‹ Le pirateChapitre 14 sur 15 · CLA1K-I>E-I.UNE · texte numérisé non relu

CLA1K-I>E-I.UNE

daller me coucher. — Moi vous dire alors : Si vous finir la bouteille, Massa, vous plus en état de marcher; et vous me répondre : Vous pouvoir m'aider, Clair-de-Lune, mon brave garçon; car vous toujours m'appeler brave garçon , quand vous avoir besoin de moi. Alors, vous boire un verre de rhum, retomber sur votre fauteuil, fermer un œil et puis l'autre ; et moi me verser un verre de rhum parce que vous avoir dit que moi pouvoir vous aider à finir la bouteille; ensuite...

— Je voulais dire que vous pourriez m'aider à marcher, maudit ivrogne. Mais passe pour ce verre. — Continuez.

— N'être pas ma faute, Massa, moi l'avoir compris ainsi. — Ensuite moi penser qu'être temps de vous aller coucher, et pour vous éveiller, moi frapper la bouteille avec le verre, et vous dire : Massa, moi pouvoir vous aider encore, si vous le vouloir; vous me répondre tout en ronflant : Oui, oui; et moi boire le second verre. Alors, moi regarder la bouteille, la voir presque vide, et vous dire : Massa, moi pouvoir la finir, si vous le permettre. Poutrelle fois, vous pas répondre, mais votre tête

faire un mouvement (!e haut en bas, comme pour dire encore : Oui, oui, et moi boire tout le reste. — A présent vous savoir toute l'histoire, Massa, et être la pure vérité.

Je m'aperçus que Pétoncle s'était amusé autant que moi du récit de Clair-de-Lune, cependant il prit un air courroucé.

— Ainsi, monsieur, dit-il, vous avez profité de ma situation pour boire le rhum qui me restait?

— Massa Pétoncle, vous avoir dit tout à l'heure à Massa Farran que vous avoir beaucoup bu hier soir par bonté d'âme pour Massa Piper; moi en avoir fait autant par bonté d'âme pour vous.

— Je vous en ai beaucoup d'obligation; mais il me faut du rhum, et puisque vous avez bu le mien, il faut que vous m'en trouviez. Procurez-vous-en comme vous le pourrez Je vous donne dix minutes.

— Vous me donner plutôt dix schillings, Massa. Cela valoir mieux.

— Dix schillings! je n'en ai pas un. Il faut que j'attende le jour du paiement du quartier de ma pension , qui sera mercredi prochain ;

SEC. EDIT. II. Il

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il ne me reste pas une balle dans ma caisse de munitions. Je vous répète qu'il faut que vous me trouviez du rhum, ou je vous lâcherai une bordée dont vous vous souviendrez longtemps.

— Si vous pas avoir d'argent, Massa, comment moi pouvoir avoir du rhum ? Missy O'Bottom m'avoir dit le dernier quartier, qu'elle pas à moitié contente de n'avoir reçu que la moitié du montant de son mémoire, et qu'elle plus avoir confiance en vous.

— Que le ciel confonde la vieille sorcière ! — Le croiriez vous, Farran ? Cette mistriss O'Bottom veut jeter le grappin sur moi depuis deux ans. — Elle veut que je devienne le maître du cabaret à l'enseigne de Y Oison et de la Poivrière j en me chargeant d'elle par-dessus le marché. Je suppose que c'est moi qui serais l'Oison , et qu'elle serait la Poivrière. Mais non, non, nous ne pouvons nous atteler ensemble. — Elle a du trop pour moi, et j'ai du trop pour elle. — Ce serait un éléphant épousant une baleine. — Je lui expliquai tout cela de mon mieux , mais elle se gonfla comme un ballon , et me dit que quand deux personnes étaient

réellement attachées l'une à l'autre, elles ne s'arrêtaient pas à de si légers obstacles.

— Mais il faut que vous lui ayez débité des douceurs, Pétoncle.

— Rien qu'un peu de sucre pour oter de sa bouche le mauvais goût du long mémoire que j'avais à lui payer. Quant au rôle que l'amour jouait dans cette histoire, elle en était exclusivement chargée. Je ne contredis jamais une femme, parce que c'est une impolitesse; mais, depuis mon explication, la vieille femme s'est fâchée, et elle ne me vendrait pas à crédit une pinte de rhum. — N'est-il pas vrai , Clairdé- Lune?

— Oui, Massa; et quand moi lui faire de beaux discours pour l'engager à se tier à nous , elle me répondre que tout cela n'être rien que du clair de lune. — Mais, Massa, moi essayer encore, savoir par où la prendre. A ces mots, Clair-de-Lune disparut, sans nous expliquer quel était son plan.

— Je suis surpris que vous ne vous soyez jamais marié, Pétoncle, dis-je alors à mon vieil ami.

— Vous ne léseriez pas si vous saviez tout. J'ai

pourtant été une fois — une seule fois — sur le point de faire cette sottise. Et qui croh iez-vous que j'aie voulu épouser? — Une femme de couleur.

— Quoi ! une négresse?

— Non, pas même à moitié, seulement pour un quart. C'était ce qu'on appelle dans les Indes- Occidentales une quarteronne. Mais, grâce au ciel, elle me refusa.

— Vous refusa! sur ma foi, Pétoncle, je n'aurais jamais cru que vous pussiez être refusé par une femme de couleur.

— Je le fus pourtant, et je vais vous dire comment cela arriva. Elle avait été femme d'un planteur nommé Guiness, qui lui avait laissé en mourant quatre bonnes maisons à Port- Royal, une plantation et une vingtaine d'esclaves. Il y avait deux ans qu'il était mort, et elle n'en avait pas plus de trente quand je fis sa connaissance. Elle était très-riche, car elle ne dépensait rien , si ce n'est pour sa parure , parce qu'elle aimait à faire valoir ses charmes, et certainement elle en avait , et beaucoup plus qu'on n'en conserveordinairementàcet àgedans ce pays, ce qui venait peut-être de ce qu'elle

n'avait jamais eu d'enfants. J'avoue cependant que j'étais plus épris de sa fortune que de sa personne. J'allais la voir souvent, je lui faisais la cour, j'en recevais un accueil favorable, et enfin je lui fis la grande proposition. Monsieur Pétoncle, me répondit-elle , il y a deux choses que je n'aime pas en vous : la première est votre nom; si j'accepte votre offre, il faut que vous en changiez.

— Si vous acceptez mon offre, mistriss Guiness, c'est vous qui devrez en changer. Je ne vois pas comment je pourrais changer le mien.

— J'ai pris des informations, monsieur, et j'ai appris qu'un acte du parlement peut vous autoriser à prendre un autre nom.

— Un acte du parlement! m'écriai-je.

— Oui, monsieur; et je paierai cinq cents pièces d'or plutôt que de m'entendre appeler mistriss Pétoncle; — un misérable poisson à coquille! Et elle me regarda en faisant la moue.

— Hum ! dis-je. Et quelle est la seconde chose?

— La seconde chose, monsieur, c'est que vous n'avez pas de cotte d'armes, pas de sceau à votre montre avec la figure d'une bête ou

d'un oiseau. Si donc vous voulez me promettre de changer de nom, et d'acheter le droit d'avoir une cotte d'armes,* je prendrai votre demande en considération.

— Ne vous en donnez pas la peine, madame, m'écriai-je en me levant brusquement. Ma réponse sera courte : Je vous verrai pendue auparavant , vous et toute votre génération !

— - C'est un dénouement singulier d'une négociation matrimoniale, Pétoncle. — Mais voici Clair-de-Lune.

Le nègre entra et mit sur la table une bouteille.

— A^oilà le rhum, Massa.

— A merveille, Clair-de-Lune. A présent, je vous pardonne. Mais comment avez-vous pu l'obtenir ?

— Moi, vous conter toute l'histoire, Massa. Avoir été chez missy O'Bottom, et lui avoir dit : Comment aller votre santé ce matin, Missy? Massa avoir bonne envie de venir vous voir mais lui pas oser. — Quoi avoir à craindre? elle dire. — Lui croire que vous en colère, — pas vouloir le voir, — pas l'aimer, — et lui en être

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bien fâché, car lui vous aimer beaucoup, beaucoup.

— Pourquoi, diable, lui parler ainsi? s'écria Pétoncle. Je vais encore être tourmenté par cette vieille folle. Je voudrais qu'elle fût amarrée au Royal-George en guise de bouée.

— Vous, pas avoir tout entendu , Massa. Moi avoir dit ensuite : — Missy O'Bottom , Massa avoir demandé ce matin une chemise blanche, et moi lui avoir dit n'être pas le jour de chemise blanche. Massa; mais lui avoir voulu en avoir une, et ses pantalons neufs, et son meilleur habit bleu. Moi lui demander : Pourquoi tout cela, Massa? Lui porter sa main à sa tête, pousser un grand soupir, et dire: Moi, craindre que missy O'Bottom pas vouloir m'écouter à présent; moi, pas oser aller la voir. Vous me donner un verre de rhum , Clair-de-Lune, cela me rendre un peu de courage. Moi, aller chercher la bouteille; mais la bouteille être vide, pas rester une seule goutte. Et Massa tomber sur son grand fauteuil, et s'écrier : Moi pas pouvoir y aller; pas en avoir le courage. — Et missy O'Bottom me dire : Pourquoi lui pas envoyer chercher du rhum? Et moi lui répondre.

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Massa avoir pas d'argent . sa pension devoir être payée pas avant mercredi. — Eh bien ! eli bien! elle dire, moi vous donner une bouteille à crédit, et vous lui faite mes compliments et lui dire que moi à la maison et charmée de le voir. Moi, prendre la bouteille et lui dire : Missy O'Bottom , si Massa pas venir vous voir dès que lui avoir bu une couple de verres de rhum, vous pouvoir me couper la tête. — Et cela être tout, Massa

■ — Et cela être tout! — Drôle que vous êtes, vous m'avez mis dans un bel embarras. Que faire à présent?

— Buvons d'abord un verre de grog, Pétoncle, lui dis-je , il y a assez long-temps que nous l'attendons, et nous en parlerons ensuite.

— Vous avez du bon sens, Bob; et la vieille femme n'a pas fait une folie en m'envoyant ce rhum. Il faut du courage hollandais, — du courage puisé dans la bouteille, pour aborder une telle carcasse de navire. — Mais balayons les toiles d'araignée qui nous tapissent le gosier, et nous prendrons ensuite un parti. Je crains que cette bouteille de rhum ne me coûte cher. Que croyez-vous que je doive faire, Farran ?

— Je crois que le mieux est de laisser faire Clair-de-Lune.

— C'est précisément ce que je pensais. — Entendez-vous, monsieur? Vous m'avez mis dans cet embarras, il faut que vous m'en tiriez.

— Moi entendre fort bien, Massa; mais pas avoir de courage.

— Je vous comprends, visage de suie. — Tenez, buvez cela. — Ce drôle est un vrai péage, Bob ; il lève un droit sur tout ce qui passe.

— Moi avoir dit à missy OTotlom, Massa, que vous venir la voir quand vous avoir bu une couple de verres de rhum; supposé que vous n'en boirez qu'un , vous pas obligé d'y aller.

— Non , Clair-de-Lune; non. Ne voyezvous pas que je me suis versé le second ? C'est une mauvaise idée ; il faut en chercher une autre.

— Un verre de rhum ne pouvoir donner qu'une idée, Massa.

— Eh bien, en voici un autie; mais tirezmoi d'embarras, où vous vous y trouverez vousmême, songez-y bien avant de le boire.

— Moi boire d'abord, Massa, et songer

ensuite. — Ah ! bien ! savoir que faire à présent.

En finissant ces mots, il disparut, et Pétoncle et moi nous continuâmes de boire du grog tout en causant, ce qui est toujours agréable pour des marins à quelque heure du jour ou de la nuit que ce puisse être. Au bout d'une dizaine de minutes, Pétoncle l'aperçut dans le jardin. — Que fait donc là ce drôle ? me demanda-t-il.

— Je crois qu'il cueille des fleurs, répondisje en regardant par la croisée.

— Mes chrysanthèmes ! s'écria Pétoncle.

Courez après lui, Bob, et empêchez cetle dévastation.

Je courus sur-le-champ dans le jardin , mais Clair-de-Lune en était déjà parti. Une heure s'écoula avant qu'il revint ; et quand il rentra, nous vîmes qu'il avait mis son plus bel habit , et qu'il portait à sa boutonnière un bouquet composé des plus beaux chrysanthèmes de son maître.

— Tout bien aller , Massa, dit il ; ce dernier verre de grog m'avoir donné une bonne idée.

Vous hors de tout embarras avec missy O'Bottom.

— Voyons, contez-nous cela.

— Vous voir que moi avoir fait une belle toilette, Massa, et pris un beau bouquet.

— Oui, je le vois, drôle, et vous savez pourtant que je ne veux pas qu'on cueille mes fleurs.

--- Vous pas songer à cela, Massa. — Eh bien , moi avoir été chez missy O'Bottom , et lui dire : Massa être bien fâché pas pouvoir venir, m'envoyer à sa place. — Elle me dire : Vous, vous asseoir, Massa Clair-de-Lune ; eh bien! quoi dire Massa Pétoncle? — Dire que lui vous aimer beaucoup, missy O'Bottom, et songer toute la journée comment lui pouvoir vous rendre heureuse ; dire que vous être une belle femme, et que votre mari devoir être trop heureux. — Vous attendre un moment, Massa Clair-de-Lune, elle dire; et aller me chercher un verre d'eau-de-vie que moi boire à sa santé. Elle me remercier poliment, et me demander quoi Massa Pétoncle avoir dit de plus. Moi lui répondre: Massa Pétoncle dire que lui être bien vieux, plus bon à rien, pas

en état de vous rendre heureuse ; qu'au contraire moi encore jeune , beau garçon , bon serviteur ; que lui bien fâché de me perdre, mais consentir pour l'amour de vous à me céder à vous. Enfin m'avoir ordonné de venir vous trouver, et vous dire que lui m'envoyer pour être votre mari à sa place.

Pétoncle et moi nous éclatâmes de rire.

— Eh bien, que répondit à cela mistriss O'Bottom ?

— Elle s'écrier : Vilain nègre ! dire à votre maître que la première fois que lui venir ici, moi lui briser son crâne sans poil. En même temps elle prendre un balai pour me battre , mais moi prendre la fuite. — Et ainsi , Massa, vous voir que tout aller bien ; et moi avoir la bouche sèche à force d'avoir parlé.

— Tout va bien, dites-vous? Je n'en sais rien. Je n'avais pas envie de me faire une querelle avec cette vieille femme. — Qu'en pensezvous, Bob?

— Je ne vois pas de milieu. Il fallait l'épouser ou avoir une querelle.

— En ce cas tout va bien, puisque me voilà débarrassé d'elle. — Tout le monde ne serait

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pas assez heureux pour éviler un mariage en sacrifiant un bouquet et deux verres de grog.

— Trois verres, Massa, dit Clair-de-Lune.

— Soit, trois verres. — Voilà le troisième, et c'est encore bon marché. — Farran , il faut (jue vous dîniez avec moi. Envoyez le service au diable pour aujourd'hui.

— De tout mon cœur; et je mettrai ma conscience en repos, en me promenant toute la nuit le long de la côte — Mais regardez cette bouteille, Pétoncle; elle est presque vide, et je suis comme vous; il ne reste rien dans ma cale. C'est un nouvel embarras.

— Et un embarras réel. — Que feronsnous 7

— Je vous le dirai. Mais d'abord qu'avezvous pour dîner 7

— Qu'avons-nous pour dîner, Clair-de- Lune 7

— Moi , n'avoir pas encore pensé au dîner. — Quoi vouloir Massa 7

— Qu'avons-nous à la maison? C'est le point important.

— Un moment, Massa, moi réfléchir. Nous avoir d'abord un beau morceau de cochon

salé, — ensuite... oui, un beau morceau de cochon salé, — et puis... du cochon salé , — et enfin...

— Et enfin, Bob , je vois que nous n'avons que du cochon salé. Pouvez vous vous en contenter pour votre dîner ?

— Un canard peut-il nager, Pétoncle?

— Mais nous avoir autre chose, s'écria Clairde-Lune, avoir des poissées pour faire un pouding de purée.

— Eh bien, Pétoncle, Clair-de-Lune n'a qu'à mettre ses marmites sur le feu, nous aurons soin de les entretenir, et pendant ce temps il ira à la station, je lui donnerai un billet pour M. Joner, et il nous rapportera une couple de bouteilles.

— Etre une superbe pensée, Massa Farran. Moi allumer le feu , partir , et être de retour dans une heure.

— Cela est impossible, Clair-de-Lune. — Voyons quelle heure il est. — Comme le temps passe vite avec vous, Pétoncle? il est déjà quatre heures, et il fera nuit avant six.

— Pas vous en inquiéter, Massa; avoir tou^

jours clair de lune avec moi, dit le nègre en montrant ses dents.

— Il faudra deux heures pour cuire notre cochon, Bob. Ce drôle a passé toute la matinée je ne sais à quoi faire, et il a oublié le dîner.

— Moi toujours occupé à votre service , Massa.

— Eh bien, à présent, Clair-de-Lune, dépêchez-vous. Voici le billet que je viens d'écrire.

Clair-de-Lune prit le billet, en regarda l'adresse comme s'il eût su lire, passa dans la cuisine, et nous le vîmes, quelques minutes après, traverser le jardin pour partir.

— Et maintenant, Pétoncle, puisque voilà Clair-de-Lune parti pour quelque temps , ne me raconterez- vous pas quelqu'une de vos histoires pour passer le temps?

— Je vous dirai, Bob, que je ne suis plus aussi ferré sur ce point que je l'étais autrefois. Je crois qu'à mesure que ma tête est devenue chauve, la transpiration insensible en a fait sortir ma mémoire.

— Oh ! il doit y rester encore quelque

chose; il est impossible qu'elle soit tout-à-fait vide.

— Mon verre lest du moins. Je vais donc le remplir, et puis j'essaierai de vous raconter comment je fis mon premier voyage sur mer.

— C'est précisément ce que je voudrais apprendre.

— Eh bien, vous saurez donc que, comme la plupart des pétoncles, je suis né sur le bord de la mer, à un quart de mille de Douvres, près du rocher de Shakspeare. Mon père était pêcheur par profession et contrebandier par goût. Tout ce qui tombait dans son filet, était poisson. Il n*avait qu'une petite chaumière, et on le supposait aussi pauvre que mauvais pêcheur, car il ne ramenait jamais dans le port que fort peu de poisson; mais il y avait une bonne raison pour cela, et c'était que ses filets étaient rarement mouillés par l'eau de la mer.

Son principal métier était de prendre sur les bâtiments qui descendaient le canal les marchandises qui y avaient été embarquées pour l'exportation, et de les reporter à terre. Vous savez aussi bien que moi qu'il y a certaines .marchandises dont l'importation n'est pas per-

mise, même en payant des droits, et quand ces marchandises sont saisies sur des bâtiments contrebandiers, ou trouvées à bord de quelques prises, la douane les fait vendre à charge d'exportation. Or la coutume des bâtiments qui les prenaient à bord pour les exporter était de les faire reporter à terre, quand ils descendaient le canal, et ils employaient pour ce service des barques de pêcheurs. Mon père était bien connu pour cette besogne, et n'étant pas soupçonné, il réussit toujours. S'il avait été pris une seule fois, il aurait été si bien surveillé ensuite, qu'il ne lui aurait plus été possible de recommencer.

Or, voici de quelle manière il s'y prenait : il y avait un long égout couvert qui passait à environ cinquante toises de sa chaumière, qui partait de quelques manufactures à quelque distance, et qui s'étendait jusqu'à l'endroit où la mer arrivait à la marée basse. Mon père avait ouvert une tranchée souterraine depuis un cellier de sa chaumière jusqu'à cet égout, de hauteur suffisante pour qu'un homme pût y passer sur ses genoux. Mon père y arrivait avec sa barque quand l'eau était basse; il plaçait

dans de grands sacs les marchandises dont il était chargé, et qui étaient soigneusement enveloppées de toile cirée pour que l'eau et la boue ne pussent les gâter, et il attachait les sacs à une corde dont l'autre bout était dans son cellier. Quand la marée était assez haute pour couvrir l'ouverture de l'égout, il y jetait ses sacs, amarrait sa barque au rivage, et, de retour chez lui, il tirait ces marchandises par le moyen de la corde, et les mettait en sûreté dans son cellier : comprenez-vous? Mon père n'avait personne pour l'aider que mon frère, qui, quoique encore jeune , puisqu'il n'avait que sept ans de plus que moi, était déjà un vigoureux gaillard. Ma mère lui donnait aussi un coup de main au besoin. Ce fut ainsi que son secret fut bien gardé et qu'il devint riche. Quand il avait mis ses marchandises en sûreté, il allait reprendre sa barque , la reconduisait dans le port, et retournait chez lui avec l'air aussi innocent qu un agneau.

J'avais alors de huit à neuf ans, et j'accompagnais mon père et mon frère sur la barque, car il fallait quelquefois trois paires de bras pour la manœuvre; et, comme un pot d'étain,

quoique je ne fusse pas bien grand, j'étais fort utile. Il arriva une fois que mon père fut averti qu'un brick étant dans le port de Douvres mettrait à la voile le lendemain, et qu'il avait à bord une grande quantité de dentelles et de soieries qui avaient été achetées à la douane de Douvres, à charge d'exportation, et qu'on voulait reportera terre pour les envoyer à Londres. L'envoi à Londres ne nous regardait pas, c'était l'affaire de l'agent des contrebandiers, à Douvres; nous n'avions qu'à lui remettre les marchandises, et nous étions payés rubis sur l'ongle. Nous nous rendîmes au port; nous vîmes le brick prêt à mettre à la voile, et nous fîmes force de rames pour sortir avec lui. Dans ce moment-ci, l'agent, petit homme à tête ronde et en habit noir, nous appela, nous dit qu'il avait besoin d'aller à bord d'un bâtiment qui était en rade, et nous demanda si nous voulions l'y conduire. Tout cela n'était qu'une ruse, car il ne voulait qu'aller avec nous à bord du brick, pour prendre ses derniers arrangements, et revenir ensuite dans la barque du pilote. Nous hissâmes notre foc , nous déployâmes notre voile, et nous fûmes bientôt

hors du port; mais la mer était très-houleuse, et il faisait plus de vent que nous ne nous y attendions. Le brick sortit du port ses voiles déployées, et nous amenâmes notre voile pour y prendre des ris. Pendant que mon père et mon frère s'en occupaient, j'étais au gouverne-il, et l'agent s'approchant de moi, me demanda quand je ferais un voyage sur mer. — Plus tôt que mon père ne le pense, répondis-je, car j'ai grande envie de voir le monde. Mais ce fut aussi plus tôt que je ne le pensais moi-même, comme vous allez voir.

Dès que le brick fut en rade, nous nous en approchâmes, et ce ne fut pas sans difficulté que mon père et l'agent montèrent à bord, car la mer était très-forte et la marée marchait contre le vent. Mon frère et moi nous restâmes sur la barque pour suivre le brick; mais comme mon frère jetait la corde en avant, il se prit la jambe dans le balant et tomba à la mer. On le tira à bord du brick, et je restai seul sur la barque. Ce n était pas un très-grand inconvénient, car, ayant le vent arrière, je pouvais aisément suivre le brick à l'aide de ma voile. Je pus donc me maintenir dans les eaux de ce

bâtiment, faisant environ cinq milles par heure, tandis que mon père était à bord, arrangeant les marchandises en paquets qui pussent passer par l'égout.

Le canal était rempli de navires de toute espèce , que les vents d'ouest y avaient retenus depuis long-temps. J'avais suivi le brick environ une heure, quand je vis l'agent descendre dans la barque du pilote, qui se dirigea vers la terre, et j'espérai que mon père serait bientôt prêt; cependant le vent tourna vers le sud, il tomba une pluie fine, un brouillard survint, et il devint si épais, qu'à peine pouvais-je voir le brick. Mes bras étaient fatigués d'avoir tenu si long-temps le gouvernail , cependant je ne pouvais le quitter. La pluie augmenta, le brouillard s'épaissit encore, je ne voyais pas à une toise au-delà de ma barque, et ce n'était que par moment que j'apercevais devant moi une masse noire qui me semblait être le brick, et vers laquelle je continuais à me diriger. Je commençais pourtant à être aussi effrayé que fatigué, et la faim et la soif se faisaient sentir.

Après avoir passé ainsi près d'une heure, le brouillard commença à se dissiper, et je vis en

face de moi, à peu de distance, ce qui rne parut la poupe du brick. Mon cœur bondit de joie ; j'espérai que mon père allait descendre, qu'il me donnerait des éloges pour avoir si bien gouverné la barque, et, ce qui me pressait encore davantage, que j'aurais à manger et à boire. Mais non, le bâtiment continua à avancer dans le canal , et je le suivis encore plus d'une heure. Le vent vint à fraîchir, et il me restait à peine assez de forces pour continuer à gouverner la barque. Le temps s'éclaircit; je pus voir bien distinctement le navire que je suivais, et je reconnus que ce n'était pas le brick. Je ne savais plus que faire, et je fis ce qu'aurait probablement fait tout enfant de neuf ans qui se serait trouvé à ma place, — je me mis à pleurer, tenant pourtant encore la barre du gouvernail. Enfin, complètement épuisé, je fus obligé de la lâcher, et je restai comme un ourson jeté à l'eau dans un tonneau de blanchisseuse. Je regardai de tous côtés, et je ne vis aucun navire dans les environs; celui que j'avais pris pour le brick m'avait déjà laissé d'environ deux milles en arrière. Le vent venait du sud-est, et était très-violent; les vagues se sou-

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levaient; les mouettes, en voltigeant autour de ma barque, semblaient m'annoncer une tempête par leurs cris, et avaient l'air de me dire : Que diable faites-vo us-là !

Heureusement la barque était bonne et légère comme un boucbon de liège, de sorte quelle ne prit que fort peu d'eau , quoiqu'elle eût un tel roulis que j'étais obligé d'entourer le mât de mes deux bras; d'ailleurs, le bâton de foc , plongeant dans l'eau à l'avant , la maintenait vent arrière, et produisait le même effet qu'une ancre flottante. La nuit survint, et ne pouvant plus rien voir, je m'étendis sur les planches et je m'endormis.

Il faisait jour quand je m'éveillai ; je me levai et je regardai autour de moi. Le vent soufflait avec encore plus de force que la veille. Quelques vaisseaux voguaient vent arrière à une certaine distance; mais ils ne me virent pas, ou ils s'inquiétèrent peu de moi; je passai fort tristement toute cette journée; mes larmes coulaient le long de mes joues, et j'étais presque aveuglé par l'eau- salée que les vagues Taisaient pleuvoir sur moi. Je répétai toutes les prières que je savais, et elles n'étaient pas très

nombreuses. La pluie tombait par torrents, j'étais percé jusqu'aux os, frissonnant de froid et mourant de faim et de soif. Je m'endormis encore aux approches de la nuit, et ce fut, je crois, d'épuisement. Le jour parut; le soleil brillait, le vent s'était modéré, je repris quelque courage, mais j'étais cruellement tourmenté par la soif et la faim, et si faible que je pouvais à peine me soutenir sur mes jambes. Je me levais pourtant de temps en temps pour regarder autour de moi, et ensuite je retombais sur les planches de la barque.

Vers midi je vis un grand navire qui venait directement vers moi; cette vue me rendit l'espérance et les forces. Je me levai et j'agitai long-temps mon chapeau en l'air. Enfin, je vis qu'on m'avait aperçu. Les vagues étaient encore fortes, mais le vent était tombé. Le vaisseau s'approcha de manière à mettre ma barque sous son écoute. On ne pouvait mettre une barque en mer, mais la mer poussait le vaisseau sur la barque, et un choc était inévitable. Des marins, placés sur les porte-haubans , me jetèrent des cordes. Je savais que c'était ma seule ressource, et j'eus le bonheur

d'en saisir une. Au même instant une vague poussa le vaisseau sur la barque, elle fut brisée et coula à fond; mais je me tenais fermement accroché à la corde; on la tira, deux marins me prirent par la nuque du cou, et me placèrent sur le pont du vaisseau , ou je me trouvai enfin en sûreté.

— Sur ma foi, Pétoncle, c'est l'avoir échappé belle.

— Quand on m'eut donné quelque chose à manger, ce qui était alors le plus pressant, j'appris que c'était un bâtiment de la compagnie des Indes-Orientales, qui était sorti de la Tamise, et qui descendait le canal. Il n'était pas possible qu'on me renvoyât à terre , et l'on ne rencontra ni barque ni bâtiment pour m'y reconduire. Tous les passagers, et surtout les dames, eurent mille bontés pour moi, et, comme il n'y avait pas de remède, je fis ainsi mon premier voyage aux Indes-Orientales.

— Et votre père et votre frère ?

— Quand je les revis, ce qui n'arriva que six ans après , j'appris qu'ils s'étaient trouvés à peu près dans la même situation que moi. Ils avaient perdu leur barque; le temps était si mauvais

qu'ils ne purent trouver aucun moyen de retourner à terre, et ne pouvant mieux faire, ils firent leur premier voyage aux Indes-Occidentales, où le brick se rendait. Ce fut ainsi qu'arriva la dispersion de toute la famille; — le père et son fils aîné étant allés à l'ouest, — le fils cadet à l'est, — la barque au fond de la mer, — et ma mère, après avoir attendu patiemment deux ou trois mois , supposant que nous avions péri tous trois , s'en alla, Dieu sait où, avec un soldat. Telle est l'histoire de mon premier voyage sur mer, Farran. Mais à présent je voudrais que Clair-de-Lune revînt, et il en est temps, car le crépuscule est arrivé.

Clair-de-Lune se fit pourtant attendre encore quelque temps; la nuit tomba, nous allumâmes des chandelles, et nous l'attendions avec impatience, car notre bouteille était finie depuis long-temps, et nous avions envie de dîner. Enfin nous entendîmes plusieurs personnes parler a la porte du jardin, et un moment après Clair-de Lune arriva. Il apportait les deux bouteilles de rhum que je l'avais envoyé chercher, et il les mit sur la table avec un sourire singulier. Il courut sur-le-champ à

la cuisine, et, au bout de quelques minutes, le cochon salé et le pouding de purée de pois furent sur la table Nous dînâmes de bon appétit, et nous étions presque à la fin de notre première bouteille, quand, entre dix et onze heures, nous entendîmes quelque bruit à la porte du jardin. Clair- de-Lune sortit, alla ouvrir la porte, et une minute après, il rentra, apportant dans ses bras un petit baril d'eaude-vie. Il le mit par terre devant nous, sortit encore , et en apporta un second.

— Que diable signifie cela ? demanda Pétoncle.

Clair-de-Lune ne répondit rien, et sortant de nouveau, il apporta successivement quatre autres barils semblables aux deux premiers. Il s'assit alors sur un des barils en poussant de tels éclats de rire qu'il fut obligé de se tenir les côtés , pendant que Pétoncle et moi nous étions muets d'étonnement.

— Mais d'où diable cela te vient- il ? demanda enfin Pétoncle , se levant de son fauteuil pour la première fois depuis que j'étais arrivé.

— Moi, vous le dire, Massa; — vous voir que moi meilleur ami que missy O'Boltom.

Maintenant que vous avoir grande abondance, pas gronder Clair-de-Lune si lui en prend quelquefois une petite goutte. — Moi vous faire présent de tout cela, Massa Pétoncle.

Ma curiosité fut piquée, et je pressai Clairde-Lune de nous expliquer cette énigme.

— Moi tout vous conter, Massa. — Quand moi revenir avec les deux bouteilles, moi rencontrer grand nombre d'hommes avec des tonneaux. Eux crier : Damnation ! Quoi vous faire ici? D'où vous venir? — Moi venir de la station des douanes; avoir été chercher pour Massa ces deux bouteilles de rhum. — Et où être votre Massa ? — Dans sa maison à Ryde.

— Eux alors s'imaginer que vous être mon Massa, Massa Farran, et s'écrier : Oui, oui, et vous croire pouvoir nous vendre, mais nous vous rouer de coups, et vous laisser pour mort.

— Et pourquoi cela? Massa aimer l'eau-de-vie, pourquoi vous pas lui en donner un baril de temps en temps, alors lui jamais rien dire, si ce n'être pour la frime, de temps à autre, à cause de l'amirauté? — Vous en être bien sûr ?

— Très sûr, Massa pas dire un seul mot. Alors eux parler ensemble, et enfin se retournant

vers moi, un d'eux me dire : — Vous nous montrer la maison de votre Massa ? — Moi bien vouloir. Et deux d'entre eux venir avec moi jusqu'à la porte. Moi , leur dire : Etre ici la maison de Massa à Ryde, et tenez, les chandelles être allumées, vous pouvoir le voir par la fenêtre. Moi leur montrer Massa Pétoncle, mais eux regarder Massa Farran. — Fort bien, fort bien, eux dire ; dans trois ou quatre heures nous apporter six barils d'eau-de-vie à cette porte, et vous dire à votre Massa que chaque fois que nous débarquer une cargaison, nous lui en apporter autant. Eux s'en aller, et eux avoir tenu leur promesse.

— Morbleu! m'écriai-je, vous m'avez compromis, drôle que vous êtes ! Si cela se découvre, je perdrai ma place.

— Vous pas compromis du tout, Massa. Etre les contrebandiers qui avoir fait une petite méprise. Moi pas avoir prononcé votre nom. Si vous traduit devant une cour martiale, moi rendre témoignage en votre faveur.

— Mais qu'allez-vous faire de ces barils, Pétoncle?

— Ce que je vais en faire, Bob! — Sur ma

foi! c'est un présent, — un fort joli présent. — Mais soyez tranquille; je ne les garderai pas, je vous en donne ma parole , — j'aurai un passeavant pour leur contenu.

— A la bonne heure ! à cette condition, je ne vous dénoncerai pas.

Je savais fort bien qu'en disant qu'il ne garderait pas ces barils, il voulait dire qu'il aurait soin de les vider ; et je n'ignorais pas par où passerait la liqueur qu'ils contenaient.

— Quoi moi faire, Massa? demanda Clairde-Lune d'un air grave; moi porter les barils à la douane ce soir ou demain matin ?

— Nous en parlerons demain, Clair-de-Lune, répondit Pétoncle; quant à présent, mettez-les hors de vue.

Je ne voulus pas pousser plus loin mes enquêtes; mais j'appris par la suite que les contrebandiers, toujours dans la même erreur, étaient fidèles à leur parole. Ils déposaient exactement six barils dans le petit jardin de Pétoncle chaque fois qu'ils débarquaient une cargaison sans avoir été découverts, ce qui leur arrivait souvent, en dépit de toute notre surveillance. Ce que je gagnai à cette affaire fui

de pouvoir, avec le temps, rn'assurer que sur dix cargaisons d'eau-de-vie nous ne réussissions qu'à en saisir une.

Environ six semaines après cette aventure, me trouvant un matin chez le vieux Pétoncle, il me dit fort tranquillement : Je ne serais pas surpris que, malgré tous vos efforts, Bob, les contrebandiers eussent débarqué une cargaison hier soir. La nuit était-elle fort obscure?

— Non ; et si une cargaison a été débarquée, répondis-je en regardant le nègre, qui souriait malignement, je suis sûr qu'il y a eu Clair-de-Lune.

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