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Le plan 17

Lorsqu’un civil s’avise de traiter de questions militaires, il lui arrive parfois de rencontrer des officiers — moins fréquemment depuis la guerre — qui lui demandent dédaigneusement ce qu’il connaît de ces choses-là.

Mais il lui arrive continuellement de rencontrer des civils pour lui faire la même remarque. Car la compétence du soldat professionnel demeure un dogme pour le pékin, chez qui le « bourrage de crânes » en a entretenu le caractère tabou.

Jaurès, qui en aurait remontré, sur l’organisation de l’armée ou sur les questions d’armement, à la plupart des officiers brevetés, n’abordait jamais à la tribune un de ces sujets militaires qui le passionnaient sans s’excuser de n’être en ces matières . qu’un « laïc » ignorant.

Humilité ou coquetterie ? Je ne sais. Mais je n’ai ni l’une ni l’autre.

Pas plus qu’aucun de ceux qui, ayant servi dans la guerre comme dans la paix, ont pénétré dans le temple, je ne crois ci la science militaire.

Dans la mesure où elle existe, elle se réduit à quelques notions empiriques d’une extrême simplicité. On n’invente pas, si on ne l’a appris, sans doute, le nombre de trains qu’il faut pour transporter un corps d’armée ou le temps que met une division à défiler sur une route. Mais la vie nous

met tous les jours en 'présence de difficultés plus grandes que les difficultés de transport ou de ravitaillement que les états-majors ont à régler .

Quant aux vastes problèmes de la stratégie, ils n'existent pas et seuls les augures des Cafés du Commerce en entretiennent le mythe avec piété. Napoléon, qui s'y connaissait assez, a dit : « L'art de la guerre ne demande pas de manœuvres compliquées ; les plus sim,pies'sont préférables. Il faut surtout avoir du bon sens » ( 1 ). Et j'ai lu dans une brochure consacrée aux principes du haut commandement allemand, que tous nos officiers généraux avaient entre les mains en 1914, ces mots du maréchal de Molthe, qui passe aussi pour avoir possédé quelque compétence en la matière : « Les plus graves problèmes de stratégie ne dépassent pas les limites du simple bon sens ».

Dans la guerre moderne, aux fronts continus, il ne subsiste de manœuvre d'aucune sorte. Les attaques frontales restent seules possibles et leur succès dépend uniquement de la supériorité matérielle et d'opéra,lions de préparation qui peuvent être à l'avance mathématiquement déterminées.

Les Allemands, dans la guerre de France, n'ont eu de possibilité de manœuvre sérieuse qu'en août 1914, et leur puissance inventive s'est réduite à un coup de boutoir formidable qui a obtenu un succès temporaire parce que noire Etat-Major n'avait rien su prévoir de l'endroit ou ils le donneraient et des forces avec lesquelles ils le donneraient. La moindre connaissance de son métier le lui aurait d'ailleurs appris.

(1) Préceptes et jugements de Napoléon, recueillis par le lieutenant-colonel E. Picard, Berger-Levrault, 1913.

QUELQUES OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

Quant à nous, nous n’avons jamais manœuvré, au sens exact du mot. La série de contre-attaques qu’on réunit sous le nom de bataille de la Marne se borne à des ripostes dans lesquelles chaque commàndant d’armée a agi pour le mieux. Les actions de ldi S, où les thuriféraires officiels pensent trouver la marque du génie de Foch, constituent de simples attaques frontales, qui ont réussi , à l’inverse de celles où Von nous a épuisés pendant quatre ans, parce que l’adversaire, affaibli et démoralisé, opposait une résistance de moins en moins efficace. Il ne viendrait à l’idée d’aucun combattant d’attribuer aux talents d’un homme ce qui est le résultat de l’usure et de penser que le Saint-Esprit est descendu le 17 juillet sur la tête de ceux dont il avait omis de s’occuper jusqu’au 16.

Traiter des choses de la guerre ne suppose donc aucune compétence particulière. Il faut, comme Vont déclaré Napoléon et de Moltke, du bon sens. Il est utile aussi de savoir lire la carte. Il est surtout essentiel d’avoir vécu la vie du combattant, car sa pratique seule a pu permettre d’acquérir l'expérience et le sens critique à l’aide desquels on distingue le « bobard » de Vévénement qui peut s’être produit.

Ces différents éléments ne se trouvent généralement pas réunis chez l’académicien ou le critique militaire. Ils ne le sont pas non plus chez tous les officiers. Mais ils le sont chez un certain nombre de milliers de civils que le malheur des temps avait transformés en soldats.

Qu’on ne s’étonne donc pas s’ils éprouvent le besoin de juger les opérations. Ils ont payé pour cela. Ils sont en état de le faire. Ils ne reconnaissent nullement à une soi-disant élite de professionnels le privilège de prononcer. Bien loin de là.

Au surplus, je ne prétends, en ce petit ouvrage, trancher aucune question. Mon but, infiniment modeste, est de grouper des faits, des dates et de mettre à la portée de tous quelques documents.

U Etat-Major est, à mes yeux, coupable d’avoir prolongé la guerre et multiplié le nombre àes victimes, par son ignorance des problèmes dont il avait à prévoir la solution et son évidente incapacité à modifier des conceptions fausses.

Je voudrais raconter comment la caste fermée qui le compose s’est emparée des organismes directeurs de l’armée, montrer ôü elle a puisé ce qu’elle nomme sa doctrine et l’application qu’elle a fait de ses théories dans son plan de mobilisation.

Le livre de M. Engerand ( 1 ) m’a beaucoup servi. Il constitue, à l’heure présente, la base essentielle de tout travail sur la guerre. Son auteur appartient aux partis politiques qui font profession de « défendre l’armée », et il a voté la loi de trois ans. Nous lui devons une profonde reconnaissance d’avoir, en parfait honnête homme et sous le coup d’un deuil cruel, entrouvert les yeux ci des vérités aveuglantes. J’ai parfois comme une impression qu’il éprouve quelques remords d’avoir porté à ses anciennes idoles des coups dont ses amis ont bien saisi la portée, si l’on en juge par le soin qu’ils ont mis à ne point parler de son œuvre. Qu’il nous excuse de l’utiliser comme elle le mérite. Elle vaut par le consciencieux esprit de recherche et par la loyauté qu’on y découvre à chaque pas.

(1) Le Secret de la Frontière : Charleroi. par Fernand Engerand, député du Calvados, Bossard, 1018.

QUELQUES OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES 11

Les dépositions recueillies par la. Commission d’Enquête ( 1 ) que la Chambre a chargé d'étudier « le rôle et la situation de la métallurgie en France » m'ont aussi fourni énormément. Le président de la Commission, M. Viollette, a conduit ses interrogatoires avec une sûreté, une précision, une logique qui n'étonneront aucun de ceux qui le connaissent. C'est une mine de renseignements extraordinaire. Il convient, certes, en la fouillant, de se tenir sur ses gardes, car la rancune ou l'intérêt percent trop souvent dans les récits des témoins. Mais, outre que les faits inédits y abondent, on trouve précisément dans Xes sentiments personnels des narrateurs, des éléments psychologiques précieux pour aider à situer les hommes et les événements en cause.

En dehors de ces deux sources principales, diverses notes dues à des m parlementaires ou à des militaires et quelques livres épisodiques que j'indiquerai en cours de route peuvent être consultés avec fruit.

J'ai tâché de m'assimiler de mon mieux les uns et les autres pour en tirer l'essentiel. Encore un coup, je ne vise pas à faire de l'histoire, mais à résumer l'indispensable pour qui veut essayer de comprendre les événements tragiques que nous avons traversés.

Je ne me défends pas de quelque passion ; ce serait sans doute inutile. De qui prétend écrire, on

(1) Procès-Verbaux de la Commission d’Enquête sur le rôle et la situation de la métallurgie en France , Chambre des députés, onzième législature, session de 1919, n° 6026 (Annexe). Deux volumes de déposition ont paru ainsi qu’un premier rapport de M. Engerand.

n'a le droit d'exiger que deux choses : une bonne foi absolue et une exacte documentation.

Socialiste je suis. Non seulement je ne cherche pas à dissimuler, mais je confesse hautement ma foi. Après la guerre, plus que jamais ! Ce n'est pas « de la politique » que j'essaie d'ailleurs de faire ici. Il m'arrivera peut-être de qualifier certains de réactionnaires, mais je ne condamne pas les généraux parce que « calotins ». Les conceptions philosophiques des fonctionnaires m'importent peu et si je constate que ceux qui ont préparé, puis mené la guerre, sont réactionnaires, c'est qu'ils le sont effectivement. Voilà tout.

Qu'il y ait une corrélation entre leurs opinions politiques et leurs idées en matière d'organisation militaire , c'est vraisemblable. Qu'ils aient cru à la supériorité de l'armée de métier sur la nation armée ; qu'ils aient donné à une démocratie l'armée et la politique militaire d'une autocratie qu'ils aient constamment opéré à contre-sens de l'esprit républicain et des idées modernes, cela provient sans doute de leur formation et de leur conception générale du monde.

Mais ce n'est pas en raison de leurs opinions cléricales que je les condamne, c'est en raison de leur incapacité. Et ce n'est vraiment pas ma faute si celle-ci est probablement le résultat de celle-là.

IJn dernier mot. Aux temps où nous vivons, il faut se défendre de toutes les sottises, et l’on est obligé, avant d'ouvrir la bouche, de se prémunir contre les calomnies. Voici mes états de service :

J'appartenais en 1914 à l'une des plus vieilles classes de la territoriale: 1896. Mobilisé dans l'unité territoriale du génie à laquelle j'étais affecté dès

QUELQUES OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

le second jour, trois semaines avant mes douze cents camarades' — le carnet B, comme chacun sait, n'a pas reçu d'application —, j'en ai profité pour me faire inscrire le premier comme volontaire. Parti dans un détachement d'active, j'ai fait campagne avec de jeunes soldats qui auraient pu, pour la plupart, être'mes fils. Cité à l'ordre de ma division pour la bataille d'Ypres, j'ai été versé dans l'auxiliaire un an plus tard, pour otite double, avec une oreille perdue et l'autre abîmée. J'ai la croix de guerre et l'insigne des blessés.

Qu'on me fasse l'honneur de penser que je ne mentionne pas ceci pour en tirer vanité, mais pour établir mon droit à la parole et pour répondre, par avance, à de possibles inepties.

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