CHAPITRE IV
$ 1. — L'étrange et le surnaturel ; le mystère.
Le pittoresque étrange et surnaturel est extrêmement rare dans les premières œuvres de Hugo. Le goût de l'étrange et du surnaturel apparait sans doute dansles Ballades : les Deux Archers, la Légende de la nonne et la Ronde du Sabbat par exemple. Mais de telles œuvres sont peu ou point pittoresques, et celie qui l’estle plus ne tend à réaliser qu'un pittoresque fantastique. Or le fantastique n’est point le surnaturel. Ce dernier enveloppe toujours en effet le sentiment d’une réalité qui déborde les apparences sensibles à travers lesquelles elle se manifeste. Il nous ouvre un aperçu sur un au-delà mystérieux. Il participe de l'infini. Or le sentiment du surnaturel ainsi entendu ne prend une forme pittoresque que dans deux pièces des Voix intérieures datées de la même année. La première (avril 1857), est adressée à Albert Durer.
On devine, devant tes tableaux qu’on vénère, Que dans les noirs taillis ton œil visionnaire . Voyait distinctement, par l'ombre recouverts, Le faune aux doigts palmés, le sylvain aux yeux verts...
Une forêt pour toi, c'est un monde hideux ;
Le songe et le réel s’y mêlent tous les deux.
Là se penchent, rêveurs, les vieux pins, les grands ormes Dont les rameaux tordus font cent groupes difformes,
Et dans ce sombre groupe agité par le vent,
Rien n’est tout à fait mort, ni tout à fait vivant.
Le cresson boit ; l’eau court ; les frênes sur les pentes, Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes, Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs...
Aux bois, ainsi que toi, je n'ai jamais erré, Maître, sans qu’en mon cœur l'horreur ait pénétré, Sans voir tressaillir l'herbe, et par le vent bercée, Pendre à tous ces rameaux de confuses pensées... Dieu seul le sait, souvent...
J'ai senti... À Comme toi palpiter et vivre avec une âme
Et rire et se parler dans l’ombre à demi-voix
Les chênes monstrueux qui remplissent les bois !.
Le second poème (août 1837) évoque la Divine Comédie.
Forêt mystérieuse où ses pas effrayés
S'égarent à tâtons hors des chemins frayés ;
Noir voyage obstrué de rencontres difformes ;
Spirales aux bords douteux, aux profondeurs énormes, Dont les cercles hideux vont toujours plus avant Dans une ombre où se meut l'enfer vague et vivant ?.
Ce ton est exceptionnel dans les premières œuvres de Hugo et, fait très significatif, le poîte ne le prend que sous l'influence d’un tableau ou d’une lecture. La forme nouvelle de pittoresque qui s'ébauche ici, nait sous une influence extérieure. Pour que le poète pût, en effet, la tirer de ses propres entrailles, il fallait que le développement de sa pensée philosophique l’eût amené à une conception plus profonde de la nature ; il fallait que ses facultés d'intuition eussent acquis un développement supérieur. Et c'est précisément parce qu'il n'est pas encore parvenu à ce point, que sa vision demeure toujours limitée, et que le sentiment de l'infini, si fort dans ses visions ultérieures, ne s'y révèle point. L'emploi des adjectifs, mystérieuses, effrayés, difforme, douteux, énormes, hideux, vague et vivant, témoigne même d’un effort impuissant pour entrer dans l'atmosphère infernale de Dante. Les vers de Hugo restent pâles et décolorés, et le mystère qu'ils veulent atteindre demeure tout extérieur. Il
1. Les Voix intérieures, x : & A Albert Dürer ». 2. Tbid., xxvi : « Après une lecture de Dante ».
n'est pas même nécessaire pour en faire ressortir la faiblesse de leur opposer ceux de Dante :
Eh quanto, a dir qual era à côsa dura Questa selva selvaggia ed aspra e forte Che nel’ pensièro rinnova la paura.
Tanto à amara che poco à più morte !.
Plus tard, Hugo vivra dans le mystère comme dans son atmosphère naturelle. Il continuera bien, à la vérité, de faire un terrible usage d'adijectifs tels que « monstrueux, noir, étrange, horrible, terrible, insondable, effrayant, sombre, hagard, prodigieux » ; mais l'emploi de ces épithètes sera naturel : le procédé naîtra de l'inspiration dont la sincérité du sentiment est la condition nécessaire. Sous l'effet d’une tendance mystique nouvelle, la vision du poète se transforme. Les contours et les formes tendent à s'atténuer, à se fondre en lignes imprécises et vagues. Cet état d'âme qui doit influer puissamment sur son pittoresque se traduit fort heureusement dans ces vers :
La Nature ignorée et sainte a de ces gouffres
Où le visionnaire est voisin du réel ;
Ainsi la lune’est presque un spectre dans le ciel. Ainsi tout dans les bôis en fantôme s'achève.
Ainsi c’est presque au fond d’un abîme et d’un rêve Qu'un rossignol est triste ou qu'un merle est rieur.
Quel mystère insondé que l'œil intérieur !..….
A quelle profondeur voit cet œil inconnu...
Quoi donc ! Est-ce qu'on a besoin des yeux pour voir L'’héroïsme, l'honneur, la vertu, le devoir,
La réalité sainte et même la chimère ?
Qui done passe en clarté le grand aveugle Homère ? ?
Donc affaiblissement de l'élément pittoresque au profit de
l'élément spirituel.
1. Divina Commedia : (Inferno », canto 1f 2, La Légende des siècles, xxxVI : le Groupe des idylles », 15 (Shakespeare.)
Quand l'œil du corps s'éteint, l'œil de l'esprit s'allume ‘
écrivait-il À un poète aveugle dans les Contemplations.. La recherche de l'étrange et du surnaturel prépare la dissolution du pittoresque en donnant souvent aux objets des formes indécises et vagues. Ainsi, au moment même où le poète tend à préciser le relief, à exagérer la forme caractéristique des choses, un penchant antagoniste le pousse à dédaigner la forme, à se contenter de l'impression générale qui se dégage de l’ensemble du spectacle, à sacrifier de plus en plus à l'effet l'élément sensible.
Les caps aux lugubres formes Se dressent de tous côtés Comme des talons énormes D'archanges précipités ?.
.. Les monts se dressaient, noirs squelettes, Et sur ces monts erraient les nuages hideux, Ces fantômes traînant la lune au milieu d’eux à.
La recherche de l'effet, dans les vers qui précèdent, est déjà visible. Cependant l’ensemble forme encore tableau. Mais il arrive souvent que les formes et les contours se fondent dans l'impression totale :
Une lividité de crâne et d’ossement Couvre ce mont difforme où monte un homme pâle ‘.
Les ténèbres dormaient sur les profondeurs mortes Et laissaient distinguer à peine l’ossement Du globe que les eaux découvraient lentement °.
Cette dernière tendance est particulièrement visible dans la deuxième partie de la Fin de Satan intitulée Jésus-Christ.
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2. Les Quatre Vents de l'Esprit, mn : & Livre lyrique, xu : « Nuits d'hiver », 4.
3. La Légende des siècles : « Vision d’où est sorti ce livre ».