DISCUSSION GÉNÉRALE ET CONCLUSIONS
La découverte de M. Dubois soulève des questions multiples qui sont du ressort de plusieurs sciences : la géologie, la paléontologie, l’anthropologie et l’anatomie comparée,
La géologie ne s’est pas encore prononcée ; la fossilisation des os de Java leur donnerait, dit-on, un aspect identique â celui des ossements fossiles de l’époque tertiaire. M. Manouvrier dit, page 556 du Bulletin de la Société d'anthropologie de Paris. 17 octobre 1895 : “ Comme c’est dans une même couche tertiaire qu’ils ont été trouvés avec d’autres ossements fossiles représentant une faune tertiaire, il faudrait, pour n’étre pas influencé de prime abord par ces faits, ou bien avoir un préjugé, ou bien connaître des faits contradictoires qui, je crois, font jusqu’à présent défaut ».
Que mon distingué collègue, M. Manouvrier, me permette de lui dire que c’est avoir un préjugé que de se laisser influencer par les conditions du gisement quand on détermine des ossements ; c’est montrer qu’on a une idée préconçue que d’annoncer que les conditions de la découverte doivent peser sur l’opinion.
Il ne faut être guidé par aucune préoccupation, il faut n’avoir de préjugé -d’aucune nature pour arriver à la vérité.
Quel que soit le terrain où il a été trouvé, un os qui présente tous les caractères d’un os humain, doit être considéré comme tel. Quand, après avoir fait cette détermination, on dit que celle-ci n’infirme en rien l’hypothèse que l’os peut avoir appartenu à une espèce intermédiaire, on sort sans aucune raison plausible du domaine des faits. L’hypothèse doit être employée quand elle est nécessaire, mais elle n’est pas justifiée quand on peut s’en passer.
Quand on dit à M. Dubois ; Le fémur de Trinil est certainement humain, et qu’il répond : Mais on ne connaît pas de reste humain dans le pleistocène inférieur, il démontre par sa réponse qu’il a un préjugé.
Jusqu’à présent, la faune contemporaine du prétendu Pithecanthropus n’a pas été publiée par M. Dubois et la paléontologie n’a donc pu se prononcer. Si l’on arrive à démontrer que les ossements humains de Java sont tertiaires, on n’aura pas démontré par cela qu’ils ont appartenu à un être intermédiaire.
La seule conclusion qu’on pourra en tirer, c’est que certaines lois admises en paléontologie sont trop absolues. Il est admis que d’une assise géologique à l’autre, les animaux vai'ient : les variations sont d’autant plus accusées et plus promptes que les animaux ont une organisation plus élevée. Comme à Trinil, il s’agit d’un homme qui ]>résente tous les caractères des races quaternaires, il faudrait conclure que l’homme n’a pas varié depuis l’époque tertiaire.
Nous avons discuté la découverte au point de vue anatomique et nous avons rencontré les argumentsdeM. Dubois et d’autres auteurs sur chaque pièce en particulier. Il nous reste à passer rapidement en revue les considérations générales.
Les opinions sont partagées en trois camps : MM. Waldeyer, Krause, R. Virchow, O. Hamann, H. Ten Kale sont d’avis que la calotte de Trinil appartient à un anthropoïde.
MM. Dubois, Manouvrier, O.-C. Marsh, A. Nehring, Verneau penchent vers une forme intermédiaire entre les singes et l’homme.
Enfin, pour MM. W. Turner, J. -J. Cunningham, A. Keith, R. Lydekker, Matschie, Topinard, Rudolf Martin et pour moi, les restes de Java sont humains.
La divergence des opinions devient pour M. Dubois et M. Manouvrier une raison tendant à faire admettre qu’il s’agit réellement d’un être intermédiaire. L’argument n’a pas plus d’influence sur ma détermination que les considérations géologiques. Dire que les particularités anatomiques sont intermédiaires parce que M. X... est d’une opinion differente de M. Y..., cela constitue un caractère d’un nouveau genre pour la détermination d’une espèce.
Quand M. Dubois a publié son premier mémoire, il s’est beaucoup plus occupé des singes que des races humaines quaternaires ou actuelles inférieures ; aussi, dans les superpositions arbitrairement orientées, donne-t-il plus de courbes simiennes; il néglige de donner les courbes humaines qui se rapprochent du crâne de Trinil. Il avoue, du reste, très sincèrement qu’il manquait de matériel de comparaison.
Les deux crânes de Spy et de Trinil ont la même allure : si la visière frontale est plus accusée sur le crâne de Java, les apophyses orbitaires externes sont plus proéminentes sur le crâne de Spy; chez ce dernier, le diamètre antéro-postérieur est plus grand et la voûte est un peu moins aplatie.
Chaque caractère présente des variations et rien d’autre qu’une différence de degré.
Pour M. Manouvrier (p. 31 de son P*" mémoire) : « il ne s’agit pas seulement de trouver les différents caractères du crâne de Java dans l’espèce humaine; il faudrait encore que ces caractères fussent trouvés réunis sur un même crâne «. Le savant professeur demande une chose irréalisable, et nous répéterons ici ce que nous avons répondu à M. Dubois qui a été aussi exigeant pour le fémur : dans une série quelconque, qu’on prenne n’importe quelle partie du squelette, qu’on additionne tous les caractères relevés, et l’on ne trouvera pas un second os qui présente toutes les particularités du premier.
Dans l’article qu’il a publié dans la Revue scientifique du 7 mars 1896, M. Manouvrier dit, page 294, â propos de la reconstitution qu’il tente du crâne de Trinil, « qu’on ne parvient pas à orienter convenablement la calotte «. Nous répondons que ce n’est pas étonnant puisqu’on ne possède aucun plan d’orientation ; il ajoute : « La vérité qui apparaîtra clairement, je pense, aux yeux de tous les crâniologistes, c’est que le crâne de Trinil représente le stade mor-
LE PITHEGANTHROPUS ERECTUS.
phologique des anthropoïdes très jeunes, stade durant lequel ces animaux se rapprochent de l’homme par d’importants caractères crâniens, beaucoup plus qu’à l’âge adulte, «
Je ne puis admettre aucune comparaison possible entre la calotte de Java et le crâne des jeunes anthropoïdes; chez ceux-ci les arcades sourcilières sont à peine ébauchées, le front est plus bombé; je n’ai jamais constaté sur aucun anthropoïde jeune une visière frontale comparable à celle de Trinil qui, au contraire, par sa saillie, par son énorme projection se rapproche comme Neanderthal. comme Spy, comme certains Australiens du bourrelet proéminent du chimpanzé adulte. Par la platycéphalie, la proéminence pithécoïde de leurs arcades sourcilières, les, crânes de Trinil, de Neanderthal, de Spy et des Australiens s’éloignent des anthropoïdes jeunes et se rapprochent de la rudesse, de la bestialité de ces primates à l’âge adulte.
Ce que nous venons de dire des anthropoïdes nous engage à discuter la question de la souche humaine, attribuée au genre Hylobates, au gibbon par M. Dubois. M. Manouvrier dit, page 295 de la Revue scientifique citée plus haut : « Toutes les apparences sont en sa faveur à cause des analogies relativement grandes entre la conformation du gibbon et celle de l’homme. « Il s’appuie sur Broca. Or, Broca, dans sa remarquable étude sur l’ordre des primates {Mém. cVAnthrop., Paris 1887, p. 141), dit : « Il n’est pas jusqu’aux gibbons qui ne puissent, à certains égards, réclamer la primauté, car la disposition de la colonne vertébrale et la constitution du sternum sont plus voisines du type humain chez le gibbon siamang (hylobates syndactylus) que chez aucun autre anthropoïde. Somme toute, l’orang, le chimpanzé, le gorille sont certainement au-dêssus du gibbon. «
La manière dont s’exprimait Broca démontre qu’il considérait les gibbons comme très inférieurs aux autres anthropoïdes.
Passons en revue les caractères squelettiques que nous avons relevés sur les gibbons du Musée d’histoire naturelle do Bruxelles dont les numéros sont cités plus haut.
Si l’on regarde par la norma supérieure le crâne d’un gibbon, on voit une grande différence entre la courbe des arcades sourcilières comparée à celle de Trinil; au lieu de présenter une convexité antérieure, chaque arcade présente une ligne un peu concave.
LE PITHECANTHROPES ERECTUS.
Si les gibbons se rapprochent de l’homme par les courbures rachidiennes et la forme de la cage thoracique, ils s’en éloignent par la longueur énorme des membres supérieurs ; ce sont les plus petits des anthropoïdes ; le plus grand d’entre eux n’atteint pas un mètre.
Le fémur des gibbons par sa longueur, son faible degré de courbure, sa ligne âpre, Y aplatissement de la surface poplitée se rapproche plus du fémur de l’homme que celui du chimpanzé, du gorille et de l’orang, qui sont plus courts et cylindroïdes. Mais le fémur des singes quadrupèdes présente encore plus de ressemblance avec le fémur humain que le fémur du gibbon.
L’angle d’obliquité diaphysaire est presque nul, puisque tous ont de 87° à 90®. Les fémurs en position sont parallèles.
Les molaires présentent des tubercules plus acuminés que celles des autres anthropoïdes, et sur plusieurs crânes, j’ai constaté que les dimensions diminuent de la première â la troisième molaire, comme chez l’homme.
L’obliquité du cœur est moindre que chez les autres anthropoïdes. La disposition des épiploons est la même que celles des singes quadrupèdes (Chudzinski, Dictionnaire des sciences anthropologiques, article Anthropoïdes , p. 98).
Par leur type cérébral, les gibbons s’éloignent de l’homme et des trois autres anthropoïdes ; leurs circonvolutions sont simples comme chez les pithéciens ; ils se rapprochent surtout des semnopithèques.
En somme, par de nombreux caractères du squelette, leurs proportions, leur appareil circulatoire, leur appareil digestif, ils s’éloignent de l’homme et ils constituent la transition entre les singes quadrupèdes et les trois autres anthropoïdes; ils ne se rapprochent de l’homme que par les courbures rachidiennes, la cage thoracique et la conformation du larynx,
« Beaucoup plus petits que les autres anthropoïdes, les gibbons s’éloignent encore de l’homme par une foule de caractères. Ainsi s’exprime E. Haeckel, Histoire de la création naturelle. Paris, 1874, p. 571.
Après cette digression sur les gibbons dont la constitution anatomique ne me paraît pas favorable â une transformation humaine, j’aborde la question des microcéphales dont il est souvent question â tort â propos du crâne de Trinil.
Dans le Dictionnaire des sciences anthropologiques , M. Manouvrier définit la microcéphalie ; anomalie par arrêt de développement essentiellement caractérisée par une insuffisance encéphalique quantitative et entraînant l’idiotie ou l’imbécillité.
Je ne puis me rallier à cette définition qui est beaucoup trop restreinte. Voici l’opinion que j’ai exprimée à mon cours, le 10 décembre 1895 : la microcéphalie est une anomalie caractérisée par la petitesse du crâne ; elle peut être due à un arrêt de développement général (nanisme) ou partiel (taille normale, crâne petit).
Si je me refuse à faire entrer les caractères physiologiques dans la définition, c’est que parmi les microcéphales, ceux- ci sont intelligents, ceux-là imbéciles, d’autres idiots.
Le crâne des microcéphales présente plusieurs variétés : dans la première, le crâne ne présente d’autre caractère que sa petitesse ; le cerveau est normal, les sutures sont libres et la face n’est pas projetée en avant, la taille est petite ou moyenne.
Dans la deuxième variété, c’est le crâne qui subit à un stade de son évolution un arrêt de développement par synostose prématurée des sutures; si la soudure se produit de bonne heure, le cerveau est arrêté dans son évolution et l’individu est idiot; si, au contraire, la synostose se produit plus tard, le cerveau a pu acquérir et l’individu se trouve alors au point de vue intellectuel comme les jeunes anthropoïdes qui sont intelligents jusqu’au moment où la soudure des os du crâne vient enrayer les progrès du cerveau.
La troisième forme de microcéphalie, la plus grave de toutes, celle qui porte à l’individu l’atteinte la plus profonde de déchéance mentale, est produite par un arrêt de développement du cerveau lui-même qui est simple, dont les circonvolutions sont à peine ébauchées. C’est dans cette forme que la face est énormément développée et que l’individu est complètement idiot : c’est une moelle non épanouie supérieurement.
Si le volume du cerveau et la capacité crânienne constituent une présomption de développement intellectuel, il ne faut pas oublier que ce volume et cette capacité varient dans les différentes races. Les dimensions de la calotte de Java ne la rapprochent pas des microcéphales et ne permettent pas de dire que son propriétaire était un imbécile ou un idiot.
lÆ PITilECANTHROPUS BRECTUS.
Il nous reste à signaler les conséquences que tirent MM. Dubois et Manouvrier de la position intermédiaire qu’ils assignent au sujet de Trinil.
Est-ce un simple précurseur de l’homme? Est-ce un ancêtre immédiat de l’homme ou d’une partie de l’espèce humaine ?
On pourrait croire, en suivant la discussion à laquelle je viens de me livrer, qu’il y a divergence profonde entre l’opinion de M. Dubois, de M. Manouvrier et la mienne. Au fond nous ne différons que sur un point essentiel : je considère l’individu de Java comme un homme très inférieur, que je rattache sans faire aucune hypothèse à la race quaternaire de Spy; celle-ci est pithécoïde par beaucoup de caractères.
M. Dubois et M. Manouvrier trouvent l’homme de Trinil plus pithécoïde encore et le font rester à un échelon inférieur, intermédiaire ; c’est un être qu’ils ne jugent pas encore digne d’être appelé homme.
Ce qui me fait dire ce qui précède, c’est la phrase suivante que je trouve p. 294 de la Revue scientifique. “ Du reste dit M. Manouvrier, “ un anthropoïde bipède et marcheur possédant un tel crâne n’est autre chose qu’un homme inférieur, car il a perdu les traits essentiels qui différencient l’homme des anthropoïdes grimpeurs. ”
La découverte de M. Dubois est un événement scientifique, qu’il s’agisse d’un homme inférieur ou d’un homme-singe. Au point de vue du transformisme dont je suis un partisan convaincu, la divergence de diagnose ne repose que sur une simple question de degré dans la différenciation morphologique.
Mais je ne veu^i pas me laisser entraîner, par préjugé transformiste, à dépasser les faits et à recourir à une série d’hypothèses inutiles et dangereuses qui prêtent le flanc à la critique des créatioimistes.