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Le brick qui venait, grâce à l’habileté de son capitaine, d’échap-
per à cette épouvantable tourmente s'appelait l.Alcyon. Parti de Marseilles avec un chargement de vins pour la Louisiane, il
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avait été chassé de sa route par des vents contraires et poussé sur les côtes de la Nouvelle-Écosse.
Il portait une vingtaine de passagers seulement à son bord,
L'un de ces passagers, jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, était fils de l'armateur à qui appartenait lA/cyon. Son père l’envoyait à la Nouvelle-Orléans pour y établir un comptoir. C'était le dernier enfant de quatre qu'avait eus l’armateur, Deux étaient morts à la fleur de l’âge, un autre, l'aîné, avait disparu dans son adolescence, et jamais depuis on n’en avait eu de nouvelles. On supposait généralement qu'il s'était noyé.
Pendant la tempête, Charles, sur l’ordre du capitaine, était resté dans la grande cabine: mais quand le danger eût cessé, il monta sur le pont, où il demeura le reste de la nuit en conférence avec les officiers.
Le lendemain matin, une voile parut à l'horizon. Cette vue ranima le courage défaillant des malheureux naufragés.
Aussitôt on cessa de travailler à un radeau,—dont on avait entrepris la construction avec des espars et des vergues de rechanges,—pour établir des signaux.
Ils ne furent que trop bien distingués,
Une heure s'était à peine écoulée quand un navire silla dans les eaux de l’./{cyon.
C'était une longue corvette, noire comme de l'encre, couronnée d’une bande rouge sanglant.
Nul pavillon ne flottait à sa drisse. Mais des flammes noires ornaient ses cacatois.
Le capitaine de l’.Alcyon qui cherchait à reconnaître la corvette, à l'aide de sa longue-vue, fronca soudain les sourcils et frappa du pied.
—Qu'y a-t-il donc, monsieur ? demanda Charles attribuant ces mouvements à la mauvaise humeur.
— Rien de bon! rien de bon !—Lieutenant!
Uu officier s’approcha,.
—Voyez ! dit le capitaine en passant la lunette à son second.
Dès que celui-ci eût regardé il pâlit,
—Le Corbeau! murmura-t-il.
—Le Corbeau! répètèrent en se signant, des matelots qui se trouvaient près du lieutenant.
—Mais qu'est-ce que cela signifie? dit Charles, frappé de la Stupeur qui se peignait sur le visage des assistants.
—C'est le Corbeau !
—Mais encore, capitaine...
—Allons, il faut nous préparer à mourir. Avoir traversé le grain pour tomber sous la griffe du Corbeau, mille sabords !
—Mais, persista le fils de l’armateur, expliquez-moi au moins de quoi il s’agit.
— Il s’agit, monsieur, répliqua le vieux marin, de faire vos dispositions testamentaires. Tenez, voici le C‘rbeau qui croasse, comprenez-vous |
Comme le capitaine prononçait ces mots, un éclair illumina les ondes de l'Atlantique, puis une détonation se fit entendre et deux boulets ramés balayèrent le pont de l’.Æ/cyon.
—C’est un corsaire! s'écria Charles avec impétuosité ! il faut nous battre, Nous avons des armes et des munitions...
Le capitaine haussa les épaules. :
—Une embarcation à la mer! ordonna-t-il.
Quand le canot eût été mis à flot, le commandant y descendit, accompagné de quatre vigoureux rameurs.
—Mais qu'est-ce que cela signifie? répétait Charles étonné d’un incident aussi extraordiraire.
— Cela signifie, monsieur, que dans une heure nous servirons probablement de pâture aux requins, lui répliqua le troisième,
—Pourquoi ne pas nous défendre ?
—$e défendre contre le Corbeau! examinez un peu cette mâchoire !
La corvette, poussée par une fraîche brise nord-ouest nageait rapidement, toutes voiles déferlées, depuis ses royales jusqu’à ses focs et ses bonnettes hautes et basses.
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C'était un magnifique navire de guerre cambré, svelte, élancé comme un yacht, portant fièrement son encolure, et plus fièrement encore ses trois flèches qui ployaient comme des baleines sous le fardeau de ses toiles gonflées,
À la proue un immense corbeau, les ailes éployées, semblait prêt à fondre sur sa proie,
Deux caronades, du plus fort calibre, avançGaient leurs gueules béantes au-dessus de l’envergure du menaçant volatile, perché immédiatement sous le beaupré,
Les quarante sabords du Corbeau étaient garnis de quarante canons,
La gueule de ces quarante canons avait été peinte en rouge comme la ligne de la préceinte,
Sur le pont, aux pieds des mâts, se tenaient des groupes d'hommes armés jusqu'aux dents,
Tous étaient vêtus de chemises rouges, à large collet rabattu, bordé d’un filet noire, et de pantalons gris de fer, serrés à la taille par une ceinture de cuir, dans laquelle étaient passés des pistolets, un poignard, et une hache à double tranchant.
Ils avaient la tête et les bras nus.
Au moment où le canot détaché de l’Alcyon approchait du Corbeau, ce dernier amenait sa voilure et préparait ses grappins d'abordage.
Le capitaine français héla, et peu après son esquif était hissé par les palans du Corbeau.
Un homme se promenait seul sur la dunette.
Il avait la physiomomie dure, le visage bronzé, les yeux pleins
d’un feu sombre et une épaisse barbe noire. Sa stature était
élevée, ses membres noués à des attaches souples, nerveuses, ses mouvements brusques, impérieux.
Un chapeau de toile cirée, sans ornement, couvrait son chef, mais sa veste en velours brun, ainsi que son pantalon, de même étoffe, étaient galonnés d’ergent,
À son côté pendait un sabre ture, et à la main droite il tenait un porte-voix.
Ce personnage paraissait avoir trente ans environ.
Le capitaine de l’.A/cyon marcha bravement à lui.
—Comment s'appelle ta coquille de noix ? fit le corsaire avec mn accent gascon très prononcé,
—L’Alcyon.
—De quoi se compose la cargaison ?
—De vin.
—Et puis?
—De conserves.
— As-tu des passagers ?
-—Une vingtaine, pourlesquels je suis venu réclamer votre pitié.
Le forban sourit ironiquement.
—Où allais-tu ?
—À la Nouvelle-Orléans. Mais le mauvais temps...
—ÆEt tu venais ?
—De Marseilles.
—Ah! de Marseilles, fit le corsaire avec une certaine émotion.
Ensuite, il se tourna, leva un doigt en l'air; et quatre hommes se jetèrent sur le capitaine François, le terrassèrent et Ini garottèrent les pieds et les poings. Les rameurs qui l'avaient suivi subirent le même sort.
Déjà le Corbeau accostait l’Ælcyon.
Le premier de ces vaisseaux avait mis en panne et amarré le second à ses flancs.
Les flibustiers se précipitèrent sur leur victime, comme des vautours sur un cadavre. Nul des matelots du bâtiment marchand n’osa Icur opposer de résistance. La terreur qu'inspirait le nom seul du Corhevu avait glacé d’effroi les plus braves. Tous furent liés et transbordés, ainsi que les passagers, à l’exception du fils de l’armateur.
Charles, maudissant la lâcheté de ces gens, s'était armé d’une paire de pistolets, et, adossé au gouvernail, il menacait de brûler la cervelle à quiconque tenterait de s'emparer de Sa personne, D’aboïd les forbans, intimidés par cette attitude déterminée, les
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forbans reculèrent, puis ils se ruërent, comme des furieux, contre l'intrépide jeune homme. Mais celui-ci fit feu de ses deux coups et deux pirates tombèrent ; leurs compagnons poussèrent un cri de vengeance et fondirent en masse sur Charles, qui, sans perdre son sang-froid, s'était emparé d’une barre de cabestan et la faisait voltiger autour de lui avec une redoutable dextérité.
Déjà son levier avait mis hors de combat nombre des assaillants, lorsqu'un officier du Corbeau, impatienté de cette lutte, compromettante pour les siens, épaula une petite carabine, ajusta le fils de l’armateur et lâcha la détente.
Atteint au dessous de l’omoplate, Charles laissa choir la barre de cabestan dont il s'était fait un si formidable auxiliaire, et s’affaissa sur le pont.
Alors commença le pillage de lAlcyon. Mais tout s’accomplit dans le plus grand ordre. Une discipline de fer courbait la nature sauvage de ces démons à face humaine, La cargaison du navire capturé passa rapidement sur le navire capteur, Ensuite tous les individus trouvés à bord de l’Alcyon, depuis le capitaine jusqu'au dernier mousse, furent liés deux-à-deux, et jetés à la mer avec un boulet de trente-six aux pieds.
En accomplissant cette aïffreuse exécution, les matelots du Corbeau ne riaient, ni ne gémissaient,
Ils étaient calmes, insensibles.
Pour eux ces meurtres n'avaient rien d’odieux. (C'était une coutume, un devoir, une nécessité.
D'ailleurs c'était la règle.
Jhaque fois que le Corbeau faisait une prise, —et cela arrivait fréquemment, —nul ne recevait quartier; et pas un des marins engagés sur les paquebots transatlantiques ne l’ignorait ; aussi la réputation de la corvette noire était-elle en harmonie avec l’épouvante que son équipage inspirait.
Ordinairement le Corbeau croisait dans le golfe St, Laurent, sur la route d'Europe en Amérique ; et, comme disaient les matelots, ‘qui l'avait vu de près plus ne le revoyait.”
IT était midi. Le soleil, voilé depuis le matin par de légères brumes, perçait à l’orient. Aux teintes blanchâtres de l’atmosphère succédait peu à peu un azur limpide, dont les réverbérations sur la nappe aqueuse se doraient aux tièdes rayons de l'astre du jour.
La nature semblait sourire en déployant ses grandeurs célestes et marines.
L'homme s'élevait à la contemplation de ce beau spectacle.
Rien, à notre avis, ne parle plus éloquemment à l'esprit et au Cœur que le tableau du ciel et de la pleine mer.
Immensité sous immensité |
Mystère contre mystère!
Où suis-je ? que suis-je ?
Ces deux questions se pressent sur vos lèvres.
Soyez chrétien, musulman, païen, idolâtre, déiste, panthéiste, polythéiste, rationaliste, matérialiste, nihiliste,—soyez ce que vous voudrez,—si votre vue n’a plus d'autre limite que le firmament et l’eau, vous rougirez de votre petitesse, et un moment, une minute, une seconde vous douterez | Non, il n'y a pas de croyance humaine qui résiste à l'infini! notre nature est trop bornée pour cela.
En tout, pour comprendre, pour être fort, il nous faut du tangible, du palpable, du malléable.
Nous nous impatientons malgré nous, contre ce qui cesse de frapper nos sens.
Et cette impatience nous amène à dire, avec Montaigne :
—Que sais-je ?
Puis avec Shakspeare :
—Suis-je ou ne suis-je pas ?
La nuit vint :—nuit calme et poétique.
À la voûte céleste couraient de petits nuages diaphanes, derrière lesquels la lune mirait son disque argenté. Plus uni qu’une
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glace était l'océan, réfléchissant, dans sa transparence, ia coupole de l’empirée.
O nuit d'amour, de langueur, de volupté!
Cependant, une masse sombre, informe, se dressait au milieu de l'Atlantique.
L’onde clapotait à petit bruit autour, et formait de légères franges d'écume, qui allaient en dégradant insensiblement et finissaient par se confondre dans le bleu de la plaine liquide.
Cette masse, c'était la carcasse de l’Alcyon.
Après avoir dépouillé le brick, les corsaires l'avaient abandonné à la grâce de Dieu.
Et toujours l'onde clapotait à petit bruit autour et formait de légères franges d’écume,qui allaient en dégradant insensiblement et finissaient par se perdre dans le bleu de la plaine liquide,
Tout était morne, silencieux à bord de l’Alcyon, pauvre navire si gai la veille, si fringant, si animé!
On eut dit d’une tombe placée sur une autre tombe!
Mais écoutez!
Ce n’est pas un murmure des vagues, ce n’est pas un soupir de la brise, pas le eri d’un oiseau de nuit, c'est un gémissement humain !
Et toujours l'onde clapote à petit bruit autour de l’Ælcyon et forme des franges d’écume neigeuses, qui vont se dégradant et finissent par se perdre dans le bleu de la plaine liquide!
C’est un gémissement humain!
Je croyais pourtant que le Corbeau n'avait pas laissé créature vivante à bord de l’.Ælcyon !
Mais le gémissement recommence ; un homme se soulève pénibiement près du gouvernail, il passe la main sur son front, il interroge ses souvenirs,
C’est Charles, c’est le fils de l’armateur marseillais !
Et toujours l’onde clapote à petit bruit autour du brick et forme de légères franges d’écume, qui vont se dégradant peu à peu et finissent par se fondre dans le bleu de la plaine liquide.
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