‹ Le pirateChapitre 15 sur 15 · LA MEPRISE · texte numérisé non relu

LA MEPRISE

Le Vengeur se dirigeait vers le nord en faisant force de voiles. Il avait laissé bien loin derrière lui ceux qui le poursuivaient, et l'on n'apercevait pas un point noir à l'horizon , quand Fran-

cisco, qui partageait de nouveau la cabine du capitaine, monta sur le pont, le surlendemain matin. Malgré les instances de Caïn , Francisco avait refusé de prendre aucune part au commandement du schooner, s'y regardant comme passager, ou comme prisonnier sur parole. Il n'était sur le tillac que depuis quelques minutes quand il reconnut les deux pêcheurs appartenant à l'établissement de don Cumanos, et qui étaient à converser ensemble sur l'avant du schooner. Il avait tout-à-fait oublié qu'ils avaient été pris par les pirates, et il alla les trouver. Us furent très-su rpris de le voir, et il leur apprit tout ce qui s'était passé. Us lui racontèrent à leur tour ce qui leur était arrivé, et lui montrèrent leurs pouces , que les pirates avaient serrés dans des écrous pour obtenir d'eux les informations qu'ils voulaient avoir. Us n'étaient pas encore guéris, et le récit de ce qu'ils avaient souffert fit frémir Francisco. 11 les consola en leur promettant qu'ils ne tarderaient pas à être remis en liberté, et qu'ils pourraient aller rejoindre leur ancien maître. Comme Francisco retournait vers l'arrière, il trouva Hawkhurst sur le pont. Leurs yeux se rencontrèrent et se lancèrent un éclair de haine.

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Hawkhurst avait perdu beaucoup de sang, ce qui l'avait rendu pâle, et il était évident qu'il souffrait encore de sa blessure. Mais il avait appris la réconciliation du capitaine avec Francisco; il savait aussi de quelle manière le capitaine avait évité un combat avec Y Entreprise 3 et quelque chose lui disait que quelque grand changement se préparait à bord du schooner. Tout souffrant qu'il était, il avait résolu de voir par lui-même ce qui se passait, de surveiller de près Caïn et Francisco, ayant voué une haine mortelle à l'un et à l'autre, et de chercher une occasion favorable pour se venger. A présent, ils étaient trop puissants pour qu'il pût les attaquer ouvertement, mais il se flattait que le moment de son triomphe n'était pas éloigné.

Francisco passa à coté d'Hawkhurst sans lui parler.

— Vous êtes en liberté , à ce que je vois , lui dit le premier lieutenant en ricanant.

— Dans tous les cas , répondit Francisco avec hauteur, si je suis libre et si je vis encore, ce n'est pas à vous que j'en suis redevable.

— Non certainement, répliqua Hawkhurst;

mais je crois que c'est à vous que je suis redevable de la balle que j'ai reçue dans l'épaule?

— Vous ne vous trompez pas, dit Francisco avec le plus grand sang-froid.

— Comptez bien que c'est une dette que je vous paierai avec les intérêts.

— Je n'en doute nullement, si cela est jamais en votre pouvoir, mais je ne vous crains pas.

Tandis que Francisco lui faisait cette réponse, le capitaine montait sur le pont, Hawkhurst se détourna et s'avança vers la proue.

— Cet homme médite des projets sinistres, Francisco, dit le capitaine à demi-voix, il faut le surveiller de près, mais je sais à peine à qui me fier. Il cherche à gagner les hommes de mon équipage, et il y a déjà quelque temps qu'il fait cette manœuvre. Ce n'est pas que j'y attache une grande importance , pourvu qu'il veuille se tenir tranquille encore un certain temps. Je consens alors qu'il prenne le commandement de ce schooner; mais s'il essaie d'y arriver trop tôt....

— Je sais à qui vous pouvez vous fier, dit Francisco, descendons dans votre cabine.

Lorsqu'ils y furent, Francisco fit venir Pompée , le Krouman , et lui donna ses instructions en présence du capitaine.

La nuit suivante, Hawkhurst, à la surprise générale de tout l'équipage, fit son quart sur le pont; il continua de même par la suite, et, malgré la fatigue qui en résultait, sa blessure paraissait se guérir rapidement.

Plusieurs jours se passèrent sans aucun événement remarquable, et le schooner continua à s'avancer vers le nord. Personne ne savait quelles étaient les intentions du capitaine : Francisco seul les connaissait.

— Nous commençons à être à court d'eau, monsieur, lui dit Hawkhurst un matin; et je ne sais s'il en reste assez pour arriver où nous allons.

— Pour combien de jours de ration entière en reste-t-il?

— Tout au plus pour douze jours.

— En ce cas , il faut nous réduire à demiration.

— L'équipage désire savoir où nous allons, monsieur.

— Vous a-t-on chargé de me le demander?

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— Pas précisément, mais je désire moi-même le savoir, monsieur, répondit Hawkhurst d'un ton insolent.

— Faites assembler tout l'équipage sur le pont, dit Caïn ; et comme vous en faites partie, vous apprendrez en même temps que tous les autres ce que vous désirez savoir.

L'équipage fut bientôt réuni sur l'arrière du sehooner, et Caïn y monta.

— Mes amis, dit-il, le premier lieutenant vient de me donner à entendre que vous désirez savoir où nous allons. Je vous dirai donc qu'ayant à bord un si grand nombre de blessés, et une si grande quantité de butin clans la cale, mon dessein est de gagner l'ancien rendez-vous que nous avions pris autrefois, quand nous naviguions dans cette partie du monde, — les Caïques. Y a-t-il quelque autre question que vous désiriez me faire?

— Oui, répondit Hawkhurst. Nous désirons savoir quelles sont vos intentions à l'égard de ce jeune homme, — de Francisco. Nous avons perdu des richesses immenses, — neuf de nos hommes ont péri dans l'attaque, — trente ont été blessés et sont encore dans leurs hamacs, — j'ai eu l'épaule percée d'une balle. -- C'est

lui qui a été la cause de tout cela, et nous demandons justice.

— Justice! justice! s'écrièrent plusieurs pi-* rates, qui étaient du nombre des partisans du premier lieutenant.

— Vous demandez justice; mes amis; vous l'obtiendrez, dit Caïn. Vous savez tous que j'ai élevé cet enfant comme mon fils, depuis sa première enfance il n'a jamais aimé notre genre de vie; il a souvent, demandé à nous quitter, et cette permission lui a toujours été refusée; il m'a attaqué en vertu d'une de nos propres lois, — sang pour sang; il m'a blessé; et je n'en ai conservé aucun ressentiment contre lui, parce que je savais que son accusation était juste. Si j'avais su qu'on allait le laisser sur un banc de sable pour y périr de faim, je ne l'aurais pas permis. Quel crime a-t-il commis? En supposant qu'il en ait commis un, c'est contre moi, et c'est moi seul qui aurais le droit de me plaindre; il a donc été injustement condamné à mort, et vous avez vous-mêmes réclamé contre cette sentence. — Tout cela est-il vrai ?

— Oui , oui , oui ! cria une grande majorité.

— Eh bien ! — il échappe à la mort, comme

par miracle; — un homme lui confie le soin de ses propriétés; — a-t-il commis un crime en les défendant? — Il est ensuite fait prisonnier, et vous demandez justice; vous l'obtiendrez. — En supposant qu'il doive perdre la vie pour ce prétendu crime, vous l'avez déjà condamné à mort injustement; vous l'avez abandonné sur des sables arides pour y subir cette sentence : ne devez-vous donc pas aujourd'hui lui faire grâce? Je vous le demande, mes amis, non seulement comme une justice qu'il a droit d'attendre de vous, mais comme une faveur que vous accorderez à votre capitaine.

— C'est juste! — qu'il vive! — nous y consentons! s'écria la grande majorité de l'équipage.

— Je vous en remercie, mes amis, dit Caïn; et pour vous en prouver ma reconnaissance, dès que nous serons arrivés aux Caïques , la portion qui m'appartient dans le butin qui est à bord sera partagée entre vous.

Cette promesse changea totalement la face des choses; les acclamations en faveur du capitaine furent unanimes, et même ceux des pirates qui avaient été les partisans les plus décidés du premier lieutenant prirent alors parti

pour Gain. Hawkhurst avait l'air d'un démon.

— Que ceux qui veulent se vendre acceptent vos présents, s'écria-t-il ; quant à moi, je n'en veux point. Il me faut sang pour sang. La vie de ce jeune homme m'appartient, et il la perdra de ma main, je vous en avertis. Empêchezm'en si vous le pouvez.

Et il fit quelques pas vers le capitaine, le menaçant de son poing fermé.

Le sang monta jusqu'au front de Caïn; il se redressa un instant de toute la hauteur de sa taille, et saisissant un anspect qui était près de lui , il lui en déchargea un tel coup que Hawkhurst tomba sur le pont.

— Prenez cela pour votre mutinerie ! s'écria Caïn en lui appuyant un pied sur le cou. — Mes amis, j'en appelle à vous. Cet homme estil digne de vous commander comme mon premier lieutenant ? Mérite-t-il même de vivre?

— Non, non ! s'écrièrent tous les pirates ; la mort! la mort !

Francisco s'avança : -— Mes amis, leur dit-il, vous venez d'accorder une faveur à votre capitaine,-accordez-m'en une autre, — la vie de cet homme. Souvenez-vous combien de fois il vous a conduits à la victoire, et vous a donné

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l'exemple de la brovoure. Songez qu'il souffre encore de la blessure qu'il a reçue, et c'est ce qui le rend irritable. — 11 ne doit plus vous commander, puisqu'il ne peut plus avoir la confiance de votre capitaine; mais laissez-lui la vie, et bornez-vous à le renvoyer de ce navire.

— J'y consens si vous y consentez, dit Caïn aux pirates ; je ne demande pas sa mort.

Les pirates y consentirent. On releva Hawkhurst, et on le conduisit dans sa cabine, où il fut convenu qu'il resterait, gardé par les Krouraans, jusqu'à ce qu'on trouvât une occasion pour le mettre à terre. Le second lieutenant fut nommé à sa place, et le capitaine laissa à l'équipage le cboix de celui qui remplacerait le second lieutenant.

Pendant les trois jours qui suivirent cette scène , l'ordre et la tranquillité régnèrent à bord du schooner. Caïn, ayant alors mûri ses plans, fit part à Francisco de ce qu'il avait définitivement résolu de faire, et le présent qu'il avait fait à son équipage de sa part du butin qui était à bord, parut au jeune homme une preuve des bonnes intentions du capitaine. Il s'établir alors entre eux une sorte de cordialité qui n'avait jamais existé auparavant; mais le

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pirate ne dit jamais un seul mot ni de la mère de Francisco, ni des événements de sa propre vie. Plus d'une fois Francisco lui fit quelques questions sur ces deux sujets, mais le pirate lui répondait toujours : — Vous saurez tout quelque jour, Francisco, mais pas encore à présent; je craindrais que vous ne me haïssiez trop.

Le Vengeur avait alors passé les îles anglaises, et longeait les côtes de Porto-Rico. Dans la soirée du jour où ils aperçurent la pointe méridionale de cette île, le schooner fut surpris par un calme, à environ trois milles du rivage, et le nouveau premier lieutenant proposa d'y envoyer une barque pour y faire de l'eau, à une petite cataracte qu'on avait vue avec le télescope à très peu de distance de la^mer. Comme on était sur le point d'en manquer, le capitaine y consentit, et la barque partit remplie de barils vides.

Le hasard voulut que ce calme retînt le Vengeur précisément en face de la maison de campagne du gouverneur don Alfarez. Clara avait vu le schooner, et elle avait fait le signal d'usage, en laissant flotter hors de sa croisée le rideau de mousseline blanche; car, de cette distance, un marin même n'aurait pu remarquer

aucune différence entre le Vengeur et XEntreprise. Elle se hâta de courir sur le rivage, et. entra dans la caverne pour y attendre l'arrivée d'Edouard Templemore. A la nuit tombante, la barque du pirate aborda précisément en face de la caverne, et le second lieutenant sauta à terre. C'était un jeune homme de l'âge et de la taille d'Edouard; Clara le prit pour lui dans l'obscurité, courut à sa rencontre, et ne reconnut son erreur que lorsque le pirate la saisit par le bras.

— Sainte Vierge! qui êtes-vous?s'écria-t-elle en cherchant à se dégager.

— Un homme qui n'est pas fâché de rencontrer une jolie fille, répondit le pirate continuant à la retenir»

— Laissez-moi, misérable! s'écria Clara; savez-vous à qui vous parlez?

— Non , et je m'en inquiète fort peu, répondit le pirate en riant.

— Vous vous en inquiéterez peut-être davantage quand vous saurez que je suis la fdle du gouverneur de cette île, dit Clara en le repoussant.

— Oui-dà! De par le ciel! vous avez raison , belle dame; je m'en inquiète beaucoup, car,

dans tous les cas, la fille d'un gouverneur doit valoir une bonne rançon. — Ici, camarades, ici; il me faut un peu d'aide, car elle est vigoureuse comme une jeune mule. Ne songez plus à faire de l'eau, rejetez les barils dans la barque; j'ai fait une prise qui vaut la peine qu'on s'en assure.

Clara poussa de grands cris, mais ce ne fut qu'un seul instant, car on la bâillonna avec un mouchoir. On la porta ensuite dans la barque, qui retourna sur-le-champ au schooner.

Quand le second lieutenant fut de retour à bord, et qu'il eut fait connaître la prise qu'il venait de faire, tout l'équipage fut dans des transports rïe joie, car personne ne doutait que le gou v rneur ne consentît à payer une forte rançon pour obtenir la liberté de sa fille. Caïn ne pouvait ni blâmer le second lieutenant , ni renvoyer Clara à terre ; cette conduite aurait été trop différente de celle qu'il avait tenue jusqu'alors, et elle aurait confirmé les soupçons que Hawkhurst avait déjà sourdement cherché à inspirer contre lui, et que le capitaine désirait particulièrement en ce moment réussir à dissiper. Il fit donc conduire Clara dans la cabine, et comme une brise ve-

nait de se lever, il fit hisser la barque sur le schooner, et l'on mit à la voile.

Pendant ce temps, Francisco consolait la malheureuse Clara en l'assurant qu'elle n'avait rien à craindre, et que le capitaine la protégerait ainsi que lui.

La pauvre fille pleura amèrement, et ce ne fut que lorsque Caïn fut descendu dans la cabine, et qu'il eut confirmé toutes les assurances que Francisco lui avait données, qu'elle reprit quelque degré de calme. Mais trouver des amis sur un navire où elle n'attendait que des insultes et des outrages, — car Francisco ne lui avait pas caché qu'elle était entre les mains de pirates, — était du moins une consolation. Le ton de douceur et les attentions de Francisco réussirent enfin à lui rendre quelque tranquillité.

Le lendemain , elle lui avoua le motif qui l'avait conduite sur le rivage, et la méprise qu'elle avait faite en prenant le Vengeur pour l'Entreprise. Francisco et Caïn lui promirent que, sans attendre la réponse de son père, ils paieraient eux-mêmes sa rançon à l'équipage. Pour détourner ses pensées de sa situation, Francisco lui fit beaucoup de questions sur

Edouard Templemore, et c'était un sujet sur lequel Clara ne se lassait jamais de parler. Aussi Francisco fut-il bientôt instruit de toute l'histoire de leurs amours.

Cependant le Vengeur n'arriva pas à son ancien rendez-vous aussitôt qu'il s'y attendait. Quand il fut au nord de Porto-Rico, une frégate anglaise lui donna la chasse, et il fallut prendre la fuite pour lui échapper. Faire voile vent arrière est toujours ce qu'il y a de plus désavantageux pour un schooner, et la chasse continua trois jours, avec un vent frais venant du sud, jusqu'à ce que le Vengeur eût passé les îles de Bahama.

Le manque d'eau fit beaucoup souffrir les pirates pendant ce temps, et ils furent encore obligés de réduire la ration. Au bout de trois jours la frégate était encore en vue, quoique le Vengeur l'eût laissée bien en arrière quand le vent fut devenu moins fort. Un calme y succéda enfin , et il dura deux jours. Dans la soirée du second jour, la frégate mit ses barques en mer pour attaquer le schooner, qui était alors à environ cinq milles ; mais pendant ce temps, une brise vint du nord, et le Vengeur } étant alors au vent, cessa bientôt d'apercevoir son ennemi.

Ce ne fut que le lendemain que Caïn se hasarda à tourner de nouveau la proue de son sehooner vers le sud pour se procurer sur une petite île l'eau dont il avait un si pressant besoin. Il s'y en trouvait fort peu, et ce ne fut qu'avec beaucoup de difficulté qu'il put en faire une petite provision.

Les pirates remirent alors à la voile pour les Caïques; mais des vents et des courants contraires retardèrent tellement leur marche, que ce ne fut que trois semaines après avoir été chassés par la frégate qu'ils aperçurent les côtes basses de leur ancien rendez-vous.

H faut maintenant que nous retournions près d'Edouard Templemore. Nous l'avons laissé à bord de V Entreprise à la hauteur des côtes de l'Amérique méridionale, cherchant le Vengeur, qui lui avait si étrangement échappé. Edouard avait examiné toute cette côte; il avait iait le tour de la Trinité, et s'était ensuite dirigé vers les îles sous le vent, dans l'espoir d'y trouver le pirate. Il avait interrogé tous les navires qu'il avait rencontrés, sans pouvoir en obtenir aucune information; enfin il était arrivé à fa hauteur de Porto-Rico.

Ce n'était pas le moment.de songer à Clara, mais comme il ne se détournait pas de sa route,

il avait suivi les côtes de cette ile, et, une heure avant la nuit, il avait mis en panne pour quelques instants, à la hauteur de la pointe méridionale, en face de la maison de campagne du gouverneur. Il avait eu constamment les yeux attachés sur la fenêtre où il s'attendait à voir paraître le signal ordinaire, mais le rideau de la croisée ne changea pas de place; et après avoir attendu jusqu'à ce que la nuit fût tombée, il remit à la voile, désespéré de ce désappointement, et craignant que ses entrevues avec Clara n'eussent été découvertes par don Alfarez. Le fait était pourtant qu'il était arrivé deux jours après l'enlèvement de Clara par les pirates. Il continua à chercher le Vengeur, et après avoir passé quinze jours à visiter inutilement toutes les criques et toutes les baies de Saint-Domingue, se trouvant presque à la fin de son eau et de ses provisions, il retourna à Port-Royal, fort mécontent de sa croisière.

Cependant la disparition de Clara avait répandu la consternation à Poi to-Rico. Le gouverneur avait interrogé la suivante de sa fille en présence de la duègne et du père Ricardo, et elle avait avoué l'amour de sa maîtresse pour Edouard Templemore. On avait vu le Vengeur

à peu de distance de la côte le soir même où Clara avait disparu, et l'on en conclut qu'elle avait été enlevée par le lieutenant anglais. Don Alfarez fit partir sur-le-champ un navire pour Ja Jamaïque, et écrivit à l'amiral pour se plaindre de cet outrage, et demander qu'on lui renvoyât sa fille.

Ce navire arriva à Port-Royal quelques jours avant l' Entreprise , et l'amiral lut avec beaucoup de surprise la dépêche du gouverneur de Porto-Rico. Il lui fit une réponse fort polie, lui promit de faire une enquête sur cette affaire aussitôt que le schooner serait de retour, et de lui envoyer un navire pour lui en faire savoir le résultat.

— Voici une jolie affaire ! dit l'amiral à son secrétaire. Je le charge de capturer un pirate, et il capture la fille d'un gouverneur ! De par le ciel, M. Templemore, je vous ferai rendre compte de cette conduite!

— Je conviens que cette affaire paraît suspecte, monsieur, dit le secrétaire; mais j'ai peine à croire que cela soit possible. — Après une si courte connaissance!...

— Qui sait, monsieur Hardley ? s'écria l'amiral ; la connaissance peut être ancienne, — Aliez

LE P1KATE. 2*)t

chercher ses registres de loch, nous les examinerons ensemble.

Les registres de loch de Y Entreprise furent soigneusement compulsés , et le mot fatal de Porto- Rico — Porto-Rico se trouvait dans chaque croisière qu'Edouard Templemore avait faite, et même dans les voyages qu'il avait entrepris pour porter des dépêches.

— Cela est assez clair, dit l'amiral. — Peste soit du jeune extravagant ! Ce n'est pas que son mariage avec cette fille soit une affaire qui me concerne ; mais me compromettre de cette manière! — Dans tous les cas, je le punirai d'avoir désobéi à mes ordres. — Oui, de par le ciel ! je le traduirai devant une cour martiale.

Le secrétaire ne fit aucune réponse; il savait fort bien que l'amiral n'en ferait rien.

— L'Entreprise a jeté l'ancre au point du jour, monsieur, dit le secrétaire le lendemain matin à l'amiral, pendant que celui-ci était à déjeûner.

— Et où est M. Templemore?

— Il est dans l'antichambre, monsieur, on lui a dit ce dont il est accusé ; il jure qu'il n'est pas coupable; et je le crois, car cette nouvelle

semble loi avoir fait perdre l'esprit. — Lui dira i-je d'entrer?

— Un moment! — Avez-vous examiné son registre de loch ?

— Oui , monsieur. Il paraît qu'il était à la hauteur de Porto-Rico le 19. Mais la lettre du gouverneur dit qu'il s'y est montré le 17, jour de la disparition de sa tille, et qu'il y a reparu le ig. Je lui en ai fait l'observation , et il m'a déclaré sur son honneur qu'il n'avait vu les côtes de Porto-Rico que le ig, comme son registre de loch le constate.

— Qu'il vienne donc , et qu'il se défende luimême.

Edouard entra, évidemment fort açité.

— Eh bien , monsieur Templemore ! — vous avez fait des vôtres, à ce qu'il paraît. — Que veut dire cela, monsieur? où est cette fille, — la fille du gouverneur de Porto-Rico, monsieur?

— Je ne puis dire où elle est, monsieur, je voudrais le savoir : mais je suis convaincu qu'elle a été enlevée par les pirates.

— Par les pirates ! — pauvre fille ! je la plains sincèrement, — et je vous plains aussi, Edouard.

— Allons, asseyez-vous, et racontez-moi tout ce qui est arrivé.

Edouard connaissait si bien le caractère de l'amiral , qu'il n'hésita pas un instant à lui faire part de tout ce qui s'était passé entre lui et Clara. Il lui expliqua ensuite de quelle manière le Vengeur lui avait échappé en trompant le capitaine de la frégate par une ruse aussi hardie qu'adroite, et finit par lui dire qu'il était convaincu que le schooner s'était montré le 17 sur la côte de Porto-Rico; que Clara avait été trompée par la ressemblance parfaite de ce navire avec Y Entreprise ^ et que les pirates, de manière ou d'autre, avaient trouvé le moyen de l'enlever.

Edouard aurait pu être sévèrement réprimandé, mais l'amiral en eut compassion, et par conséquent il ne lui dit rien de ses visites à Porto-Rico. Dès qu'il eut fini de déjeûner, il fit transmettre à un sloop de guerre l'ordre de se préparera lever l'ancre, et, conformément à ses instructions, les barques de l'escadre portèrent sur-le-champ de l'eau et des vivres à bord de Y Entreprise.

— Maintenant, Edouard, dit-il, vous et le Cornus vous croiserez de conserve pour cher-»

2(.)i LE PIRATE.

cher ce maudit pirate, et j'espère que vous m'en rendrez bon compte, ainsi que de la fille du gouverneur. ■ — Courage, jeune homme; comptez-y bien, l'espoir d'une bonne rançon lui servira de protection contre les pirates.

Dans la soirée du même jour, X Entreprise et le Cornus mirent à la voile pour leur expédition. Us touchèrent à Porto-Rico pour envoyer au gouverneur une lettre de l'amiral, et se dirigèrent ensuite vers le nord. Le lendemain matin, ils aperçurent les Caïques précisément à l'instant où le Vengeur venait d'en côtoyer les récifs, et s'avançait vers l'étroite entrée qui conduit au centre de ce groupe d'îles.

— Le voilà! s'écria Edouard; le voilà, de par le ciel î

Il fit le signal qui annonce la présence de l'ennemi, et le Cornus y répondit sur-le-champ.

FIN DU P4VE»HteH VOLUMK.

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