‹ Le pirate du St. Laurent [microforme]Chapitre 11 sur 30 · OR · texte numérisé non relu

OR

ee

‘ Mais une espérance immortelle le soutiert!... La souffrance même force l'humanité à développer les ressources de sa nature. Sous l’aiguillon de la nécessité, le travail féconde la terre, crée l’industrie et les richesses; l'étude mûrit ia raison de l’homme,anéantitsuccesivement toute superstition,tout préjugé, toute erreur. Sur les ruines des sociétés subversives s'élèvent des sociétés moin#njustes. L'humanité prend possession de sa puissance et déchire le voile qui lui cachait sa véritable destinée.”

Paver de politique jusqu'aux pages d’une nouvelle, c’est dépasser les bornes des respects qu’on vous doit, n'est-ce pas, mesdames ? Oh! les feuilletonistes ont d’abominables lubies, j'en conviens. Toutaussi bien que les publicistes, il faudrait les acerocher à la lanterne ! mais, que voulez-vous ? chacun a ses petits défauts, nous comme vous, chères lectrices. Gracieux chez votre sexe, ces défauts sont grossiers chez le nôtre! Quiestcoupable? pasvous assurément ; imaginez-vous que nous le soyons davantage? Cependant il existe un criminel ! Si nous le cherchions, ce méchant, cet esprit du mal qui agace nos muscles, irrite nos nerfs, aigrit notre voix, exaspère nos doigts, met du feu sous nos pieds, de Ia lave dans notre corps, des épingles sur le coussin de notre fauteuil, des tisons ardents dans notre cerveau! Ah! oui, si nous le cherchions! Voyons :—où est-il ? qu’on me le montre ! où se cache t-il? qu'on me l’apporte, cet assassin, ce meurtrier, cet iconoclaste, ce déchireur de gazettes, ce rongeur de livre, ce... .—Mesdames, placez-vous 1a main sur le cœur et vous le sentirez palpiter. Messieurs, tâtez-vous le pouls et vous compterez ses pulsations ! Ilest dans notre sang, il est dans notre économie, il s'appelle la nadure organisée.

À moi, cette découverte prouve que nul ne peut échapper à son caractère ; à vous, elle ne prouve rien—sinon, peut-être, que je suis un sot, mais elle prouve, en même temps, qu'Alphonse Maigret étant Libéral, je suis bien obligé de vous le peindre ave ses

qualités et ses imperfections.

VIE

Or, Alphonse Maigret mis, par sa nouvelle position, en rapport quotidien avec les ouvriers, vit ses chaleureuses convictions s’épurer au creuset de l’infortune. Parmi ses compagnons d'atelier, il rencontra des gens actifs et intelligents ; il se plut à leur inculquer une partie des connaissances qu'il avait acquises. : Sa charité, son aménité lui firent de nombreux amis. Et, ce qui est rare, ses égaux, tout en le chérissant, gardèrent toujours vis-à-vis de lui, une déférence entière. I] ne tutoyait personne, nul ne s'avisa de le tutoyer ou même de trouver mauvais qu’il ne se livrât pas à la familiarité ordinaire dans les chantiers. Un trait de courage, accompli en présence de tous ses camarades, acheva de lui gagner la considération de ceux qui, d'abord, l'avaient traité de ‘ demoiselle.”

Certain après-midi, qu Alphonse était occupé à radouber un brick à la Pointe Lévi, une tempète effroyable éclata tout-à-coup.

Le St-Laurent grossit avecune rapidité prodigieuse; sesgrandes lames se déferlèrent sur la plage en mugissant ; et les nombreux navires mouillés dans la baie dérapant sur leurs ancres, s'entrechoquèrent tumultucusement les uns contre les autres. Au fort de l'ouragan, une barque, partie de Québec, luttait contre la violence des flots pour atteindre le rivage ; mais, quoique montée par trois hommes robustes, elle ne pouvait aborder et menagçait à chaque instant, de chavirer. Les charpentiers, répandus sur la grève, cherchaient, par leurs clameurs, à encourager les malheureux bateliers ; ces clameurs s’égaraient au milieu des éléments en furie! Soudain une vague énorme, bondissante, arrive. Ne la voyant pas venir, l’homme assis à la barre, tourne le cap vers elle, et la montagne liquide s’abat comme une avalanche, sur la frèle embacation.

Un cri déchirant retentit! et pendant une minute, l’on n’entend plus que les mugissements de l'onde courroucée, le sifflement de la bise qui se lamente dans les agrès des paquebots !

—Une corde! attachez-moi une corde autour des reins ! dit Alphonse.

pport 18 #'Éételier, inculcha- Lrare, ris de avisa livrât > COUde lui ité de

er un coup.

andes breux ntreu fort à viOe par “ait à ur l& lheunents , Ne ) vers sur 1&

ntend nt de

it Al-

On lui obéit,

Le jeune homme est dans le fleuve, Tantôt il nage, tantôt il plonge, et toujours il avance vers le lieu où les trois naufragés ont enfoncé.

Après dix minutes d'efforts inouïs, et après être resté longtemps sous les eaux, il reparaît tout-à-coup, tenant un homme par le bras.

Au moyen de sa corde, on l’aide à regagner la rive. Il dépose son fardeau, et, sans vouloir écouter les conseils des assistants qui l’engagent à se reposer, il se jette dans le fleuve et en ramène bientôt une seconde victime. Mais alors, ses facultés physiques épuisées ne lui permirent pas une troisième tentative, et le St-Laurent conserva sa dernière proie.

Je l'ai dit, cet acte d'intrépidité et de vigueur lui concilia, à jamais, les égards des quelques ouvriers qui, par jalousie, étaient disposés à le dénigrer.

VIE

Devenu promptement un habile charpentier et un mécanicien distingué, Alphonse Maigret gagna assez d'argent pour procurer une honnête aisance à sa famille. Il aurait pu vivre heureux et même monter les degrés de la fortune, en sacrifiant ses opinions politiques à ses intérêts personnels. Mais il était doué d’une âme trop noble, trop enthousiaste pour ne pas viser à la réalisation de pareilles doctrines. Noncontent de faire une propagande virulente contre le gouvernement anglais, il se mêlait à toutesles agitations, soulevées à cette époque, dans la population franco-canadienne, par les vexations que des agents de la Grande-Bretagne prodiguaient à ses compatriotes. Ayant appris qu'un mouvement populaire se préparait à Montréal, il y courut aussitôt. Mais l'insurrection fut étouffée à son éclosion, et notre démocrate, saisi avec plusieurs des conjurés, fut plongé dans un cachot.

Dans ce cachot, il rencontra un Irlandais du nom de Michael, —plus généralement connu sous celui de Mike,—détenu pour délit criminel.

Mike était un homme résolu et entreprenant, Alphonse ne l’était pas moins. Les deux prisonniers conçurent un projet d'évasion. On sait comment ils l’exécutèrent : l’un fut repris, l’autre s’'échappa, vint tomber chez mademoiselle Angèle, qui le fit transporter à la maison de Pierre Morlaix, où nous allons le retrouver en tête-àa-tête avec la gracieuse enfant.

Il était minuit.

Dans une petite chambre, coquette, riante, sur un lit tendu de rideaux blancs, bien propres, un jeune homme dormait.

Assise à son chevet, dans un antique fauteuil en joncs, une jeune fille reposait aussi.

Le sommeil l'avait gagnée, tandis qu’elle veillait son compagnon; sa tête allanguie s'était peu à peu affaissée sur son épaule, puis doucement, très doucement, était allé se creuser un nid sur loreiller voisin. Dans ce combat entre sa volonté et la nature qui réclamait ses droits, les cheveux de la jeune fille avaient, peu à peu, rompu ieur digue d’écaille, et maintenant ils inondaient le lit de leurs ondes parfumées.

À la lueur d’une veilleuse, on distinguait une scène charmante, scène, comme les aime un poète.

Placée sur une petite table, en arrière des deux personnages, la veilleuse, de sa clarté limpide, en lutte avec l’ombre, les enveloppait cornine sous une gaze diaphane, à travers laquelle, les formes, les angles, se noyaient harmonieusement.

Il eut fallu le pinceau de Paul Véronèze pour peindre la mélodie de ces deux têtes, se détachant sur la blancheur immaculée du lit, au milieu d’un crépuscule vaporeux.

Rien de heurté dans les contours, rien de brusque dans les teintes— c'était cette dégradation, ce fondu de toutes les couleurs, ce moëlleux de linéaments qui font l'honneur et le désespoir des artistes.

Les deux jeunes gens, nous n'avons pas besoin de le dire au lecteur, avaient nom Angèle et Alphonse.

du de jeune

unoOn ; puis d sur ature |, peu aient

lante, es, la enve-

e, les

néloculée

1s les leurs,

x des

re au

Seul le bourdonnement de quelques moustiques et le frémissement d’une phalène, voltigeant autour de la lampe, troublaient le calme de la nuit.

A ces sons imperceptibles se mêlait le murmure de l& respiration régulière des deux dormeurs.

Bruits argentins, comme une symphonie lointaine.

Tout à coup, le jeune homme fit un mouvement.—La jeune fille ne bougea point. Son haleine continua de moduler ses aspirations et expirations alternatives.

Le premier mouvement d'Alphonse fut suivi d’un deuxième. Ensuite, il ouvrit les yeux. Mais il les ferma presque aussitôt, ne pouvant supporter le faible éclat de la lumière.

Plusieur: minutes s'écoulèrent sans qu’il songeñt à dessiler les paupières. Il rappelait ses souvenirs, les coordonnaït dans son cerveau. Après avoir ainsi revisité Québec, sa ville natale ;—sa pauvre vieille mère, ses frères et sœurs, ses compagnons d’atelier, que la nouvelle de son arrestation avait navrés de douleur ; après avoir repassé les diverses péripéties de la conspiration dont il était victime ; après avoir aperçu sa prison, assisté à sa propre évasion ; après être entré dans la chambre d'Angèle, l’ange qui Pavait sauvé ; après avoir senti son cœur battre d’une douce émotion, à la réminiscence de ce que sa protectrice avait fait pour lui, Alphonse voulut revoir le tableau dont il pressentait plutôt qu’il n'avait vu les charmes.

Le délicieux visage d'Angèle, soutenu dans sa main gauche, était tourné vers le sien, si près que celui du malade se baignait dans les effluves d’un souffle embaumé, si près que les boucles soyeuses de la belle jeune fille se mariaient à la brune chevelure du jeune homme.

Longtemps, longtemps, Alphonse la regarda, dans une muette extase, oubliant les âpres élancements de la blessure qu'il avaît à l'épaule, oubliant sa situation, comprimant les pulsatiors de son sein, retenant son haleine, de peur de l’éveiller.

Par hasard, le bras du jeune homme étendu sous le cou de la jeune fille, lui tenait lieu de coussin,

Qui pourrait dire ce qu’éprouva alors le charpentier encore sous le coup des violentes commotions cérébrales qu'il avait éprouvées ?

Angèle rêvait, car un chaste sourire vaguait sur ses lèvres, vermeilles comme le bouton de la rose de mai.

Lui aussi, il crut qu’il rêvait, ou que son âme avait quitté son enveloppe d'argile pour s'élever dans des sphères inconnues.

Son esprit vierge, enclin à la contemplation, n'avait jamais imaginé que la vie pût présenter des sensations tellement enivrantes, qu'on désirât la mort pour les emporter avec soi dans la tombe.

Et, cependant, toutes les pensées d'Alphonse étaient pures et saintes.

Il était heureux d’un bonheur étrange, dont l’affaiblissement de son cerveau, par une fièvre violente, exaltait les jouissances jusqu'à l'infini.

Soudain, la sonnerie d’une vieille horloge, appendue à la muraille, fit entendre ce ronron enhurmé qui précède le choc du marteau sur le timbre, et Angèle s'éveilla en sursaut.

Mu d'un sentiment exquis, dont les femmes sauront apprécier la délicatesse, Alphonse feignit aussitôt de dormir.

Trompée par ce subterfuge, la jeune fille sourit, en remarquant le désordre de sa toilette, se dégagea du collier que le bras du malade formait autour de son cou, et ayant jeté sur le pâle visage de notre héros un coup d’œil plein de sollicitude, courut à un petit miroir, devant lequel elle renoua ses cheveux et rajusta son corsage.

Le charpentier l’épiait entre les cils de ses yeux entr'ouverts

Quand elle eût fini, Angèle revint, d’un pas léger, près de 14 couchette, borda les couvertures qui s'étaient dérangées, renoue vela la veilleuse de sa lampe et prit une broderie qu'elle avai:

auittéa pour savourer 1

D nd à à 2 LA A LV

Dieu qu’elle était ravissante ainsi, notre Angèle !

a + nta s A hA s pavots de Morphée.

Page 1