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L’ERREUR DOCTRINALE

La Défensive condamnée

Nos frontières comprennent, comme toutes les frontières, des points faibles et des points forts. Mais elles comportent surtout des points'faibles, parce qu’elles nous ont été imposées, à la suite des. invasions de 1814-1815 et de 1870-1871, par des ennemis vainqueurs qui ont cherché à les rendre aussi mauvaises pour nous qu’ils l’ont pu.

M. Engerand en a étudié avec un soin minutieux, et la constitution historique et la disposition géographique. Son livre Le Secret de la Frontière est à ce point de vue — comme à tant d’autres — un monument qui doit nous être précieux.

On trouvera, dans la première partie de son ouvrage, un long exposé de ce que je me borne à' indiquer ici.

Trois voies, qu’ont toujours suivies les invasions, mènent de la frontière à Paris. Elles longent les vallées convergentes de l’Oise, de la Marne et de la Seine.

La première est la plus courte et la plus facile. La « trouée de l’Oise », dans l’ouverture de l’angle que forment la Sambre et la Meuse, y donne accès;

On pénètre dans la seconde, soit par la « trouée de Stenay » entre l’Ardenne belge et les Hauts de Meuse, soit par la « trouée de Charmes », entre les Hauts de Meuse et les Vosges.

La «trouée de Belfort» conduit à la troisième.

L’Angleterre et la Prusse en 1815, après les longues guerres napoléoniennes, ont pris toutes les mesures nécessaires pour que ces trois voies restent largement ouvertes. Elles ont arrangé les choses de telle manière que la France, considérée par elles comme le pays insupportable qui troublait constamment la paix d ; e l’Europe, pût être constamment à leur merci.

La Prusse, en 1871, a parachevé l’œuvre commencée en éventrant ce qui ne l’était pas encore.

En 1815, Philippeville et Marienbourg, dont Vauban avait fait nos avancées sur l’Oise, ont été données au royaume des Pays-Bas ; Luxembourg est devenue place de la Confédération germanique ; Sarrelouis, point d’arrêt établi par Vauban sur la Moselle, a été détachée de la France comme Landau, porte de l’Alsace, au nord ; le démantèlement d’IIuningue, en ayant de Belfort, nous a été imposé.

En 1871, le tracé de la fameuse « carte au liséré vert » (1), en nous enlevant l’Alsace-Lorraine, a •donné à l’Allemagne la plate-forme du Donon et les cols d’accès sur la vallée de la Meurthe, la vallée de la Haute Sarre et la ligne de la Moselle.

Les traités de Vienne avaient donc ouvert la frontière du nord et facilité l’accès de celle de l’est.

( 1 ) Georges Delahache : Alsace-Lorraine, La Carte au liséré vert, Hachette, 1911.

L’ERREUR doctrinale

Le traité die Francfort a ouvert celle-ci complètement.

Gomment, dans ces conditions, la France poqrrait-elle se défendre contre une nouvelle invasion ? Comment, .à défaut de frontières naturelles solides, pouvait-elle constituer une frontière artificielle dont la défense deviendrait possible ?

C’est le problème qu’essaya de résoudre, dans les premières années de la troisième République, le Conseil supérieur de Défense créé par Mac- Mahon, sous la présidence de Canrobert.

Le général Séré de Rivières, directeur du Génie, en devint l’inspirateur et l’agent d’exécution. Il utilisa naturellement d’abord l’utilisable. Pour le reste, ne pouvant fortifier toute la frontière,, il imagina de construire un certain nombre de camps retranchés entre lesquels subsisteraient des voies libres par lesquelles l’ennemi se trouverait dans l’obligation de passer. Le principe de son système était de canaliser l’invasion vers des points choisis où l’armée l’attendrait.

Les voies libres seraient évidemment celles des trouées naturelles.

Celle de Belfort, assez étroite, pouvait être fermée. Il la ferma, en complétant les défenses de la ville elle-même par celles de Besançon, Dijon et Langres. •

Au nord des Vosges, l’espace était trop considérable pour qu’on pût songer à la même opération. Les plaines de la Woëvre n’offraient aucun point d’appui, mais derrière elles les' collines des Hautsde-Meuse constituaient un rempart précieux. Séré de Rivières les couvrit des forts dont la bataille de Verdun a répandu les noms dans le monde entier : Douaumont, Vaux, Souville, Troyon, le

Camp des Romains, etc: Verdun devint le bastion nord, Tout le bastion sud de la ligne.

La trouée die Charmes et celle de Stenay, quoique réduites, subsistaient à ses deux extrémités.

La place de Toul forma le musoir nord de la première, celle d’Epinal en devint le musoir sud.

Verdun et Mézières constituèrent les deux bornes entre lesquelles la seconde se trouva limitée.

Restait, au delà de l’Ardenne belge, région de collines boisées sans voies d’accès propres à être utilisées par une armée moderne, le grand passage de l’Oise. Les forts d’Hirson, des Ayvelles et de Givet n’y pouvaient jouer que le rôle de forts d’arrêt, destinés à gêner la marche de l’adversaire. Séré de Rivières s’appliqua à le fermer du côté septentrional par la création du camp,retranché de Maubeuge, à l’abri duquel pourrait se constituer une armée défensive.

Celle-ci serait complètement protégée, au delà de Maubeuge, par les défenses naturelles qu’offrent les forêts de Mormal et de Raismes et les inondations faciles à tendre de la Rhonelle et de l'Escaut. Les forts du Quesnoy et de Curgies sur la Rhonelle, de Condé, de Flines et de Maulde sur l’Escault, assureraient la défense des écluses.

Le grand camp de Lille, enfin, où devaient s’assembler et s’armer,les troupes du nord, trouverait dans son périmètre armé de 52 kilomètres de. tour et, s’il le fallait, dans les débordements marins . provoqués par l’ouverture des écluses de Calais, Gravelines et Dunkerque, toute la sécurité dont il avait besoin.

Ainsi, par la fortification d’une part, et de l’autre par l’emploi judicieusement prévu d’un système d’inondations dont les Belges* depuis 1914, et les

l'erreur doctrinale

Allemands, dans leur retraite de 1918, ont montré quelle pouvait être la valeur (1), Séré de Rivières pensait rendre à la France une frontière suffisamment solide pour que la mobilisation pût s’accomplir avec sécurité et pour que l’armée rassemblée, s’appuyant sur les forteresses, pût recevoir l’ennemi aux points où il passerait nécessairement.

Au cas où la ligne ne suffirait pas à arrêter le flot d’invasion, une seconde ligne, dans les plans du général, était prévue derrière la première, seconde ligne à l’abri de laquelle notre armée viendrait se reformer et devant laquelle l’adversaire affaibli aurait à fournir un nouvel effort.

La fàlaise de Champagne qui, de l’Oise à la Seine, forme à une distance qui varie entre 150 et 80 kilomètres selon les points, un rempart autour de Paris, se trouvait toute indiquée pour là recevoir. La Fère, Laon, Reims, Epernay la jalonnent. Séré de Rivières entendait y créer des camps retranchés nouveaux et rajeunir les défenses que possédait déjà cette position si souvent utilisée par les défenseurs du pays.

Son systèmje, logique et solide, eût fourni à la France une armature défensive incomparable.

Quand on l’examine aujourd’hui, à la lumière de

(1) Le général Lebas, ancien gouverneur de Lille, a dit dans, sa déposition devant la Commission d’Enquête (p. 197) qu’il fallait deux jours pour obtenir le long de la Marne et de la Deule une inondation de 60 centimètres de hauteur, trois ou quatre jours pour atteindre 1 m. 20, sept à huit jours pour arriver à 1 m. 50. « Par conséquent, — lui a demandé M. Viollette — à partir de Liège, 9 août, jusqu’à Gharleroi, on avait tout le temps nécessaire pour tendre les inondations ? — Parfaitement — a répondu le général Lebas — môme les grandes. »

mi ii i m imjmrnmmm.

la guerre, on apprécie toute la puissance qu’il aurait donnée à notre action militaire.

Le peu qui a été réalisé de ses plans a suffi à empêcher l’Allemagne, pour qui la rapidité était la condition du succès, d’attaquer par l’est,• où Epinal et Toul barraient fortement la route (1). Maubeuge et Lille, si leurs défenses avaient eu quelque valeur, pouvaient jouer dans le nord un rôle analogue aux premiers jours de la guerre.

Quant à la falaise de Champagne, toute la guerre de tranchées montre ce qu’aurait donné son utilisation rationnelle. Il est inutile sans doute de signaler aujourd’hui l’importance du Chemin des Dames, mais on peut concevoir ce qu’il aurait représenté pour nous après Charleroi si La Fère et Laon avaient, été pourvus des ouvrages nécessaires.

Si les forts, de Saint-Thierry, de Brimant, de Berru, de Nogent, delà Pompelle, débris de l’enceinte inachevée de Reims, avaient été modernisés, si le reste de l’enceinte avait été construit, si le camp retranché d’Epernay, qui ne fut jamais commencé, avait été édifié, quelle économie d’hommês, d’argent et de temps aurait été faite ! Les Allemands qui, par deux fois, vinrent à la

(1) Le 4 août 1914, le secrétaire d’Etat, von Jagow, exposant à l’ambassadeur -d’Angleterre la nécessité où se trouverait l’Allemagne de violer la neutralité belge, lui .a dit : « Si nous avions passé .par la voie plus au sud, nous n’aurions pu, vu le petit nombre de chemins et la force des forteresses, espérer passer sans rencontrer une opposition formidable »,

La veille, à l’ambassadeur belge qui lui disait : « Les frontières de la France sont assez étendues pour que vous ouissiez ne pas passer par la Belgique », le chancelier avait : « Elles sont trop fortifiées ».

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Marne* n’y auraient probablement jamais accédé. L’issue des batailles de Champagne, en tout cas, aurait, été toute autre (1).

Mais le programme de Séré de Rivières fut arrêté en pleine exécution.

Dès 1880, le général Farre suspend les travaux ; Reims et La Fère demeurent en l’état; on décide de ne rien commencer à Epernay et de ne donner ni à Dijon ni à Lan grès les aménagements prévus.

En 1899,M. de Freycinet fait voter un projet de loi relatif au classement des ouvrages de fortification qui condamne avec sursis en les rangeant dans la seconde catégorie Maubeuge, Besançon et la plupart des places fortes des Hauts-de-Meuse et qui condamne définitivement en les reléguant dans la troisième Lille, La Fère, Laon, Reims, Langres, Dijon avec les forts de Flines, Maulde, Curgies, Hirson et des Ayvelles.

Son successeur, M. Krantz, présente même un nouveau projet qui déclasse sans délai Lille, Le Quesnoy, Condé-sur-Escaut et Longwy. Mais devant les résistances des villes intéressées, le général de Gallifet le retire.

Il est repris et aggravé en 1911 par M. Messimy. Sur le rapport de M. Vandame, à la Chambre, et de M. Grosjean, au Sénat, La Fère, Laon et les

(1) Le 17 juin 1913, un an avant la guerre, dans la discussion de la loi de trois ans, M. Edouard Vaillant, député socialiste, demandant pourquoi les fortifications n’étaient pas renforcées, disait : « On sait maintenant toute la valeur que peuvent présenter, toutes ces positions qui peuvent servir d’appui pour la défense, et qui, dans une nation bien organisée, constitueraient autant de Tchataldjas et de Plevnas rendant toute invasion impossible ».

forts de Hirson, Curgies, Maulde, Flines et Condésur-Aisne sont définitivement déclassés.

Lille faisait aussi partie de la fournée, mais M. D.riant obtint un sursis pour elle. Elle l’obtint de nouveau le 16 mars-1914, quand M. Messimy et M. Vandame, ministre et rapporteur de nouveau, revinrent à la charge. M. Messimy, le 1 er août 1914, la déclassa de sa propre autorité (1).

Ainsi le système Séré de Rivières était presque entièrement culbuté. La frontière de l’est n’avait reçu que quelques-unes de ses défenses. Celle du nord était démantelée, Maubeuge y demeurant le seul îlot fortifié de fortifications anciennes. La seconde ligne, à peine ébauchée, se trouvait supprimée.

Qüels saboteurs professionnels, quels sans-patrie vendus à l’étranger avaient pu commettre ces crimes ? Aucun. Des mesures étudiées et approuvées par le Conseil supérieur de la guerre, proposées aux Chambres par des ministères modérés ou radicaux, rapportées par des représentants conservateurs, avaient décidé toutes ces démolitions.

A l’heure où l’Allemagne élevait les formidables ouvrages de Metz et de Thionville, où la Hollande, comme pour l’aider, déclassait Maëstricht sur leur frontière commune (1910) et fortifiait Flessingue, barrant ainsi l’Escaut aux secours qu’Anvers pourrait recevoir par mer, le gouvernement français ouvrait les frontières de la France, à la demande des chefs de l’armée.

C’est que ceux-ci ne voulaient plus entendre par-

(1) Le général Peroin apprit sa décision en arrivant prendre le commandement de la place, le 3 août 1914, comme commandant de la l re région. (Général Percin : Lettre à un ami , sans nom d’éditeur, 25 décembre 1915.)

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1er de défensive. Les forteresses,, pour eux, ne constituaient pas des points d’appui, mais étaient considérées comme des obstacles à la manœuvre (1). Ils se les représentaient comme autant de «belles inutiles», pour employer le mot que Vauban appliquait à celles des places fortes dont il proposait à Louis XIV la suppression.

Un mot magique : L’offensive ! avait renversé les murailles comme les faisaient tomber jadis les trompettes à Jéricho.

(1) Dans la discussion de la loi de trois ans, Jaurès, montrant la nécessité de fortifier les frontières du nord et du nord-est, non pas afin d’« enfermer vos armées, vos millions de combattants dans les murs des forteresses, mais d’avoir comme point d’appui contre l’adversaire, pour couvrir l’aile d’une arimëe qui opère, pour lui donner la sécurité, pour inquiéter l’ennemi s’il a passé à travers le réseau, le point d’appui, le moyen de manœuvre d’une forteresse », a raconté le fait suivant : « Cette idée, nous l’avons soumise, nous membres de la Commission de l’armée, au ministère, de la guerre. Savez-vous la réponse que nous avons reçue ? Voici ce qu’on nous a répondu : nous ne pouvons pas et nous ne voulons pas construire ces forteresses parce qu’elles gêneraient nos facultés de manœuvres. Voilà, messieurs, à la sténographie, dans les documents officiels transmis à la Commission de l’armée, ce que vous recueillerez textuellement ». (Journal Officiel , Chambre des députés, séance du 18 juin 1918.)

L’Hystérie de Fofiensive

De 1888 à 1891, parurent dans La Nouvelle Revue, avant de paraître en volume en 1892, les Sept études militaires du capitaine Gilbert. On s’accorde à les considérer comme l’Evangile des dernières générations d’officiers.

« Je sais, messieurs, a dit Jaurès (1), ce que le stoïcisme tranquille de ce jeune homme, cloué sur son lit de malade par la paralysie et suivant par la pensée tous les efforts de régénération de l’armée française, je sais ce que ce stoïcisme a laissé de souvenirs, d’admiration attendrie dans l’esprit de l’armée. (Très bien ! Très bien !) Récemment, M. le général Bonnal lui rendait le témoignage qu’il avait été, malgré l’humilité de son grade et la brièveté de sa carrière, l’éducateur, l’excitateur des esprits dans l’armée. »

Gilbert est en effet le premier à avoir formulé la doctrine qui est devenue, développée et amplifiée par bien d’autres, celle de toute la «jeune armée » : la doctrine d’offensive.

Le Vauvenargues moderne, comme on l’a souvent appelé., enseignait que les batailles en rase campagne ont toujours décidé du sort des guerres ; que les camps retranchés, loin d’être utiles, sont

(1) Discours prononcé dans la discussion de la loi de trois ans, les 17 et 18 juin 1913.

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nuisibles, car la .fortification permanente disperse les forces, immobilise la manœuvre et ruine dans la troupe et le commandement l’esprit d’offensive.

« L’offensive, disait-il, double l’énergie des troupes en même temps qu’elle concentre la pensée du chef sur ce seul objectif, sous forme d’idée simple, incessamment pbursuivie : Il y a plus d’allégresse à assaillir qu’à défendre ! L’incertitude, l’hésitation, l’angoisse sont l’état du défenseur qui attend pour se résoudre et ne sait pas encore ce qu’il veut, vis-à-vis d’un adversaire qui agit, sait ce qu’il veut et ce qu’il faut... L’offensive répond à nos aptitudes, et alors même que les raisons techniques ou spéculatives ne paraîtraientpas convaincantes, cette dernière suffirait à nous faire conclure que, dans la prochaine guerre, nous devons rechercher l’offensive. »

Ces principes de stratégie métaphysique, qui ne tenaient compte ni de la géographie, ni de la politique, ni d’aucune des conditions d’existence de la France, on les plaçait sous l’égide du plus réaliste des grands capitaines, de celui dont la doctrine, souple et vivante par excellence, s’est constamment modifiée suivant les temps et les lieux.

C’est parce que nous avons abandonné les méthodes napoléoniennes que 'nous avons été vaincus en 70, affirmait Gilbert. C’est parce que la Prusse avait repris la tradition du grand Empereur qu’elle nous a battus. Revenons à l’offensive, et par elle nous triompherons.

Que devenait, avec cette théorie, notre système de défenses fixes ?

Les camps retranchés organisés par Séré de Rivières ne trouvaient évidemment plus de place au milieu de ces abstractions. Comment Gilbert eut-il pu leur concéder quelque valeur lorsqu’il

proclamait tranquillement que seule comptait la manœuvre et qu’il importait peu pour sa réussite die céder dès l’abord 200 kilomètres, et plus s’il le fallait ?

Quant à la fortification permanente de la falaise de Champagne, elle lui apparaissait comme une superfluité dangereuse, car son existence imposerait, en cas d’échec, la retraite sur Paris, simple camp retranché de plus grande envergure que les autres, alors que l’intérêt militaire exigerait en ce cas une retraite sur une toute autre direction :

« La véritable direction de retraite du gros de nos armées n’est donc pas sur Paris, encore moins sur Reims et Laon, écrivait-il. Elle doit être prise sur Nevers et la Loire moyenne , et un système de défense qui en détourne est, par là-même, condamné... C’est derrière la Loire que nos troupes de campagne, appelant à elles d’inépuisables contingents, pourront se refaire avec sécurité. C’est dans le massif inexpugnable du Morvan, dans de bassin supérieur de la Saône protégé par le quadrilatère Dijon, Langres, Belfort, Besançon, qu’une partie de nos armées pourront encore effectuer à propos une retraite latérale. Orléans, Nevers, Autun , Dole, voilà les directions de t nos lignes % de retraite ... (1). >'•

« En cas de revers, écrivait-il encore, des ré-

(1) On se souvient que, sans l’initiative de Galliéni, qui fit attaquer l'armée Maunoury sur l’Ourcq, nos armées, en septembre 1914, abandonnaient Paris. L’ordre du général Joffre en date du 2 septembre leur indiquait comme ligne de retraite Ponbsur-Yonne, Nogent-sur-Sedne, Arcis-sur- Aube, Brienne-le-Ghâteau, Joinville. Ce n’était pas sans doute la- ligne indiquée par Gilbert, mais n’y a-t-il pas dans l’ordre du 2 septembre comme une trace de ses inspirations ?

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gions entières telles que le Morvan, ou le triangle stratégique Montereau-Moret-Fontainebleau, peuvent être ainsi préparées pour recueillir les armées battues et remplacer cette seconde ligne de défense que nous avons renoncé ci construire de façon permanente. »

Cette mystique étrange, où l’on envisageait comme sans importance aucune l’abandon d’une immense partie du territoire (1), où l’on ne tenait compte ni des facteurs moraux, ni des facteurs économiques, ramenait la Défense Nationale à un simple thème tactique, à un simple jeu de la guerre, un Kriegspiel, pour employer le vocable dont l’Etat-major allemand se sert pour désigner les manœuvres, simulacre de la guerre véritable.

Elle oubliait que si l’offensive était la tactique qui s’imposait nécessairement à l’Allemagne dont l’Empereur pouvait déclencher par surprise une guerre inopinée, à l’Allemagne qui bénéficiait d’une frontière enveloppante assurant dès le début à sa manœuvre des facilités marquées, à l’Allemagne dont les effectifs de paix étaient supérieurs à cause de sa forte natalité, elle se trouvait pour

(1) « En toute occasion, écrivait Gilbert, il faut nous inspirer de cette pensée saine de Clausewitz que le territoire n’est rien ou est peu de chose, et qu’il y a peu d’inconvénient h en sacrifier momentanément une certaine étendue. » Gilbert oubliait que Clausewitz, général prussien passé au service de la Russie pour combattre Napoléon, se souvenait forcément, lorsqu’il écrivait, de la campagne de Russie. ‘ où Napoléon fut battu pour s’être laissé attirer au fond des steppes immenses qu’on pouvait lui abandonner sans grand dommage. Mais cette conception, appliquée à la France, amène à considérer comme négligeable l’occupation par l’ennemi de la région la plus riche du pays, telle que nous l’avons subie pendant quatre ans !

les raisons opposées aussi contre-indiquée que possible à la France.

Elle méconnaissait les données les plus élémentaires du problème, qui nous traçaient notre méthode propre en dehors de toute formule a priori : concentrer nos forces entières à l’abri de camps retranchés solides, attendre là l’attaque de l’adversaire et ne passer à la .contre-attaque qu’à notre heure, avec tous nos moyens.

Le commandant Rossel, en quelques phrases claires, a résumé la tactique qui s’imposait à la France, mais qu’un visionnaire comme Gilbert ne pouvait entrevoir parce que les réalités lui échappaient.

« Stratégiquement nous répondrons à l’offem sive brutale et passive de l’adversaire par la défensive organisée scientifiquement et par la manœuvre poussée jusqu’à l’extrême limite du sacrifice et de l’audace.' Devancés par l’invasion (et ceci serait fatal), nous défendrions sans doute pied-à-pied le territoire national par la concentration rapide de tous les éléments guerriers des régions envahies ou plus immédiatement menacées. Mais pour donner à la nation unesécurité trompeuse et passagère, nous ne commettrons pas la folie de nous jeter dans la gueule du loup. Dût notre amour-propre national en souffrir, dût une partie de. la France être envahie, nous ne lancerons dans un formidable assaut d’offensive générale sans retour, dans une contre-attaque définitive, les masses organisées des millions de citoyens armés- que lorsque ces masses, représentant tout le pays vivant et travaillant, auront été amenées à pied-d’œuvre simultanément et que déjà les masses ennemies, affaiblies par les déploiements successifs, par la désillusion du coup

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manqué, par l’éloignement toujours plus grand du point de départ, par le prolongement indéfini de la guerre, enfin par les indécisions mêmes de leur commandement, auront senti diminuer leur puissance offensive et leur force de cohésion. La conception stratégique qui répond à la guerre de défense nationale, c’est d’une part la concentration des armées à l’abri de tout danger, c’est d’autre part l’offensive générale au moment et à l’endroit judicieux.

« Tel est le seul plan de campagne à la fois défensif et offensif d’un pays qui veut la paix, mais qui sait la guerre, et qui puise précisément sa puissance guerrière dans sa volonté de paix (1). »

Combien cette conception simple et souple, inspirée du sentiment précis des nécessités, était la conception « française », c’est ce que Jaurès a fortement marqué à plusieurs reprises. Il se sentait atteint dans son patriotisme ardent et dans sa liberté d’esprit latine chaque fois qu’en étudiant les questions militaires, qui le passionnaient, il découvrait dans la pensée des dirigeants de l’armée ce qu’il considérait avec raison comme une copie servile des méthodes allemandes.

« Du capitaine Gilbert au général Langlois, a-til écrit, tous les critiques militaires en faveur dans notre armée et qui inspirent l’enseignement de nos hautes écoles, conseillent l’offensive sans prendre garde qu’elle sera la contre-partie misérable,. la réplique nécessairement inférieure de l’offensive allemande... En parlant d’offensive, ils se croient audacieux ; ils ne sont que timides ef leur pensée routinière est à la discrétion des pensées et des

(1) Cité par Jaurès, dans VArmée nouvelle , p. 144.

mouvements de l’adversaire au moment même où elle croit s’en affranchir. Pour cette ombre vaine d’une fausse offensive qui ne serait qu’un plagiat impuissant et funeste, ils négligent d’organiser vraiment la défense de la France par la mise en œuvre simultanée et totale de ses forces (1). »

La plus grave des erreurs où son argumentation sophistique a entraîné Gilbert, c’est celle-ci en effet, et toutes les autres s’effacent devant elle. L’obsession de l’offensive l’a amené à négliger l’emploi du meilleur de notre puissance.

La tactique du coup droit, immédiatement porté, s’accommode mal de l’armement général. Elle se lie facilement au contraire à l’existence de l’armée de métier.

Gilbert a envisagé fréquemment l’utilisation des diverses classes d’âge. Il n’a jamais cru qu’à l’armée active. La méfiance des réserves, source de tous nos malheurs de 1914, se lit dans chacune de ses lignes. C’est chez lui que des générations d’officiers ont puisé, avec là conception faussement qualifiée napoléonienne de l’offensive à outrance, ' le mépris de la nation armée.

L’attaque qu’il annonçait se ferait, disait-il, sur la Sarre (2). Il conseillait de remanier nos régions de corps d’armée pour en créer trois ou quatre en contact avec la frontière, dans lesquelles se masserait en profondeur, dès le temps de paix, toute la troupe de choc.

Les Allemands agiraient de même et l’accumulation des garnisons sur quelques points continuerait ?

« Cette perspective, déclarait-il, n’a rien qui

(1) Jaurès : VArmée Nouvelle, Rouff, 1911 (p. 158).

(2) Là où eut li eu P attaque de Morhange !

nous effraye. Que des deux côtés, dès le temps de paix, le quart de l’armée permanente, l’élite du recrutement et les meilleurs officiers se tiennent à la frontière prêts pour un choc éventuel, nous ne voyons rien là que de propice à notre vieil esprit guerrier. Cette sorte de combat des Horaces et des Curiaces nous offre bien des chances favorables... Là se bornerait peut-être la guerre ramenée à ses anciennes formes, qui sont les vraies au sens militaire et dégagées de toutes les inventions de la nation armée . »

Paroles impies! a répondu Jaurès. «Voila à quelles conclusions aboutit celui qui est considéré, par la plupart de nos officiers d’élite, comme l’inspirateur génial de la stratégie française renouvelée,-celui dont la pensée se retrouve dans l’ensemble et dans tout le détail de l’enseignement de notre Ecole supérieure de guerre. La nation armée ne descend plus dans la lice ; elle forme la haie pour assister au combat de ses champions élus ; elle les soutient seulement de vaines clameurs (1).»

Oui, c’est à cette pauvre petite conclusion étriquée et archaïque qu’arrivait Gilbert. Ce sont ces deux préceptes conjugués : l’offensive à tout prix — la guerre limitée à l’armée active, qu’il léguait à ses disciples.

Sur la solution baptisée napoléonienne, et qui eût été plus exactement qualifiée de solution paresseuse, leurs cerveaux allaient travailler désormais.

« Le dogme de l’offensive devint la religion de l’armée sans trouver pour ainsi dire d’hérétiques : par un faux point d’honneur la défensive fut con-

(1) L'Armée Nouvelle , p. 176.

sidérée comme la marque de l’infériorité et presque comme un déshonneur... Napoléon ne fut pas seulement Dieu, mais idole, presque fétiche (1), et Ton fit de la méthode offensive une religion, une Grthodoxie intransigeante, un dogme exclusif et prompt à l’exclusive. Il se fît comme une francmaçonnerie de l’offensive, qui devint l’opinion chic, le bon genre et pour les habiles le moyen de parvenir (2). »

A l’Ecole supérieure de guerre, fondée en 1896, pour former les officiers brevetés destinés aux grades supérieurs, puis au Centre des hautes-études militaires, créé en 1910 pour les « élèves-ma-

(1) M. Engerand et M. Roger Maurice ( « Les Théories militaires d’avant la guerre», dans le Mercure de France du 1 er décembre 1917) ont tous deux montré que le « napoléonisme » avait exercé ses ravages en Allemagne comme en France et.que c’est à lui que nous devions, par exemple, la faute commise par von Klück lorsqu’il négligea Paris pour descendre sur la Marne. « En 191&, écrit M. Roger Maurice, un kriegspiel avait eu lieu au Grand Etat-major allemand. La situation étudiée était sensiblement la même qu’au I er septembre 1914. Von Klück était chef de parti. Il s’agissait précisément de choisir entre deux alternatives: marcher sur Paris ou continuer la poursuite de l’armée française supposée en pleine retraite. Von Klück marcha sur Paris. Ce fut la gaffe. A la critique, le directeur de l’exercice l’écrasa sous les textes. Napoléon, Clausewitz, Moltke furent cités. Von Klück fit amende- honorable et se déclara convaincu. Le 1 er septembre 1914, le problème se posa encore à lui. C’était la veine du candidat qui tire la question qu’il a étudiée la veille. Von Klück ne voulut pas « faire la gaffe » et il infléchit isa droite à la poursuite de l’armée française, laissant Paris sur son flanc et, dans le camp retranché, l’armée de Maunoury intacte... Voilà comment Napoléon nous a permis de remporter la victoire de la Marne. »

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