‹ Le pirate du St. Laurent [microforme]Chapitre 30 sur 30 · CIA · texte numérisé non relu

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—Au fait, c'est le premier jour de l'an. C'est vrai; je n'y pensais plus. En ce satané pays, ma mémoire est aussi figée que mon sang !

—Ah! l’année dernière c'était autre chose, j'étais à Nantes ; par mon patron! Et nous en avons vidé des pots de cidre!

—Ne m'en parle pas. Quelle misère! Faut tout d'même que le capitaine ait une fière énergie! Jamais un mot de découragement, jamais une plainte....

—C'en est un marin, ça!

—Solide comme fer.

—Et bon donc?

—AÀ preuve, qu’hier, pas plus tard, il ma donné sa part de provisions.

—Mieux que cela, il a la maladie!

—La maladie !.... tu crois?

—$es gencives deviennent noires, noires comme charbon ; as-tu remarqué ?

—Oui, c’est vrai, dit Jéhan d'un ton sombre, nous crèverons tous ici, comme des chiens enragés! car c’est affreux que cette épidémie |!

—Bast! fit Joseph, avec insouciance ; ici où ailleurs, ça revient toujours au même. Mais, voici l’appel! on va nous passer en revue. À nos postes!

La scène précédente s'était passée sur un petit fort, érigé au confluent des deux rivières que nous avons précédemment nommées. Ce fort était composé de gros madriers de bois, aiguisés par le bout, en forme de lances, réunis ensemble par des traverses et garnis de pièces d'artillerie. Deux fossés profonds et des palissades triples, le garantissaient, du côté de la terre, contre les surprises des Canadois ; les trois vaisseaux, embossés à une faible distance, l’abritaient également du côté de la mer A l’intérieur du fort, on avait établi des cabanes, où gisaient les malheureux

la faim.

À huit heures du matin, l'immortel navigateur, descendit de la Grande Hermine et se dirigea vers le fort. Il était accompagné de son second, Tliomas Fromont, de Claude de Pontbriand, de Charles de la l’orncraye, Jean Poulet; puis, de son propre beau-frère, Marc Jalobert, commandant âela Petite Hermine ; de maître Guillaume Lemari; de Guillaume Le Breton, capitaine de l'Emérillon, et, enfin, des principaux officiers de son équipage.

Tous étaient en habit de parade ; mais, sur le visage de tous on lisait la souffrance et les privations.

Jacques Cartier dominait ce noble entourage par la hardiesse de ses traits et la sévérité de son maintien. (C'était bien le type de l’audace coulé dans le moule de l'opiniâtreté, Son regard perçant, dont la flamme jaillissait sous des sourcils vivement prononcés ; son nez, long, mince ; sa barbe épaisse, cachant des joues maigres et nerveuses, un indicible rayonnement de mâle vigueur lui assuraient, à première vue, le respect et la considération que l’on doit aix héros.

Une nouvelle salve d'artillerie salua l'entrée de Jacques Cartier dans le fort.

Aussitôt, il se rendit dans les casernes : et sa présence ranima les moribonds qui suaient et grelottaient la tièvre sur leurs grabats. Chacun oublia ses tortures, pour souhaiter une heureuse année à son chef. Et ce fut un spectacle navrant et beau, tout à la fois, que celui de ces infortunés, déjà marbrés par le trépas, essayant d'envoyer une syllabe, un geste de félicitation au brave Cartier.

Lui-même était atteint du terrible fléau qui moissonnait & marins ; mais une invincible volonté lui faisait refouler les tirail. lements de la douleur. Il souriait, le grand homme ! il consolait, il effeuillait les coroles de l'espérance sur ces cœurs calcinés par les tortures physiques!

À celui-ci, il parla de son village natal, à celui-là de sa mère, à cet autre de sa fiancée, et tous l’écoutèrent religieusement,

comme on écoute Dieu même; tous pleurèrent ses douleurs muettes, sourirent de son sourire!

Il y a tant d’attendrissement dans la voix de l’homme, qui peut écraser son mal, pour soulager le mal d’autruil

Ensuite, Cartier inspecta rapidement quelques hommes, encore en état de porter les armes, les réunit dans la plus grande salle des huttes et l’on fit la prière en commun.

Elle fut touchante la prière, qui monta, ce matin-là, du ler janvier 1536, des bords de la rivière St. Charles, vers le trône de l'Eternel. Car ils priaient, tous, grands et petits, supérieurs et inférieurs, comme des frères, comme des chrétiens, —comme doivent prier les serviteurs de Jésus-Christ |

Ils priaient avec l’âme, non avec les lèvres; avec l'humilité du faible, non avec l’orgueil du superbe ; ils priaient comme font ceux qui supportent de rudes afflictions, et Dieu s’inclina pour les entendre.

Tourbillonne, tourbillonne neige follette! siffle, siffle vent du nord ! souffle, souffle dans tes doigts gercés, vieux Borée! Il y a liesse et joie dans les cabanes du fort St. Layret; il y a soulas et esbattement dans les batteries de la Grande Hermine, de la Petite Hermine, et de l'Emérillon!

Tourbillonne, tourbillonre neige folette ! siffle, siffle vent du nord! souffle, souffle dans tes doigts gercés, vieux Borée! Malades sont guéris,par le doux nectar de Bacchus ; matelots chantent à tue-tête, lais joyeux, gaudrioles égrillardes, car Jacques Cartier, le généreux Jacques Cartier, a fait partager entre ses compagnons la dernière pièce de vin qui lui restât ; et l’on rit, l’on joue, l’on s'amuse, et les Européens célèbrent leur premier jour de l’an au Canada!

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