‹ Le plaisir et l'amourChapitre 14 sur 41 · CHANSON DE TABLE · texte numérisé non relu

CHANSON DE TABLE

Plus blanche que rhermine blanche, La nappe appelle le banquet; La girandole à chaque branche Concentre la flamme en bouquet.

Sur la serviette en pyramide Les convives cherchent leurs noms; L*œil brille , la lèvre est humide ; C'est rheure où Ton dîne, — dînons !

Majestueux comme un notaire.

Debout derrière mon fauteuil,

Un garçon dit avec mystère :

« Monsieur, saint-estèphe ou bourgueil? »

l6o CHANSON DE TABLE.

Les pieds glacés, Taï frissonne.

Honneur aux dieux que nous servons!

Demain je n'y suis pour personne.

C'est le soir où Ton boit, — buvons!

Que tout brille et s'épanouisse ,

Les parfums , les cristaux , les sons !

Qu'au. bruit de nos coupes s'unisse

Le tapage de nos chansons !

Que chacun de nous improvise,

Même des vers de mirlitons !

Siraudin fera la devise.

C'est l'heure où l'on chante , — chantons !

Est-ce Clémentine? est-ce Estelle Qui sur mon épaule s'endort, Laissant pendre un bout de dentelle Dans le Champagne aux perles d'or?

Mon œil, sous le mouvant corsage, Entrevoit la neige des monts.

La plus folle, c'est la plus sage...

C'est la nuit où Ton aime , — aimons !

ENCORE A MADAME X

ENCORE A MADAME X

Des jours enfuis gardez-vous la mémoire?

Dites, madame , — et vous rappelez-vous

Ces courts instants d'une commune histoire ,

Interrompue au feuillet le plus doux ?

D'un cher espoir que j'enferme en mon âme,

Seul aujourd'hui me suis-je souvenu?

t — L'amour viendra , » me disiez-vous , madame ;

J'attends toujours : l'amour est-il venu?

Après sept ans , hier, belle et parée , Je vous revis, — et me trouvai bien vieux.

Je vous parlai deux fois dans la soirée ; Rien ne frappa votre esprit oublieux.

164 ENCORE A MADAME X

Sur moi pourtant tomba votre œil de flamme , Mais votre cœur ne m'a pas reconnu. « — L'amour viendra , » me disiez-vous , madame ; J'attends toujours : l'amour n'est pas venu.

A ce jeu-là, j'ai perdu tout courage.

D'un rêve heureux laissez-moi la moitié ;

Et refaisons , par un accord plus sage ,

D'un vieil amour une jeune amitié.

Triste et touchante , une voix me réclame :

C'est la raison; 6 regrets superflus!

« — L'amour viendra, » me dites-vous, madame;

Ce n'est pas vrai, l'amour ne viendra plus...

BŒUFS GRAS

BŒUFS GRAS

« Un sou ! voici Tordre et la marche !

ff Demandez ! Pendant les jours gras, c Plusieurs bœufs, nés à Pont-de-T Arche , « Se promèneront pas à pas. »

Et la foule est considérable

Sur les quais , sur les boulevards ;

Une anxiété véritable

Est peinte dans tous les regards.

Malgré le vent , malgré la neige , Un peuple entier est arrêté ;

l68 BŒUFS GRAS.

Enfin , on signale un cortège , Le cortège tant souhaité !

En avant de la cavalcade, Mons Pierrot et maître Arlequin Exécutent mainte cascade, Au son des cornets à bouquin.

D'abord viennent, fiers de leur rôle, De riches Infants à cheval , Le manteau doré sur Tépaule, Don Mendoce et don Sandoval ;

Vénitiens couverts de martre , Indiens au plumet flottant.

Sacrificateurs de Montmartre, Druides de Ménilmontant ;

Et puis , les bétes d'Adeline , Calmes, dans un char triomphal , Aspirant à pleine narine Les'parfums du bouillon Duval.

BŒUFS GRAS. 169

Le char ! le char, — gloire qui bouge , Où , sur un trône tremblotant , Une Cythérée au bras rouge Mouche un Cupidon grelottant.

C'est une habitude formée De baptiser, tant bien que mal, Du nom d'une œuvre renommée Chaque bœuf gras du carnaval

Le génie ainsi se consacre ; Il n'est pas de plus haut gradin ; C'est la conquête , c'est le sacre.

Montjoye accompagne Aladin,

Suprême couronne de rose !

Laurier poussé sur le verglas !

Et l'on n'a pas été grand'chose Tant qu'on n'a pas été bœuf gras !

LA LEÇON DE FLUTE

LA LEÇON DE FLUTE

J'étais resté longtemps les yeux sur un tableau Où j'avais retrouvé Théocrite et Belleau, Fraîche idylle aux bosquets de Sicile ravie, Ayant bu la lumière et respiré la vie.

Ce tableau représente , en un verger sacré , Un vieux pâtre taillant une flûte , entouré D'un beau groupe d'enfants aux têtes attentives , Qui se pressent, muets, dans des poses naïves. Et, parmi ces enfants, que l'art déjà soumet, Un surtout, sérieux et bouclé, me charmait.

Je m'étais éloigné de cette aimable toile.

Et je voyais toujours l'enfant aux yeux d'étoile ;

174 LA LEÇON DE FLUTE

Et je me surprenais, en marchant, à songer:

« Je veux dire à mes fils les leçons du berger,

« Leur tailler des pipeaux, et leur faire comprendre

« A quel point Tart est doux, consolateur et tendre ! »

Je raisonnais ainsi, quand soudain, au détour D'une place , ;e vis dans le fond d'une cour Un homme pâle, usé, front courbé par la lutte. Il tenait aussi lui dans ses doigts une flûte ; Et son chapeau fangeux, sur le pavé placé.

Dénonçait la misère et l'orgueil terrassé.

Or, je ne sais par quel sortilège exécrable, Dans cet homme flétri, dégradé, lamentable.

Je revoyais l'enfant du tableau contemplé , Les traits purs de l'enfant sérieux et bouclé. — Ainsi fait le hasard en ses jours d'ironie. — Je m'enfuis, inclinant ma tête rembrunie.

O musique! ô tableaux! 6 Sicile! 6 verger!

Mes fils ignoreront les leçons du berger.

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