‹ Le plan 17Chapitre 5 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

ponsabilité du Grand Quartier, découvrir un coupable : ce fut le général Ruffey.

Il peut paraître étrange qu’on ait choisi pou 'J bouc émissaire celui-là même qui, le premier parmi les commandants d’année, venait de remporter une victoire relative. Il serait sans doute excessif de croire que l’Etat-major ait voulu ériger en règle qu’un général français, en ne se laissant pas battre, commet une faute grave. Mais il n’est pas déraisonnable de penser qu’il a profité de la première occasion rencontrée pour se débarrasser d’un individu mal pensant.

Le général Ruffey, « l’un des plus puissants cerveaux de notre armée — dit M. Engerand — n’avait pas, semble-t-il, une très bonne cote au G. Q. G., étant de ceux qui conseillent et qui avertissent (1) ». Il avait été l’un des apôtres de l’artillerie lourde, l’un de ceux qui avaient prévu les services que rendrait l’aviation. Gomme Galliéni, comme Lanrezac, il avait prédit l’attaque par la Belgique et nous avons vu que ses critiques n’avaient pas été épargnées au plan 17. Il lui opposait un autre plan, qu’il développa en mai 1914 dans un voyage d’état-major et qui consistait à tenter une forte offensive sur Thionville en observant la défensive sur le reste du front est (2).

(1) Le Secret de la Frontière, p. 488.

(2) « Je suis convaincu que le maréchal Joffre, par son attaque' sur les Vosges, a prolongé la gaierre. La campagne aurait duré trois mois si on avait su prendre l’ennemi en flagrant délit de manœuvre. Nous pouvions avoir 36 divisions d’infanterie sur la rive droite de la Meuse alors que l’ennemi n’en avait d’abord que 18. Les AUemands ne seraient pas sortis de la Belgique et la guerre se terminait très facilement. L’attaque sur Morhange a. prolongé là guerre de quatre ans et sept mois. » ( Commission d'enquête, première déposition du général Ruffey, p. 18.)

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SON OEUVRE

Le général Ruffev était hétérodoxe, et c’est ce crime qu’il a payé (1).

Charleroi !

Le malheureux général de Lanrezac, pendant que se déroulaient les offensives successives ordonnées par le Grand Quartier, avait accompli de son mieux le mouvement vers le nord auquel on avait fini par l’autoriser après l’attaque de Dînant.

Le 15, à 19 heures, comme nous l’avons vu, le général en chef lui avait adressé une note chiffrée qui lui permettait d’« exécuter le plan qu’il avait présenté pour faire remonter vers la Sambre le gros de la V e armée ».

De Sedan-Mézières à la Sambre. la distance dépasse 120 kilomètres. Le 1 er , le 3 e et le 10 e corps — les 2° et 11 e corps étaient passés à la IV e armée —* partirent le IG au matin. Le 1 er s’échelonna sur. la Meuse pour en garder les passages. Les autres s’installèrent dans l’angle formé par la Sambre et la Meuse. Ils occupaient leurs positions le 20 août.

Le 18° corps, deux divisions d’Afrique et les divisions de réserve Valabrègue, pour remplacer les deux corps enlevés à la V e armée, devaient rejoindre par chemin de fer. Ils rejoignirent, les uns le 21, les autres le 22 et le 23.

L’armée anglaise, dont le débarquement avait commencé le 8, devait prolonger la gauche française au nord de la Sambre, vers Mons. Ses deux

(1) Lui, du moins, n’a pas essayé de salir ses soldats : « Les soldats ont été merveilleux » a-t-il dit à plusieurs reprises (Deuxième déposition du général Ruffey, pp. 41-42).

150 le plan 17

corps terminèrent leur concentration le 21 au soir et se trouvèrent en place le 22.

A peine ses premières troupes en ligne, le 20, le général de Lanrezac apprenait que la I rc armée allemande (von Klück) atteignait Bruxelles, que la II e (von Bülow) fraîichissait la Meuse en aval de Namur. Il savait déjà que la TII° (von Hausep) aux avant-gardes de laquelle, il avait eu maille à partir le 15, s’avançait vers Dinant.

L’armée belge, depuis le 18, retraitait sur Anvers et ne semblait pas pouvoir prendre part à une action immédiate.

À l’arrière, le Nord n’olïrait aucun secours. Depuis la veille seulement, il était inclus dans la zone des armées. Lille, déclassée le 1 er août par simple, décision ministérielle, avait été démunie de ses canons depuis trois semaines, malgré la résistance du général Percin, commandant de la l re région (1). Le 21 seulement, on lui donna un gouverneur, le général Herment, qui fit son possible, avec son chef et le général d’Amade — celui-ci venait d’être pourvu du commandement d’un groupe de divisions territoriales du nord — pour organiser la résistance de la ville.

Le général de Lanrezac mit en position de dé¬

fi) On se souvient des calomnies abominables que les adversaires du général Percin ont répandues sur son compte après la défaite de Charleroi. Successivement, on lança le bruit qu’il avait été fusillé, exécuté par un officier anglais, etc... Le général Percin fut en réalité appelé à un poste d’inspecteur des formations d’artillerie de réserve, qu’on lui retira peu après. Il a protesté contre la légende dont il avait été victime dans une série de « Lettres » adressées à ses amis. Un livre de lui remettra prochainement toutes choses au point. Il paraîtra sous le titre : « Lille », chez Grasset.

SON OEUVRE

fense ses deux corps disponibles, s’efforçant de hâter l’arrivée du reste de ses troupes. Et c’est dans cette situation qu’il reçut, le 20 au soir, l’ordre presque incroyable qui lui enjoignait d’attaquer conjointement avec la IV e et la III e armées :

« La IV e armée rompra du front Mézières-Verdun et attaquera sur le front Gédinne-Paliseul - Neufchâteau. La III e armée, débouchant de Verdun. agira à la droite de la IV e armée. A l’ouest de la Meuse, la V e armée prendra l’offensive au nord de la Sarnbre, sa gauche passant par Charleroi. L’armée anglaise, marchant à la gauche dé la V e armée, ira de Mons vers Nivelles. Le corps de cavalerie Sordet opérera à la gauche de l’armée anglaise (1). »

Sans hésiter, le chef de la V e armée décida de ne pas obéir à cet ordre de folie et de ne prendre l’offensive que le 23, lorsque ses troupes et l’armée anglaise seraient rassemblées. Il communiqua sa résolution au G. Q. G., qui répondit « qu’il était libre de choisir son moment comme il l’entendrait». Et il élabora ses ordres, que M. Engerand résume ainsi :

« L’armée se mettra en bataille à hauteur des gros de ses avant-gardes pour empêcher l’ennemi de déboucher au sud de la Sarnbre... Il est formellement interdit jusqu’à nouvel ordre d’aller dans les fonds de la Sarnbre autrement que par des détachements chargés d’empêcher les éclaireurs ennemis de passer (2). »

Puis il attendit.

(1) Cité par M. Engerand, Le Secret de la Frontière , p. 526.

(2) Ibid., p. 527.

Ce ne fut pas long. Le formidable mouvement allemand, que l’Etat-major avait constamment nié, aboutissait.

Le 21, à 10 heures, commençait le bombardement de Namur.

A 13 heures, à l’ouest de Namur, la Garde nous attaquait en forces. A 14 h. 30 déjà, la Sambre était franchie sur plusieurs points.

La journée du 22 vit se poursuivre la lutte dans laquelle le 3 e , le 10 e corps et les deux divisions africaines s’efforçaient d’arrêter la ruée adverse. Il y eut des actes d’héroïsme magnifiques, mais il ne s'agissait pas d’être héroïque, il s’agissait surtout de gagner du temps. Et c’est alors qu’on vit le résultat malfaisant de la théorie du «bourrage» dont les officiels, si longtemps, avaient proclamé l'infaillibilité.

« Cette position comportait de toute nécessité — dit l’auteur de la « Note Secrète » — des ordres d'organisation défensive. Ils furent prescrits. Cependant le 1 er corps seul, commandé par le général Franchet d’Espérey, comprit la pensée du chef efc s’y conforma. Les autres troupes, pénétrées des idées si fausses qui leur avaient été inculquées au ceurs de ces dernières années, négligèrent toute précaution. Le terrain ne fut nullement préparé comme il aurait dû l’être : pas de tranchées, pas le moindre fil de fer. Persuadés que la meilleure manière de se défendre est encore d’attaquer quoiqu'il arrive et quand même, ils méprisèrent les ordres généraux qui leur avaient été remis, ne se retranchèrent pas sur les hauteurs qui dominent Gharleroi et la Sambre, et sans connaître exactement les desseins de l’ennemi, ils se jetèrent à corps perdu sur les éléments allemands qui se pré-

SON OEUVRE

sentaient sur les ponts de la rivière : ce fut un massacre ! (1).»

Le 23 devait être la journée décisive. Le 18 e corps n’avait pas encore donné ; le 1 er se trouvait libéré par une division de réserve de la garde des ponts de la Meuse ; l’armée anglaise était prête. Le groupe Valabrègue demeurait encore à une étape, mais la place de Maubeuge fermait, entre les troupes françaises et anglaises, le trou qu’il devait boucher.

Le général de Lanrezac, qui attendait ce moment, décide de contre-attaquer. Dès 7 heures, la bataille commence. Jusqu’à 13 heures, tout marche bien. Le l 01 ' ’corps va s’élancer sur la Garde, lorsqu’on apprend coup sur coup que la IV e armée, battue sur la Semo-y, est en retraite, que la garnison belge de Namur évacue les forts anéantis, que l'armée von Hausen franchit la Meuse et que l’armée von Klück aborde les Anglais.

Le 1 er corps, retourné, rejette von Hausen sur la rive droite de la Meuse et coupe court à la tentative d’enveloppement. «Mais la situation devient d’heure en heure plus difficile.

A 20 heures, de sa propre initiative, le général

(1) Note secrète sur la conduite de la gueiTe, p. 32. M. Hanotaux, quoique très officiel, s’exprime de manière analogue dans son Histoire illustrée de la guerre , V, 278. Le résumé des études de M. Hanotaux sur la bataille de la Sambre a paru, dès 1917, en un volume: L'Enigme de Charleroi, à l’Edition française illustrée.

M. Engerand dit tenir d’un témoin oculaire que les ordres du général de Lanrezac avaient été transmis à la 5 e division avec cette adjonction étrange : des contre-attaques seront dirigées sur Roselies «pour affirmer notre esprit d’offensive ». ( Secret de la Frontière, p. 530.) Le poison avait partout produit son effet.

de Lanrezac ordonne de rompre le combat et de se replier sur la ligne Givet-Philippeville-Beaumont-Maubeuge.' Puis il avise le Grand Quartier Général, qui accepte sa décision.

L’armée anglaise suivit. Ses 70.000 hommes avaient reçu merveilleusement à Mons le choc de la grande armée d’enveloppement. Abrités dans de bonnes tranchées et pratiquant la « tactique boër», qu’ils avaient apprise à bonne école, ils avaient, sans reculer d’un pas, infligé à l’ennemi de lourdes pertes. « Défense véritablement remarquable, qu’on ne nous a pas fait connaître et qu’on n’a peut-être pas comprise comme il eût convenu —dit M. Engerçind —. C’était la première manifestation de la forme qu’allait prendre la guerre. Les Anglais, n’ayant rien à désapprendre et renseignés par le Transvaal, en avaient dès la première minute saisi le sens (1)’ ».

Le général de Lanrezac avisa le maréchal French, qui partit derrière lui, à l’aube du 24 août.

Le Nord était perdu. A Lille, proclamée le 24 ville ouverte, l’évacuation commençait. Maubeuge, débordée le même jour, était condamnée (elle capitula le 7 septembre). Mais la V e armée, grâce à son chef, demeurait sauve. « Il n’est pas exagéré de dire — déclare M. Engerand — que c’est à la décision du général de Lanrezac que la France a dû sôn salut (2). »

Néanmoins, comme il avait, depuis le début de la guerre, prévu le danger, averti, comme il avait obligé l’Etat-major à voir clair, comme il s’était

(1) Le Secret de la Frontière, p. 543.

(2) Ibid., p. 548.

SON OEUVRE

montré chef avisé dans le combat, il fut, suivant la règle, « limogé ».

Quelques jours plus tard, au cours de la retraite, alors qu’il venait d’infliger à l’ennemi, près de Guise, un échec sérieux, il fut remplacé dans son commandement par le général Franchet d’Espérey, chef du 1 er corps d’armée (1).

L’Etat-major continuait à essayer de donner le change en chargeant des boucs émissaires des responsabilités qui n’incombaient qu’à lui.

Ceci fait, il continuait à ne point remplir son rôle, à ne rien prévoir, à ne rien ordonner de ce qui pouvait arrêter l’invasion.

« Pas un instant, l’idée n’était venue au G. Q. G. de faire édifier, pour protéger ces riches provinces, les retranchements dont il ignorait toujours la puissance. Les premiers jours de septembre appro-

(1) Le général de Lanrezac fut mis à la disposition du gouverneur de Paris qui, n’ayant pas d’emploi à lui donner, l’envoya à Bordeaux à la disposition du ministre.

Il n’est sorti de sa réserve qu’en mai 1919, pour répondre, dans une « Lettre ouverte » qu’a publiée le New-York Herald,. à certaines allégations des « Mémoires » du maréchal French. L’Œuvre l’a interviewé k ce sujet le 18 mai et lui fait dire :

« Ge n’est pas Joffre qui a fait un plan. Joffre n’avait pas de plan. Il est incapable d’en concevoir. En réalité, ce n’était pas Joffre qui était la tête au G. Q. G., mais bien le général Berthelot, homme intelligent, malheureusement entouré de petits jeunes gens sans aucune expérience de la guerre et qui se sont imaginé que notre offensive sur le Luxembourg balaierait tout et serait décisive. Ils se sont hypnotisés sur cette idée néfaste, généreuse et inexécutable. Ge fut une erreur, mais ce fut l’erreur d’un homme intelligent : le général Berthelot. »

Le général de Lanrezac a adressé k L’Œuvre, qui l’a publiée le 2)2 mai, une rectification qui ne rectifie guère que la forme de l’interview du 18 mai.

chaient ; un mois s’était écoulé depuis le commencement de la guerre, un mois dont on n’aurait pas dû perdre une heure et qui aurait amplement servi, grâce aux .formations de l’arrière, grâce à la main-d’œuvre civile, à transformer chacune de ces croupes (Saint-Gobain, Laon, Graonne, les forts de Reims, les lignes de la Vesle et de l’Aisne) en autant de citadelles imprenables (1). »

Rien n’avait été fait.

Dix département furent envahis. Dix départements qu’il a fallu reprendre, à quel prix ! Dix départements qui nous sont revenus après quatre ans et demi de souffrances, dévastés, ravagés, ruinés !

L’Etat-major n’avait su défendre les frontières ni le territoire.

Le plan 17 avait livré le pays.

(1) Note secrète sur la conduite de la guerre, p. 35.

CONCLUSION

Quatre ans d’incohérence et de tueries

Le récit des événements qui suivirent les premières offensives ne rentre pas dans le cadre de cette étude, consacrée à l’histoire du plan 17.

Nous avons vu comment ce plan fut élaboré par un Etat-major imbu des idées les plus fausses, et comment ses auteurs, fermant les yeux aux dures leçons des réalités, cherchèrent à l’appliquer envers et contre tout.

Lorsqu’après Morhange et Vi-rton, Charleroi eut décidément prouvé que les conceptions stratégiques officielles menaient à la défaite, lorsque le Grand Quartier Général lui-même dut avouer qu’on n’avait-plus qu’à battre en retraite, « la* manœuvre offensive projetée n’ayant pu être exécutée (1) », on se cramponna quelque temps encore aux formules en usage.

L’« Instruction générale n° 4 », dq 1 er septembre, énonce : « Dès que la V e armée aura échappé à la menace d’enveloppement prononcée sur sa gauche, l’ensemble des III e , IV e et V e armées reprendra l’offensive ». Mais, la ligne de repli très loin- 1 takie qu’on fixe aux troupes : sud de Nogent-sur- Seine, sud de l’Aube et de l’Ornain, nord de Barle-Duc, montre que l’offensive envisagée n’est pas considérée comme prochaine.

(1) Instruction générale n° 2 du 25 août.

Pont-sur-Yonne, Nogent-sur-Seine, Arcis-sur- Aube, Brienne-le-Château, Joinville, précise une note du lendemain. C’est la ligne du Morvan et de la forêt d’Othe, c’est presque celle que le capitaine Gilbert avait indiquée (1) !

La note ajoute : «Il y a lieu de soustraire nos armées à la pression de l’ennemi » et de les amener à « s’organiser et à se fortifier dans la zone où elles s’établiront en fin de repli... Après s’y être complété par les envois des dépôts, il conviendra de passer à.l’offensive sur tout le front (2) ».

La formule d’offensive figuré toujours dans la littérature du G. Q. G., mais on ne sent plus la foi. «L’ordre est grave. Il jette une lumière crue sur l’état d’esprit qui était alors celui de nos dirigeants militaires. L’écroulement de leurs espérances dans le succès certain de leurs conceptions si étranges du temps de paix les avait positivement anéantis. Ils doutaient maintenant de tout : des chefs, des troupes et peut-être d’eux-mêmes (3). »

Le jour même où paraît cette note — 2 septembre — le général en chef informe le Ministre de la guerre, le maréchal French et le gouverneur de Paris « qu’il est impossible d’envisager une manœuvre d’ensemble sur la Marne avec la totalité de nos forces » et Galliéni, engageant la VI e armée placée le 2 sous ses ordres, se voit obligé d’extorquer à l’Etat-major la bataille libératrice à laquelle il n’ose plus se risquer (4).

(1) Voir au chap.: L 7 « Hystérie de l’offensive », p. 28.

(2) Note 8463, du 2 septembre, qüi précise 1’ « Instruction Générale » d>u 1 er .

(37 Note secrète sur la conduite de la guerre, p. 39.

(4) G’ekt une vérité que la censure interdisait de proclamer pendant la guerre, car Le Radical se vit menacer de

CONCLUSION

Il la livre, contraint et forcé, sans croire au succès. Si l’on en veut une preuve, elle est dans l’ordre donné le 5 septembre, à 23 h. 50, quelques heures avant l’attaque générale, de transporter le Grand Quartier de Bar-sur-Aube à Châtillon-sur-Seine, cinquante kilomètres plus au sud.

Toutes les opérations, dès ce moment, se font au jour le jour, sans plan, sans idée directrice, et visiblement sans confiance. Quotidiennement, bureaucratiquement, on pourvoit aux besoins les plus pressants et lorsqu’après la victoire de la Marne commence ce qu’on a nommé « la course à la mer », on aligne successivement les troupes disponibles sans essayer la moindre manoeuvre, sans tenter le plus petit mouvement débordant sur la droite allemande, alors qu’on aurait pu peut-être sauver Lille ou empêcher au moins les Allemands de s’organiser sur l’Aisne et de s’y fixer.

Et puis, le front établi, lorsque la guerre de tranchées commence, l’Etat-major, dérouté, ahuri par la forme nouvelle d’une lutte que le Transvaal, la Mandchourie, Tchataldja avait pourtant permis de prévoir, que l’Etat-major allemand, lui, avait étudiée et prévue, donne le spectacle d’une impuissance totale.

Les armes, qu’exigent les combats de tranchées, il n’en veut point. Pas d’artillerie lourde ! Il faudra qu’au printemps de 1915 un civil devienne sous-secrétaire d’Etat de l’Armement pour qu’on

saisie pour avoir voulu le faire le 1 er juin 1-916, jour des obsèques -de Galliéni. Mais elle n’est plus aujourd’hui contestable. Voir à ce sujet «Dans l’ombre de Galliéni», par P.-B. Ghkusi (officier d’ordonnance du gouverneur de Paris), dans La Renaissance , n° du 21 juin 1919.

établisse un programme. (1), comme il faudra qu’un autre civil devienne sous-secrétaire d’Etaî; de l’Aéronautique pour qu’on finisse par avoir une aviation. Pas d’engins nouveaux ! La « section technique» de l’artillerie oppose aux inventions qu’on lui propose le veto le plus brutal et le plus dédaigneux (2).

Sans avoir rien de ce qu’il faudrait pour réussir, on lance les soldats à l’assaut des positions ennemies. On multiplie les attaques les plus meurtrières' et les plus inutiles, au hasard, lorsque l’opinion publique commence à se lasser, lorsque la belle saison revient, ou lorsque l’intérêt personnel des chefs le réclame.

(1) Il a même fallu cela aussi pour qu’on se décide à faire des fusils. C’est une chose qui paraît incroyable, mais du mois d’août 1914 jusqu’à l’arrivée de M. Albert Thomas au sous-secrétariat de l’Armement, M. Miller and étant ministre, pas un Letoel n’a .été fabriqué î

(2) M. Georges Claude a exposé avec beaucoup de pittoresque, en rejetant, on ne sait trop pourquoi, sur le Parlement, les erreurs qu’il attribue lui-même aux bureaux militaires, comment furent refusées ses bombes à air liquide {Politiciens et Polytechniciens , Stock, 1919). M. Archer, dans des notes imprimées qui furent envoyées à de nombreuses personnes et dans sa déposition devant la Commission d’Enquête ( Procès-verbaux, p. 199 et suiv.) a retracé les tribulations malheureuses de son canon d’accompagnement de l’infanterie. M. Feuillette, qui inventa et fabriqua la grenade à fusil qui porte son nom, la première grenade qui fut mise en service, n’a raconté nulle part encore comment il réussit à imposer au général Baquet l’adoption d’un engin que tous les soldats réclamaient ; ce serait une histoire bien curieuse à écrire. On connaît mieux, car elle a fait un certain bruit, celle des tanks. Les chars d’assaut-, qui jouèrent un si grand rôle à la fin de la guerre, ont fini par être adoptés grâce à l’insistance de MM. Aubriot, député, et Breton, sous-secrétaire d’état des Inventions en particulier, par les militaires qui, pendant longtemps, n’en avaient pas voulu.

CONCLUSION

Crouy, les Eparges, l’Artois et la Champagne à deux reprises, le Linge et là «Vieil Armand», inaugurent en 1915 la série.

L’assaut de la Somme, en 1916, a pour but au début de dériver les forces allemandes de Verdun, mais on le prolonge ensuite, parce qu’on l’a commencé, sans raison.

1917 voit l’attaque abominable du 16 avril, où les généraux Nivelle et Mangin jettent leurs troupes, sans aucun résultat, comme au mois d’août 1914, sur des retranchements intacts (1).

Dans tout cela, pas une idée, pas l’ombre d’une doctrine, pas la plus fugitive trace d’une directive quelle qu’elle soit.

Le général Percin, qui a tenté d’en trouver une,

(1) L 'offensive du 16 avril, la légende et la vérité ; brochure de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen, a résumé les événements du 16 avril, qu'une campagne de presse, inspirée par le général Nivelle ou par son entourage et lancée, en raison de la censure, dans les journaux américains, avait tenté de dénaturer. Les militaires essayaient de rejeter la responsabilité de l’échec sur les parlementaires qui, présents au front lors de l’offensive et affolés par les pertes que nous subissions, auraient obtenu de M. Painlevé, ministre de la guerre, l’arrêt de l’attaque au moment où le succès allait être obtenu. M. Painlevé, après avoir pendant la guerre observé le silence, a rétabli la vérité dans le discours qu’il a prononcé à la Chambre dans la discussion sur la publication des débals des comités secrets {Journal Officiel, 2° séance du 10 octobre 1919). Mais les militaires n’ont pas ‘désarmé et deux livres sont annoncés au moment où celui-ci est sous presse, qui tous deux tenteront de ressusciter la légende. L’un a pour auteur le commandant de Civrieux, critique militaire du Matin, l’autre le lieutenant-colonel Rousset, critique militaire du Petit Parisien et de La Liberté. M. Painlevé, de son côté, prépare également un volume.

relève pendant les trois premières années de la guerre, six changements d’orientation (1) :

1° Dans le premier semestre 1915, le général Jo'ffrë émet sa théorie du « grignotage », reconnaissant par'là l’inviolabilité des fronts.

2° Dans le second semestre, il y renonce et tente en Champagne ce'qu’on nomme d’un mot d’ailleurs dépourvu de sens : la percée.

3° Après l’attaque de Champagne, l’Etat-major admet qu’on ne peut d’un même élan enlever les positions successives de l’ennemi (rapport du général Pétain sur l’attaque de septembre) (2).

4° Le 16 janvier 1916, le général JofTre adresse aux commandants d’armée des instructions «sur le but et sur les conditions d’une offensive d’ensemble», montrant ainsi qu’il ne croit plus à l’inviolabilité des fronts.

5° Le 30 juillet, dans une note sur « L’Usure adverse », il affirme qu’il n’y a pour l’instant rien à tenter : « Actuellement, nous tendons à désorganiser leurs forces, à les affaiblir, à les user. Une fois cette usure obtenue, la libération des territoires envahis s’ensuivra fatalement».

6° Le 27 novembre, dans une lettre à ses commandants d’armée, il déclare : « J’ai décidé de poursuivre la recherche de la rupture du dispositif ennemi par une offensive d’ensemble » et leur

(1) L’Instabilité de la Doctrine de guerre du haut commandement français, note s,ans nom d’imprimeur, datée du 25 février 1918 et signée du général Percin, qui recommande l’adoption du canon d’accompagnement Archer.

(2) Ce revirement ne me paraît pas pouvoir être mis au compte du général Jolïre et de l’Etat-major. Le rapport du général Pétain, dont il sera parlé plus loin, exprime l’opinion personnelle de celui-ci et nous verrons que le haut commandement lui en a témoigné sa désapprobation.

CONCLUSION

prescrit la préparation de l’attaque que son successeur devait effectuer le 16 avril 1917.

C’est probablement pousser trop loin le besoin dé logique que de prêter au généralissime des conceptions qu’il n’eut sans doute pas, même successivement. M. Engerand a écrit de lui en 1918 ce mot terrible : « Si l’on connaît le plan de concentration du général Joffre, on ne sait pas encore exactement quel était son plan de guerre (1). » Je croirais volontiers, comme M. Engerand . le laisse entendre, que le général Joffre n’a jamais eu aucun plan et que, naturellement inerte, il ne songeait à faire quelque chose que quand les incidents de la politique intérieure lui inspiraient la crainte de se voir relevé.

Un seul des grands chefs semble avoir compris N rapidement le caractère de la guerre et adapté ses conceptions aux nécessités, suivant les enseignements de l’expérience: c’est le général Pétain.

Son « Rapport sur les opérations de la II e armée en Champagne », du 1 er novembre 1915, contient une critique sévère des dispositions prises pour ' l’attaque, dispositions que le G. Q. G., selon son habitude, avait prescrites et imposées du fond de ses bureaux. Il démontre que s’il est toujours facile, avec une bonne préparation d’artillerie, d’enlever une première position, il est impossible, avec un armement insuffisant, de détruire d’avance les positions suivantes; qu’on est obligé, après un premier succès, d’aborder des retranchements intacts ; que, dans ces assauts successifs, les pertes subies par les troupes d’infanterie et surtout par les cadres sont telles que la troupe est impuissante à produire un deuxième effort analogue au premier;

(1) Le Secret de la Frontière, p. 476.

que 1$ nécessité où l’on se trouve d’avancer l’artillerie et de lui faire recommencer sa besogne de préparation donne le temps à l’ennemi de constituer des organisations défensives nouvelles.

« Avant donc de songer à renouveler des attaques aussi coûteuses que celles de septembre — dit-il, — il semble qu’il y aurait lieu de procéder méthodiquement à l’usure de l’ennemi... Poussée générale d’abord, se manifestant par une grande activité d’infanterie et surtout d’artillerie sur tout le front pendant plusieurs mois, jusqu’à ce qu’il soit reconnu que la supériorité morale et matérielle est de notre côté ; puis effort décisif sur une partie du front, ayant pour objet de pro- 4 duire dans plusieurs secteurs d’une certaine étendue (20 kilomètres au minimum) ou un seul de 50 à 60 kilomètres, ce qu’on est convenu d’appeler la percée, mais qui, en réalité, ne peut être que le refoulement de l’ennemi hors de la zone de ses organisations fortifiées.

« Pour mener à bien cette tâche qui comprend les différents actes d’une bataille décisive, il faut des effectifs, des canons, des munitions, des engins et des explosifs en plus grand nombre que l’ennemi. L’effort à faire est immense, la dépense colossale. Nous ne devons pas craindre de regarder en face les difficultés. Ce n’est pas en les niant que nous parviendrons à les résoudre. »

En écrivant ces lignes dès le 1 er novembre 1915, le général Pétain condamnait aussi nettement qu’il pouvait le faire dans un rapport officiel adressé à ses chefs, la répétition à jet continu des offensives inutiles.

L’Etat-major l’entendit bien ainsi, car il lui infligea une quasi disgrâce en l’envoyant à l’arrière diriger des manœuvres de cadres au camp de

CONCLUSION

Noailles. Il y resta tout l’hiver de 1915-16 et ne retrouva de commandement sur le front que le 26 février 1916 lorsque, devant la ruée allemande sur Verdun, le Grand Quartier l’appela précipitamment pour lui confier le soin d’organiser la défense.

La méthode de temporisation ne prévalut que plus tard lorsque, le général Jofïre ayant été enfin relevé (13 décembre 1916) et son successeur, le général Nivelle, s’étant écroulé après la sanglante offensive du 16 avril 1917, le général Pétain fut; investi le 15 mai 1917 du commandement en' chef des armées du nord et de l’est.

A partir de ce moment, tout en menant à bien quelques opérations limitées et d’une utilité incontestable, qui purent être effectuées avec de faibles pertes (Verdun en août, la Malmaison en octobre), on commença à se montrer plus sage et on attendit que l’accroissement du matériel et l’arrivée des Américains nous aient donné une supériorité certaine (1).

L’Allemagne alors, matériellement affaiblie — comme tous les belligérants, hélas ! mais sans pouvoir espérer comme nous un renfort quasi inépuisable, — moralement découragée par la perspective d’une issue fatale, céda comme cèdent les assiégés, non au génie de l’adversaire, mais au phénomène d’usure (2).

(1) « Le général Pétain répondait obtinément aux impatients qui le pressaient de risquer une grande entreprise : .T'attendis les Américains et les tanks. » (Discours de M. Painlevé sur l’attaque du 16 avril 1917, Journal Officiel , séance du 10 octobre 1919.)

(2) Encore a-t-on trouvé le moyen de compromettre le résultat à la onzième heure, en livrant à l’ennemi, par une ultime erreur, le Ohemin des Dames et la route de Ghâ-

La chute tardive des dirigeants militaires avait permis de tenir jusqu’au bout.

Un article, paru le 1 er novembre 1917 dans le Bulletin des Armées, a résumé en ces termes les principes que leurs successeurs ont suivis

« Les derniers combats fixent définitivement la méthode offensive que l’expérience de cette guerre a fait adopter, en pleine communauté de vues, au commandement français comme au commandement britannique.

« Gett'e doctrine peut se définir de la sorte : point de tentative de percée comme on l’entendait en 1915, mais occupation d’objectifs limités, successifs et prévus, après une préparation complète d’artillerie lourde. Le succès est ainsi obtenu par l'accumulation des moyens matériels et la limitation volontaire des progrès de Vinfanterie. »

Il avait fallu près de trois ans de guerre pour qu’un hétérodoxe, près "de prendre sa retraite en 1914 comme colonel, remplaçât les orthodoxes qui, n’ayant rien su prévoir, ne*savaient rien exécuter.

Il avait fallu plus de trois ans de guerre pour que la faillite des sacro-saints principes auxquels nous devons les déroutes du début et les massacres de 1914-15-16 fut officiellement proclamée.

teau-Thierry. La responsabilité de cette faute semble bien devoir retomber ,sur M. Clemenceau personnellement et sur le général Foch, investi par lui du commandement suprême au printemps de 1919. Ce sont eux qui, convaincus que le dernier effort allemand se ferait sur Montdidier, ont concentré au nord de Compiègne tout ce que nous conservions de troupes, abandonnant à peu près le Chemin des Dames, où ne restèrent que trois divisions territoriales et deux divisions anglaises qui venaient d’être très abîmées dans le Nord. Le général Pétain a, dit-on, déconseillé cet abandon et les chefs qui commandaient au nord de l’Aisne paraissent avoir' averti du danger.

L’État-major voudrait donner le change

Les responsables de tous nos malheurs n’ont encore au reste rien compris.

Ceux à qui nous devons au moins quinze cent mille morts (1), l’invasion et la ruine de dix de nos départements, prétendent encore 11 e rien re- J connaître.

Leur principal effort, au -cours de la guerre, *a été pour conserver leurs situations. Ils tentent, •après la guerre, l’impossible pour sauvegarder leur prestige et leurs intérêts compromis.

Le général Joffre,- que la légende officielle représente comme un «grand-père» plein d’abnégation, s’est, comme on dit, cramponné jusqu’au jour où on l’a mis à la porte. Ses démêlés avec le général Foch, qui cherchait à lui ravir la première place, se sont étalés dans les journaux (2) et il

(1) On ne connaît même pas encore le chiffre exact, qui de 1.200.000 est monté tantôt à 15, tantôt à 1.800.000. Les calculs varient suivant les statistiques et il n’apparaît pas qûe le ministre de la guerre soit fixé, à 200 ou 300.000 hommes près !

(2) Au printemps de 1915, après les débuts de la guerre de tranchées, des papiers, non signés bien entendu et tapés à la machine, furent distribués aux soldats des armées du nord et de l’est, que commandait le général Foch. On leur démontrait que s’ils étaient encore là, c’était la faute du généralissime, hésitant et timoré ; qu’un chef comme Foch, au contraire, aurait tôt fait de terminer la guerre. Le général Joffre répondait dans la Dépêche de Toulouse, dont le directeur, M. Hue, est son ami d’enfance. « Je n’ai pas recherché mon poste, disait-il. La . guerre m’y a trouvé. J’en accepte tous les devoirs. J’en supporte toute la charge. Je

suffit d’ouvrir le livre de M, Mermeix, qui pourtant voudrait lui être favorable (1), pour y trouver, par exemple, dans la correspondance échangée entre le général Joffre et le général Galliéni — ce Galliéni que Joffre avait refusé, par jalousie, d’admettre au G. Q. G. —- la marque du personnalisme étroit que le commandant en chef apportait dans ses fonctions. N’a-t-il pas exigé d’ailleurs, pour consentir à s’en aller, qu’on lui confère la dignité de maréchal (2) par un décret dont M. Clemenceau,

la supporterai jusqu’au bout. Mais si quelqu’un veut ma place, je suis prêt à passer la main. »

Ces aimables polémiques, si. propres à rehausser le moral des soldats, furent arrêtées dans une certaine mesure par la censure. Le numéro de La Dépêche qui contenait l’article de Pierre et Paul (M. I-Iuc) dont les lignes ci-dessus sont extraites, fut saisi. L’arrière a donc ignoré, sauf quelques privilégiés, les discussions des deux grands chefs. Mais, comme la providence .a des voies impénétrables, quelques soldats y ont par contre assisté à l’avant. J’étais alors affecté comme sapeur du génie à une brigade de tirailleurs algériens, et l’un de mes compagnons, tué depuis au Mort-Homme, recevait le journal que son père dirige à Batna : L’Echo du Sahara. L’Echo reproduisait la prose de La Dépêche sans qu’aucun censeur s’en fut sans doute avisé. Nous y limes, pour notre édification, l’interview de Joffre, dans le numéro du 3 avril.

(1) Mermeix : Joffre. La première crise du commandement, Ollendorff, 1919. — L’Affaire Nivelle , deuxième crise du commandement, vient de paraître. Il doit y avoir un troisième volume : Histoire du commandement unique.

(2) « Joffre voulait obtenir une réparation. Dans les conversations qui avaient précédé la signature des décrets du 13 décembre, on lui avait parler de l’élever au maréchalat. Après la séance du Sénat du 23 -décembre, Joffre demanda le bâton qu’on lui avait offert et il laissa entendre que, si cette réparation ne lui était pas accordée, il voudrait être relevé de ses deux emplois. » (Mermeix, ouvr, cité, p. 280.)

CONCLUSION

alors journaliste, a justement démontré l’illégalité (1) ?

Son successeur, le général Nivelle, avec un désintéressement patriotique tout aussi accentué, a consacré les loisirs que lui laissait la fonction de gouverneur militaire de l’Algérie, qu’on a eu la faiblesse de lui . donner, à répandre à travers le pays des notes mensongères sur l’offensive du 16 avril 1917 et à fomenter dans la presse d’outre- Atlantique une campagne dont le résultat le plus clair aurait pu être de refroidir l’ardeur des Américains.

Nous avons vu tous les Castelnau de Morhange, tous les Berthelot de Crouy, monter en grade à chaque défaite, devenir commandant de groupe d’armées et major-général ou s’en aller en Roumanie, à la tête d’une mission militaire, apprendre aux autres l’art dans lequel leur propre ignorance s’était étalée.

Nous avons vu tous les colonels Buat, auteurs de pronostics faux et de plans dans la lune, gravir jusqu’aux sommets de la hiérarchie.

Et cependant que ces hommes, à qui leur œuvre d'avant-guerre ou leurs exploits guerriers, l’une et les autres pour certains, auraient mérité à tout le moins une prompte et fort indulgente mise à pied, disposaient pour eux et leurs amis de la feuille des bénéfices, nous avons vu ceux qui n’appartenaient pas absolument à leur petite coterie traités par eux avec une souveraine injustice.

(1) Dans l’Homme Enchaîné du 31 décembre 1916, M. Clemenceau a rappelé le texte de la loi du 13 mars 1875, article 8 : « Le nombre des maréchaux de France, ainsi que les conditions de leur nomination, seront réglés par une loi spéciale.., ». Cela ne l’a pas empêché, du reste, de nommer à son tour deux maréchaux.

• Les généraux de Lanrezac et Ruffey, disgraciés dès le mois d’août 1914 ; le général Sarrail, débarqué, réintégré à l’armée d’Orient par le gou- * vernement, linalement «limogé)), bien qu’il eût presque constamment remporté des succès ; le général de Lamaze, un des vainqueurs de l’Ourcq, relevé après avoir signalé l’impossibilité de l’attaque de Grouy, qui échoua ; le général de Maud’huy, un des vainqueurs de la Marne, relevé de même manière pour avoir démontré les dangers d’une offensive, qui lut .désastreuse, au « Vieil- Armand » ; le général Foch lui-même, le futur «libérateur)), privé de commandement pendant un certain temps; et combien d’autres, qui souvent payèrent pour de plus grands coupables (1), sont autant d’exemples de la méthode en usage au Grand Quartier : méthode d’indulgence éhontée pour les membres de la caste, d’inimitié parfois haineuse pour ceux qui n’y étaient pas affiliés étroitement.

Je ne mentionne pas ces faits, secondaires au reste dlans le grand drame, pour tresser des couronnes aux victimes, qui ne méritent pas toujours beaucoup d’intérêt. Je les signale simplement

(1) M. Accambray, député, cjui, faute de pouvoir s’expliquer h la tribune âur les fautes des grands chefs, dut recourir au système des «Lettres privées» adressées aux parlementaires, aux journalistes, à toutes les personnes supposées influentes, a signalé dans sa Lettre à Monsieur le Président du Conseil des Ministres du 18 novembre 191,5 un certain nombre de ces boucs émissaires : le général Belin, relevé a.près l’attaque de septembre 1915 en Cham- , pagne à la place du général de Langle de Cary, le colonel Débeney, relevé après les Eparges à la place du général Dubail, les généraux des Vallières et Nudant, relevés après l’attaque du printemps 1915 en Artois à la place des généraux d’Urbal et Foch, etc...

le plan 17

CONCLUSION

parce qu’elles caractérisent des hommes chez qui le souci de l’intérêt personnel exclusif primait toutes les préoccupations de défense nationale, bonnes seulement pour les soldats.

Alors que les Français ne pratiquaient qu’un culte : celui de la Patrie, ils ont, eux, pratiqué le culte de l’Annuaire militaire. Le seul Dieu qu’ils servent, aujourd’hui commue hier, c’est le Dieu des honneurs et de l’argent.

Les responsabilités ? Ils les rejettent sur d’autres : sur les parlementaires, comme le général Nivelle ; sur les subordonnés', comme le maréchal Joffre.

Celui-ci, devant la Commission d’Enquête, n’a pas craint de reprendre la méthode employée après Morhange. Généralisant le système, il a dit:

« Il y eut de nombreuses défaillances dans nos grandes unités, dont plusieurs, surprises ou mal engagées, ont fondu très rapidement et reflué... Le commandant en chef a considéré comme un devoir absolu de relever de leur commandement les chefs à qui incombait la responsabilité (1). »

En ce qui concerne les soldats, il n’y a même pas lieu-de répondre. Le monde entier s’agenouille devant leur héroïsme et leur rend l’hommage qui convient.

En ce qui concerne, les chefs, on ne peut faire qu’une réplique, celle qu’a donnée le général Régnault : « Pendant les trois années qui ont précédé la guerre, le général JofTre a été à peu près omnipotent. Maître à peu près absolu de l’avancement, on peut dire que, pendant cette période, nul n’a été nommé général, nul général n’a ob-

(1) Commission cVEnquête : Déposition du maréchal Joffre, p. 146.

tenu un commandement sans qu’il ait, à tout le moins, donné son assentiment (i). »

La gloire ? Ah ! celle-ci, par contre, ils la revendiquent tout -entière, avec la même âpreté qu’ils apportent à refuser les responsabilités.

— .Vous avez voulu honorer l’armée en m’appelant parmi vous ? s’est écrié le maréchal Jofîre dans son discours de réception à P Académie française. Laissez-moi vous dire à qui doit aller votre reconnaissance :

« A ces chefs résolus qui, toujours, dans les moments les plus tragiques, gardèrent intacte leur foi dans la victoire de nos armes.

« A notre corps d’Etat-major, qui fut notre force au début de la guerre, et qui l’est demeuré malgré les pertes cruelles qui ont éclairci ses rangs ( sic )...

« De tous ces états-majors, le plus cher à mon cœur est ce Grand Quartier Général, où j’ai vécu les heures les plus angoissantes de ma vie, dans le calme que donne au chef la certitude d’être entouré d’hommes dévoués et instruits qui placent au-dessus de tout le bien de leur pays. Ces hommes qui, se dégageant de toute autre considération, ont assumé la tâche la plus difficile, ont bien mérité de la France (2). »

(i) Ibid. Lettre du général Régnault, p. 161. f (2) Séance publique de l’Académie française du 19 décembre 1918. Le texte in-extenso des discours a paru dans Le Temps et Le Journal des Débats du 20.

Ainsi, c’est très simple: les respons victimes et l’honneur à leurs meurtriers.

Eh bien, non !

Maintenant que l’horrible épreuve est finie, il faut rendre à chacun sa part. Si l’heure n’est pas venue où l’histoire fixera dans tous ses détails le lot qui revient à, chacun, nous savons assez de l'ensemble pour ne pas accepter une minute le renversement des rôles auquel on essaie de céder.

La guerre a été gagnée par les soldats, malgré les chefs. Voilà la vérité aveuglante. Avant, pendant les hostilités, l’Etat-major a tout fait pour la perdre. La victoire n’est due qu’à l’héroïsme des poilus.

Pendant quatre ans et demi, ils ont assiégé l'adversaire. Pendant quatre ans et demi, ils ont

tenu ».

Pour que la nation ait le temps d’organiser ses réserves, pour qu’elle puisse fabriquer son armement, pour qu’elle répare, en un mot, toutes les fautes des militaires, ils sont restés sous la mitraille et dans la crotte, subissant par surcroît les offensives stupides que leurs maîtres leur commandaient.

Ils ont souffert tout ce qu’il a fallu, payant de leur sang, de leur santé, de leur avoir, sans espoir comme sans désir de récompense, avec la volonté tendue de ne jamais revoir semblable cataclysme, de ne jamais permettre que catastrophe pareille vint s’abattre un jour sur leurs enfants.

Ce sont eux, les artisans de la victoire. Les libérateurs du territoire, les voilà !

Son “ but de guerre

Une seule pensée les soutenait lorsqu’ils gravissaient leur calvaire : détruire le militarisme, en finir avec la guerre et les guerriers.

C’était là leur unique objectif. C’était là leur « but de guerre », à eux.

Mais les prêtres du Dieu des armées, les gardiens du culte à qui les sacrifices profitent, n’entendent pas qu’on démolisse leur idole. Et de même qu’ils essaient de voler aux poilus la victoire, ils tentent un grand effort pour leur en ravir le résultat.

Ils osent encore parler de guerres possibles. Le 19 avril 1919, le maréchal Foch a donné une interview au Daily Mail dans laquelle, à propos de la paix, il envisageait ce qui se passerait « la prochaine fois ». La censure n’a pas voulu que le peuple français connaisse cette manifestation. Elle n’en est pas moins caractéristique, venant du généralissime des troupes alliées.

Ils conservent soigneusement une armée à l’adversaire, parce que supprimer le militarisme en Allemagne, ce serait l’abolir par contre-coup en France.

L’armistice du 11 novembre 1918, négocié par les chefs des armées de l’Entente, n’a pas imposé à l’ennemi l’obligation de démobiliser. Il demeure en armes. Et si le traité de paix a prévu la réduction progressive et la limitation finale des effectifs et du matériel allemands, l’Etat-major s’est appliqué de tout son pouvoir à empêcher qu’on aille trop loin dans cette voie.

CONCLUSION

Le traité fixé* à 100.000 hommes, engagés pour douze ans, le chiffre des soldats du Reich. Il leur laisse 204 pièces de 77 et 84 de 105, ce qui est déjà, parfaitement superflu.

Mais le maréchal Foch, en trois mémoires des 28 novembre 1918, 10 janvier et 31 mars 1949, suppliait qu’on consente 200.000 hommes fournis par le service obligatoire, ce qui aurait rendu en quinze ans à l’Allemagne 3.000.000 de soldats instruits. Il insistait pour qu’on l’autorise à conserver de l’artillerie lourde et qu’on porte de 288 à 600 le nombre de ses canons légers.

Pour augmenter les chances de conflit, le maréchal Foch. à trois reprises, a ex-posé, le 31 mars devant le Conseil suprême des Alliés, le 25 avril devant le Conseil des ministres, le 6 mai devant la Conférence de la Paix, qu’il convenait de fixer au Rhin la frontière allemande et d’occuper la rive gauche et les têtes de pont sur la rive droite pour une durée indéfinie.

M. Clemenceau, après avoir admis ce merveilleux système contraire à toutes les déclarations des Alliés, après l’avoir proposé pour son compte dans un mémoire du 25 février, a dû y renoncer devant le refus catégorique de MM. Wilson et Lloyd George (1).

Lorsqu’on publiera la correspondance échangée entre le président du Conseil et le généralissime, on y'verra sur quel ton M. Clemenceau lui-même a dû rappeler à l’ordre le chef des militaires et

(1) Voir la discussion du traité de paix h la Chambre des députés, et particulièrement les discours prononcés par MM. Margaine, Tardieu et André Lefèvre, les 27 août, 2 et 12 septembre 1919.

comment il a dû l’avertir que le temps du boulangisme était passé.

L’Etat-major n’a rien compris. Il ne comprendra rien, car il ne veut pas comprendre. Peut-être aussi d’ailleurs qu’il ne peut pas.

Formé dans des écoles fermées, sélectionné ensuite par l’effort continu et puissant d’une caste réactionnaire, il vit à l’écart du pays, ignorant tout de ses idées et de ses besoins, inconscient des méthodes comme de la notion même de démocratie.

Ses conditions d’existence comme le souci de son intérêt égoïste le condamnent à être aveugle.

Inutile d’essayer de le convaincre.

Il ne reste qu’à le tuer.

Le mal qu’il à fait à la France par sa prétendue compétence, par son ignorance réelle et sa vaniteuse incapacité, l’a jugé.

« Livrer de nouveau le pouvoir ou une parcelle du pouvoir à ceux qui sont directement responsables de l’envahissement du territoire et qui ont coûté à notre pauvre pays tant de milliards et tant de sang, ce serait plus qu’une'impiiété envers la France. Ce serait un inexpiable crime (1). »

A tous ceux qui les ont vus à l’œuvre, à tous ceux qui possèdent quelque sens Critique, d’ouvrir les yeux aux indolents. C’est chose facile. On ne nous a donné que trop d’armes. Cette petite étude, première esquisse, très imparfaite et trop sommaire, du grand réquisitoire à dresser, a été écrite pour fournir les documents les plus essentiels aux hommes de bonne volonté (2).

(1) Note secrète sur la conduite de la guerre (préface).

(2) Prochainement paraîtront : La Faillite du Haut Commandement, par Victor Margueritte (Flammarion) et 4944, Les erreurs du Haut Commandement, par le général Pergin (Albin Michel).

CONCLUS rON

C’est à tous ceux qui furent mobilisés qu’elle s’adresse surtout. Ils sont le nombre. Ils sont les éléments les plus actifs et les plus agissants. Il leur suffit de vouloir. Et ils voudront, je suis tranquille. L’épreuve qu’ils ont traversée n’est pas de celles qu’on oublie.

Et puis, surtout, ils ont une tâche à remplir. Un devoir sacré s’impose impérieusement à eux: celui que leur ont légué les camarades qui dorment, làbas, dans les charniers du front.

Il se résume en peu de mots :

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