilote.
' Il y eut un mouvement dans le groupe.
Trois hommes ébauchèrent une velléité d’attaque. Deux commencèrent à battre en retraite. '
— Trois!.. » dit SergeLadko en'pressant
la détente.
Un homme tomba, l’épaule traversée d’une balle. Ses compagnons s’empressèrent de prendre la fuite.
Serge Ladko, sans quitter son poste d’observation, jeta un regard vers le va-
E eur qui avait obéi au signal de Striga.
,e bâtiment était maintenant à moins d’un mille. Lorsqu’il serait bord à bord avec le chaland, lorsque son équipage se serait joint aux pirates, dont il était nécessairement plus ou moins complice, la situation deviendrait des plus graves.
Le steamer approchait toujours. Il n’était
E lus qu’à trois encablures, quand, évoluant rusquement sur tribord, il décrivit un grand cercle et s’éloigna vers la haute mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avaitil donc été inquiété par quelque chose que Serge Ladko ne pouvait apercevoir?
Celui-ci, le cœur battant, attendit. Quelques minutes s’écoulèrent, et un autre