‹ Le pirateChapitre 1 sur 15 · Le pirate · texte numérisé non relu

Le pirate

Le petit groupe d'îles, nommées les Caïques, est situé à environ deux degrés au nord de Saint-Domingue. Ce sont presque les îles les plus avancées vers le midi d'une chaîne qui

SEC. ÉDÎT. II. 1

s'étend jusqu'à celles de Bahama. La plupart de ces îles sont, inhabitées, mais elles étaient autrefois le rendez-vous et le refuge des pirates, attendu que les récifs et les bancs de sable dont elles sont tout entourées, leur offraient un abri contre les vaisseaux de haut bord qui les poursuivaient. Les passages que présentait cette navigation dangereuse n'étaient guère connus que des pirates, et c'était pour eux une protection de plus. La plus grande des Caïques forme une courbe semblable à tin fer à cheval ouvert vers le sud, et il s'y trouve un ancrage sûr et bien protégé, du côté du midi, quand on est une fois dans la baie. Mais avant d'y arriver, on rencontre des récifs de corail qui s'étendent à plus de quarante milles, et à travers lesquelles il est nécessaire de se diriger. Ce passage est extrêmement compliqué et difficile. Hawkhurst le connaissait parfaitement, et il avait toujours rempli les fonctions de pilote en cet endroit. On ne pouvait en cette occasion avoir recours à ses services, et Caïn, qui en connaissait moins bien toutes les sinuosités, eut besoin de prendre les plus grandes précautions pour y conduire son schooner.

Ces iles ne sont que des rochers de corail, couverts d'une couche assez mince de terre accumulée par les siècles, et sur laquelle s'élèvent quelques grands cocotiers dans les endroits qui peuvent fournir à leur végétation, et des arbustes rabougris qui croissent dans les fentes des rochers. Mais ce qui distinguait particulièrement ces îles, et ce qui les rendait commodes aux pirates qui les fréquentaient, c'étaientles cavernes nombreusesque présentent la plupart des rochers. Quelques-unes se trouvaient assez hautes pour que la marée ne pût jamais les atteindre; mais la plupart étaient exposées au flux et au reflux , et la mer, en se retirant, y laissait de grands creux remplis d'eau à quelque distance les uns des autres; enfin il s'en trouvait dans lesquelles i! y avait toujours assez d'eau pour qu'une grande barque pût y entrer en tout temps. Il est à peine nécessaire de faire remarquer combien les cavernes qui étaient toujours à l'abri des incursions de la mer offraient d'avantages aux pirates, qui pouvaient y cacher le butin qu'ils faisaient, jusqu'à ce qu'ils trouvassent l'occasion d'en disposer.

Dans notre dernier chapitre, nous avons dit que V Entreprise et le Cornus avaient aperçu le Hèngèur^k l'instant où il entrait dans le passage à travers les récifs : mais il est nécessaire d'expliquer au lecteur quelle était la position des trois navires.

Le Vengeur était entré dans le passage du côté du midi, ayant le vent au sud; il y avait fait environ quatre milles, la sonde toujours à la main, et il ne portait presque pas de voiles.

Yt Entreprise et le Cornus venaient d'examiner l'île du Turc, à l'est des Caïques, ils en étaient passés au nord, et se dirigeaient vers la pointe septentrionale du récif de la grande Caïque. Ils étaient donc placés de manière à pouvoir couper le chemin au Vengeur avant qu'il arrivât à l'ancrage, si le récif ne leur eût barré le pas-

sade.

Le seul plan que pussent adopter les deux navires anglais était donc de gouverner au sud, de manière à arriver à l'entrée du passage , où Y Entreprise trouverait nécessairement assez d'eau pour suivre le Vengeur. Car, comme le passage était trop étroit pour qu'on pût y louvoyer, et que le vent venait du sud, le Vengeur

ne pouvait s'échapper. Il était pris comme dans une trape, et il ne pouvait compter que sur la résistance qu'il lui serait possible de faire aux forces qui l'attaqueraient. La brise venant du sud était fraîche, et elle paraissait devoir encore augmenter, quand l'Entreprise et le Cornus déployèrent toutes leurs voiles pour courir de courtes bordées en suivant le récif.

A bord du Vengeur, on distinguait clairement l'ennemi et tous ses mouvements, et Caïn s'aperçut qu'il était dans une situation très-fàcheuse. Il ne doutait pas qu'il ne fût attaqué; et quoique, dans un autre temps, il eût été presque charmé de trouver une telle occasion de se mesurer avec ses ennemis, et peut-être d'en triompher, maintenant il pensait tout différemment, et il aurait donné tout au monde pour pouvoir éviter cette rencontre, et quitter tranquillement ses anciens compagnons, sans en venir encore une fois à répandre le sang. Francisco n'était pas moins désolé de cette. malheureuse collision; mais ni lui ni le capitaine ne s'adressèrent un seul mot tant qu'ils restèrent sur le pont.

Il était environ neuf heures du matin, quand

g L8 Piiwn:.

Caïn, ayant alors traversé près de la moitié du passage sans avoir couru aucun danger sérieux, ordonna qu'on jetât la petite ancre de touée, et envoya son équipage déjeuner. Francisco descendit dans la cabine, et il expliquait à Clara la situation dans laquelle ils se trouvaient, quand Gain y entra. Il se jeta sur une caisse, et parut enfoncé dans une sombre et profonde méditation.

— Qu'avez-vous dessein de faire? lui demanda Francisco.

— Je n'en sais rien, Francisco, répondit Gain , et ce n'est pas moi qui en déciderai. Si j'agissais d'après mon propre jugement, je laisserais probablement le schooner où il est en ce moment. Dans l'endroit où nous sommes, ils ne peuvent nous attaquer qu'avec leurs barques, et dans ce cas je ne les crains pas. Si au contraire nous continuons à suivre le passage jusque dans la baie, rien n'empêche l'autre schooner de nous y suivre ; nous ne pouvons en défendre l'entrée; ils nous attaqueront dans l'intérieur de la baie, et nous serons écrasés par le nombre. Dune autre part, nous pouvons du rivage défendre notre schooner aussi bien que

LE PlKVl'E. 7

si nous étions à bord; mais notre équipage est considérablement réduit. Quoi qu'il en soit, je l'assemblerai , et je le laisserai décider la question. Si cela dépendait de moi, Dieu sait qu'il n'y aurait pas de combat.

— N'y a-t-il donc aucun moyen de leur échapper ?

— Je n'en vois qu'un seul, ce serait d'abandonner le schooner, et cette nuit, quand ils ne s'y attendraient pas, de passer sur nos barques par le canal qui sépare la grande île de la Caïque du nord. Mais je n'ose en faire la proposition, car l'équipage n'y consentirait pas. D'ailleurs je doute fort que l'ennemi nous en laissât le temps. — Ce matin, long-temps avant que nous eussions aperçu ces deux navires, je savais que mon destin devait être décidé avant que le soleil se couchât.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire, Francisco, que votre mère, qui n'a jamais manqué de me visiter dans mes songes toutes les fois qu'un de ces événements auxquels je ne pense plus sans frémir était sur le point d'arriver, m'a apparu la nuit dernière.

Il y avait de la douleur et de la compassion dans ses yeux pleins de douceur, et elle m'a fait un geste de la main, comme pour me dire qu'il fallait que j'allasse la rejoindre. — Oui, grâce au ciel! elle ne m'a plus regardé comme elle le faisait ordinairement depuis tant d'années.

Francisco ne répondit rien, et Gain parut se livrer de nouveau à ses réflexions.

Au bout de quelques minutes, Caïn se leva, ouvrit un tiroir, et y prit un petit paquet, qu'il mit entre les mains de Francisco.

— Conservez bien ces papiers, lui dit-il; si quelque accident m'arrive, ils vous apprendront qui était votre mère, et ils vous donneront les moyens de trouver un trésor considérable que j'ai enterré. Je vous le donne, Francisco. — Je sais qu'il a été mal acquis, mais vous n'avez rien à vous reprocher à cet égard, et il n'y a personne pour le réclamer. — Ne me répondez pas en ce moment. Quand je serai mort, vous pourrez trouver des amis qui penseront comme moi sur ce sujet. — Je vous le répète donc, ayez grand soin de ce paquet.

— Dans tous les cas, dit Francisco, je ne vois guère d'apparence qu'il puisse m'être utile. Si

Page 1