‹ Le pirate du St. Laurent [microforme]Chapitre 21 sur 30 · AV · texte numérisé non relu

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L'ivresse de Mike avait pris un caractère d'hallucination fièvreuse; il était à présumer qu'une seule goutte de boisson forte achéverait de le tuer.

Se flattant de cet espoir, l'hôtelier, qui convoitait le magot de l’Irlandais, s'empressa de lui servir une forte rasade d’eau-devie.

Mais il s'était trompé dans ses conjectures, car à peine l’exflibustier ent-il insurgité le breuvage qu'une réaction s'opéra subitement dans ses manières,

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Il recouvra une sorte de lucidité factice.—Ce phénomène n'est point rare, dans les cas d’ébriété complète.

— Je crois que tu as envie de me naufrager, mon drôle, dit-il à Stephen. Ah! ah! Ça te ganterait d'hériter de la cargaison de l'ami Mike, hein ?

— Bast! art'cula Stephen, en se mordant les lèvres.

— À ton aise! prends-là si tu peux! En attendant emplis le verre de ce pauvre Cageux qui doit être altéré comme une éponge desséchée au soleil des tropiques.

— Non; je ne bois plus.

— Tu dis?

— J'en ai assez; je m'en vas.

— Peuh!

— Il faut que je travaille demain.

— Je ne t'en empêcherai pas, tonnerre ! le travail est l’ami de l'homme ; mais il est une heure du matin; tu as encore vingtquatre heures à passer avec nous, pour être à demain; ainsi ne forçons pas la consigne. D'ailleurs, je veux vous conter l’histoire de mes louis—une belle histoire |

— Ça va, dit Stephen.

“ Pour lors, reprit Mike, le capitaine Larençon avait à bord du Corbeau une coquine de femme qu'il aimait autant que je la détestais, car il est bon de vous dire qu’elle me rendait la pareille avec usure. (a, simplement parce que j'avais averti le capitaine que la particulière avait du goût pour le lieutenant. Dieu de dieu ! m'en a-t-elle valu des récompenses de garcettes, la gredine | heureusement, je ne suis pas un ingrat et je l'ai payée, capital et intérêts.

‘ Pour lors, un jour, que nous flâänions sur les côtes de Terre- Neuve, voilà que le matelot de vigie signale un brick—l’./lcyon, je n’oublierai jamais ce nom-là.

En moins de rien, le brick était coulé avec tout son équipage, et son chargement passé à notre bord.

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‘ Le soir, le capitaine Larençon m'appelle dans sa cabine.

‘…— Mike, me dit-il, n’y avait-il pas un grand jeune homme, pâle, aux cheveux blonds, parmi les passagers du navire que nous avons capturé cet après-midi ?

“— Je ne le sais que trop, commandant; car ledit jeune homme pâle, aux cheveux blonds, a gratifié votre serviteur d’une paire de souflets dont ses épaules garderont longtemps la mémoire,.

— Je ne te demande pas d'observations. Qu'est devenu ce jeune homme ?

— Ma foi, commandant, il a subi le sort ordinaire. Ça m'a fait de la peine, car il était brave, ce muscadin, Si vous l'aviez vu se défendre,

‘— Pauvre Charles! murmura alors, le capitaine Larençon ; que n’ai-je su plustôt!..

“— Comment...

6 C'était mon frère !

“— Votre frère |

#—Eh! oui; il se rendait au Canada. Les papiers qui sont sur cette table me l'ont appris. Mais ne dis-tu pas qu’il s’est bien battu ?

“— Comme un lion, commandant! comme un lion! Avec une barre de cabestan, il a éreinté deux des nôtres, et blessé une demi douzaine d’autres ; et sans le second. ….

tt Sans le second ?

“— Diable ! du train où il y allait, nous aurions bien pu passer un mauvais quart d'heure.

“— Mais le second, le second ? s'écria le Capitaine en brisant la table d'un coup de poing, signe qui m'annonça qu'il était temps de ferler les voiles, si je ne voulais pas recevoir une bourrasque par le travers.

‘— Le second, répliquai-je, oh ! il lui a euvoyé une balle en pleine carène,

& C'est bien! me cria-t-il alors, d'un ton aigü, comme le grincement d'une scie qui accroche un clou. Va-t-en!

‘ Vous comprenez que je ne me fis pas prier.

ét Quel grain! Ah! si vous eussiez vu le capitaine Larençon | ventre de baleine! était-il un peu en colère! Quand je vous dirai

que les écubiers lui sortaient de la tête, que ses cheveux étaient droits et raides sur son crâne, comme des cabillots dans les rateliers, que ses dents craquaient comme s'il eut broyé des galais entre leurs marteaux, et que, dans ses mains crispées, il brisait la coquille de son sabre!

& Pour lors, je virai de bord.

& Le lendemain, pas plus de lieutenant sur le Corbeau que dans la paume de ma main.

& On nous assura que, durant la nuit, notre dit lieutenant avait fait un plongeon dans la grande tasse.

« Les autres en prirent ce qu’ils voulurent, pour moi, je savais à quoi m'en tenir. Notre commandant avait lâché une bordée au second, vous sentez.

& Bon. À partir de ce moment, tout fila de mal en pis: le Corbeau fitnauvrage... Pauvre Corbeau, va! le capitaine Larençon, trois des nôtres et moi échappèrent seuls.

u C’est dans les parages de Cuba que nous échouâmes.

« Après ça nous fimes la traite des noirs, avec une barque affrétée par des armateurs.

&: Chicu de métier que celui de pourvoyeur de chair humaine, mille tonnerres |

“ Ça dura deux ou trois ans.

« [1 y avait longtemps que nous étions débarrassés de cette chipie dont je vous ai parlé. Dans un abordage elle s'était fait larguer la poulaine, (*) et le capitaine l'avait alors renvoyée à Montréal, avec une ponne pacotille de dollars, car il n'était pas

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(*) La poulaine dans le langage figuré des matelots est le nez du navire

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comme les écubiers en sont les yeux.

Par ‘larguer la poulaine,” Mike veut dire couper le nez,

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regardant, dans ce temps-là, le capitaine ! comme, je l'appris plus tard.

“ Le trañc africain ne donnait pas.

4 Un beau matin, le commandant Larençon et moi, nous nous trouvâmes aussi à sec sur le pavé de New-York, que des morues sur une botte de paille.

6 Faut vous dire que, malgré tout, je l’aimais encore le com- —mandant ; à preuve, c'est que je le suivais comme un chien.

& Ma foi! ne sachant plus où prendre le vent, nous nous étions engagés sur un baleinier, lui comme second, moi comme maître d'équipage, et nous avions touché trois mois de solde à l'avance, quand le capitaine me dit: ;

&— Bonne chance! bonne chance, troun de l’air, Mike.

‘__ Quoi donc, commandant ?

“__ Mon père est mort aux {ndes, en laissant une fortune considérable.

4 Pas possiblel

&__ Aussi vrai que je te le dis. Mais il paraît que mon frère, Charles Bourgeot....

4 Bourgeot ?

&__ Qui, c'est mon nom véritable, Larençon n’est qu’un pseu-

donyme.

(Et? : :

(__ Et, comme on ne suppose pas que j'existe, mon frère Charles, reste l'unique héritier...

4 Mais comment savez-vous ?

6 En lisant nn journal anglais, j'ai vu qu'on mandait Charles Bourgeot, au consulat de France; je m'y suis rendu. Le consul m'a dit que mon frère résidait à Québec, couçois-tu ?

“__ Mais, commandant, votre frère Charles, mais, n'est-ce pas lui qui....

44 Etait à bord de l’Ælcyon ?

4__ Je n'osais vous rappeler ce souvenir.

4 S'il y a au monde un Charles Bourgeot, natif de Marseille,

c'est lui.

‘i Basti c'est impossible, puisqu'il a été tué et jeté à la mer. P , PUIS

‘— Si c'est un imposteur, tant mieux!

‘— De fait, vous serez le légataire universel.

“— En attendant, dépèchons-nous de faire voile vers la métropole du Canada.

‘— Et notre engagement ?

“4 Imbécile !

‘Nous sommes en route. Va, comme je te pousse, si tu ’orientes bien, tu toucheras à bon port.

‘ Après dix jours de marche, en bateau et en stage, nous jetons l’ancre à Québec.

‘ Fameuse ville, potence des potences, que Québec, quoique j'y aie dansé la danse des pendus! Quel gin, quel whiskey! et le rhum, donc!

f Enfin, nous amarrons.

‘ Le commandant Larencon ne perd pas un nœud de temps. Il vous fait des recherches, des recherches, et le même soir il est renseigné |!

‘— Mike, qu'il me dit,

‘— Présent, capitaine.

‘4 Tu m'es dévoué ?

“— Jusqu'à la culasse, capitaine.

“— Nous allons être riches, si tu veux.

“— Riches, ça m'accommode. Que devons-nous faire ?

“— Nous aurons un trois-mats, et tu seras mon second.

“— C’est diantrement de l'honneur, Capitaine, mais que faut-il gréer pour cela ?

‘4 Presque rien.

— C'est encore mieux.

“— Cependant...

‘… Ah! j'écoute.

“— Mon frère Charles, à ce qu’il paraît, n’a pas été tué comme tu le pensais, encore moins lancé à la mer.

‘4 Hein! j'en doute.

“— Voici ce qu'on m'a raconté : il aurait été blessé, serait demeuré inaperçu à bord de l’Alcyon, et, après notre départ, un bateau-pilote l'aurait recueilli, transporté à Halifax.

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‘— Ça sent tonnerrement le mystère.

“— J'en conviens, mais il possédait des papiers qui ont établi son identité. Bref, il est venu à Québec où il s'est marié.

‘4 C'est toujours drôle!

‘— Bref, il est mort dernièrement,

‘— Ah! je respire.

‘— Mais il a laissé un enfant.

‘“__ Et une femme?

‘— Non, sa femme l'avait précédé au tombeau.

‘— Reste l'enfant.

‘— Oui, dit le capitaine, d’un air qui avait l’air d’avoir deux airs.

— Connu, commandant,

Que veux-tu dire ?

‘— L'enfant nous gêne.

‘— Troun de l'air!

fl Quel âge ?

‘— Deux ans à peine.

‘— Facile de s’en délivrer.

‘Je joignis les doigts pour donner du sens à mes paroles.

‘Non, pas ça, répondit-il, en se frappant le front; pas ça!

‘CI était curieux, parfois, le capitaine Larençon : sur terre, une véritable poule mouillée!

‘«— J'exécuterai vos ordres.

— Me jures-tu ?...,

‘— Sur l'âme de mon père que je n'ai jamais connu!

— Tu enlèveras l’enfant et me l’apporteras à Montréal, mais je ne veux pas que mal lui arrive.

‘— On le soignera... fiez-vous à moi.

‘ Pour lors, le capitaine m’indiqua l'endroit où le poupard avait été mis en nourrice : puis il me dit :

“— Tu mettras le feu à la maison, tu sauveras la petite, pendant Vincendie, et la conduiras à Montréal.

‘— Pourquoi mettre le feu à la maison ?

{— Eh! afin qu’on croie l’enfant brûlé,

‘— Magnifique, commandant, magnifique !

( Tout alla pour le mieux, Le capitaine se procura même, —je ne sais trop comment—un lest de billets de banque, avec lesquels nous fimes une rip. ie, une ripaille.. enfin!

it L'enfant fut mené chez la mère Juliette, à Montréal.

‘ La mère Juliette était l’ancienne maîtresse du capitaine Larençon. Ici, on l'avait baptisée la Camarde.

XVIIT.

— La Camarde! interrompit l’'Cageux, maintenant je me souviens d'elle comme d’hier. Elle habitait une masure du faubourg Québec. C'était une femme hideuse, sans nez.

— C'est cela même, répliqua l'Iilandais.

—— N'a-t-elle pas été rôtie avec sa cassine ?

— Attends: tu le sauras.

Puis, Mike ayant bu un verre d’eau-de vie, reprit son épouvantable récit :

& Donc j'avais transporté l’enfant chez la Camarde.

« C'était en hiver. Il faisait un froid... un froid de loup!

‘ Pour me réchauffer, je m'amusai à pinter quelques verres en attendant le capitaine—mon bourgeois, comme il m'avait ordonné de l'appeler, depuis que nous avions quitté la marine.

Pendant ce temps, l& vieille sorcière ne s’avisa-t-elle pas de vouloir nager dans nos eaux. Ah! oui, c’est bien à Mike qu’on joue de ces tours-là !

& Le commandant arriva; plus d'enfant!

& Quelle rage! une tonne de salpètre embrasée, quoi!

& Il commença à taper sur la Camarde, pif, paf, pouf! comme s’il eut touché sur un matelas. Jamais distribution ne fut plus équitable et plus complète! je jouissais dans ma peau comme un porc dans une mare. Tonnerre, avec quel courage le capitaine travaillait !

Ce n'était que le début,

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Juliette prétendait que l'enfant avait gagné au large!

(Un enfant à la mamelle, ii aurait fallu être bête pour avaler celle-là !

‘ Pour lors, je sentais se réveiller ma petite inimitié pour la Camarde. En voyant le capitaine Larençon bûcher, ça me donna envie d'en faire autant.—Fantaisie assez naturelle, n’est-ce pas ? je suis sympathique et rancuneux, en tonnerre, moi

“ Donc, je réfléchis que Juliette pouvait bien avoir caché l’enfant, pour s’en servir contre nous et je le dis au capitaine :

H— Stop !

# Bon, je jette le grappin d'abordage sur ma satanée Camarde qui s'était réfugiée dans la cuisine comme une sournoise et je lui dis :

té Où donc est la petite ?

‘é__ Sais pas.

‘4 Ah! ah! je vais te rafraîchir la mémoire.

J'avais mon kÆnife, un beau Ænife, un souvenir d'autrefois! le tirant de ma poche, j'en caresse la peau de la vieille—histoire de la raser, je vous assure, car elle avait des poils longs comme des relingues. Elle crie à son chien:

‘__ Ici, Hurleur!

‘__ Peuh!

__ Maître Hurleur me chatouillait déjà les mollets.

__ Oh! ch! un moment, un moment!

‘ Deux coups de couteau envoient ledit chien où nous irons tous quelque jour.

& Juliette essaya de tirer une bordée.

t4__ Pas si vite, l'ancienne! Que diable, est-ce que deux amis comme nous se sépareront sans se serrer la main ?

‘— Au secours!

‘4 Où est la petite ? réponds-moi, et dépêchons.

‘Je ne veux pas le dire.

‘— Alors, je la déterrerai.

t__ Et mon couteau faisait une large trouée dans la carcasse de la Camarde. C'était justice. Jamais ma conscience ne ma reproché ce péché véniel.

‘© Je trouvai l'enfant caché dans un paquet de guenilles.

‘ L'ayant rapportée au capitaine Larençon, je mis le feu à la cambuse qui, au bout d'une heure, était réduite en cendres.”

— Buvons encore, mille caronades! buvons, car j'achève.

— Buvons, répéta l'Cageux se croyant en proie à un affreux cauchemar.

— Buvons jusqu'à la mort! ajouta Stephen :. lui-même de l'ivresse qui flamboyait en gerbes de flammes dius le cerveau de ses hôtes.

— Oui, buvons des bouteilles, des tonnes! buvons un lec d’eau-de-vie.

Après une pause de quelques minutes, Mike reprit la parole.

‘© Ça finira mal. J'ai quelque chose qui m'avertit. Enfin...

‘“ Pour lors, le capitaine devait faire d'sparaître l’enfant et se rendre en Europe, afin d'y recueillir la succession de feu son père. Moi, je devais l’attendre aux Etats-Unis où il viendrait me prendre avec un nouveau corsaire.

‘Il m’oublia.

‘# Seize années se passèrent sans que j'en entendisse parler. Durant cet intervalle je roulai ma bosse de côté et d'autre et par aventure tombai, il y a quelques semaines, à Montréal.

‘ J'étais aussi sec qu'un rat d'église.

‘ À mon âge on ne vit pas d'amour et d’eau claire.

‘ J'entre chez un changeur, je lui présente un bill de ma façon. On m’empoigne sous prétexte que le bill était faux.

‘# Dix ans de pénitencier en perspective ; quelle chance!

‘ Un brave jeune homme, un républicain, comme ils disent, devient mon compagnon de cachot. Nous tâchons de nous échapper. Il y parvient. Moi, je me fais rempoigner; mais une diablesse de sentinelle—Dieu la bénisse {— m'avait blessé. Pres-

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