‹ Le Pittoresque: Dans le Lyrisme et dans l'ÉpopéeChapitre 91 sur 138 · xx1 : « Livre lyrique · texte numérisé non relu

xx1 : « Livre lyrique

Remarquez l’épithète « tremblant » si adroitement intercalée dans la description en vue de modifier la sensation

visuelle.

Les choses y sont animées d'une vie fantastique qui con- Court puissamment à l'effet pittoresque.

L'arbre en frissonnant s'incline.

L'eau sent les joncs se dresser ; Le buisson sur la colline Grimpe pour le voir passer.

Comme dans d’autres poèmes, l'élément spirituel se subordonne ici l'élément sensible. Dans l’ensemble, le dessin manque de précision. Il est entièrement sacrifié parfois à

l'effet total.

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Il grêle, il pleut. Neige et brume.

Fondrière à chaque pas.

Le torrent veut, crie, écume,

Et le rocher ne veut pas.

Novembre souffle, la terre Frémit, la bourrasque fond ; Les flèches du Sagittaire Sifflent dans le ciel profond.

Quant à la couleur, elle n'existe qu’en vue de l'impression mystérieuse que le poète veut nous faire éprouver, d’où vient sans aucun doute le mélange intime d'émotion et de cou-

leur qui se produit dans des passages comme ceux-ci :

La voiture est toute noire ; Les chevaux sont effrayants.

L'air sanglote et le vent râle, Et sous l’obscur firmament, La nuit sombre et la mort pâle Se regardent fixement.

Au total, ce poème où le pittoresque tend à se dissoudre

n’en reste pas moins un des tableaux les plus saisissants que Hugo nous ait donnés.

$ 2. — Le sublime.

La recherche de l'effet, chez Victor Hugo, n'est d'ailleurs qu'une forme de sa tendance au sublime, et cette tendance, en dehors de l'effet proprement dit, modifie profondément l’élément pittoresque. Elle amplifie et magnifie la vision, et aboutit ainsi à des tableaux d'une largeur singulière ou d'une extraordinaire puissance. Telle est par exemple la description des chevaux du soleil dans le Satyre :

De leurs crins d'où semblait sortir une fumée De perles, de saphirs, d'onyx, de diamants Dispersée et fuyante au fom des éléments,

Les deux premiers, l'œil fier, la narine embrasée

Secouaient dans le jour des gouttes de rosée, Le dernier secouait des astres dans la nuit !.

Telle est encore l'évocation de Pégase où le sentiment de O

l'infini pénètre le pittoresque de toutes parts

Quand il se dresse, crins au vent, L'ouverture de l'impossible Luit sous ses deux pieds de devant.

Chaque fois que son aile sombre Battait le vaste azur terni,

Tous les groupes d’astres de l'ombre.

S'effarouchaient dans l'infini ?.

Sous l'effet de cette aspiration au sublime, les formes et les couleurs perdent de leur précision: l'élan victorieux du rythme emporte tout, et le pittoresque ressort pour une large

part du mouvement de l’ensemble :

… Quand même tu serais un de ces mages fiers Que nous voyons parfois, blêmes passants des airs, Se ruer dans le gouffre où comme eux tu te plonges, Pâles, les poings crispés aux rênes de leurs songes, Se penchant, se dressant, lâchant et retenant,

On ne sait quoi d’obseur, d’envolé, de tonnant,

Regardant, dispersant leurs prunelles livides,

Comme s'ils conduisaient dans l'ombre à grandes guides, A travers l'éther vague et le tourbillon fou,

Dans la brume, au hasard, devant eux, n'importe où,. Peut-être vers la nuit, peut-être vers la cime,

Un char que traîneraient avec un bruit d'abîme,

Croupes sombres, fuyant, s’abaissant, s’élevant,

Six cents chevaux d'éclairs, de nuée et de vent! !

C'est là ce qu’on pourrait appeler le sublime poétique. Il répond à une inspiration profonde qui modifie l'élément pittoresque du dedans, par l'intermédiaire de l'élément spirituel. |

Plus superficiel est ce genre de sublimité qui modifie directement et du dehors l'élément pittoresque, par l’agrandissement et le grossissement de la vision. Hugo en use volontiers. Son imagination qui va naturellement au grand, au fort, au monstrueux, élargit à dessein les contours des choses. Elle affectionne les formes gigantesques etse complait dans la recherche de l'effet colossal.

Pélage en sa main prit Ja forêt d'Ernula,

Allama cette torche, et tant qu’elle brûla

11 put voir et compter du haut de la montagne

Les Maures ténébreux jusqu’au fond de l'Espagne ?.

Cette salle à manger de Titans est si haute Qu'en égarant de poutre en poutre son regard, Aux étages confus de ce plafond hagard

On est presque étonné de ne pas voir d'étoiles. L'araignée est géante en ces hideuses toiles Flottant là-haut, parmi les madriers profonds ?.

On voyait le matin, quand l'aube au carquois d'or Lance aux astres fuyants ses blanches jav elines, Des hommes monstrueux assis sur les collines; On entendait parler de formidables voix,

Et les géants allaient et venaient dans les bois .

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