CHAPITRE V
PRÉOCCUPATIONS ESTIÉTIQUES NOUVELLES.
$ 1. — Recherche de l'effet.
La recherche de l'effet a toujours été fréquente chez Victor Hugo, et tout particulièrement dans ses drames où il sacrifie à l'effet qu'il veut produire les vraisemblances psychologiques les plus élémentaires. D'autre part, il a toujours préféré le sublime au beau proprement dit, et sa poésie lyrique, ses drames, ses romans manifestent un effort constant et toujours renouvelé vers le sublime. Cependant nous avons vu, après la phase romantique des Orientales, Hugo devenir, par son exacte observaiio ndela nature, un réaliste classique. Son pittoresque, quelles que puissent être les aspirations du poète, vise au beau et non au sublime. Il ne se soucie pas de l'effet, mais seulement de l'exactitude de la reproduction. Il en va tout autrement avec la deuxième manière de Hugo. À la transformation qui s'opère dans sa vision des choses répondent des préoccupations esthétiques nouvelles.
Après l'échec des Burgraves qui est de 1843, Victor Hugo renonce au théâtre Le premier volume de poésies lyriques qu'il publie après cette date est les Chätiments, et dans ce livre qui fait la transition entre la première et la deuxième manière du poète, apparaissent déjà la tendance à l'effet et au sublime. On dirait que Hugo veut satisfaire dans sa poésie pittoresque épique les aspirations auxquelles il donnait autrefois libre carrière sur la scène. Et de fait, le pittoresque revêt ici un caractère dramatique qu'auparavant il n'avait point :
Et comme il retournait sa tête pour mourir, Il aperçut, un pied dans la maison déserte, Hudson-Lowe guettant par la porte entr'ouverte !.
Tout le pittoresque de l'Expiation garde la même allure. Mais ce caractère dramatique apparait encore plus nettement dans la Légende des siècles. Aussi bien convenait-il merveilleusement à l'épopée, puisqu'elle est, comme le drame, une représentation objective de la vie humaine, et qu'elle met ses personnages en scène à sa manière, les fait jouer, pour ainsi dire, sur un théâtre idéal. Cette recherche de l'effet dramatique, si visible dans des poèmes comme la Vision de Dante ou les Pauvres gens ne se limite pas au pittoresque, mais ellea sur le pittoresque la plus décisive influence. Voyez, par exemple, l'entrée en scène de Tiphaine
… Hautain, dans le champ clos, Refoulant les témoins comme une hydre les flots, I1 pénètre. IL est droit sous l'armure saxonne. Son cheval qui connaît ce cavalier, frissonne.
Ce cheval noir et blane marche sans se courber.
Il semble que le ciel sombre ait laissé tomber Des nuages mêlés de lueurs sur sa croupe *.
Le poète s'attache moins au détail pittoresque qu'à l'impression produite ou, ce qui revientau même, à l'expression de son objet
Je vis des commandants sur leurs chevaux de guerre, L'épée au flanc, la plume au front, l'air irrité, Debout sur la nuée avec autorité *.
L'effet dramatique est même quelquelois un simple effet théâtral :
Le preux ouvre son casque, et hors de la visière, Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît #
. Les Châtiments, V, xui : « l'Expiation », 3.
. La Légende des siècles, xur : « l'Aigle du casque ». Liv : &Ja Vision de Dante », 10.
xv : € Eviradnus », 17.
en
Ailleurs, l'effet est proprement épique, et principalement dans les descriptions de bataille :
Le mont regarde un choc hideux de javelines, Un noir buisson vivant de piques, hérissé Comme au pied d’une tour que ceindrait un fossé,
Autour d'un homme, tête altière, âpre, escarpée, Que protège le cercle immense d’une épée !.
Cette allure épique qui grandit l’action jusqu’au sublime, souvent jointe à la recherche de l'effet dramatique indiqué plus haut, domine, comme il est naturel, dans la Légende des siècles. Le poème des Quatre vents de l'Esprit intitulé : En marchant la nuit dans un bois nous offre de son côté un exemple de pittoresque subordonné à l'effet fantastique, un fantastique étrange, mystérieux et horrifiant.
A l'horizon passe un coche Le lourd coche de la mort 2...
Ce dessin blanc et noir est l’exacte transposition en poésie des dessins de Victor Hugo. La tendance à déformer la réalité y est visible, et cette déformation est subordonnée à l'effet d'ensemble :
Un fagot sur une vieille Passe en agitant les bras.
Passants hideux, clartés blanches.
Il semble en ces noirs chemins Que les hommes ont des branches, Que les arbres ont des mains.
La tendance à ne pas conserver d'autre couleur que le blanc et le noirest ici plus sensible que partout ailleurs, mais ce contraste de blanc et de noir n'existe qu’en vue de l'impression d’étrangeté que le poète veut produire :
Le char roule, et l’œil tremblant
À travers ses grandes roues Voit un crépuscule blanc.