PROLOGUE
—Range à carguer la grand’voile.!
À peine ce commandement fut-il transmis par le porte-voix du capitaine et répété par le sifflet du maître de manœuvres que cinq matelots s'élancèrent sur les échelles de corde. Mais, au même moment, une rafale épouvantable enveloppa le brick comme dans une trombe, et deux fois successives le courba tribord à babord, au point que les vagues bondirent par-dessus ses lisses.
—Amenez les huniers sur le ton! cria le capitaine d’une voix de stentor.
L'ordre se perdit dans le fracas de la tempête, et il n'était pas articulé qu’une seconde colonne d'air fondit sur le navire avec la rapidité de la foudre, brisa le perroquet du grand mât, les cacatois des mâts de misaine et d’artimon, et emporta les toiles qui restaient encore dehors.
Un mousse, cramponné à l'extrémité d’une vergue, où il s’efforçait de fixer la voile avec les rabans de ferlage, fut enlevé par le tourbillon et tomba à la mer.
Cet accident passa inaperçu au milieu de l'anxiété générale.
Le vaisseau penchait affreusement sur le côté et menaçait de s'engloutir:
—À la barre ! tonna le porte-voix.
Le chef de timonerie y était déjà.
—Elle ne gouverne plus, capitaine! s’écria-t-il sourdement.
—Bas le mat d’artimon |!
Cinq minutes après, l'arbre, sapé à sa base, s'abattait avec un horrible craquement.
Déjà, le brick se relevait, lorsqu'un autre coup de vent faillit le submerger de nouveau.
La position était désespérée, Il n’y avait plus à hésiter, Le commandant le comprit. Assis à son banc de quart, il avait surveillé avec un sang-froid merveilleux les progrès de l'ouragan, et quand il vit qu'il ne lui restait qu'un moyen de sauver son vaisseau, il n’hésita pas à l’employer.
—Rasez-tout ! s'écria-t-il.
Puis, le bruit cadencé des haches frappant à coup redoublés les pieds des deux derniers mâts, se joignit aux mugissements des éléments en furie, et bientôt le navire flotta au gré des flots.
La tempête se calmait peu à peu; on renaissait à l'espérance, lorsque, tout à coup un calier parut sur le pont.
—Nous faisons eau! dit-il, au capitaine qui se tenait sur le gaillard d’arrière, debout, immobile, les bras croisés sur la poitrine.
—Gréez les pompes ! ordonna l'autre, sans qu'un muscle de sa face bougeât. Où est la voie? demanda-t-il ensuite au calier.
—Dans la soute aux biscuits. Trois pieds de bordage en dérive.
—Tout le monde aux pompes!
Chacun s’empressa d’obéir et au bout d’une heure les pompes commencèrent à franchir. Alors les calfats descendirent dans la cale et parvinrent à réparer les principales avaries.
Mais la nuit était arrivée, et il fallut remettre au lendemain le soin de s'orienter.