‹ Le pirate du St. Laurent [microforme]Chapitre 20 sur 30 · LIÉE · texte numérisé non relu

LIÉE

Pénétrons dans une taverne, située à l'extrémité ouest de la rue de la Commune. C’est de là qu'est parti le chant dont nous venons de reproduire quelques vers.

La bar est inoccupée pour le moment, mais, dans une petite salle attenante, nous trouverons trois individus en train de boire, fumer, causer, chanter.

Ces trois individus sont ivres. On s’en aperçoit à leur contenance, à leurs cris, à leur conversation, et surtout à deux bouteilles de whiskey, vides à côté d’eux.

L'un répond au nom de Mike ou Michael indifféremment : nous le connaissons.

C'est un homme de haute taille, sec comme un éclalas ; il a le teint lie de vin, les yeux vifs, clignotants sous des sourcils roux, épais; le nez crochu comme le bec d’un diseau de proie; la bouche démesurément fendue ; les bras longs, les doigts osseux, cuirassés d’un enduit de poussière et de crasse, lequel, pour être enlevé, exigerait l’excoriation de l’épiderme, et, enfin il porte l’accoutrement le plus multipièce, le plus misérable qu’il soit possible d'imaginer.

Ses compagnons ne lui cèdent pas un point, en laideur et en malpropreté physiques. Hâtons-nous cependant d’ajouter, pour l’acquit de notre conscience, que Mike est leur maître en laideur et en malpropreté morales.

—Mais, comme disait l’Irlandaiïs, chacun a ses défauts et ses qualités. N'est pas honnête homme qui veut bien, et, mourir pour mourir, autant vaut se pâmer au bout d’une corde que de râler sa dernière heure sur un lit de plumes.

Décidément Mike était un philosophe de l’école des optimistes, et certes, il ne lui manquait qu’un peu d’'érudition pour composer son épitaphe comme feu Villon, ou pour disserter sur l'excellence de ce monde comme le brave docteur Pangloss.

—Ohé! bar-keeper, une bouteille! cria tout à coup l’un des trois hommes.

— Bast! il est sourd, dit un autre. Va chercher la bouteille, nous nous servirons nous-mêmes.

—J'approuve, appuya Mike. Mais, mille sabords, changeons de système. Je veux du punch; faisons du punch. C’est moi qui paie, allons!

—Chante-nous quelque chose, reprit le premier interlocuteur, en déposant sur la table les objets nécessaires pour préparer le punch.

—Oui, chante-nous le Chant du Corsaire, dit le second.

Et l'Irlandais d'un ton puissant, quoique éraillé, entonna l'hymme dont nous avons cité des fragments plus haut.

Ses convives ne l’interrompaient que pour pousser des hourrahs furibonds ou porter le verre à leurs lèvres.

— C’est superbe !

— Magnifique !

— À la santé de Mike !

— À la vôtre!

— Où as-tu appris cela, chum? (f)

— Çal Ah! vous voulez savoir où j'ai appris ça, mes pigeons ?

— Dis-le nous.

— Mille millions d'écubicrs, où j'aiappris ça? eh! où apprend t-on de pareilles chansons ?—En mer, et pas sur le plancher des vaches! Hé! hé! c'est que j'ai été matelot, moi; pas marinier d'eau douce comme vous autres, gens de cages, bons, tout au plus à manœuvrer des perches ou des guenilles de toiles, grandes

comme l'aile d’un goëland.

— Fais pas tant tes embarras |

— Mes embarras! Quiest-ce qui prétend que je fais mes embarras? Est-ce que je n’ai pas servi à bord du Corbeau, moi?

— Le Corbeau !

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— Oui, le Corbeau, une corvette de quar: "te canons, rien que ça, et des mâts, fallait voir! et des voiles, larges comme la place d'Armes, ni plus ni moins, parlez-moi d’un bijou de navire comme celui-là. Ca vous filait ses seize milles à l’heure, et quand ça ge mettait en colère....

— Eh bien?

— Ah! ah! quand le Corbeau se mettait en colère, mes agneaux, répondit Mike, en se pinçant le nez d’un air narquois; quand le Corbeuu se mettait en colère, ah! dame, malheur à qui ge trouvait à portée de sa griffe; le capitaine Larençon n’y allait pas de main morte.

— Le capitaine Larençon ?

— Oui, le commandant du Corbeau, que j'ai, par parenthèse, dépêché vers le diable. Fier homme autrefois, MAIS...

— Mais ?

— Il m'avait joué des tours, et, ma foi, j'ai dù éviter une peine au bourreau. Buvons!

— Done, dit l'Irlandais, à qui l'ivresse déliait la langue, donc, le capitaine Larençon était un dur à cuire, dans son temps. Un jour il me condamna à un mois de fer, pour une bagatelle, et, ma foi, je n'avais jamais bien digéré ce boulet-là. Voilà que nous venions de capturer un brick, chargé de jamaïque. Je me trouve de quart. Il faisait noir comme dans la gueule d’un four, et froid... c'était sur les côtes de St. Jean, c’est tout dire. Voilà que je me dis: Mike, tu dois avoir soif; et voilà des barriques qui ne demanderaient pas mieux que de t'aider à passer ton quart. Maisle capitaine qui a défendu de se rafraîchir avant demain—le capitaine, bast! il n’y verra que du feu, le capitaine. Sur ce, je m'approche galamment d’une barrique, fais sauter doucement la bonde, coupe un morceau de la jambe de mon pantalon et plonge ledit morceau dans le liquide embaumé...vous comprenez, je m'en suis repassé à gogo... Par malheur, j'oubliai de refermer la barrique, pour faire un somme à côté....

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gT. LAURENT. 115

Le lendemain, nom d’une écoutille! je m'éveille dans la cale, en tête à tête avec une populeuse colonie de rats!

— Drôle, dit un des buveurs.

— Oui, très drôle, ajouta l’autre.

— Donc, poursuivit Mike, donc je me mis en tête de faire des miennes ou plutôt d’en faire à notre capitaine Larençon; j'avais sa cale sur la conscience ! Je fis ma punition. C'était dur, mais j'avais mangé de la racine de patience. Ça m'est souvent arrivé... de manger de ce végétal. Mille écoutilles ! on n’est pas matelot pour suçer des pruneaux du soir au matin, ou réciproquement, vice versa, comme disait le capitaine; à votre aise! Or voilà-t-il pas que notre commandant m'avait pris en affection, oh! mais une affection, comme on en voit peu, une affection... enfin, il ne m'appelait plus que son très cher Mike, le vieux caïman ! histoire de m'amorcer, vous comprenez. Donc nous étions au mieux : Mon bon Mike par çi, mon excellent Mike par là, e* moi qui vous lui en gardait une... soignée ? j'ai toujours eu l'estomac rebelle à certains mets. Mais, ma foi, je m'étais laissé séduire ; oui, tel que vous me voyez, j'étais devenu le chien-couchant du capitaine Larençon, brigand de capitaine, val Il l’a payé cher... hé! hé |—Verse-moi un verre de punch, John!

L'individu apostrophé s'empressa d’obéir.

—Allons, à la santé de la Camarde! dit l'Irlandais, en élevant son verre, plein jusqu'au bord.

— La Camarde, qu'est-ce que cela ?

— La Camarde, oh! rien... une vieille histoire... jolie femme la Camarde, il y a une quarantaine d'années... on le disait du moins de mon temps.

— Qu’est-elle devenue? demanda John en suant sang et eau pour allumer sa pipe qu’il avait oublié de bourrer.

— La Camarde, fit le dernier membre du trio, fermant à demi les yeux ei se renversant sur le dossier de sa chaise, comme un homme qui veut retrouver la mémoire en isolant son attention des objets extérieurs!

— Oui, la Camardel! eh! tu l’as connue, l'Cageux, reprit Mike. Combien y a-t-il de temps que tu habites le pays?

— Le pays, répéta le personnage interpellé sous le nom de l'Cageux ; le pays ? hum! bien vingt ans pour le moins.

— Vingt ans! vingt ans! murmura Michael, dont l'ivresse commençait à embarrasser l'esprit, vingt ans! Bateau, vingt ans! ça s’est vu! vingt ans! dis-tu pas qu'il y a vingt ans que tu broutes les prairies coloniales, hein! l’Cugeux ?

— Vingt ans, répéta celui-ci flegmatiquement. Qi, à présent, j'en suis bien sûr, ça me parait clair comme de l’eau de roche ; il y a vingt ans que je suis venu en Canada, sur le Suint-Laurent. C'était en 18..

— Dix et dix font vingt, ton raisonnement me semble juste, répondit l’Irlandais.

— Très juste, appuya l’Cageux. Oui; c’est bien ça, dix et dix font vingt, je suis venu en Canada en 18.. Mais qu'a donc John, avec son brüle-œueule ?

— Mon brûle-gueule! il ne veut pas fumer, le brigand! croiriez-vous ça ?

— Eh! par l’ancre de miséricorde, emplis-le de tabac et ne t'échine pas à aspirer de l’air échaufté.

— Mais...

— Mais, imbécile, ne t'aperçois-tu pas que le fourneau de ta pipe est, en ce moment, aussi vide que ta poche ?

— Tiens, c'est ma foi vrai, dit John après s'être assuré du fait.

— Or ça, continua Mike, dont le jugement était complètement englouti sous les nombreuses libations alcooliques qu'il avait offertes à son gosier, or ça, je m’en vais, chums, vous conter une histoire.

— Une histoire, répliqua l’Cageux, bah! ça endort, les histoires ; moi j'amerais mieux des chansons; la Marseillaise, par exemple.

— Tu dis? s’écria John qui était parvenu à allumer sa pipe.

— De par tous les sabords du Corbeau, il parle de la Marseillaise, repartit Michael; la Marseillaise! Ah! oui; une fière chanson. Faut entendre le Français la chanter. Là-bas, en mer... c'était en la chantant, la Marseillaise, qu’ils vous couraient à l’abordage... la Marseillaise, ah! mais je la sais, je me la rappelle, moi! Attendez un peu:

“ Allons, enfants de la patrie Le jour de gloire est arrivé...

— Comprends pas, dit John.

“ Contre nous de la tyrannie, L'étendard sanglant est levé...

— Quand je te dis que je comprends pas.

— Pas moins certain que c’est joliment joli, dit l'Cageux. Celui qui vous a fabriqué cet air là n'était pas manchot.

— Ça ne vaut pas mon histoire, reprit Mike; voulez-vous que je vous la conte, mon histoire ? ça nous fera passer le temps.

— Marche.

— Auparavant, rinçons-nous l’entrepont, dit Mike, en se versant une rasade.

— L'entrepont! dit John avec surprise ; l’entrepont ; qu'est-ce que c'est que Ça, l’entrepont ?

— Imbécile, proféra l’Cageux, riant à gorge déployée.

— By God! s’écria John saisissant une bouteille par le goulot, d’un air courroucé.

V'lan ! dit ce dernier saisissant une autre bouteille et la langant à la face de son compagnon.

— Attrapel riposta aussitôt l’autre avec un mouvement semblable.

Les deux projectiles lâchés simultanément dans des directions diamétralement opposées, se rencontrèrent au milieu de leur parcours, et brisés par la violence du choc, s’éparpillèrent en morceaux sur la table.

— C'est bête ça, dit l'Irlandaiïs, remarquant que quelques éclats de verre étaient tombés dans le vase qui contenait le punch au

rhum.

— Bête! qu'est-ce qui dit que c’est bête ? hurla John.

— Moi, répondit l’Irlandais, sans perdre son sang-froid. Oui,

je dis que c’est bête. L’Cageux et toi, vous n'avez pas le sens commun, Voilà, pour le moins une bouteille de punch perdue! gi c'est pas....

— Au diable! interrompit John, emporté par une sorte de délire et empoignant, en même temps une autre bouteille.

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— Eh! eh! ça va se gâter, dit imperturbablement l'Irlandais.

— S'il a le malheur de bouger, commença l’Cageux.

— Il s'en gardera bien, reprit Mike.

— Et il sortit de sa poche un long couteau-poignard, dont il s'amusa à brunir la lame sur le revers de sa main,

— Lâches, râla John, d’une voix étranglée par la rage.

— Possible, possible, dit l'Irlandais, examinant la pointe afflée de son arme aux rayons douteux de la chandelle qui éclairait cette scène.

— Lâches! oui, vous êtes des laches! réitéra John; deux contre un... lâches!

— Laisse, Mike, dit l'Cageux, je me charge de lui refroidir le sang à moi tout seul. Ah! il s'imagine....

En disant ces mots, notre homme s'était levé et se préparait sans doute à fondre sur son adversaire; mais avant qu’il eût eu le loisir d'exécuter son dessein et même d'achever sa phrase, la bouteille que John serrait entre ses doigts crispés, dardée avec violence, venait l’atteindre au front.

Heureusement pour lui, l'Cageux avait la tête couverte d’une épaisse chevelure, dont les mèches drues et plantureuses, tombaient jusque sur ses yeux ; aussi le coup, affaibli par cette sorte de casque capillaire, ne lui causa d'autre mal qu'un étourdissement passager.

Cependant la scène menaçait de devenir sérieusement dramatique, lorsqu'un quatrième personnage entra dans le cabinet, où ge tenaient Mike et ses deux compagnons.

— Ah! ça, s'écria le nouveau venu avec un air de mauvaise humeur prononcé, j'espère que vous allez me cesser ce tapage-là, ou je vous envoie tous vous rafraîchir au St. Laurent. Voudriezvous pas que la police...

— Chut! dit Mike, voilà un mot qui a le privilége de me déchirer les oreilles en quarante cinq parties inégales, bateau!

— Bas les couteaux ‘4: les couteaux ! enjoignit le bur-keeper, remarquant en ce morient John et l’Cageux, qui, armés chacun

ais. a. d'un poignard, se disposaient à s'écharper pour la plus grande gloire de leur ébriété respective.

— Laisse donc ces enfants se divertir un brin, Stephen, dit at il l'Irlandais, en s'adressant au cabaretier. — Attends, tu vas voir, répondit celui-ci sortant de sa poche É

= T : une paire de pistolets et se jetant entre les deux adversaires qui, afñ- la chevelure ébouriffée, les prunelles ardentes, les narines frérait | missantes, le corps demi-tendu semblaient mesurer l'intervalle EN qui les séparait.

leux | — Si l’un de vous fait un mouvement, dir Stephen, je lui fais sauter la cervelle comme à un chien. ir le | — Bateau, j'aimerais à être témoin du fait, dit Mike, qui était flegmatiquement resté assis et continuait de polir la lame de son rait | couteau.

t eu | — Arrière! dit tout-à-coup l'Cageux, essayant d’écarter Ste- | >, la phen pour se précipiter sur John.

vec — Arrière toi-même, répondit le cabaretier ; arrière ou je fais a feu !

ù 5 Durant ce colloque, John avais pris le bon parti; il s'était | prudemment esquivé.

une À — Affreux gredin! dit soudain l’Irlandais, s’apercevant le om- | premier de cette brusque retraite ; il a décampé. En place; L orte { repos!

sse- | — Oh! ilme le paieral! mâchonna l'Cageux entre ses dents. | — Bateau, dit Mike, il l’a échappé belle! Sans toi Stephen, je } ma- crois que ce brave Cageux.... ( y Où — Est-ce terminé ? interrompit le bar-keeper. i — Ça m'en a l'air. k a1se — Non, non, non, maugréait l'Cageux en lacérant la table avec Ë la, son couteau; non, ce n’est pas terminé, ah! non, je le retrou- ‘4 1ez- > verai.... ] — Admis, fit Mike. Mais, pour le quart d'heure, revenons à ma À dé- préposition et lavons-nous l'entrepont ; qu’en penses-tu Stephen ? F. — Je pense, dit le cabaretier, d’un ton maussade, que vos dé- 3 h penses s'élèvent déjà à plus de deux dollars et que vous ne '

cun | m'avez pas encore montré la couleur de vos piastres.

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— Peuh! siffla l’Irlandaïs dn bout des lèvres.

— Soldez-moi.

— Vieux ladre, va! tu ne sais donc pas que je porte une cargaison de louis, que je suis lesté d’or? Tiens, regarde! brûle-toi les écubiers aux rayons de ce métal; mais défense à tes vilaines pattes d'y toucher! sinon...

Disant ces mots, Mike déployait complaisamment sur la table, un chiffon sale et crasseux qui renfermait une centaine de souverains en or.

— Oh! exclama l’Cageux, dont la colère à l'aspect de ce trésor, tomba comme par enchantement, oh! est-il bien possible qu’il y ait tant de richesses que ça sur la terre!

— Par le Corbeau! dit Mike, j'en ai eu bien d’autres en ma possession.

Cédant à une cupidité habituelle, le bar-keeper, glissait ses doigts velus et crochus, entre les bouteilles pour happer quelquesuns des jaunets tentateurs, mais l’Irlandais avait l'œil sur lui.

— Stop, s'écria-t-il en lui appliquant avec le manche de son poignard un coup sur les ongles.

Stephen retira vivement sa main, en grondant quelques jurons inintelligibles.

— 'iens, dit Mike, je ne suis pas avare moi, quand les provisions abondent dans la cale; voici une guinée, apporte-nous à boire et garde le reste pour toi.

Et il fit rouler une pièce d’or vers le cabaretier qui empocha avidement cette aubaine inattendue.

L'Cageux contemplait toujours le monceau d’or avec plus d'émerveillement que de convoitise.

— Toi aussi, mon pauvre vieux, tu veux ta part, reprit l’Irlandais, en veine de prodigalité. Puise dans le tas, ça ne me coûte pas cher.

Soit qu’il n'eut pas entendu cette offre magnanime, soit qu’il ne crût pas à un tel accès de générosité, l’'Cageux ne s’empressa aucunement d’obéir.

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— Bast! est-il bête! s'écria Michael, riant et haussant les épaules ; approche ta casquette, nigaud! Ne crains rien, quand il n’y en a plus, il y en a encore, comme dit l’autre.

. Que d'argent! que d'argent! murmurait l’Cageux.

— Oh! l’animal, qui prend ça pour de l’argent! mais c’est de l'or, du vrai or, tout ce qu’il y a de plus or, touche donc, pèse donc, fou |

Et ramassant une poignée de louis, il les déposa dans la main de son camarade. |

Stephen rentrait à cet instant, muni de deux bouteilles aux goulots ornés d’une couronne de plomb.

Le visage de l’hôtelier était soucieux, quoique éclairé par un sourire de jubilation.

Evidemment il ruminait quelque tour de passe-passe pour dépouiller Mike.

Mais l’Irlandais avait trop fêté l'extrait d'orge et de canne à sucre pour soupçonner les intentions rapaces de Stephen.

Du reste, les eût-il pressenties, qu’il s’en serait moqué, car, en fais de ruse et de vigueur, Mike ne connaissait pas son maître dans tout le district de Montréal.

Il se contenta de rassembler les quatre coins de la guenille qui lui servait de bourse, de les lier ensemble et d’enfoncer le tout dans les profondeurs de son capot.

C’est bien le cas de répéter que la fortune est aveugle, dit-il, d’un ton burlesque. Quand je me souviens qu’autrefois, nous jouions aux palets avec des lingots d’or.. Oui, c'était sur le pont du Corbeau! Mille millions de tonnerres ! en a-t-il vu, en a-t-il vu, en a-t-il senti de cet or! Quand je vous dirai qu’un jour, étant à court de munitions, nous avons mitraillé une frégate à coups de biscayens d’or... plus que ça de ce genre, hein! Fallait voir comme l'ennemi était étonné! Et le capitaine Larençon, comme il était joyeux! jamais je ne le vis plus gai. Au moins celle-là, pourrase vanter que nous ne lésinons pas, disait-il au chef de timo-

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nerie, en lui montrant la frégate! Dieu de Dieu! nous achetons cher ses faveurs... Diable de capitaine, va, il avait toujours le mot pour rire! Quand je songe... ça me reproche... enfin! Ohé! buvons. Qu'est-ce que tu manipules-là, Stephen ? — Du champagne, du champagne, répondit le cabaretier, élevant triomphalement les deux bouteilles au-dessus de sa tête. — Du champagne! dit l'Cageux, au comble de la stupéfaction.

— Du champagne! dit Mike, débouche, Stephen, débouche, mon brave. J'en ai diantrement liché dans mon temps, nom d’une garcette!

— Comme ça saut:; s'écria l'Cageux, surpris de l'explosion qui suivit la rupture @es fils de fer.

— C’est qu’il est fameux, repartit le cabaretier, remplissant les verres du liquide pétillant.

— À la nôtre!

— À la nôtre!

— C’est fichtrement bon, dit l’Cageux après avoir ingurgite une rasade. Où ça ce fabrique-t-il, ce vin-là ?

— En Champagne, niais, répliqua Stephen d'un ton capable.

— Et ousque c’est ça, la Champagne ?

— Eh! eh! est-il bête, l'Cageux! la Champagne ! pardi! c'est en Champagne.

— En effet, la Champagne...

— Est en Champagne, intervint l’Irlandaïis? vous êtes forts sur la géographie comme des marsouins sur le calcul, Mais savez-vous dans quelle partie du monde se loge, la Champagne ?

— Dans les Grandes-Indes, répondit glorieusement Stephen,

— Psit!

— Tu m'en montreras peut-être, toi, monsieur le savant!

— Un peu, dit Mike, allumant sa pipe: j'ai voyagé, moil On ne fait pas le tour du monde, sans connaître sa carte.

— C'est vrai, appuya l’Cageux, Mike a eu des aventures. I] a été marin, lui!

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—Oui, troun de l’air, comme disait le capitaine Larençon, un commandant huppé, mais...

— Mais?

— Dame, il avait ses défauts, puis...

— Puis?

— Nous avions fini par ne plus nous entendre du tout.

— Ah! ah! fit l'hôtelier qui s'ingéniait à augmenter l'ivresse de ses pratiques; conte-nous ça.

— Oh! c'est une longue histoire !

— N'importe, ça nous aidera à vider quelques bouteilles.

— Est-ce que la cave contient encore beaucoup de flacons comme celui-ci ?

— Plus que tu en boirais en une semaine.

— C'estque, vois-tu, j'ai une soif d'enfer ! tout comme si j'avais mangé une demi livre de poudre.

— Allons, renouvelons la dose, et tu dévideras ton écheveau, n'est-ce pas ?

— Ça va, s'écria Michael. Ah! j'en ai vu et j'en ai fait dans ma vie, moi qui vous parle ! Bateau! quelle kyrielle de péchés, il me faudra bredouiller au jour du grand jugement,

Les verres furent remplis et sablés trois fois successives, puis l’Irlandais, d’une voix avinée, commença le récitsuivant, souvent entrecoupé de blasphèmes et de hoquets.

‘CI1 y a soixante ans et plus, je naquis dans un village quelconque de l'Irlande. Le nom de mon père et de ma mère n’ont jamais, que je sache, figuré sur les registres de l’église ou de la mairie. Je ne me suis jamais, non plus, donné la peine de chercher à pénétrer ce mystère.

‘ En souvenir unique de mon enfance, je me rappelle les coups de poings de celui-ci, les coups de pieds de celui-là.

‘ Sans doute j'étais venu au monde sous une mauvaise étoile. Mais, comme disent les Mahométans, Allah est grand, nul ne peut échapper à sa destinée.

&« À dix ans, je servais en qualité de mousse à bord d’un caboteur.

& Là aussi poings et pieds ne me ménageaient guères. Par bonheur, les auteurs inconnus de ma personne m’avaient doué d’une enveloppe solide et d'un cœur de bronze.

& Certain soir, un corsaire jeta sur nous le grappin d’abordage. Le patron et les quatre hommes qui montaient le caboteur fournirent ce soir-là copieux régal aux requins. Et, probablement, j'aurais partagé le sort de mes maîtres, sans un jeune garçon, qui supplia le capitaine du corsaire de me laisser la vie sauve.

& Le navire qui nous avait capturés s'appelait le Corbeau.

& C'était bien le plus fin voilier qui jamais eût sillonné les mers.

& Là, encore, tempête de coups de poings et ouragans de coups de pieds m’assaillirent plus fréquemment que je ne l'aurais voulu.

& Mais on m'avait appris que la souffrance est notre lot ici bas; je me résignai.

& Du reste, si le service était rude à bord du Corbeau, nous avions parfois du bon temps.

& Grâce à mon protecteur, pour qui notre commandant avait une affection toute particulière, j'étais—à quelques horions près —moins molesté que les autres mousses, mes collègues.

& Les rations de rhum et d'eau-de-vie, les bouteilles de vin des îles, mêmes ne m’étaient point épargnées.

& Bref, je jouissais comme le poisson dans l’eau.

tt Ça m'allait cette existence, que voulez-vous ?

& Aujourd’hui une tourmente, demain un combat ; aujourd’hui l'abondance, demain la disette ; aujourd’hui des larmes, des prières ; demain du sang, du feu, d’effroyables orgies!

t Ma foi j'aimais déjà les émotions : toutes ces vicissitudes,— le fouet, la bastonnade compris, —me charmaient plus que je ne gaurais dire.

& Dix années s’écoulèrent : j'étais devenu matelot.

& Dans une rencontre avec une corvette de guerre, notre capitaine fut tué.

& Mon protecteur, Louis Larençon, prit aussitôt le commandement du Corbeau,

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& Quel homme c'était que le capitaine Larençon, mille sabords} dur, implacable, mais habile, mais courageux!

Un jour il y eut une révolte à bord.

(Il arrive sur le pont, sans armes.

4 À mort! à mort! crient tous les marins en se ruant sur lui.

& Sa vie € ait en danger, je me précipitai entre lui et les assailsants.

tt __ Roetire-toi, Mike, me dit-il, je veux donner une leçon à cette bande d’imbéciles,

‘— Non, répondis-je, ils vous tueront.

( Mais il me repoussa vigoureusement, et se dirigeant vers le couronnement où se tenaient les conjurés :

tt __Tas de lâches, leur dit-il, que désirez-vous ?

— A mort! à mort, hurlait-on de toutes parts.

& — A mort? répéta-t-il; y en a-t-il quatre parmi vous qui oseraient lutter avec moi sans armes comme je le suis ?

‘ Et, en prononçant ces mots, il saisit par le milieu du corps un matelot qui se trouvait près de luiet le lança à la mer, comme il aurait fait d’un boulet de huit, quoi!

‘“ Les mutins continuent leurs vociférations ; un autre mateloë va rejoindre le premier ; ensuite un troisième, un quatrième, enfin tout l'équipage y aurait passé, ah! je vous le jure, si les corsaires intimidés n’eussent demandé merci.

( Quel’ homme que c'était que le capitaine Larençon!

“ Son nomet celui du Corbeau donnaient la chair de poule aux plus vieux loups de mer

‘Il n’y avait pas un port de la Méditerranée à l'Atlantique et de l'Atlantique au Pacifique où nous ne fussions redoutés comme la peste.

& Mais c'était sur les côtes du St. Laurent surtout qu’on avait peur du Corbeau. Depuis Montréal, jusqu'à Gaspé, il était l’'épouvantail des habitants et des navigateurs.

“4 Nos têtes avaient été mises à prix: on offrait jusqu’à vingt mille piastres pour celle du capitaine.

‘Oui, par le diable! mais il était plus facile d’achalander que de prendre la tête du capitaine Larençon ou de l’un de ses hardis compagnons.

‘ Moi qui vous parle, j'ai senti deux fois la corde sur ma nuque et deux fois j'ai fait la nique au bourreau.

‘Regardez !”

En même temps, l’Irlandais dénoua l'écharpe graisseuse qu’il portait en guise de cravate et montra à ses auditeurs, une raie bleuâtre dont il avait le col entouré.

— Où, tonnerre, as-tu attrapé ça? dit l’'Cageux, en palpant la meurtrissure du bout des doigts.

-— Ça, mon neveu, c’est un aimable souvenir de Québec.

— Un souvenir de Québec ?

— Ou du bourreau de cette ville, si tu aimes mieux, vilaine tête carrée.

— Du bourreau ! répéta l'Cageux, trop honnête homme dans le fond pour avoir jamais rien eu à démêler avec dame justice.

— Du bourreau, un imbécile de ta sorte, qui ne savait pas son métier ou le savait trop, au choix. Car figurez-vous que j'ai été pendu, pendu en chair et en os, moi Michael, surnommé Mike.

— Blague! fit Stephen, d’un air incrédule.

— Blague! s’écria l’Irlandais; qui est-ce qui prétend que je blague ?

— Bast! reprit le cabaretier, ne voudrais-tu pas ‘nous faire accroire qu'un pendu revient aussi facilement à la vie, qu’un ver qu’on a coupé en tronçons ?

— C’est pourtant, comme ça, excepté qu’au lieu de me couper le cou, on me l'avait rendu aussi mince qu'un anspect. Ah! tonnerre, fallait voir mon physique après l'exécution! j'étais grandi de six pouces au moins, et je tirais une langue, longue comme la grand'vergue de misaine, et mes yeux, que le diable m'emporte! s'ils ne ressemblaient pas aux sabords du Corbeau.

— Mais enfin, ce n’est pas fort aisé à comprendre.

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— Je pense bien, puisque je n'y comprends rien du tout, moimèine. à

— Alors...

— Alors, voilà l'affaire en deux mots. Essayez d'être plus malins que moi et je vous paie double ration de champagne, mille morts |

— Nous t'écoutons, dit le bar-keeper.

XIIT.

“Pour lors, nous avions relâché à Québec. Un soir—ce soir-là je me disputais avec les pavés—j'entre dans une auberge de la rue Champlain; on dansait. La danse m'a toujours séduit, et dans mon temps je sautais sur le plancher des vaches, comme un marsouin qui veut attraper des moucherons. Donc, j'entre dans l'auberge. Il y avait là un joueur de cornemuse qui travaillait son instrument comme un enragé ; un nègre qui l’accompagnait sur le tambourin, cinq ou six matelots et une demi douzaine de pécores plus sales et plus laides les unes que les autres. Voilà que je bois un verre de grog, car j'avais une soif de damné, puis que je tourne le cap sur une gigue.

‘__ Bon, que me dit un des matelots, si tu continues de courir des bordées comme ça, je vas te mettre à l’ancre, moi.

(__ Arrive, lui répondis-je.

‘ Mon homme me tombe sur les épaules.

‘ Pif, paf, pouf! Nous nous büchons d'emblée, et tout-à- coup il roule sur le plancher, en beuglant :

‘6 Je suis mort!

(Il avait dit vrai.

‘ On m'arrête, on me mène en prison, on me condamne au collier de chanvre, et huit jours après je me disposais à aller, le lendemain, présenter mes respects à mylord Satan, quand un individu entra dans mon cachot.

tt C'était le chirurgien du bord—du Corbeau, s'entend!

Quel homme que ce chirurgien! En a-t-il raccommodé des bras, des jambes, des caboches ! Il est trépassé, Dieu veuille avoir

| son âme ! je lui en dois des chandelles. A propos, pendant que j'ai de l'or, il faudra que je lui fasse dire nne douzaine de messes. | Si ça ne lui fait pas de bien, ça ne lui fera pas de mal. |

“4 Eh bien! mon garçon, tu t'es donc laissé pincer? me dit-il. | ‘__ Pincé! vous avez dit le mot, major. Dans douze heures, le déménagement final.

“4 Tu es philosophe, Mike!

&— C'est le cas de l'être ou jamais.

&— Toujours sans souci! le capitaine te remercie de n'avoir pas révélé à quel navire tu appartenais. | — Dame, Major, ça ne m'aurait fait ni chaud ni froid, et une trahison aurait empoisonné mon dernier soupir, je suis délicat, VOyezZ-VOUS.

ne

‘4 Brave, Mike! À ‘6 I] n'y a pas de quoi. | ‘je suis venu pour te sauver. | ‘4 Sans plaisanterie, au moins ?

‘— Sans plaisanterie. 4 #4 Merci, major, mais que faut-il faire ?

‘__ Te laisser pendre. | &__ Fein ? |

‘t— Oui, te laisser pendre.

‘__ Singulière façon de me sauver; mais en définitive, pendu

pour pendu, j'aime autant m'exécuter de bonne grâce. D'ailleurs | Jétais déjà décidé. C’est là tout ce que vous avez à me dire ? — Tu n'as pas confiance en moi!

— Moi, comment donc, major! j'ai toute confiance en vous, potence de sort! je suis sûr d’être pendu demain, à six heures

joliment loin, eh! eh!

‘— Ce qui n’empêchera pas d’en faire un en ta faveur, si tu y consens.

du matin...

‘4 Et d'être ressuscité ?

‘— Ça, c’est une autre question. Le temps des miracles est

‘4 Pas d'objection, pas d’ohjection; faites major.

Le)

& I] me baragouina alors un tas de phrases dans lesquelles je ne voyais que du feu, et, bref, finit par me percer un petit trou au milieu de la gorge, y introduisit une sorte de tube en argent et me demanda si ça me faisait souffrir.

&__ En tous cas, ça ne me procure pas des jouissances excessives, répliquai-je.

&__ Mais tu pourras néanmoins marcher jusqu’au lieu du sup-

plice.

‘__ Cette bétise.

&__ Bon, Maintenant tu peux être certain de vivre aussi longtemps que Mathusalem.

&__ Je ne le souhaite pas, major.

& Là-dessus, il me quitte, après quelques recommandations.

& L'opération avait duré jusqu’à deux heures du matin.

& A vrai dire, je ne comptais pas prodigieusement sur le cheneau que le major m'avait placé au beau milieu des œuvres-vives.

& Cependant, quand le bourreau vint me chercher, il m'adressa un signe d'intelligence qui me parut de bon augure.

&__ Je voudrais boire un verre de quelque chose, avant d’appareiller pour l’autre monde, lui dis-je.

&__ Je ne vous le conseille pas, reprit-il, en portant la main à son Cou.

« C'était significatif.

&__ in route, nom d’une bombe !

&__ Ne haussez pas la voix, et même abstenez-vous de parler, me souffla-t-il à l'oreille.

&__ Pourquoi ça?

&__ Pourquoi! ça pourrait déranger l'appareil.

tt Brigand d'appareil! mais s’il ne réussit pas, je monterai là-haut sans être lesté ; car crever sans avoir...

&— Marchons.

& Parole d'honneur! je me sentais le cœur gros de partir pour l'enfer, l'estomac vide.

« Néanmoins j'obéis.

& On m'a raconté que vingt minutes après cet entretien, je me balançais au bout d’une vergue, comme un drapeau au bout

de sa drisse, et que les oiseaux de proie s’apprêtaient, en chantant mes funérailles, à banqueter sur ma carcasse.

‘Quoiqu'il en soit, je me réveillai sur le pont du Corbeau et voilà !”

— Mais, dit l’Cageux, on ne t'avait pas pendu.

— Pas pendu! que sil Pendu, tout ce qu’il y a de plus pendu.

Seulement, lorsque le schérif eût dressé mon procès-verbal, constatint mon décès; on me dépendit à la hâte et on me transféra à bord de notre navire, où grâce aux soins du major, je fus radoubé, ragréé, et capable de remettre à la voile dans l'espac d’une semaine. Trouvez-moi, aujourd’hui des chirurgiens comme notre major Dapré! (+)

— Buvons à sa santé, dit Stephen.

— Ah! il a dignement mérité un toast, ajouta Mike, Ce qui m'étonne, c’est qu’il s'est laissé sombrer, lui qui a tant arraché de chrétiens à la camarde.

— À sa santé! cria l'Cageux. Cependant je ne m'explique pas parfaitement...

— Qu’à cela ne tienne ! interrompit brusquement le cabaretier ; vide ton verre, cela vaudra mieux que de nous assommer avec tes réflexions aussi saugrenues que ta personne.

Ce dialogue fut suivi d’un intermède, durant lequel ie choc des verres succéda au cliquetis des paroles !

Mais bientôt le bur-keeper fit remarquer que les bouteilles étaient vides.

—Va en chercher d'autres, ivrogne, lui répliqua Mike. Du reste, apporte ta cave ici, je veux la boire, ta cave, moi, et toi par-dessus le marché.

RE

(*) Cette cure n’a rien d’invraisemblable, Les anuales de la médecine offrent plusieurs traits dumôme genre, On se rappelle encore qu’en 1827, lors des troubles qui eurent lieu en Espagne, un individu, appartenant au parti libéral, fut pendu à Barcelone et sauvé par un chirurgien qui, antérieurement à la strangulation, tui avait pratiqué près de l'os hyoïde, une incision; dans laquelle il avait glissé une petite sonde pour entretenir un courant d'air entre les poumons du condamné et le monde ambiant.

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— Farceur! ricana Stephen en s'éloignant,

— Du même, encore du même, toujours et toujours du même! lui cria l'Irlandais, Le champagne était ma liqueur favorite autrefois, je ne sais pas comment j'ai pu changer de goût. Ah! si ma bourse n'avait pas varié ; muis tout est fragile en ce monde, Vanité des vanités, tout n’est que vanité.... hormis le gin, le whiskey et le champagne ! le reste, psit! je m'en soucie comme d’une chaloupe défoncée et toi l'Cageux? tu ne dis rien, tu te tiens là comme une tanche pâmée sur une botte de paille! Je gage que tu es déjà pochard! blanc-bec, val Deux verres de vin, ça leur tourne la boule à ces mariniers d’eau douce. Regardemoi et imite-moi, je suis solide à un coup de liquide comme l'était le Corbeau à un coup de mer. On n'a pas été corsaire pour rien, qu'en dis-tu, mon bonhomme?... Ohé! qu'est-ce qui me passe donc devant les yeux? ça ressemble pas mal à un nuage... Bon, voilà que tout vire autour de moi.., Eh! l'Cageux, pourquoi, diable, t’amuses-tu à danser comme ça sans ma permission...

ce n’est pas poli de danser sans les camarades... La table et les-

chaises qui s'en mêlent... Allez! allez! je ferai l'orchestre... pas de raison pour que ça finisse! Quelle tempête! notre cabine roule de tribord à babord, comme si Lucifer la secouait dans seg bras... ohé! arrêtez, je m'oppose... Jette la dernière ancre, l’'Cageux... Bravo! voilà Stephen... verse-moi à boire, l’ancien ..je sue toutes les larmes de mon corps...

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