‹ Le pithecanthropus erectusChapitre 1 sur 7 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Je dois des remerciements spéciaux à M. Dollo, le distingué président de la Société de géologie de Bruxelles : c’est grâce à son invitation que j’ai pu examiner les pièces originales de Java présentées par M, Dubois. J’adresse à nouveau l’expression de ma vive gratitude à M. Laborde, directeur du laboratoire d’anthropologie de Paris, qui m’a gracieusement offert le moulage de la calotte crânienne fait â Paris par M. Flandinette.

Que mon excellent collègue, 'M. le professeur Julien Fraipont, me permette de le remercier encore pour les diagrammes de Spy et les mesures dentaires corrigées.

M. le docteur Stocqiiart, secrétaire de la Société anatomo-pathologique de Bruxelles, a bien voulu m’autoriser à utiliser de remarquables pièces qui m’ont beaucoup servi et dont l’une est figurée dans ce travail. M. le docteur Paul Vandervelde, adjoint au service des autopsies, m’a fourni des renseignements histologiques sur le

squelette ostéophytique dont il est question dans mon étude. Je remercie vivement ces deux confrères.

M. L. De Pauw a relevé les contours du moulage de la calotte crânienne et du fémur anormal au moyen de l’appareil dioptrique de Lucae ; il a dirigé l’exécution des planches, ce qui est une garantie d’exactitude. Je lui suis bien reconnaissant de son obligeance.

En 1891-1892, M. le docteur Eugène Dubois, médecin de l’armée hollandaise, a trouvé à Java, dans un terrain qu’il rapporte au pliocène supérieur, des ossements fossiles dont la découverte a fait grand bruit dans le monde savant. C’est en 1894 que l’auteur a publié le résultat de ses fouilles (1).

En 1895, il a présenté les pièces originales au Congrès international de zoologie de Leyde (2) oCi elles ont été l’objet d’une discussion.

Depuis lors, M. Dubois a publié son travail (3), plus ou moins modifié dans plusieurs journaux anglais et allemands; il s’efforce de combattre l’opinion de ceux qui sont opposés à sa thèse, et profite de la discussion que sa manière de voir a soulevée.

Les pièces mises au jour par les fouilles de M. Dubois sont un fémur, deux molaires et une calotte crânienne ; ces différentes pièces ont été trouvées distantes les unes des autres.

De l’étude qu’il a faite, l’auteur a tiré la conclusion que ces restes ont appartenu à un seul sujet, à un être intermédiaire entre l’homme et les anthropoïdes, qui aurait acquis la marche complètement

(1) Pilhecantliropus ercctus, eine MenscliennItnLiclie Ubergangsform ans Java, Batavia Landesdruckerei, 1894.

(2) Extrait du compte rendu des séances du troisième Congrès international de zoologie de Leyde, 16-21 septembre 1895. Leyde, E. J. Brill, 1896.

(3) Naheres iiber den Pithecanlliropus ereclus als Menschenahnliche Uebergangsform, ans den Internationale Monatsschrifl f. Anal. u. Phys., 1896, Bd. XIII, Heft 1.

LE PITÇECANTIIROPUS ERECTUS.

bipède et dont la capacité crânienne, fort supérieure à celle de tous les anthropoïdes connus, serait inférieure à celle des races humaines les plus mal partagées.

Depuis l’apparition du travail publié à Batavia, plusieurs savants se sont occupés de sa découverte : Krause, R. Virchow, O. Hamann, P. Matscliie, A. Nehring, E. Haeckel, en Allemagne; W. Turner, D.-J. Cunningham, A. Keith, R. Lydekker, en Angleterre ; Topinard, Manouvrier et Verneau, en France; Ten Kate, en Hollande; R. Martin, en Suisse, et O. -G. Marsh, en Amérique. Nous ne donnerons pas la bibliographie qui sg trouve presque tout entière dans un récent travail de M. Dubois (1).

Beaucoup de journaux scientifiques et autres ont reproduit les diverses opinions qui ont été émises, et cette grande publicité indique suffisamment l’intérêt qui s’attache à la découverte.

La plupart des auteurs sont d’avis que le fémur est humain, et les opinions ne sont réellement divergentes qu’au sujet de la calotte crânienne; pour les uns elle est humaine, pour les autres elle est simienne, pour les troisièmes elle est intermédiaire comme le soutient M. Dubois.

Au mois d’octobre dernier, M. Dubois, se rendant â Paris, s’est arrêté â Bruxelles, et a fait une communication â la Société de géologie. C’est lâ que j’ai pu examiner les précieuses reliques de Java.

Après la discussion géologique qui a suivi l’exposé de l’auteur, on m’a prié de vouloir bien donner mon opinion au point de vue anatomique. Malgré l’examen rapide de chaque pièce, j’en ai discuté les caractères principaux et j’ai conclu que nous étions en présence de restes humains, d’une race fort inférieure, mais se rapprochant très nettement de la race quaternaire de Canstadt; c’est surtout â un des crânes de Spy que j’ai comparé la calotte de Trinil.

Au laboratoire d’anthropologie de Paris, les ossement sont produit une autre impression, et j’ai appris, par une lettre de notre distingué collègue, M. le professeur Manouvrier, qu’il penche décidément à se rallier â la thèse défendue par M. Dubois. M. Manouvrier a fait, à la

(1) Analomischer Anzeiger, XII, Band, Nrl, 1896.

séance du 17 octobre de la Société d’anthropologie de Paris, une communication qui n’a pas encore paru en entier, mais son opinion se trouve nettement exposée dans un article publié dans la Revue scientifique du 7 mars 1896.

Enfin, le fascicule 6 de Y Anthropologie de Paris, page 725, nous apprend que MM. Hamj, Verneau, Delisle, Boule, Lapicque sont également d’avis que la calotte crânienne ne pourrait avoir appartenu à un être vraiment humain.

Depuis que j’ai pu étudier le moulage qui m’a été gracieusement offert par M. Laborde, directeur du laboratoire d’anthropologie de Paris, ma première impression, loin de s’atténuer, a été au contraire fortifiée.

Je vais passer en revue successivement le fémur, les molaires et la calotte crânienne de Trinil, guidé exclusivement par les comparaisons anatomiques; je refuse de me laisser influencer par des préoccupations de gisement ou d’ancienneté. Mon travail actuel est le résumé des trois communications que j’ai faites â la Société d’anthropologie de Bruxelles aux séances de janvier, février et mars 1896.

La question géologique, quoi que disent M. Dubois et d’autres auteurs, est loin d’être tranchée et comme elle n’est pas de ma compétence, je me suis adressé â notre savant collègue M. Rutot, conservateur au Musée royal d’histoire naturelle, qui m’a autorisé à publier la note suivante : « Les fouilles ont permis â M. Dubois de constater la série des superpositions suivantes, en partant du haut :

“ Terre végétale ;

“ Sables agglutinés en grès plus ou moins durs â différents niveaux ;

“ Graviers â éléments épais, niveau des ossements attribués au Pithecanthropus;

“ Conglomérats de cailloux roulés ;

“ Argile durcie ;

“ Brèche andésitique rapportée au pliocène inférieur.

“ Le gravier â ossements est situé à 15 mètres sous le niveau du .soi et les ossements étaient répartis dans un même plan horizontal. Ils étaient accompagnés d’une grande quantité d’ossements d’autres vertébrés qui ont été recueillis par M. Dubois, ossements qui

paraissent avoir de grandes ressemblances avec ceux qui ont été rencontrés dans certaines couches de l’Inde et dont le gisement oîst rapporté au pliocène.

“ Il résulte de ces données, dit M. Rutot, que les pièces ont été trouvées en position géologique indiscutable ; elles sont donc bien authentiques.

“ Reste la question de l’âge, c’est la principale.

« Au lieu d’étudier à fond les ossements du Pitbecanthropus, le mieux serait tout d’abord de bien fixer le niveau géologique, c’està-dire l’âge du dépôt, par l’étude approfondie et la détermination précise des ossements qui accompagnaient les pièces principales.

“ Lorsque l’âge du dépôt sera fixé, quaternaire ou pliocène, les déductions à tirer de l’étude des pièces principales acquerront une force qui leur fait défaut aujourd’hui. ■»

Après un avis aussi autorisé que celui que vient d’émettre notre distingué collègue, nous n’insistons pas sur la question géologique qui, cependant, guide continuellement M. Dubois ihutôt que les comparaisons anatomiques.

État des ossements . — Le fémur et la calotte de Trinil sont recouverts d’une gangue de couleur chocolat, de ton plus clair pour le fémur.

Il est manifeste que le crâne a été réduit à l’état de calotte avant d’être recouvert par la matière fossilisante ; il a subi des actions mécaniques assez intenses pour produire des fractures, des bosselures, des enfoncements et des pertes de substance exocrânienne ; il présente des déformations sur lesquelles nous reviendrons et qui sont si considérables, qu’il est tout à fait impossible d’admettre l’explication que donne M. Dubois dans son travail récent (I); M. William Turner a dit {Journal of knatomy and Physiologij^ 1. c. , p. 444) qu’il pensait que le crâne avait été roulé dans le torrent d’un fleuve ; M. Dubois répond que les rugosités (Rauhigkeiten) se sont produites à l’endroit où les os ont été trouvés, parce que d’autres os présentaient la même particularité ; il explique la détérioration par le suintement d’eau acide chargée d’hydrogène sulfuré.

(1) Internat. Monatsschrift f. Anatomie nnd Physiologie, XIII, IleftI, 1896.

Il nous est impossible de nous rallier à cette manière de voir, qui est tout à fait insuffisante pour expliquer les lésions profondes. Les os ont été cahotés dans la couche à cailloux roulés; les différentes parties du squelette se sont dissociées et ont été trouvées distantes les unes des autres ; les autres ossements ont subi les mêmes actions. Les usures, inégalités, bosselures, enfoncements, dépressions, fractures ont réduit le crâne à l’état de calotte avant que la couche de grès qui la recouvre fût déposée à sa surface.

Le suintemement des eaux et l’action chimique invoqués par M. Dubois sont des raisons inadmissibles, incapables d’expliquer les fractures des apophyses orbitaires, la disparition de l’exocrâne occipital, l’enfoncement du pariétal droit qui a déterminé une plagiocéphalie manifeste.

On sait que le fémur, les dents et la calotte crânienne ont été trouvés à une certaine distance les uns des autres. Appartiennent-ils au même individu? Cette question n’est pas soluble; elle n’a, du reste, de l’importance que pour ceux qui admettent que le fémur est humain et le crâne simien.

Pour moi, la distance qui séparait les difféi'entes pièces squelettiques est une question tout â fait secondaire, puisque je démontrerai que toutes sont humaines et que, sans avoir recours à aucune hypothèse, elles peuvent avoir appartenu au même individu.

Fémur. — C’est le fémur qui a guidé M. Dubois dans le qualificatif spécifique qu’il a choisi pour le genre Pithecanthropus; le mot erectus en fait un bipède parfait. En effet, le fémur est humain.

Les figures données par M. Dubois et l’original que j’ai examiné permettent de constater, malgré la gangue, que la ligne âpre est assez développée.

Ce qui différencie tout de suite et à première vue le fémur de Trinil, ce qui lui donne sa caractéristique franchement humaine; c’est l’obliquité de son axe par rapport au plan articulaire; M. Dubois donne, dans son texte, un angle de 78°; mesuré sur la figure, il m’a donné 80°. Cette obliquité diaphysaire éloigne tout â fait le fémur de Trinil de tous les anthropoïdes que j’ai examinés, et en particulier des gibbons dont les fémurs sont presque parallèles.

J’ai vérifié le fait, qui est du reste connu, sur les squelettes de gibbons du Musée d’histoire naturelle de Bruxelles :

2 spécimens de Hylobates agilis n“ 742;

Hjlobates leuciscus n° 48;

2 spécimens de Hjdobates sjndactylus n” 129;

Hjlobates Hoolock n° 980. *

L’angle le plus faible de ces gibbons est de 86°, deux ont 90°. Tandis que l’angle mesuré directement par M. Dubois est de 78° sur le fémur de Trinil; celui-ci est plus oblique que la moyenne des fémurs humains.

L’élongation de la diaphyse et sa gracilité, jointes à l’angle d’obliquité diaphysaire, me font pencher pour le sexe féminin.

La courbure antérieure à concavité postérieure de la diaphyse est peu marquée; elle ne constitue nullement un caractère simien, comme le dit Virchow; les fémurs d’enfants présentent une courbure peu accentuée, et il suffit d’examiner une série quelconque de fémurs d’adultes pour trouver des fémurs aussi peu incurvés que le fémur de Trinil; c’est, du reste, ce que M. Dubois constate dans les Internationale Monatsschrift , loc. cit. ; rappelons que si l’enfant a le fémur plus droit, la femme a également une courbure moins prononcée (Bertaux, U Humérus et le Feniiü\ Paris-Lille, 1891).

M. Dubois insiste sur certaines particularités : il signale la ligne intertrochantérienné comme étant moins élevée, moins développée; M. Dubois n’avait sans doute pas beaucoup de fémurs humains à sa disposition quand il a fait son travail, car sur une trentaine de fémurs, on relève des crêtes aussi peu marquées. C’est, du reste, ce qu’a déjà constaté M. Manouvrier. L’atténuation de cette crête est plutôt un caractère humain, puisque je l’ai trouvée plus accentuée que chez l’homme sur les fémurs d’anthropoïdes du Musée d’histoire naturelle de Bruxelles.

Une particularité qui a paru très importante à M. Dubois, c’est la présence au milieu de la surface poplitée (planum popliteum) d’une

LE PITIIECANTHROPUS ERECTUS.

sorte de mamelon, de saillie qui s’étend jusqu’au voisinage de l’épiphyse et qui donne à cette partie de la diaphyse une épaisseur plus grande que normalement et qui, pour l’auteur, serait plus simienne.

M. Manouvrier s’est donné beaucoup de peine à rechercher cette particularité sur un grand nombre de fémurs; après avoir décrit, comparé, mesuré beaucoup d’os présentant plus ou moins cette variété, il l’a définie : platymérie transversale poplitée avec renflement médian.

DiSons, tout d’abord, avant de démontrer que le fémur de Trinil est tératologique, que le caractère signalé ne rapprocherait pas le fémur de Java de celui des gibbons.

Sur tous les fémurs de gibbons du Musée d’histoire naturelle dont j’ai donné plus haut les numéros, la surface poplitée est aussi aplatie que chez l’homme. Chez le gorille, le chimpanzé et l’orang, la diaphyse dans son ensemble est plus cylindrique.

Quand j’ai publié mon travail sur le troisième trochanter et que j’ai décrit la fosse hypotrochantérienne, j’ai manié un nombre considérable de fémurs (Bruxelles : Musée et coll. part. ; et Paris : Musée Broca et Muséum d’histoire naturelle) d’époques diverses, d’âges differents, des deux sexes et d’un grand nombre de races. Puis j’ai examiné tous les fémurs des squelettes de vertébrés du Musée d’histoire naturelle de Bruxelles. J’ai rencontré des fémurs humains qui, par l’effacement de la ligne âpre, les variétés de sa bifurcation, l’état cylindroïde de la diaphyse et le peu de longueur diaphysaire, étaient pithécoïdes. Le fémur du n° 1 de Spy est plus simien que le fémur de Trinil (1).

Certains fémurs boschimans ont la ligne âpre effacée; cet effacement, que Desmoulins a signalé sur le fémur de la femme boschimane connue sous le nom de Venus hottentote, est bien plus remarquable, bien plus pithécoïde que la petite saillie poplitée médiane que l’on constate sur un fémur tout à fait anormal.

Le fémur de Trinil, malgré ses anomalies, présente les dimensions et les caractères du fémur humain ; comme tous les fémurs des

(1) Uans son second travail, M. Manouvrier confirme ma manière de voir. [Bull, de la Soc. d’antlirop. de Paris, 1896, fasc. 5, p. 580.

LE PITHECAMTHROPUS ERECTUS.

hominiens, il offre plus de ressemblance avec les fémurs des singes quadrupèdes qu’avec ceux des anthropoïdes, et cette constatation nous amène à dire que certaines déductions physiologiques ne peuvent pas toujours être tirées des caractères morphologiques ; l’homme a la station droite, erecta ; le gorille, le chimpanzé et l’orang ont, de tous les primates, le fénrur le moins rapproché de celui des hominiens, et ils ont cependant une attitude semi-bipède,ils sont plus terricoles quele gibbon qui, quoique anthropoïde, n.algré l’attitude presque droite qu’il peut prendre, est exclusivement ai’boricole. Le fémur du gibbon se rapproche moins du fémur humain que celui des pithéciens et des cébiens qui sont cependant quadrupèdes; leur ligne âpre est ti’cs développée, souvent autant que chez l’homme. Par tous les caractères, le fémur des singes quadrupèdes est homologue au fémur humain et il ne lui est nullement homodynaine.

Les ressemblances fémorales sont donc plus intimes entre l’homme et les singes inférieui's de petite taille et quadrupèdes qu’entre ceux-ci et les anthropoïdes de taille élevée et à marche redressée.

Après cette digression un peu longue mais qui est nécessitée pai“ la série d’hypothèses de M. Dubois, il nous reste à démontrer que le fémur de Trinil est tératologique.

Le fémur de Trinil présente à la partie supérieure de la diaphyse des ostéophytes volumineux, etle mamelon de la surface poplitée doit être considéré comme dù à la même cause productrice.

M. Dubois dit que les ostéophytes supérieurs sont dus à une exostose périostique consécutive à une lésion mécanique. Dans son premier mémoire, p. 6, M. Manouvrier dit que ces exostoses sont probablement dues à l'ossification d’insertions tendineuses et aponévrotiques, qu’elles constituent une anomalie extrêmement rare, et plus bas qu’elles doivent être laissées de côté comme indifférentes dans la discussion !

M. W. Turner est également d’avis qu’il s’agit d’insertions musculaires ossifiées. Dans son deuxième mémoire (p. 558 du Bulletin de la Société d'anthropologie de Paris, 1896, fasc. 5). M. Manouvrier cite l’opinion dej^Virchow ; ce savant, avec une désinvolture qui lui est familière, est d’avis que l’exostose est due à une irritation périostique, consécutive, à des abcès par congestion

produits eux-mêmes par une carie vertébrale! Cette opinion repose sur la similitude des excroissances de Trinil avec celles qui ont été trouvées sur deux fémurs de Berlin.

M. Manouvrier dit, p. 559 du travail précité, qu’il renonce à sa première opinion et qu’il s’incline devant une aussi haute autorité en anatomie pathologique.

Or, le fémur de Java est recouvert d’une gangue de plusieurs millimètres, et un anatomo-pathologiste, fût-il Virchow, n’a pu examiner histologiquement le tissu osseux ; en cette occurrence, on ne peut dire s’il s’agit de productions ostéophjtiques consécutives à une ostéite de cause traumatique ou à une carie vertébrale.

Nous nous inclinons d’autant moins devant l’opinion de Virchow que nous avons eu la bonne fortune d’étudier un squelette entier dont les anomalies osseuses ont été découvertes à l’amphithéâtre de dissection de Bruxelles.

Les pièces ont été présentées à la Société anatomo-pathologique de Bruxelles par M. Dekeyzer, élève attaché au service des autopsies (janvier 1896).

Le sujet était un vulgaire tuberculeux mort, à l’âge de vingt-six ans, dans le service de notre collègue, M. le professeur Stiénon. C’était un dégénéré, d’intelligence obtuse, atteint de bégaiement ; rien, ni dans les renseignements cliniques, ni dans la démarche du malade, ne permettait de supposer la présence des anomalies osseuses extraordinaires trouvées à l’amphithéâtre. Tous les os présentaient des excroissances ostéophytiques aux extrémités épiphysaires. Les fémurs, les humérus, les tibias, les radius et les cubitus étaient surtout remarquables.

Nous ne parlerons que du fémur gauche et du crâne, afin de pouvoir les rapprocher des pièces de Trinil.

Le fémur, dont nous figurons deux faces, présente les anomalies suivantes ;

Vue postérieure, extrémité proximale. — Sur le col, il y a deux tubercules hypérostotiques ; à la base du grand trochanter se trouve en avant un tubercule, en arrière un mamelon qui est apparent sur la fig. 1 ; sous le petit trochanter existent deux petits tubercules exostotiques.

LE PITHECANTHROPES ERECTUS.

Diaphyse. — La ligne âpre ne se bifurque pas; elle vient mourir du côté externe à la base d’une apophyse qui s’élève au-dessus du condyle externe.

Fémur gauche de Bruxellois, anormal, ostéopliytique, 1/3 grandeur; fig. I, vue postérieure; flg. II, vue latérale externe.

LE PITHECANTIIROPUS ERECTUS.

Extrémité distale. — L’apophyse prémentionnée se détache audessus du condyle externe et se dirige de bas en haut et de dedans en dehors; elle se bifurque en deux branches, l’une antérieure, l’autre postérieure; dans sa plus grande longueur, elle mesure 35 millimètres. Les deux branches sont très visibles sur la vue latérale, fig. 2.

Au-dessus du condyle externe se trouve le tubercule suscondylien externe de Krause ; au-dessus du condyle interne se trouve un gros mamelon qui se continue vers le milieu de la surface poplitée et qui est tout à fait indépendant, tubercule suscondylien interne de Krause; il n’y a, du l'este, pas de bifurcation interne de la ligne âpre. Ce mamelon accroît le diamètre antéro-postérieur poplité, qui a 48 millimètres.

C’est une disposition anormale semblable à celle du fémur de Trinil ; celui-ci présente, comme le nôtre, des ostéophytes qui au lieu d’être à l’extrémité distale sont à l’épiphyse proximale.

L’examen histologique de notre fémur bruxellois a été fait par M. le docteur P. Vandervelde, adjoint au service des autopsies de l’hôpital Saint-Jean, dont on connaît la compétence. Cet examen a démontré que la texture du tissu osseux est normale au niveau des exostoses qui n’ont pas été produites par une ostéite ; il s’agit simidement d’hypérostoses hypertrophiques. Ces exostoses (ostéomes) rentrent nettement dans la classe des anomalies par excès de développement d’Isidore Geoffroy -Saint-Hilaire; elles n’ont aucune signification théromorphique ou atavique.

La dissection a démontré que ces apophyses anormales ne servaient d’attaches à aucun faisceau musculaii-e; l’apophyse bifurquée, si visible figure 2, se trouvait entre deux faisceaux du vaste interne qui glissaient sur elle, grâce â une sorte de bourse séreuse.

Le squelette tout entier était porteur de ce que Broca désignait sous le nom d’exostoses épiphysaires (1) et Soulier exostoses ostéogéniques.

(1) La production des hypérostoses constatées sur toutes les parties du squelette et le bégaiement que présentait le sujet sont probablement dus à une affection nerveuse centrale comme l’acromégalie, la syringomyélie, etc.

LE PITIIECANTIIROPUS ERECTUS.

Le crâne présente des anomalies ; la suture sagittale est complètement soudée (vingt-six ans) ; les deux tiers de la suture lam.bdoïde sont oblitérés; il y a quatre trous pariétaux; le diamètre transversal est faible par arrêt de développement dû à la synostose sagittale prématurée. A la base du crâne, les apophyses jugulaires sont transformées en une série de pyramides liypérostotiques ; au basion, il y a un tubercule basio-odontoïdien (ossification du ligament moyen qui unit l’apophyse odontoïde de l’axis au bord antérieur du trou occipital).

La description succincte que je viens de donner a pour but de démontrer que le fémur de Tiànil est anormal et qu’il est probable que toutes les parties du squelette présentaient des anomalies. Quand M. Dubois et M. Manouvrier disent qu’il est peu probable que l’on soit tombé sur une calotte crânienne anormale, sur un cas extraordinaire, leur raisonnement n’est pas logique, car le fémur présente des anomalies excessivement rares, et si le crâne appartient au même sujet que le fémur, il est, au contraire, infiniment probable qu’il n’est pas normal.

Pour en revenir au fémur de Java, nous tenons â faire remarquer qu’il est singulier que M. Dubois glisse très rapidement sur les énormes excroissances sous-trochantériennes et qu’il attache une importance tout â fait exagérée â la saillie insignifiante de la surface poplitée. Il est vrai qu’il tient absolument â signaler sur le fémur de Trinil des différences qui lui permettent de dire qu’il présente des caractères spéciaux. Il trouve malheureusement un appui dans les recherches de M. Manouvrier, qui dit que ce fémur simplement monstrueux a des caractères limites.

Que les anomalies soient dues â une cause tératologique, comme pour le squelette que j’ai décrit, ou â une cause pathologique, peu importe; mais personne n’est en droit de dire que l’anomalie poplitée n’est pas due â la même cause que l’anomalie sous-trochantérienne ; elles doivent être de même nature. Mon opinion est confirmée par M. W. Turner {T'ke Journal of the Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, february 1896, discussion du travail de M. Dubois, p. 249-250). Voici comment il s’exprime : « The bone is in varions parts undoubtedly modified froin disease; for in addition to the remarkable branched and pointed exostosis, there is

LE PITHECANTHROPES ERECTUS.

evidence of a palhological growth of bono for some distance clown the linea aspera, and of new bone growth around the posterior border of the articiilar area of the condjles. Clearly therefore increased perio.steal bone formation had been taking place for some time before death and it is not unlikely that the conyexity of the popliteal surface of the bone, to which D’' Dubois attaches so much importance as difFerentiating it from the human fémur, may hâve been produced by increased periosteal activity in that région. » Pour M. W. Turner, c’est une cause pathologique qui a déterminé les ostéophytes supérieurs et la saillie poplitée.

Dans sa première note, M. Manouvrier dit : « Si ce fémur n’est pas humain, il ne présente pas moins tous les caractères d’un fémur humain. » Dans son dernier mémoire (Bullet. Soc. cVanthrop., Paris, 1896, fasc. 5, p. 580), après avoir longuement discuté la valeur des différentes particularités du fémur de Trinil, après avoir signalé l’importance des végétations sous-trochanchériennes et l’influence possible de la maladie sur la forme de la région poplitée, après avoir dit que, dans une nombreuse collection de fémurs parisiens, le seul dont la région poplitée ressemble au fémur de Java, est un fémur pathologique, M. Manouvrier dit cependant : « Cela n’infirme en rien, je le répète, l’hypothèse d’un Pithecanthropus, mais cela nous engage à ne pas attacher trop d’importance aux caractères fémoraux du spécimen existant, au point de vue de la caractérisation ethnique et de la détermination spécifique. «

Ainsi donc, quand tous les faits sont excellemment expliqués par M. Manouvrier lui-même, il trouve cependant que l’hypothèse de M. Dubois est admissible!

M. Dubois répète dans ses diverses communications que, pour rejeter le caractère intermédiaire qu’il a.ssigne au fémur de Trinil, il faudrait d’abord trouver sur un autre fémur les mêmes caractères réunis (crête intertrochantérienne, saillie poplitée, etc.). Mais ce que demande M. Dubois est une chose impossible : qu’il prenne le premier fémur venu, il ne trouvera pas sur un autre fémur toutes les particularités réunies qu’il a rencontrées sur le premier. Chaque caractère est sujet à des variations individuelles qui se constatent aisément dans toutes les séries. Il devrait savoir que la nature a horreur de l’uniformité, que jamais doux êtres ou parties d’êtres

LE PITIIECANTHROPUS ERECTUS.

ne sont entièrement semblables, et que c’est précisément cette dissemblance qui explique tant de points remarquables dans la théorie de l’évolution.

Du reste, M. Dubois sent parfaitement que ses arguments sont faibles, et ce qu’il ne peut prouver anatomiquement, il tâche de le faire accepter géologiquement.

Sa préoccupation est telle qu’il se laisse aller à écrire, p. 8, Internationale Monaisscltrift, toc. cit. : « Das Fémur aber ist so » menschenahnliche, dass fast aile es nach meiner Beschreibung “ mit grosser Sicherheit fur ein mensliches erklart hahen. « (Le fémur est à ce point semblable à celui d’un homme que presque tous les savants ont déclaré, d’après ma description, que cet os appartenait à un homme). Et M. Dubois ajoute immédiatement : “ Nun kennt man aus dem unteren Pleistociin bis jetzt keine “ Menschenreste. » Ce qui veut dire ; On ne connaît jusqu’ici aucun restehumain qui ait été trouvé dans le pleistocène inférieur!

Dans la détermination d’un os, il faut être anatomiste et non géologue; l’argument que M. Dubois oppose à ceux qui le combattent doit être considéré comme tout à fait nul ; il avoue, du reste, que pour les comparaisons anatomiques le matériel dont il disposait à Java était très restreint.

Passons maintenant aux dimensions du fémur Je Trinil, grâce auxquelles M. Dubois et M. Manouvrier se sont eflbrcés de reconstituer la taille.

La longueur du fémur est de 455 millimètres. Dans son premier mémoire, M. Manouvrier dit que, d’après ses tableaux de reconstitution de la taille, cette longueur correspond â une taille probable de 1"',657. Dans son deuxième mémoire, M. Manouvrier rappelle son excellent travail sur les microskèles et les rnacroskèles et la différence de taille qu’ils présentent; il arrive à dire que le squelette de Trinil n’avait pas une taille supérieure â l'",60.

Ces deux évaluations, qui diffèrent du reste d’une quantité de 57 millimètres, ont été données d’après les mesures des grands os des membres prises sur des Français par M. E. Rollet, de Lyon, et corrigées par M. Manouvrier. Or, je rappelle â M. Manouviàer le travail du docteur Ration [Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, 2® série, t. IV, p. 403). Dans ce ti’avail qu’il a inspiré, je

lis page 409 : « qu’il est bon d’observer, d’après les résultats donnés par M. Manouvrier au sujet des nègres, que les risques d’erreur presque nuis, si l’on envisage la longueur fémur tibia, deviennent au coyitraire assez considérables si l’on envisage chacun des os isolément, car le rapport des segments des membres entre eux diffère beaucoup chez le nègre et chez l’Européen. «

Nous avons pu constater le même fait dans d’autres races : les Australiens du Queensland que nous avons publiés, il y a quelques années, avec notre excellent collègue M. Jacques, présentaient une hauteur fémorale très grande par rapport à la taille. La macroskélie énorme des deux femmes surtout était bien supérieure à celle de nos pays. Pour une taille de 1"', 54, Jenny avait une hauteur fémorale de 44. On voit donc que la taille, même probable, ne peut être évaluée au moyen de mesures prises dans les races européennes occidentales.

Du reste, nous n’accordons qu’une faible confiance à la reconstitution de la taille par les os longs, malgré les tableaux d’Orfila, de Humphry, de Langer, de Toldt, de Beddoe, de Rollet, de Manouvrier et de Rahon.

Les recherches de Bertaux démontrent que les écarts peuvent être de 8 centimètres et même de 16 centimètres ; dans ces conditions, il vaut mieux s’abstenir pour les cas individuels, et ne tenter la reconstitution que pour des- séries; le calcul alors peut donner des probabilités.

Ce qui justifie pleinement les doutes que je viens d’émettre, c’est que M. Manouvrier, en janvier 1895, donne comme taille probable 1,657 millimètres, et en octobre cette taille s’est abaissée a 1,600 millimètres! Et M. Dubois, dans son mémoire de Batavia, dit 170 centimètres!

Toutes ces contradictions prouvent combien le médecin légiste doit être réservé quand la justice lui demande des renseignements que l’état actuel de la science ne lui permet pas de fournir.

Page 1