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Comme la robe de barège noir qu'elle portait, sur une jupe de piqué blanc, faisait bien valoir les admirables proportions de sa taille, si mignonne à sa naissance, qu’on l'aurait emprisonnée entre deux empans, si développée à la hauteur des épaules, qu’on craignait de la voir fléchir, sur sa cambrure, comme un roseau sur sa tige |
Comme cette même robe tranchait vivement avec la carnation veloutée de la jeune fille, carnation qui avait emprunté ses nuances à la pulpe d’une pêche!
Comme, enfin, on aurait aimé à baiser ses petits doigts blancs effilés, aux ongles transparents et rosés comme l’opale, qui s'échappaient des manches longues, agraffées au poignet, de cette robe de barège noir.
Les phalanges de: ces doigts, ornées de fossettes, nuancées de filets d'azur, eussent défié le ciseau de Pradier, comme le visage d'Angèle eût fait pâlir la madone de Sanzio.
Ce visage, oserons-nous bien essayer de le reproduire, avec une plume incolore, des mots inanimés!
Si Pygmalion voulait le feu sacré de la vie pour Galathée, si son chef-d'œuvre lui semblait frappé de mort, que dirons-nous, nous qui ne possédons pour mouler la beauté d'Angèle, pour vivifier ses grâces inimitables, qu’un peu d'encre boueuse et une feuille de papier jauni!
Quoi donc, la langue française offrirait des expressions COrrespordantes à ce modèle de perfection, dont chaque trait, chaque teinte était un cartel lancé à l’art!
Quoi donc, nous pourrions vous faire toucher, palper les touffes de cette chevelure blonde, aux reflets dorés, qui, se partageant au-dessus du front en deux bandeaux mouvants, venaient se rouler par une opulente torsade derrière une tête, dont la galbe surpassait celui de la Vénus de Milo!
Quoi donc, nous pourrions ciseler ce front d’une pureté angélique! indiquer l’arc de ces sourcils, mollement courbés en demi-
cercle! éclairer ce grand œil brillant où roulait une prunelle noire, comme le jais, dans un médaillon d'émail, frangé d'une fibrille rose tendre,
Et, suivant la progression, nous sculpterions ce nez grec, taillé sur des méplats arrondis, et précédant une bouche plus fraîche que le calice d'une fleur, et dans laquelle étincelaient les trente-deux perles classiques, chantées par tous les poëtes da XVIILe siècle!
Quoi donc, notre main inhabile pourrait dévoiler ces trésors enchanteurs, ces charmes divins, qui avaient fait surnommer mademoiselle Angèle La jolie fille du faubourg Québec.
Avouons-le, en toute humilité, nous ne le croyons pas!
Aussi, pour ne point tenter une tâche impossible, nous vous dirons, lecteurs : ayez foi dans le bon sens populaire, et figurezvous ce que pouvait être celle que la foule envieuse et toujours plus prête à médire qu’à louanger, avait unanimement baptisée La jolie fille du faubourg Québec.
XIT.
Le silence se prolongeait dans la petite chambre. L’on n’entendait que le frôlement de l'aiguille dans le tulle, le bourdonnement des moustiques et le frémissement de la phalène qui achevait de brûler ses ailes à la flamme de la lampe.
Alphonse n'avait pas changé de position: ébloui par le soleil même de son admiration, il rêvait dans la réalité qu'il avait sous les sens.
Probablement, cet état aurait duré plusieurs heures encore, sans qu’il lui vînt à l’idée d’en sortir. Mais sa poitrine oppressée, livra cours à une petite toux sèche qui, de suite, éveilla l'attention de son infirmière.
Elle s'approcha du lit, en glissant sur le plancher comme une sylphide.
A l'aspect du jeune homme, qui l'examinait avec un radieux sourire de reconnaissance, Angèle poussa un cri de joie.
Alphonse prit sa main, qu’elle lui abandonna sans résistance.
— J'ai été bien malade, n'est-ce pas? murmura-t-il, d'une voix plaintive,
— Oh!
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Puis ce fut tout....ces deux enfants, si beaux de leurs vertus, de leur innocence, confondirent leurs âmes dans un regard passionné.
La main d'Angèle tremblait dans celle d’'Alphonse, celle d'Alphonse frémissait dans celle d'Angèle.
Ils s'aimaient : avaient-ils besoin de se le dire ?
XIIT.
La première, Angèle s’arracha aux fascinations de ce magnétisme dominateur.
— Avez-vous soif? demanda-t-elle d'un ton troublé.
Le charpentier ne répondit pas. Il erraît toujours dans les plaines d'un monde éthéré. La jeune fille réitéra sa question en lui préparant une potion.
— J'étais si bien! balbutia Alphonse ; pourquoi m'avez-vous quitté, ma sœur ?
— Tenez, buvez; ce breuvage vous donnera des forces, dit Angèle, revenant vers lui, les yeux baissés.
Il prit la tasse, la porta à ses lèvres, et puis l’en détourna.
— Vous ne voulez pas boire ?
— Je n'ai pas soif.
— N'importe, monsieur Alphonse, il faut boire.
— Mon Dieu! vous savez mon nom! qui vous l’a appris? comment se peut-il ?
— Eh! eh! pensez-vous qu'il ne soit pas connu de toute la ville? répliqua-t-elle en souriant. Voilà huit jours passés depuis votre évasion, monsieur |
— Huit jours!
— Oui, huit; nous entrons dans le neuvième.
— Mais...
— Buvez d'abord ; après je vous expliquerai cela. Ne craignez rien; vous êtes en sûreté, chez de braves gens, qui se feraient plutôt hacher que de vous livrer à vos bourreaux.
— Oh! commença le charpentier.
-— Buvez.... je vous en prie.... pour l'amour de...
— Pour l’amour de vous! s’écria Alphonse, en avalant d'un trait le contenu de la tasse.
— Merci, soupira-t-elle ensuite.
— Merci! dit Alphonse surpris; n'est-ce pas moi?,...
— Vous, monsieur, je vous ordonne de ne pas parler. Le médecin l’a défendu. Pour vous tranquilliser, je vous apprendrai que vous êtes chez un ami, qui partage toutes vos idées politiques. Je vous y ai fait transporter le jour.... vous vous souvenez?
Le jeune homme hocha affirmativement la tête et la jolie fille continua :
— Par raalheur, votre blessure s'était envenimée, pendant la nuit. Le délire vous possédait quand je vins vous chercher, et en arrivant ici, vous aviez, pour la seconde fois, perdu connaissance. Les symptômes d’une fièvre violente se déclaraient.... Nous n'avions pas prévu ce cas....
— J'ai dû vous causer bien du tourment|
—- Entêté, dit presque gaiement Angèle, ne vous ai-je pas interdit la parole? Si vous desserrez encore les dents, je m'en vais, monsieur!
Sa voix avait adopté cette inflexion enfantine et impérative dont les femmes usent assez volontiers avec ceux qu’elles affectionnent.
— Je vous jure, commença Alphonse....
— Bon! dit-eile, en lui fermant la bouche de sa petite main, menue comme celle de Catherine de Médicis; est-ce ainsi que vous tenez compte de mes ordres? Méchant, va! il ne veut pas guérir! Voyons, buvéz maintenant une autre tasse, monsieur. Vous avez encore trois doses à prendre.
Lorsqu'il eût bu, sa gentille compagne reprit:
— Je disais donc que vous étiez bien malade et que nous... Enfin Pierre songen au docteur D‘#*,un honnête médecin,un digne Cauadien. Il lui confia notre secret, et c'est lui qui vous à soigné.
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La porte de la chambre venait de s'ouvrir, et la mère Morlaix g'avançait à pas de loups.
— Quiens! Quiens! vous jasez enfants, marmotta-t-elle en approchant du lit; eh ben! comment qu'y va c’te cher amour du bon Dieu ?
D'un regard, Alphonse avait interrogé sa bienfaitrice.
— Soyez tranquille, lui dit-elle; c'est ma mére.
—Oui, sa mêère....sa mère d'adoption, dit la bonne vieille avec un mélange d'orgueil et de plaisir, car c’est moi qui l’a nourrie élevée, induquée note Angèle. Mais vl'à que je bavasse comme une pie....
— Permettez-moi de vous baiser la main, dit Alphonse.
— Quoë, quoè! me baiser la main, seigneur, Jésus ! y pensezvous, mon fils? est-ce qu’on est une jeunesse, nous aut'es? embrassez-moi, ça vaudra mieux! là, sur les deux joues. Pardil j'savons qui vous êtes : un brave et digne garçon, fièrement savant, mais pas vaniteux en toute! Ah! vot mère doit êt joliment contente d’avoir un enfant comme ç’tui-là! Dame! vous êtes ahuril c'est qu'javons été aux informations sur vot compte, et qu'on nous a conté tous les beaux sacrifices que vous avez faits pour vot’ chère famille! C’est ben, ça, mon gars! l’bon Dieu, qu’est làhaut, vous bénira! Mais faut pas vous impatienter. Y sont ben, cheux vous! j'avons reçu d'l’eux nouvelles, pas plus tard qu’hier et y savons itou ous qu'vous êtes! Mais, motus! V'là c'te pauvre Angèle qu'est fatiguée, j'viens la r'lever! Allons p'tite, il est temps d'aller t’coucher.
À ce moment, un cri perçant retentit dans la rue des Voltigeurs,
— Qu'est-ce que cela? fit la jeune fille en se précipitant vers
la fenêtre.