‹ Le Pittoresque: Dans le Lyrisme et dans l'ÉpopéeChapitre 81 sur 138 · INFLUENCE DE L'HYLOZOÏSME · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE L'HYLOZOÏSME

Un des dons les plus remarquables de Victor Hugo, c'est son aptitude à saisir la ressemblance entre des objets différents, d'où vient la prodigieuse richesse de ses comparaisons et de ses métaphores. Au point de vue pittoresque, cette aptitude a des conséquences remarquables. Hugo qui voit très nettement le contour des objets, l’accentue de manière à nous rendre sensible la ressemblance qu'il a saisie; mais en même temps, par l’analogie qu'il nous signale, nous force à nous représenter le contour tel qu'il le perçoit lui-même, et nous le restitue d’une manière saisissante. Il accuse ainsi l'individualité des objets, se sert de l’analogie qu'il a perçue pour pénétrer leur vie intime, manifeste à son plus haut degré la tendance déjà constatée à unir intimement la forme et la vie, la forme étant révélatrice de la vie.

Au-dessus du repaire, au haut du mur de marbre, Se tord et se hérisse une hydre de troncs d'arbre... Cette espèce de bête immobile lui sert

A retrouver sa route en ce chemin désert ;

On aperçoit, du fond des solitudes vertes, Ce nœud de cous dressés et de gueules ouvertes *.

Ainsi, par la comparaison et la métaphore, Hugo va du dehors au dedans. Inversement, par une réciprocité logique, la vie intérieure des choses lui permet à son tour de préciser la forme extérieure. Le dedans modèle le dehors. ‘Très apte à saisir les ressemblances, il cherche dans les objets inanimés des formes ou des attitudes animales ou hu maines.Par là

illeur donnelemouvement,la vie et l’âme.Mais en même temps ilse sert du mouvement pour préciser le contour et le relief. » « L'arbre superbe — fouille le sol avec une hydre sous les pieds »!, La vie intimedel’arbresert à préciser sa forme; l'objet se faconne à nos yeux par sa propre activité interne; l'effort de l'arbre pour fouiller le sol, rendu sensible par sa ressemblance avec une hydre, dessine à nos yeux ses racines. Ce procédé apparaît déjà dans les Orientales où l'image est souvent renforcée par la vie intérieure que le poète prête aux objets : Sur ses muscles gonflés, la corde se replie

Et comme un long serpent, resserre et multiplie Sa morsure et ses nœuds ?.

Mais dans les Orientales, la vie prêtée aux choses reste fictive : c'est une manière poétique de s'exprimer. À dater du second livre des Contemplations,au contraire, la vie des choses est une conviction philosophique, une croyance réelle. Le pittoresque dès lors ne procède plus seulement de la nature de l'impression visuelle, de la vision du peintre et du sculpteur qui dessine les formes, perçoit et oppose les couleurs, modèle puissamment les contours ; il n'est plus seulement renforcé par l'imagination du poète qui reconnait partout des similitudes etutilise ces analogies pour préciser la forme et la couleur des objets ; il trouve un appui dans les conceptions philosophiques plus ou moins conscientes qui portent le poète à modeler l'apparence extérieure des choses en fonction de la vie intime qu'il aperçoit en elles. « Victor Hugo, remarque très justement M. Huguet, exprime plusieurs fois la pensée qu'entre les différentes catégories des êtres, les séparations ne sont pas aussi profondes qu'il le semble, et celte conception est une de celles qui ont eu le plus d'’influ-

1. La Légende des siècles, xxu : «le Satyre », 2. 2. Les Orientales, xxxiv : « Mazeppa ».

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ence sur ses métaphores. L'arbre a des cheveux, des bras, un torse : qui sait si dans l'agitation convulsive de ses branches, nous ne devons pas reconnaître des gestes désespérés ? ! » J'ajouterai que si ce rêve prend la puissance d'une réalité et va jusqu'à l'hallucination, ce n'est pas seulement à cause de la vivacité et de la force d'imagination de Hugo, car cette force et cette vivacité donnent seulement leur plein effet au moment où le poète devient visionnaire, au moment où toute la nature est sentie par lui comme vivante; et nous sommes par là même autorisés à penser qu'elles dépendent de la transformation qui s’est opérée dans son âme, que l'énergie avec laquelle il évoque les formes et les attitudes vivantes des objets inanimés tient à la profondeur de sa croyance ?, la vie apparente des choses, telle qu'elle se traduit par Ja forme extérieure, devenant alors en quelque manière pour lui l'équivalent et le symbole d’une vie réelle qui demeure mystérieuse et inconnaissable.

Quelque saule noueux tordu comme un athlète,

écrivait-il dans les Voix intérieures *. Mais ce n'est là qu'une comparaison. Plus tard, la comparaison deviendra symbole. En décrivant l'arbre, il en découpe les contours par la force même qu'il met en lui, parsa profonde croyance à la réalité que sa forme extérieure signifie ; et c'est ainsi qu'il dira du chène des Etats-Unis d'Europe :

Que l'hiver, lutteur nu, tronc fier, vivant squelette,

Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux,

Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète D'un pugilat mystérieux ‘.

1. Le sens de la forme dans les métaphores de Victor Hugo, p. 363.

2. Cette croyance est expressément formulée à la fin du deuxième volume des Contemplations : « Tout vit, tout est plein d'âmes…. Tout parle. Tout dit dans l'infini quelque chose à quelqu'un ». (Ce que dit la bouche d'ombre.)

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