‹ Le pirate du St. Laurent [microforme]Chapitre 27 sur 30 · ANGÈLE · texte numérisé non relu

ANGÈLE

Ayant relu sa lettre, non sans verser quelques larmes, la jolie fille se disposait à ia cacheter, lorsque Pierre Morlaix entra précipitamment dans sa chambre.

— Angèle!

— Etbien, qu'avez-vous ? qu'y a-t-il? demanda celle-ci, surprise de l'agitation qui régnait sur le visage ordinairement serein, du charretier.

— Ce qu'il y a, bonté divine! s'écria Pierre ; ce qu'il y a... oh! j'étouffe de joie...

— Mais, mon Dieu! comme vous paraissez ému !

— Allons, viens! suis-moi... il faut que tu m’accompagnes

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sur-le-champ! Ah! Seigneur Jésus, je m'en doutais ben!.... Cependant, qui eut pensé ?.., Quelle histoire! quelle histoire ! je n’en reviens pas...

— Qu'est-ce donc ?

— Ce que c’est, ce que c’est, poursuivit Pierre avec une volubilité étonnante, je vas te le dire; mais, auparavant, laisse-moi t'embrasser, car le bonheur me suffoque et je ne sais pas ce que je dis.

— Voyons, calmez-vous, fit Angèle, en lui rendant caresse pour caresse,

— Me calmer! eh! oui, qu’on se calmera! mais comme tout cela est merveilleux! Faut-il que le hasard soit grand!

— Enfin...

— Oui, oui; je ne te tiendrai pas plus longtemps sur des charbons... Mais sortons et monte dans ma voiture. Je t'expliquerai tout cela en chemin. Vite, embarquons!

La jeune fille essaya encore quelques objections; mais inutilement, Pierre lui prit le bras et l’entraîna vers sa calèche, qui attendait à la porte.

— Où allons-nous? demanda Angèle, après s'être installée.

— Pas de soin, ma fille, répondit le charretier, en excitant les chevaux; pas de soin, tu le sauras bentôt, un tout p'tit brin de patience.

La voiture volait avec la rapidité du vent, en soulevant derriére elle un nuage de poussière.

Après cinq minutes de cette course furieuse, Pierre arrêta ses devant le palais de justice, près de la place Jacques Cartier.

Une véritable marée humaine refluait du palais de justice vers la rue Notre-Dame,et la foule s’écoulait ou s’attroupait, grondeuse, autour de l'édifice, avec tous les signes d’un vif désappointement.

Voici ce qui s'était passé : :

Traduit devant le jury de Montréal, l'Irlandais Mike, autant

par forfanterie que par désespoir d'échapper jamais à la corde, avait fait les aveux les plus complets, c’est-à-dire qu’il avait recommencé le récit de son histoire personnelle.

Je laisse à penser si cette narration fit une profonde impression sur l'auditoire et les juges.

Pierre Morlaix, mêlé à la multitude des assistants, prêtait une oreille avide à l’exposé de ce tissu d’horreurs,—exposé fait d’un ton froid, parfois raïlleur et toujours animé par le pittoresque de l'expression.

Mike arriva à l'enlèvement de la petite fille. Interrogé sur la date de cet enlèvement il donna une réponse qui fit tressaillir le charretier.

Le président du tribunal ayant demandé à l’inculpé s’il savait ce qu'était devenu l'enfant :

— Non, répondit-il; mais il est probable que le capitaine l’aura coulé bas.

— Cet enfant avait-elle quelques signes distinctifs ?

— Je me souviens que ses yeux étaient noirs comme l'aile d’un corbeau et ses cheveux blonds comme l’or, répondit Mike.

— Et rien de plus particulier ?

— Ah! attendez, s'écria l’Irlandais en se frappant le front comme un homme dont la mémoire commence à s’éclairer de nouvelles lueurs; attendez, bateau! Oui c'est cela... Il me semble que je la vois... sur l'épaule gauche, Penfant portait une marque rousse, tout à fait semblable à un petit papillon, et au cou une médaille d'argent avec ce nom à l’exergue : ANGÈLE.

À ces mots, Pierre poussa un cri de joie, sortit rapidement de la salle d'audience, et, se jetant dans sa voiture courut chez Angèle.

Pourquoi dire que tous les détails qu’il venait d'entendre s’accordaient à lui prouver que sa fille adoptive n’était autre que la nièce de feu le capitaine Larençon, ou de M. Bourgeot, comme il g'était fait ngmmer à Montréal.

Pendant que le charretier brülait le pavé pour annoncer à sa chère enfant que le secret de sa naissance était dévoilé, le tribunal renvoyait à la huitaine la continuation des débats sur cette affaire.

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On prit des informations à Québec. Toutes vinrent appuyer les aveux de Mike qui, cependant, confronté avec Angèle, confessa d’abord ne point la reconnaître. Mais lorsqu'on lui montra le signe qu’elle avait sur l'épaule gauche, il jura que c'était bien le même qu'il avait vu seize ans auparavant.

Heureusement la vieille nourrice de la jolie fille n’était point morte. Elle vivait dans un petit village près de la métropole, Mandée à Montréal, elle corrobora les dépositions de l’Irlandais par rapport à l'incendie de la maison qu’elle habitait jadis à Québec avec l’orpheline de Charles Larençon et la disparition de l'enfant qu’on pensait avoir été dévorée par les flammes.

Toutes ces preuves accumulées n’étaient-elles pas suffisantes pour constater l'identité de notre héroïne et rétablir sa filiation légitime ?

Lecteur curieux, que vous dirai-je de plus que votre esprit pénétrant n'ait déjà deviné ?

L'Cageux et Stephen furent acquittés, Mike condamné à la potence, avec les deux complices—deux anciens matelots—qui l'avaient aidé dans la perpétration de son crime, et il expira sur le gibet, en marmottant :

— Bateau! je savais bien que je savourerais une seconde fois les voluptés de la corde!

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