L'ÉVOLUTION DU TALENT PLASTIQUE ET DE LA PENSÉE POÉTIQUE
De cette application constante de son attention au réel, d'où sort le pittoresque des Voix intérieures, Victor Hugo tire un double profit. En même temps qu'il devient plus apte à reproduire les spectacles qu'ila sous les yeux, il pénètre plus avant dans la vie intime de la nature. Il gagne comme peintre ; il gagne comme philosophe; sa maîtrise plastique se développe et s'affirme ; sa conception de l’univers se développe et s'élargit. Mais par là même l'artiste et le penseur s'engagent dans use voie nouvelle : l'artiste devient plus réaliste; le penseur tend àl’hylozoïsme et au panthéisme, et les tendances du penseur réagissent puissamment sur la nature de son pittoresque.
Cette transformation qui s'opère dans la manièrede Hugo, encore qu'imprévisible, aboutit à la construction d’un édifice pour lequel, dans les premiers recueils, les pierres d'attente ne manquaient pas. (Œuvre d'imagination et de fantaisie, les Orientales n'en attestent pas moins des dons réels d’observateur. Le poète, dans sa description de Babel, tendait déjà visiblement à mettre la vie dans les choses, et l'élargissement de la vision qui plus tard s’unit indivisiblement au sentiment panthéistique de l'unité de la nature apparaît, en dépit de la particularisation signalée plus haut, dans l'ampleur de certaines descriptions, dans la succession variée de leurs aspects, et jusque dans la prodigalité des images. Autant de germes que l'observation directe du réel et un contact plus intime avec la nature allaient féconder.
I. — Undes aspects de ce progrès de Hugo vers le réalisme, c’est l'importance prise dans sa peinture par le relief des choses. La forme visible est serrée de plus près : elle évoque avec plus d'intensité et de netteté la forme tangible. Sans aller jusqu'à dire avec M. Léopold Mabilleau que la figure devient «l'élément prépondérant de ses impressions, le signe exclusif des choses évoquées à sa mémoire, le principe unique des images que son cerveau prête à sa pensée ! », on ne peut s'empêcher d'être frappé comme lui des comparaisons et des métaphores où se manifeste la prépondérance de l'élément plastique : © la flûte épanouie montant sur l'alto..., les dentelles de son que le fifre découpe..., le contour des vagues mélodies. ? », et l’on a comme lui la surprise de rencontrer une impression de forme sans couleur là où on attendrait avant tout une vision colorée :
Les formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques *.
La sensibilité de Victor Hugo à la forme apparaît en particulier très nettement dans Notre-Dame de Paris, et plus particulièrement dans sa description de Paris à vol d'oiseau. « Son œil, dit Sainte-Beuve, ne rencontre jamais une tour qu'il n'en compte les angles. les faces et les pointes #. » Il est possible que le goût de Victor Hugo pour les vieilles architectures ait contribué à développer en lui cette aptitude à saisir « les lignes brisées, les angles, les profils, les pointes, qui imitent le mouvement en déchirant l’ombre et en accrochant la lumière ». Mais sa sensibilité particulière au relief tenait aussi aux caractères généraux de sa sensibilité naturellement active, et dès lors portée à transformer en,