‹ Le pirate du St. Laurent [microforme]Chapitre 14 sur 30 · LLE · texte numérisé non relu

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Jacques se promena pendant près d’une heure, après être sorti de la bar de la mère Halley.

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Mille pensées se heurtaient dans son cerveau, Malgré son peu de perspicacité, il faisait entre l'évasion d'Alphonse et la scène dont il avait été témoin, dans la matinée, des rapprochements qui pouvaient être fatals à l'évadé, aussi bien qu'à ceux qui lui prêtaient si charitablement aide et asile, Mais Pierre Morlaix était un citoyen estimé de tout le monde ; pour l'accuser, il fallait des preuves. Bourgeot n’en avait aucune, D'ailleurs, son amour-propre, sa vanité acceptaient avec répugnance la vraisemblance de la trahison d'Angèle, Car nous sommes ainsi faits : quand nous désirons fortement qu’une chose tourne à notre avantage, il nous en coûte tant de la voir se déclarer notre ennemie, que nous combattons même l'évidence, Cet axiome est Surtout vrai en amour. Il n’est point d’amant, qui, sùr d’être trompé, et ayant formé un plan de vengeance, ne sera heureux, sisa maîtresse parvient à se disculper. La recherche du bonheur nous préoccupe à ce point, que nous préférons le bonheur imaginaire au malheur en perspective. En somme, les apparences nous plaisent plus que la réalité, surtout quand elles sont favorables à la satisfaction de notre moi.

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Jacques donc se détermina à garder, durant quelque temps, le silence, et à épier ce qui se passerait dans la maison du charretier.

Il reprit incontinent le chemin de la rue des Voltigeurs ; Mais, comme il approchait, il rencontra Pierre Morlaix qui se rendait, avec sa voiture, à sa station habituelle,

— Ah! ah! vous v'là, m'sieur Jacques, dit gaîment le brave cocher, vous ne faites pas un tour ?

— On m'avait dit que tu étais engagé ?

— Moil ah! oui, mais j'ai laissé mon bourgeois en haut du faubourg, et maintenant je suis libre.... à votre service m'sieur Jacques.

— Est-ce que tu pourrais ma conduire à la Pointe-aux- Trembles ?

5 Le #

— Si ça vous convient; pas de soins, m'sieur Jacques. Dans une petite heure nous serons arrivés.

— Allons, dit Bourgeot, en montant dans la calèche.

Puis se ravisant :

— À propos, quelle heure est-il ?

Pierre Morlaix tira de son gousset une de ces grosses montres -en argent, communément désignées sous le nom 2 bassinoires.

— Neuf heures moins vingt-cinq, répondit-il, après avoir consulté le cadran.

— Neuf heures moins vin, cinq! Alors, je change d'avis, tu vas me conduire à Lachine.

Le temps était superbe. Jamais soleil plus radieux n'avait doré de ses rayons les riches campagnes du Canada ; jamais plus diaphane azur n'avait réjoui les plaines célestes !

Jacques Bourgeot n'était pas homme à se laisser impressionner par les charmes de la nature, en ce moment surtout. Aussi, dès que la calèche eût dépassé le village des Tanneries commença-t-il, avec son conducteur, la conversation suivante :

— Eh ben, Pierre, y en a-t-il du nouveau, ce matin, en ville ?

— Du nouveau! ah ben! quoi donc, m'sieur Jacques ? moi qui n’sais rien encore.

— Tu n'as rien appris ? &

— Rien en toute, L'particulier que j'ai charrié, ce matin, était muet comme le travail de ma calèche.

— Tu ne le connais pas ?

— Pas un brin, répondit Pierre, en excitant ses chevaux.

— Cependant, reprit Bourgeot, il court un bruit. ...

— Vous dites, m'sieur Jacques ?

— Il court un bruit, hum! Le chef de la rébellion s’est évadé.

— Qui ça? demanda Morlaix, en toussant pour voiler le trouble de sa voix.

— Alphonse Maigret, tu sais ; un ruffien, un gueusard.

— Etil a déserté la prison?

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— Pendant la nuit dernière.

— C'est y ben possible m'sieur Jacques !

— Comment, tu ignorais cela, toi ?

— Ma foi, m'sieur Jacques, c'est la première nouvelle. Mais ousqu'y s’est réfugié ?

— Tu le sais peut-être mieux que moi? dit l'amant d’'Angèle en se penchant pour voir quel effet ces paroles produiraient sur Pierre Morlaix.

— Moi! répliqua celui-ci, avec le plus grand sang-froid. Ah ben ! vous voulez rire, m'sieur Jacques.

— Tiens, ajouta Bourgeot, d'un ton assez badin pour dissiper les soupçons que sa question avait fait naître dans l'esprit du charretier, si c'était, par hasard, ton voyageur de ce matin ?

— Hé! hé! hé! farceur de m'sieur Jacques, va! mon voyageur de ce matin ! hé! hé! hé!

— Qu'y aurait-il d’impossible ?

— Ah! nous arrivons, dit Pierre, en montrant les blanches maisons de Lachine, éparpillées au milieu d’une verdoyante prairie qu'ombrageaient des bouquets d'arbres touffus. Où débarquez-vous ?

— Prés de la Traverse, repartit Bourgeot. Je vais à Caughnawaga. Tu attendras mon retour.

Bientôt il sauta à terre, en murmurant :

— Puissé-je trouver cette vieille sorcière d’Iroquoise !

À l'extrémité septentrionale du village iroquois de Caughnawaga, on voyait alors une hutte, longue de vingt pieds sur une profondeur de quinze. KÉlle était formée de pieux fichés en terre, revêtus d'un bousillage de glaise, et surmontés d’une toiture d'écorce. De chaque côté une porte, faite d’écorces suspendues, donnait accès dans cette hutte, dont l'intérieur, éclairé par des trous pratiqués dans le mur, était aussi misérabl que l'extérieur. Au centre était le foyer, près dyquel une demi douzaine de

chiens, décharnés, le museau entre les pattes. renosaient ordinat

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rement leurs membres étiques. A des poutrelles transversales, étaient accrochés des quartiers de venaison, des bottes d’herbages de toutes ‘‘randeurs, et des chapelets de poisson. Des planches de bois blanc, disposées en rayon, à une verge du sol, s'étendaient autour de la cabane. Sur ces rayons, on apercevait divers ustensiles de ménage, comme poterie en terre cuite, écuelles et marmites de bois, et un tas de ces gros cailloux, que les sauvages, avant qu'ils connussent la vaisselle de terre et de métal, faisaient rougir au feu, puis qu'ils jetaient dans des vases pour chauffer l’eau ou cuire les aliments nécessaires à leurs besoins. Dans un coin, il y avait un lit de sapinette recouvert d’une peau d’orignal, et, vis-à-vis, une sorte de grande châsse, dans laquelle on apercevait des figures de bois, aux formes bizarres et monstrueuses. Ces figures représentaient les idoles autrefois adorées par la nation iroquoise, lorsque les fils des Sagamos étaient ‘toutpuissants et fiers”: C'était, d'abord, .Agreskoue, le Souverain Etre, et Dieu de la guerre ; Atnakensic, qui commandait la foule des mauvais Génies ; Touskeka, chef des bons Esprits, Malcomeck, etc. Chacune de ces divinités, peinte avec des couleurs tranchantes, portait le signe de ses attributs. Enfin, au pied de la châsse, immédiatement sous une des ouvertures par lesquelles le jour pénétrait dans la hutte, scintillait une couche de poussière, dont les nuances vives, variées et chatoyantes éblouissaient l'œil, Cette poussière était le produit de petits coquillages, soigneusement pilés et renfermés dans un cercle de frène, ayant environ deux pouces de hauteur. Du milieu, s’élançait une baguette garnie de peaux de serpents enroulés et qui hérissaient de leurs têtes hideuses la tige et le bout de ce nouveau caducée.

Accroupie devant le cercle, une femme étudiait avec attention les traces que deux lézards laissaient sur la poussière, en tournant autour de la baguette, à laquelle ils étaient attachés par des fils venant rayonner à la circonférence.

Ceite femme était riche de vieillesse et de laideur.

Elle avait le costume des Iroquoises: Une couverte de laine brune, un brayet, des mitas et des mocassins ornés de verroteries et de broderies bariolées.

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Son visage était tatoué, sillonné de rides profondes. A son nez et à ses oreilles pendaient des anneaux d'argent, et un collier de graines rouges, avec une tête de vipère, en guise de médaillon, descendait sur sa poitrine sèche et terreuse.

Cette femme était La Vipère-grise, la sorcière iroquoise.

Elle se disait issue de La Chaudière-noire (ce fameux Sagamo qui, en 1691, causa de si terribles ravages dans les colonies du Canada), (1) et elle jouissait d'une haute considération parmi ses compatriotes.

Quoique la plus grande partie de la tribu iroquoise, encore cantonnée au Sault St.-Louis, füt déjà convertie au catholicisme, La Vipère-grise exerçait une influence immédiate sur le conseil des chefs qui, en maintes occasions, se prévals! at de ses jongleries pour faire adopter des résolutions importantes.

VIE

Après avoir traversé le S!, aurent en canot, et abordé à Caughnawaga, Jacques Pour: s’achemina vers l'habitation de La Vipère-grise,

Le jeune homme était sombre et presque tremblant.

Il hésita durant plusieurs minutes, avant de s’introduire dans l'antre de la sibylle sauvagesse, puis, enfin, prenant son courage à deux mains, il entra.

La Vivère-grise, en entendant le bruit de ses pas, prit un tamtam, fait d’un tronc d'arbre creux recouvert d’une peau d’élan, et sans changer de position, sans tourner les yeux, frappa dessus”* en Cadence avec un bâton court,

Jacques demeura debout contre la porte n’osant ni parler ni avancer,

Les chiens s'étaient dressés sur leurs pattes et grondaient sourdement.

Tout-à-coup, la sorcière, s'animant au son de Ia musique, rejeta sa couverture en arrière, se leva vivement, et chanta d’une voix chevrotante, en s'accompagnant de son tambourin ;

(1) Voirics Sagamos Lilustres, par M. Maximilien isibaud, Chapitre XX VI,

‘Un jour, le Grand Esprit s’ennuyait au-dessus des nuages, dans le monde des Esprits, parce que, depuis longtemps, il n'était venu sur la terre et qu’il ne savait pas ce qu'étaient devenues les créatures sorties de ses mains créatrices. Le Grand Manitou est bon et puissant, il avait fait la lune, le soleil, les étoiles, la terre, les plantes, les bêtes, pour qu'ils fussent heureux : mais il se défiait de l'Esprit noir qui n'aime que le mal.

‘€ Pour s'assurer par ses yeux de la vérité, il descendit sur la terre, au bord d’un étang ; il vit, dans les ondes transparentes, ane carpe qui se promenait sur le sable doré. Aussitôt, il se change en carpe et se laisse glisser dans l’eau.

“— Eh bien, ma chère amie, dit-il à la carpe, tu dois être très heureuse ici, car les eaux que tu habites sont limpides et tu trouves abondamment des vermisseaux pour vivre.

‘— Moi heureuse ! répondit la carpe ; eh! comment pourrais-je l'être, quand je vois sans cesse à ma poursuite le brochet prèt à me dévorer ??

‘ Manitou poussa un soupir et sortit de l’eau. Il aperçut un bison qui paissait dans une savane: il se changea en bison et l’aborda.

— Mon ami, lui dit-il, tu äois être très heureux, car tu habites une savane où l'herbe tendre te vient jusqu’au ventre, et tu es assez fort pour te défendre de tes ennemis.

‘— Comment serais-je heureux, répondit-il, quand mes yeux sont constamment tournés vers la forêt, pour en voir sortir, avec fracas, le mammouth géant, qui se précipite sur mes frères et les dévore ? ”

# Manitou soupira et entra dans la forêt où il rencontra un écureuil : il se changea en écureuil et grimpa sur l'arbre où le petit animal avait établi son nid.

‘— Tu dois être heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont tu te nourris, et ton agilité te sauve des bêtes féroces.

‘— Comment serais-je heureux, quand les arbres défeuillés sont couverts de frimats et que la volverenne (1) ou le lynx

{1} Volverenne, espèce de loup-cervier,

viennent dévorer ma famille jusque dans les arbres les plus élevés ? ”

Manitou suivit le bord du fleuve. Il vit une vache marine paissant l'herbe du rivage, en portant son petit dans ses bras.

‘— Tu dois être heureuse, car tu aimes ton enfantet tu en es aimée.

‘— Je serais moins malheureuse, répondit la vache marine, si les lyux, les volverennes, les loups et cent autres animaux carnassiers n'étaient sans cesse cachés dans les joncs pour surprendre mes enfants. L'hiver, quand les glaces renferment le fleuve, puis-ie prendre mon malheur en patience ?”

‘ Manitou devint triste. Jlse disposait à remonter vers le ciel, lorsqu'il aperçut plusieurs animaux fort occupés dans la petite île d’un lac : c'étaient des castors. Il se changea en castor, s'approcha d'eux et leur dit :

‘__— Eh bien, vous êtes sans doute malheureux aussi, vous autres, car je vous vois obliofs de travailler pour vous faire des cabanes qui vous abriteront contre l’intempérie des saisons.

— Nous, malheureux! dit un de la troupe, pas du tout; car le Grand Esprit nous a doués de sagesse et de prudence.”

‘ Manitou fut consolé et dit.

‘— Puisque la sagesse et la prudence font le bonheur, je veux faire des créatures tout-à-fait heureuses.” Alors il agrandit la cabane des castors, les changea en hommes, augmenta leur dose de sagesse et de prudence, leur apprit à chasser les ours et les élans, et leur dit :

‘— Allez !?

‘ Ensuite, Manitou remonta dans le mond- des Esprits et dit : ‘4 Je suis content, car j'ai Lien fait ee que j'ai fait.” (1)

(1) Nous avons emprunté la tradueti * ce chart l'Encyclopédie

Canadienne, à laquelie il avait été adressé avec une lettre conçue en ces termes :

‘M. Brpaup.—La chanson suivante des Sauwr dn Canada, si on s’en 6 pa portait À elle, établirait le fait qu’autrefois Larmmantin et Mammouth 6 existai lans ce pays. Je vais rapporter quelques fragments, traduits ‘du langaze des Sauvages du Canada qui la chantent en * COMC UNE “ des plus importante de leurs traditions. K/ j yelo pédie € inadienne, rédigée pi . Bibaud, père.—Tome 1; pages 62

À mesure qu’elle poursuivait son chant, l’Iroquoise se livrait à des danses fantastiques et à des contorsions si étranges, si furibondes, que Jacques, épouvanté, voulut s'enfuir. Mais, pendant ce temps, les chiens s'étaient rangés devant la porte et en gardaient la sortie en grinçant des dents d’une manière menacçante.

Force fut au jeune homme de rester.

Quand La Vipère-grise eut fini cette pantomime parlante, elle s’approcha de l'étranger, et dardant sur lui ses yeux fauves, mouchetés de taches sanguinolentes :

— Pourquoi, ô visage pâle, as-tu quitté la rive gauche de Ladauënna (1) pour venir à la fille du grand chef? Ignores-tu les maux que tes frères ont infligés à tous mes frères de la famille Mohawake-Huronne? Le Matchi-Manitou (2) est irrité contre ta race ; il m’avertit que bientôt elle sera dispersée, anéantie, par une troupe, plus nombreuse que les grains de sable du rivage, qui accourt pour venger les calamités dont toi et leg tiens avez abreuvés les enfants de Tharonhiaouagon |! (3) Oui, je la vois; elle avance, elle avance! Des guerriers braves grossissent ses rangs! Entends-tu le bruit de leurs pas, ébranlant la terre, comme un troupeau de bisons? Ecoute ce qu'ils disent: “ Mort, mort, aux visages pâles ! ils ont porté la peste, le fer et le feu dans nos wigwams! Os de nos vaillants ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir les veines de son ennemi, et à boire, dans son crâne, le sang de la vengeance |! Mort, mort, aux visages pâles ! qu’ils tombent sous nos tomahawks, comme le daim sous la flèche du chasseur ! que leurs chevelures ornent nos cabanes ! que leurs cadavres fumants engraissent la tombe de nos pères!”

Jacques fit peu attention à ces paroles ; maïs tirant de sa poche deux louis d'or, il les plaça dans la main de la magicienne.

(1) Le Saint-Laurent.

(2) Esprit du mal,

(3) Père des humains, suivant les croyances religieuses des sauvages du

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