‹ Le pirate du St. Laurent [microforme]Chapitre 15 sur 30 · LB · texte numérisé non relu

LB

PT à

— Ah! dit-elle, en considérant les deux pièces, avec un air de cupidité, tu as vus un Oiarou (1) en songe, et tu veux consulter Ouahicha, (2) par qui je connais les choses passées, présentes et futures.

— Je n'ai rien vu en songe, dit Bourgeot. Je veux savoir si ma maîtresse me trompe,

— Le cœur d’une femme est profond comme l'onde du lac salé, répondit emphatiquement La Vipère-grise. Atahuata (3) a créé la femme avec un nuage de son ciel. Hougoaho (4) seul peut dire ce qu'était Atahensic (5). Toi, mon frère, tu as un rival,

— Un rival! s’écria Jacques.

— Un rival puissant, par ses charmes et ses maléfices, répéta la magicienne avec exaltation. Viens!

Le saisissant par le bras, elle l’entraîna vers l’âtre, attisa le fou et plaça au-dessus une chaudière en fer battu qu’elle remplit

(1) Objet du culte chez les Iroquois. La première bagatelle qu’ils voyaient en songe,

(2) Dieu de la science divinatoire,

(3) Le Dieu de la cosmogonie,

(4) Pour savoir ce que c’est que Hougoaho), il faut interroger la tradition de la création comme elle s’est transmise chez les sauvages du nord: “Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes, Il n’y avait pas alors de femimes et ils craignaient que leur race ne s’éteignit avec eux, lorsqu'ils apprirent qu'il y en avait une au ciel—on tint conseil, il fut convenu que Hougoaho monterait: ce qui parut d’abord impossible. Mais les oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs aîles et le portèrent dans les airs. Il apprit que la femme avait accoutumé de venir puiser de l’eau après d’un arbre, au pied duquel, il artendit qu'elle vint. Et la voici venir en effet, Hougoaho cause avec elle et lui fait un présent de graisse d'ours. Une femme causeuse qui reçoit des présents n’est pas longtemps victorieuse, Celle-ci {ut faible dans le ciel même, Dieu s’en aperçut et dans sa colère la précipita en bas. Maïs une tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d’autres poissons apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île qui s’étendit peu à peu et forma tout le globe.”

Les Sayamos Illustres.—Introduction.

(o) D’après Charlevoix, nom de la première femme et génie du mail.

d'eau. Ensuite, elle jeta dans la chaudière une poignée d'abesoulchenza (1) (gin-seng), et d’autres plantes médicinales dont elle surveilla la cuisson, en observant les globules qui montait à la surface de l’eau. La décoction lui ayant paru suffisante, elle plongea trois fois ses mains dans le vase, les éleva en l'air, les joignit, en gambadant, comme un énergumène et poussa des cris affreux.

A ces cris les chiens mêlèrent leurs rauques aboiïiements, et bientôt ce fut, dans la hutte, un charivari infernal.

Le tumulte apaisé, l’Iroquoise puisa dans la chaudière avee une écuelle en bois, et tendit le breuvage à Jacques.

— Bois, mon frère, bois, lui dit-elle. Par sa vertu magique, que m'a enseigné Matcomeck, l'esprit des hivers, l’abesoutchenza purifiera ton corps de toutes ses souillures, et ton âme s’élancera, à travers l'espace infini, dans les prairies où habite Ouahiche.

— Boire ça! fit Jacques, sans déguiser sa répugnance.

— Bois, mon frère, bois! Le temps s'écoule, emportant, parcelle à parcelle, les lambeaux de l'existence, comme la bise emporte, une à une, les feuilles de l’érable.

— Mais à quoi bon?

— Bois, ou frémis, l'Esprit du mal est là qui te presse!

Moitié par frayeur, moitié pour complaire à La Vipère-grise, Jacques porta l’écuelle à ses lèvres; mais à peine eut-il goûté à la potion bouillante, qu’il laissa tomber à terre contenant et contenu, avec une exclamation de douleur.

— Maudite sorcière! s’écria-t-il, j'ai la langue brûlée!

L’'Iroquoise ne l’'écoutait pas; agenouillée devant le liquide répandu, elle suivait anxieusement les filets qu’il décrivait en serpentant sur le sol.

Page 1