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CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA GUERRE

Général Joffre.

Général Galliéni.

Général Argi-iinard.

Général Michel.

Général Pau.

Général Marion.

Général Chômer.

Général Ménestrel.

Général Meunier.

Général Laffon de Ladébat.

Général de Langle de Cary.

Général de Curières de Castelnau.

Général Legrand.

( Général Dubail.

Récemment nommés.. Général Sordets .

SON OEUVRE

L’œuvre du nouvel. Etat-major se compose de trois parties : la loi de trois ans, les règlements de 1913, le plan de mobilisation. Aucune d’elles ne peut être isolée des autres. Elles participent du même esprit, relèvent des mêmes doctrines, tendent à un but identique : l’offensive à outrance, exécutée par une armée se rapprochant autant que possible de l’armée de métier.

Nous les étudierons successivement, en ne les séparant les unes des autres qu’autant qu’il est nécessaire pour la commodité de l’examen.

La loi de trois ans

Le projet de loi « ayant pour objet de modifier la loi du 21 mars 1905, notamment en ce qui concerne la durée du service actif » (1), a été présenté par le ministère Briand et adopté par le Parlement sous le ministère Barthou.

La discussion à la Chambre des députés a duré du 2 juin au 19 juillet 1913, au Sénat du 31 juillet au 7 août.

Plusieurs des discours prononcés au cours des débats, et notamment ceux de MM. Albert Thomas (16 juin) et Barthou (26 juin) permettent de retrouver la genèse du projet.

L’Etat-major avait, on le sait, toujours contenu des éléments foncièrement hostiles au service réduit institué par la loi de 1905. Lorsque celle-ci devint définitive, le général Hagron, vice-président du Conseil supérieur de la guerre, généralissime éventuel par conséquent, avait démissionné avec éclat. En 1909, le général Jamont, ancien généralissime, déclarait, d’après le général Maitrot (2),

(1) Le titre du projet de loi a été changé au cours de la discussion, comme bien d’autres choses. On lui a substitué celui de « projet de loi modifiant les lois des cadres de l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie en ce qui concerne l'effectif des unités et fixant les conditions du recrutement de l’armée active et la durée du service dans l’armée active et ses réserves ».

(2) Cité par M. Augagneur, Journal officiel, séance du 9 juin 1913.

SON OEUVRE

que « la loi de 1905 est une stupidité, une infamie, disons le mot, une. trahison qui a livré la France à la merci de F Allemagne ».

Quand l’Etat-major ne fut plus composé que d’éléments hostiles au service de. deux ans, il se hâta de préparer la modification de la loi de 1905.

(1) J’ai fait remarquer dans divers journaux à cette époque que la plupart des ministres de la loi de trois ans se trouvaient d’ailleurs dans le même cas, de M. Briand à M. Barthou, de M. Raitier à M. Etienne, de M. Gh. Dumont à M. Pichon, et à plusieurs autres encore. Il en est en outre un — et non des moindres — dont le frère, insoumis, n’a ^pu rentrer en France qu’à la faveur d’une amnistie.

Dès les premiers mois de 1912, d’après les déclarations de M. Barthou, un projet de loi fut élaboré, qui tendait à instituer le service de trois ans pour la cavalerie et les batteries montées, au moyen d’engagements volontaires. Le Conseil des directeurs, sous la présidence du ministre Millerand, l’étudia en décembre et des instructions destinées à en préparer l’exécution furent envoyées aux généraux et aux préfets.

M. Etienne étant devenu ministre en janvier 1913, deux séances, tenues le 6 et le 14 février, furent consacrées à des projets de même ordre, tendant à augmenter le nombre des engagements et des rengagements.

Il ne s’agissait point jusque-là d’allonger la durée du service obligatoire, mais le pas qui restait à faire allait être allègrement accompli.

M. Etienne, qui n’a jamais fait un jour de service militaire (1), qui bien qu’âgé de 27 ans en 1870, n’a pas éprouvé le besoin de prendre les armes et qui n’a jamais connu de la guerre que les

profits réalisés par les fournisseurs (1), a toujours été partisan du service à long terme pour les autres.

En 1902, lorsque, le 24 février, la Chambre adopta à l’unanimité de 520 votants l’ordre du jour de M. Gouzy par lequel elle déclarait « donner son adhésion au principe du service de deux ans», il se trouva tout juste comme opposants 17 abstentionnistes. M. Etienne figurait parmi eux.

Lui confier le soin d’appliquer la loi de 1905 était dans ces conditions assez plaisant. Il paraissait surtout indiqué pour la démolir. Les coloniaux, dont il est le chef parlementaire, ont besoin de soldats professionnels pour leurs entreprises et le Maroc, qui intéresse tout spécialemient M. Etienne, député d’Oran, accaparait à lui seul en 1913, 70.000 hommes.

Ministre et Etat-major trouvaient donc absolument d’accord sur la besogne à accomplir, et la nouvelle loi militaire allemande leur offrait le prétexte nécessaire à leurs desseins.

Les conservateurs les poussaient, naturellement, de toutes leurs forces. Le 12 février, dans YEcho de Paris , M. de Mun réclamait le rétablissement du service de trois ans pour la cavalerie. Le 15, dans le même journal, il écrivait : « On m’a reproché, depuis mon dernier article, de ne pas réclamer le service de trois ans pour tout le monde. Je .sais très bien que cela vaudrait mieux. Si je disais toute ma pensée, je ne m’arrêterais pas là.

(1) M. Etienne est président de la Compagnie générale des Omnibus de Paris, qui fabriqua des munitions pendant la guerre, de la Société des Tréfileries et Laminoirs du Havre (douilles de cartouches, fils de fer, etc...). Voir le discours de M. Sixte-Quenin, Journal officiel, séance du 4 juillet 1913.

SON OEUVRE

Il n’y a eu en France qu’une bonne loi de recrutement : celle de 1872... » (la loi de cinq ans). Le Temps, le 17 février, annonça que le gouvernement songeait au rétablissement du service de trois ans.

« C’est alors que le 18 février, dit M. Barthou (1), le ministre de la guerre envisage plusieurs solutions. » Il envisage le service de trois ans, celui de trente mois ; il envisage mêipe le système des milices et le projet Jaurès sur la nation armée, paraît-il ; on devine assez dans quel esprit il dut le faire !

« Le ministre de la guerre, après avoir procédé, concurremment avec ses services, à l’examen de différents systèmes et de leurs diverses modalités, conclut que le service de trois ans est le seul qui permette de répondre à l’augmentation des effectifs de l’armée allemande. Il saisit de la question le Conseil des ministres... »

Celui-ci consulte le Conseil supérieur de la guerre. Ce n’est pas là qu’il devait, évidemment, rencontrer quelque résistance. On y eût plutôt réclamé le retour au -service de sept ans.

Le Conseil se réunit le 4 mars. Il «étudie » à son tour tous les systèmes.

« Le Conseil supérieur de la guerre s’est prononcé, et j’ajoute qu’il s’est prononcé à l’unanimité... On a dit que le chef d’Etat-major général de l’armée n’était pas favorable au service de trois ans. J’oppose à cette légende le démenti le plus formel, le plus absolu, le plus catégorique... J’ai sous les yeux une note qui a été rédigée par le chef d’Etat-major général et dans laquelle il affirme l’obligation dans laquelle il se trouve de

(1) Journal officiel , séance du 26 juin 1913.

demander le service de trois ans au gouvernement pour pouvoir assumer la lourde charge dont il a la responsabilité (1). »

La question des effectifs

Ainsi se trouvaient posées tout ensemble la question de confiance et la question de compétence. Dès le premier jour de la discussion d’ailleurs, c’est sur ce terrain, qu’on avait placé le débat. M. Le Hérissé, ancien boulangiste, président de la Commission de l’armée, présentant le projet à la Chambre, avait accompli son acte de foi dans l’infaillibilité des généraux :

« Je sais qu’il en est qui croient avoir le droit de discuter les chiffres du ministre de la guerre, les chiffres du Conseil supérieur de la guerre et qui se figurent pouvoir juger plus sainement que nos généraux de ce qui est nécessaire et de ce qui est suffisant pour la défense du pays... Pour moi, je ne me reconnais pas ce droit. (Vifs applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à gauche . Exclamations à Vextrême-gauche)... Et lorsque le général qui sera chargé de conduire nos troupes à la bataille me dit : « 11 me faut tant d’hommes, tant de canons, tant de chevaux », je ne me reconnais pas le droit de les lui refuser. » (Applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à gauche. Interruptions à Vextrême-gauche) (2).

Cette déclaration d’aveuglement volontaire et d’abdication devait être renouvelée tout le long de

(1) Ibid., séance du 26 juin.

(2) Ibid., séance du 2 juin.

SON OEUVRE

la discussion par les orateurs de la droite et du centre : les Driant, les Reinach, les Lannes de Montebello. La compétence du militaire devait être continuellement opposée à l’incompétence du parlementaire, auquel le droit de critique était à peine reconnu. Lorsque M. Félix Chautemps, le 2. juin, se permit de dire que l’Etat-major n’avait pas fait ce qu’il aurait fallu pour assurer l’application de la loi de 1905, le général Pau, commissaire du gouvernement, se leva de son banc, indigné, et fit mine de quitter la place, et tous les aboyeurs du nationalisme soutinrent, malgré l’inconvenance de son geste, le « glorieux soldat » contre l’insolent pékin... qui devait, quelques mois plus tard, tomber dans une de ces attaques dont ses insulteurs, pas plus que son contradicteur, n’ont connu les dangers.

Cette attitude était assurément, pour les partisans des trois ans, la meilleure' Ils la prirent au Parlement, ils la prirent dans leurs journaux, ils la prirent même dans les casernes, où une propagande intensive fut organisée par le gouvernement (1-2).

(1) Le 4' juillet, au cours de l'interpellation sur les incidents qui s’étaient produits dans diverses garnisons, Jaurès prouva que des brochures, envoyées du cabinet du ministre de la guerre, avaient été répandues dans les régiments, et lut, après de véritables appels à l’assassinat des socialistes publiés par certains journalistes, l’ordre du colonel Malterre, du 46 e d’infanterie : « Les officiers commenteront à nouveau dans les compagnies, sobrement et énergiquement, mais fréquemment, l’accroissement de l’armée allemande... Ils leur feront comprendre la nécessité impérieuse du service de trois ans. Ils les mettront en ga^rde contre les excitations extérieures qui n’ont d’autre but que de préparer l’anarchie sociale au profit de politiciens de mauvaise foi. »

(2) Je ne rappelle que pour mémoire la violente campa-

Leurs arguments étaient en effet d'une faiblesse singulière. Ils se réduisaient, pour mieux dire, à un seul : la nécessité de renforcer les effectifs. Mais dans quelle mesure avaient-ils besoin d’être renforcés ?

L’armée française comptait sur le pied de paix 544.000 hommes, l’armée allemande en comptait 653.000 et en compterait prochainement 863.000. Pour pouvoir lutter efficacement, il convenait, affirmaient les troisannistes, d’augmenter les troupes de couverture de 84.000 hommes, les autres de 59.000, pour que les compagnies des premières fussent continuellement à 200 hommes et celles des secondes à 140, chiffres fatidiques qu’il eût été, paraît-il, imprudent de n’atteindre point.

Aux 143.000 hommes exigés pour ces besoins, on en ajoutait quelques milliers afin de pouvoir créer certaines unités nouvelles. On arrivait ainsi à un chiffre de 150 à 160.000 hommes, qui ne pouvait être obtenu, disait-on, que par l’appel d’une classe de ‘plus sous les drapeaux.

Toutes réserves faites sur des données numéri- Gues qui ne semblaient rien moins qu’incontestables — de graves désaccords s’élevèrent à leur sujet à la Commission de l’armée, et le projet dut être, au cours de la discussion même, renvoyé à la Commission à la suite d’erreurs matérielles constatées, — il est certain que l’appel d’une classe de

gne menée par tous les journaux à bulletin financier, campagne à laquelle ne furent évidemment pas étrangers les constructeurs de matériel de guerre. M. Mistral, dans la séance du 23 juin, en a longuement parlé, à propos des ententes entre sociétés métallurgiques fournisseurs^ de l’Etat dont j’avais publié le texte quelque temps auparavant dans l'Humanité et dans la Guerre Sociale.

SON OEUVRE

plus n’augmen-tait pas les effectifs' d’un. homme au jour de la mobilisation et que le projet de loi constituait un pur et simple trompe-l’œil.

L’armée « de choc » se composant des six classes formées par les hommes de 21 à 27 ans, classes dont deux étaient en caserne es et quatre libérées, on proposait d’en encaserner trois et d’en laisser trois seulement chez elles, mais le total de l’armée incorporée à la déclaration de guerre ne se trouvait pas modifié d’une unité.

Tout au plus aurait-on pu dire qu’on simplifiait légèrement les opérations de la mobilisation puisqu’on 'mobilisait par avance 200.000 hommes de plus ; mais cè n’est pas cet insignifiant avantage que les partisans du projet revendiquaient au compte de leur système.

Ils invoquaient surtout comme un bénéfice énorme le renforceilient de la couverture, que d’autres mesures telles que le déplacement des régiments de l’intérieur ou l’armement des populations de la frontière auraient tout aussi bien réalisé. Mais ils montraient par là leur préoccupation véritable et laissaient entrevoir le fond de leur pensée. ^

44 L’attaque brusquée ”

La conception de l’Etat-major et de ses tenants,’ c’était toujours la vieille conception de l’armée de caserne menant la guerre à l’exclusion ou avec une collaboration très réduite de la nation.

La guerre, pour eux, c’était « l’attaque brus-

quée ».et la rencontre des armées actives. Les réserves n’y devaient point prendre part ou n’y devaient jouer qu’un rôle insignifiant. Les six plus jeunes classés constitueraient seules l’armée de première ligne. Il importait donc d’en avoir la plus grande partie possible sous la main pour répondre immédiatement à l’adv-ersaire, auquel on prêtait gratuitement des conceptions aussi surannées et aussi enfantines que celle qu’on possédait soi-même.

Presque tous les défenseurs de la loi de trois ans ont parlé de l’attaque brusquée comme d’un événement fatal, inéluctable. Presque tous ont attribué à l’Allemagne le dessein ridicule de nous attaquer dès les premiers jours de la guerre avec son armée active seule, ou à peine renforcée par ses réservistes les plus jeunes.

La Liberté, dès le 22 février, avait écrit : « On fera la guerre sans les réserves, avec les seules troupes actives, l’armée de métier bâtie en force, constituée comme un bélier prêt à porter les coups les plus foudroyants. C’est, il faut bien le reconnaître, un retour à la vérité militaire et une répudiation caractéristique du système de la nation armée, qui est une erreur sociale, peut-être plus grande encore qu’une erreur militaire (1). »

Le Temps, le 21 février, avait déclaré « que l’Allemagne préparait contre nous une campagne foudroyante, excluant l’emploi des réserves ».

Le ministre de la guerre, M. Etienne, avait dit, le 6 avril, à Rouen, dans un banquet d’officiers de réserve : « En face de nous, il y a une armée active mobilisée tout de suite, une armée sur le pied

(1) Cité par M. Tissier, Journal officiel, séance du 9 juin.

de guerre, une armée qui marchera vingt-quatre heures après V or dre de guerre (1). »

M. Joseph Reinach, aux Jardies, le 13 avril, avait ajouté : « La loi allemande porte à près de 900.000 hommes les effectifs immédiatement mobilisables de l’armée qui, sans attendre ses réserves, pourra du soir au matin, au premier appel du télégraphe, entrer en campagne (2). »

Ces niaiseries furent répétées sous toutes les formes au cours de la discussion à la Chambre.

C’est M. Reinach qui, le 3 juin, affirme à nouveau qu’en Allemagne « 900.000 hommes entreront en campagne sur un appel du télégraphe ».

C’est M. André Lefèvre qui, le 5, proclame :

« Je crois à la possibilité d’une attaque brusquée... Je crois qu’on fera à notre pays la guerre brusquée ou qu’on ne la lui fera pas » et qui appuie son opinion sur une longue démonstration des embarras pécuniaires et alimentaires où une guerre prolongée jetterait l’Allemagne (3).

C’est l’ancien officier Bénazet qui, le 19, appuie : « Ce que recherche l’armée allemande, c’est de réaliser une attaque brusquée... L’Allemagne re-

i(l) Le Temps , 9 avril.

(2) md. } 14 avril.

. (3) Nous avons retrouvé tout du long de la guerre la môme démonstration dans les articles des économistes les plus distingués. M. Edmond Théry, en particulier, s’est attaché à prouver presque chaque mois, dans le Matin , que le mois suivant, sans faute, verrait l’Allemagne sans le sou. Et l’on se souvient des innombrables articles qui parurent sur le pain KK et la disette de l’Allemagne. M. André Lefèvre, le 5 juin 1913, s’est signalé comme un précurseur, mais il suscitait déjà l’enthousiasme de ‘M. Henri Pâté, ancien officier, rapporteur de la loi, qui s’écria, emballé : « Voilà un beau discours ! »

nonce, vous le voyez, une fois pour toutes, à l’emploi immédiat de formations de pure réserve dès le début de la campagne. »

C’est M. Charles Benoist qui, le 20, prend la parole uniquement pour lire une lettre que lui a adressée le général Maitrot et dans laquelle on trouve cette phrase : « Ils se jetteront donc sur la Lorraine, non pas sans déclaration de guerre, mais au moment où ils la déclareront. »

C’est l’ancien officier et ancien ministre de la .guerre Messimy qui, le 3 juillet, déclare : « Cette attaque brusquée pourrait se produire avec le maximum de rapidité le quatrième jour, le soir du troisième peut-être , avec sept corps ou sept corps d’armée et demi : quatre corps qui sont immédiatement sur la frontière française et trois corps qui sont à 100 ou 150 kilomètres en arrière et qui vont avoir des effectifs analogues à ceux des corps d’armée d’Alsace-Lorraine ».

Et C’est enfin le général Pau, l’un des trois commissaires militaires du gouvernement (1), le seul qui ait au cours de ses explications envisagé quelques idées générales, qui, le 31 juillet, au Sénat, apporte à la thèse de l’attaque brusquée le poids de l’autorité officielle : « A partir du 1 er avril, les Allemands auront des effectifs de couverture tels que, en quelques heures, avec le seul appoint de réservistes recrutés sur place, ils seront susceptibles d’entrer immédiatement en campagne... L’armée allemande se trouve ainsi composée de deux

(1) Les autres étaient le général Joffre, chef d’Etat-major, et le général Legrand, deuxième sous-chef d’Etat-major. Le premier parla uniquement, le 8 juillet, sur l’effeetif de la compagnie à 140 hommes, le second intervint à diverses reprises sur des points de détail techniques.

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parties, dont l’une, l’armée de couverture, sera susceptible en quelques heures et par l’appel de quelques éléments locaux, de se trouver sur le pied de guerre et d’entrer en campagne en quelques heures ».

Militaires, anciens militaires, militaristes se rencontraient en plein accord pour affirmer comme absolument inévitable le contraire de ce qui s’est produit en réalité.

Certains des chefs de l’armée, parmi ceux qui pouvaient parler, témoignaient au projet de loi une hostilité déclarée. Les généraux Peigné, Rouvray, Goiran, Lebas, Tournier, affirmaient que l’attaque brusquée n’était pas à craindre. Le général Percin écrivait : « Je doute que nos voisins nous attaquent avant d’avoir réuni la plus grande partie de leurs forces. Ce serait contraire à leurs habitudes. Ce serait contraire à toutes les règles de la guerre. Et si je suis contredit sur ce point par quelque personnalité sans mandat, je défie la contradiction du Conseil supérieur de la guerre (1) ». Le général Pédoya, député, déclarait : « Par la menace de cette vaste attaque brusquée, on affole le pays, on abuse de sa crédulité et de son ignorance des choses militaires. L’attaque brusquée dont on nous menace ne saurait avoir d’autre portée que celle que l’on peut obtenir à la guerre d’une forte offensive, mais croire à une attaque brusquée par toute farmée allemande dès la déclaration de guerre, c’est admettre une impossibilité (2) ».

Malheureusement ces généraux étaient hétérodoxes. En repoussant les thèses officielles, ils se

(1) L 'Aurore, 10 juillet.

(2) Journal officiel, iséance du 12 juin.

retiraient toute compétence et se privaient du caractère de «glorieux soldats».

Comment, lorsqu’on leur refusait toute autorité, eût-on accordé quelque crédit au malheureux « laïc » qui, une fois de plus, voyait clair, et qui signalait les dangers véritables en rejetant les niaiseries au néant ? •

Ce n’est pas à une attaque brusquée que procéderont les Allemands, disait Jaurès, c’est à une attaque de masses. Lisez Falkenhausen ! Lisez Bernhardi ! « Tandis qu’on nous présente la stratégie allemande comme une stratégie d’offensive improvisée, hâtive, partielle, qui sacrifiera à l'effet de surprise l’effet de masse, tous les stratèges, tous les théoriciens de l’Allemagne sont d’accord pour porter d’abord au maximum l’action de masse (1). »

Ah ! poursuivait-il, « si je disais toute ma pensée, je dirais que probablement l’Etat-major allemand sourit avec une joie profonde de la naïveté par laquelle nous donnons à l’hypothèse d’une attaque brusquée avec un petit nombre d’hommes une place de premier rang, alors que nous paraissons méconnaître la préparation profonde des masses qu’elle mobiliserait dès la première heure. Si vous vous bornez à étudier, à prévoir et à parer l'hypothèse d’une irruption soudaine de 250.000 hommes de couverture ou d’une attaque brusquée avec des effectifs réduits, si vous ne vous mettez pas en face de la véritable hypothèse : l’Allemagne méthodique, l’Allemagne pénétrée de l’esprit d’offensive, mais qui ne cesse de répéter que l’offensive ne doit débuter que lorsqu’on a groupé

(1) Journal officiel, séance du 18 juin.

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toutes ses forces, l’Allemagne qui étudie la stratégie des masses, si vous méconnaissez ce véritable péril, cette véritable donnée dm problème, vous aurez affolé la nation sur des périls de surface et vous lui aurez caché les périls réels (1) ». {Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.)

Paroles prophétiques, comme Jaurès en a tant prononcé dans toute la discussion de la loi de trois ans (2) ! Prévisions dont l’événement devait un an plus tard montrer toute l’exactitude, lorsque l’armée allemande, au lendemain de Charleroi, trois semaines après la déclaration de guerre, pénétra en France avec deux millions d’hommes dont treize cent mille réservistes, organisés pour les trois quarts en unités distinctes des unités actives.

Que la France n’a-t-elle, en 1913, renvoyé toutes les compétences à leurs préjugés professionnels, tous les glorieux soldats ankylosés à leur routine bureaucratique et tous les militaires à leurs Ecoles de guerre ou à leurs casernes ? Que n’a-t-elle écouté les socialistes, les républicains qui jugeaient avec leur bon sens, leur esprit critique,

(1) Ibid.

(2) M. Engerand, qui fut un partisan de la loi de trois ans, qui la vota, et qui écrit maintenant qu’elle « n’eut probablement ni tous les mérites ni tous les démérites que lui prêtèrent ses dithyrambistes et ses contradicteurs », apprécie ainsi la discussion parlementaire du projet : « Le rapporteur, lieutenant d’artillerie versé dans la politique, avait pris ce terrible rapport sans en soupçonner le poids... Le ministre de la guerre ne savait pour ainsi dire rien de la loi... (Pour Jaurès) ce n’est que justice de reconnaître qu’il fut, sinon le seul à prévoir le modè de l’attaque allemande, au moins le premier à l’annoncer. » {Le Secret de la Frontière, pp. 157-158.)

leur fai dans la nation armée, seule expression militaire de la démocratie, et qui lui criaient comme Jaurès :

« Si vous ne voulez pas être débordés, ce n’est pas seulement vos effectifs de casernes, ce n’est pas seulement votre armée de première ligne et vos quatre classes les plus jeunes de réserve, c’est la totalité de la force virile de ce pays qu’il faut mettre en mouvement (1) ! » (Applaudissements à Vextrême gauche et sur divers bancs à gauche.)

Le mépris des Réserves

Hélas ! il n’aurait pas fallu mépriser cette force virile. Il n’aurait pas fallu témoigner, comme on l'a témoigné tout le long de la discussion des trois ans, qu’on n’avait que dédain pour ces réservistes et ces territoriaux dont les poitrines allaient, pendant plus de quatre ans, servir au pays de rempart.

Relisez les discours de MM. Reinach, Pâté, Bénazet, Messimy, Barthou. Vous n’y trouverez que ce sentiment, franchement affirmé ou plus ou moins hypocritement déguisé.

Ecoutez M. Reinach exalter la seule armée active, «fer de la lance guerrière», comme disait Clausewitz (2).

Ecoutez M. Bénazet rappeler « ce que disait von der Goltz et ce qui vient d’être prononcé ces joursci au Reichstag allemand : les boutiquiers et les

(1) Ibid.

(2) Ibid., séance du 3 juin.

bourgeois soint-ils ou ne sont-ils pas en état de manifeste infériorité vis-à-vis des jeunes gens habitués depuis longtemps à l’existence somme toute assez rude de la caserne (1) ? »

Ecoutez M. Pâté démontrer que se.ule la vie de caserne sait former des héros : « Plus les réflexes du fantassin auront été développés par des exercices journaliers, plus longtemps les homimes résisteront à l’instinct de la peur ; plus leur moral sera soumis à l’éducation journalière, plus ces hommes seront susceptibles de mieux combattre, c’est-à-dire d’avancer (2) ».

Ecoutez M. Messimy dire que «.si une unité de l’active est noyée dans un trop grand nombre de réservistes, elle perd toute sa valeur... qu’une troupe de cavalerie ne peut absorber plus du tiers de réservistes et que, pour l’infanterie, il ne faut pas descendre beaucoup au-dessous de la moitié, c’està-dire un homme de l’active pour un homme de la réserve (3) ».

Ecoutez-le ! Ce sont paroles qu’il faut retenir : « Huit ou dix jours après la déclaration de guerre, les armées de première ligne seront aux prises en Lorraine. Vouloir dans cette fournaise où le cœur, la cohésion, l’entraînement des régiments seront les facteurs prépondérants et décisifs, jeter dès le début des régiments de réserve, masses amorphes encore sans âme et sans consistance, ce serait un crime contre la 'patrie (4) ».

(1) Ibicl., séance du 19 juin.

(2) Ibid., séance du 12 juin.

(3) Messimy, Le Problème militaire , 1913.

(4) Ibid. M. Messimy a, depuis la guerre, confessé tardivement ses erreurs. Dans sa déposition devant la Commission d’enquête, il a dit (p. 145) : « Ancien officier, puis plus

Ecoutez enfin le président du Conseil, M. Barthou :

« M. Jaurès disait que les réserves sont une armée de première force, je n’y contredis pas...

M. Jaurès. — Et de première ligne !

M. Félix Chautemps. — De première heure.

M. le Président du Conseil. — ... mais je réponds à M. Jaurès qu’elles ne Sont pas, qu'elles ne peuvent pas être une armée de premier rang (1). .•> (.Exclamations à l’extrême gauche.)

Avez-vous entendu, réservistes et territoriaux qui depuis la Marne avez constitué presque toutes les troupes de la France, après que, faute de vous avoir amenés dès les premiers jours au feu, on avait fait massacrer dans les batailles du mois d’août l’armée active inférieure en nombre, avezvous entendu, réservistes -et territoriaux de l’Yser, de Champagne, de Verdun, de la Somme et du Chemin des Dames ? Vous ne pouviez pas constituer une armée de premier rang ! Et mettre dès le début vos masses amorphes en ligne, c’eût été commettre un crime contre la patrie (2) !

Les hommes qui professaient ces doctrines ns faisaient que répéter ce que leur disaient les

tard ministre civil de la guerre, je déclare que nous avons eu souvent, vis-à-vis des formations de réserve, un peu une âme de marâtre. Nous nous sommes tous trompés sur ce point, au moins en partie. »

(1) Journal officiel, séance du 26 juin.

(2) Dans une discussion antérieure, le 2 décembre 1912, Tex-commandant Driant avait tenu, à la Chambre des députés, un langage analogue : « Vouloir transformer les réserves en principal instrument d’une guerre est une hérésie militaire. Seule l’armée active est capable de remporter la victoire, parce que seule elle y est préparée. »

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grands chefs, ce que professaient les compétences elles-mêmes.

N’est-ce pas le général Maitrot qui, dans sa lettre à M. Charles Benoist, dressait ce parallèle entre l’armée allemande — telle qu’il se l’imaginait du moins — et la nôtre ? « Là, une armée de choc redoutable, chauffée à blanc, ne comptant que des jeunes gens de 20 à 24 ans, libres de toutes préoccupations, de toutes charges. Ici, des hommes en majeure partie âgés de 25 à 30 ans, pères de famille, chefs d’industrie, commerçants, tous pleins de bonne volonté sans doute, mais alourdis, ayant perdu l’habitude de la discipline, des fatigues et des privations, braves gens qui sauront se faire tuer pour la France et leur pays et qui lutteront avec tout leur coeur pour le sort et l’indépendance de la patrie, mais qui n’iront pas au feu avec cet enthousiasme, cet entrain et cette vigueur des jeunes gens de vingt ans. ( Très bien ! Très bien ! au centre et à droite.) On ne fait pas la guerre avec des armées formées en majeure partie de réservistes . C’est une hérésie militaire dont viennent de faire justice les généraux bulgares (1). »

(i) Ibid., séance du 20 juin. MM. Messimy et Bénazet s’étaient rendus, quelques mois avant la discussion de la loi de trois ans, dans les Balkans, où ils avaient interviewé deux généraux bulgares, et ces interviews, publiées par eux, ont été citées au cours des polémiques journalistiques et parlementaires plus souvent qu’elles ne le méritaient. Les deux anciens officiers français et les deux officiers bulgares s’étaient trouvés d’accord pour proclamer l’infériorité des réserves- en s’appuyant, chose inouïe, sur l’expérience de la guerre des Balkans, dans laquelle les armées victorieuses comptaient, l’une, l’armée bulgare, quatre réservistes, l’autre, l’armée serbe, six réservistes pour un soldat de l’active.

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N’est-ce pas le général Jofïre qui, dans son unique intervention comme commissaire du gouvernement sur la nécessité de maintenir la compagnie à 140 hommes, déclarait ? « Il importe que les éléments actifs, en qui résident la force de cohésion, s’assimilent les éléments des réserves et ne soient pas, au contraire, noyés par l’afflux de ces derniers. La cohésion restera d’autant mieux assurée dans l’unité mobilisée que le nombre des réservistes qui sera incorporé sera moins élevé (1). »

N’est-ce pas le général Legrand qui, combattant au Sénat le contre-projet Herriot sur le service de trente mois, s’écriait ? « Si on applique le principe de la nation armée tout entière se ruant vers la frontière pour repousser l’envahisseur, jecrois que nous aurions une foule, une horde, mais que nous n’aurions pas une armée (2) ». ( Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

N’est-ce pas le général Audren de Kerdrel, sénateur, qui faisait acclamer par ses collègues cet extrait d’un ouvrage publié en 1906, sous le titre : La Patrie menacée, par le général Kessler ? « Les généraux, qui ne sont plus consultés sur les dispositions des lois de recrutement — cela a heureusement changé ! constatait l’orateur — sont obligés d’accepter l’armée que le pays leur confie ; mais ils restent maîtres de son emploi en temps de guerre et ils savent qu’ils ne pourront conduire à l’ennemi les nombreux réservistes qui viendront tripler et quadrupler les effectifs qu’après la longue période d’entraînement indispen-

(1) Journal Officiel, séance du 8 juillet.

(2) Journal Officiel, Sénat, séance du 5 août.

SON OEUVRE

sable pour développer leurs forces physiques, rafraîchir leur instruction et élever leur moral (sic) au niveau de leurs devoirs (i) ».

N’est-ce pas enfin le général Pau qui témoignait de son mépris des réserves lorsqu’il indiquait au Sénat, avec une vision dont on peut aujourd’hui apprécier la justesse, le rôle que l’Etat-major leur réservait dans la guerre ? Elles remplissent, disait-il, « beaucoup de missions qui, au premier abord, peuvent sembler d’ordre secondaire..., libérant des troupes actives qui rentrent dans l’ordre de bataille... D’autres sont employées à la défense des places fortes, ou à la surveillance des côtes ou encore à 1 2 la constitution de corps d! observation sur certaines frontières ». Et il ajoutait, prêtant aux Allemands ses propres conceptions : « Les réserves allemandes... destinées, comme chez nous, à étayer l’armée active, à la remplacer dans les missions secondaires... (2) ».

Les mêmes sottises avaient été dites hors du Parlement par d’autres militaires.

(1) Ibid., séance du 19 juin.

(2) Ibid., séance du 31 juillet. Le malheur est qu’on ne s’esi pas borné à dire ces choses. Au mois de mai 1914, quelques semaines avant la guerre, ,une circulaire du général Joffre à tous les états-majors a décidé : « La brigade de réserve du corps d’armée sera employée principalement à l’escorte des convois, à la garde des prisonniers, à la garde des poihts de communication, bref à des missions secondaires ». (Déposition du général Percin devant la Commission d’Enquête, p. 1«27.) Le généralissime rappelait « que c’était à tort que dans les exercices l’on employait souvent les bataillons de réservistes comme les bataillons actifs, qu’il interdisait cette manière de faire, que ces bataillons ne devaient pas, en principe, être employés en première ligne, mais seulement en arrière à des besognes particulières de police et de garde». {Déposition du général Régnault, d. 164.)

Le lieutenant-colonel Buat, professeur à l’Ecole de Guerre, qui devait devenir chef de cabinet de M. Millerand et atteindre pendant la guerre aux plus hauts grades, avait écrit dans une brochure intitulée La Concentration allemande (1) que les formations de réserve n’auraient à accomplir que des « tâches secondaires », comme exemple desquelles il citait à trois reprises l’occupation des territoires conquis.

Le général Langlois, allant plus loin encore, et avouant plus clairement que tous ses camarades que les réservistes étaient des gêneurs inutiles à une bonne armée de métier bien réduite et bien étroite, avait donné un an avant une interview à Paris-Journal (2) sur les. nouveaux armements allemands, dont la conclusion extravagante est que l’augmentation des effectifs constitue moins une force qu’une faiblesse : « Pour la guerre fatale et prochaine, la France a suffisamment de soldats. U Allemagne en aura 'peut-être trop ».

Gomment ne pas songer, devant ces pauvres conceptions d’hommes d’autrefois, aussi incapables de comprendre les nécessités de l’organisation militaire moderne qu’il devaient être incapables, un an plus tard, de conduire des opérations surprenantes autant qu’inattendues pour eux, comment ne pas songer à l’admirable phrase de JJ Armée Nouvelle où Jaurès évoque «le fantôme héroïque et étriqué de la vieille armée qui vient rôder sur les confins du champ de bataille et qui en écarte, au nom du passé, un million de combattants (3) » ?

(1) Voir pp. J21 et 125.

(2) Reproduite dans l’Echo du Nord du 15 décembre 1911.

(3) L’Armée Nouvelle, p. 44.

SON OEUVRE

« Quelle pitié, ajoute-t-il plus loin, de voir des hommes qui se proclament les premiers des patriotes, les gardiens patentés de l’esprit de sacrifice et de la vérité militaire, retirer à la France, par l’inutilisation de plus de la moitié de ses réserves, cette puissance d’un million d’hommes !

« Quelle pitié de les voir diviser la nation en célibataires et en chefs de famille ; avouant ainsi à l’ennemi qu’ils sont incapables d’élever l’action militaire de la France à cette pure défense nationale où il n’y a plus de différence entre les citoyens !

« Quelle pitié de les voir, à l’heure où ils gémissent sur la faible natalité de la France, sur la supériorité croissante de la population de l’Allemagne, retirer à la France la seule supériorité qui lui reste, je veux dire la pleine et soudaine utilisation de ses réserves (1) ! »

Hélas ! sur les 1.600.000 hommes des onze clas-

(1) IbicL, p. 50. La thèse de Jaurès, il est à peine besoin de le dire, a toujours été celle des socialistes et des républicains. On la retrouve neuf ans plus tôt, dans la discussion de la loi de deux ans, et l’on retrouve en môme temps les mêmes sottises dans les bouches des mêmes contradicteurs, comme le prouve le simple extrait que voici :

M. Jaurès. — Il est bon qu’il y ait derrière cette première armée mobilisée toute la profondeur de réserves se combinant avec la nation. Et si nous soutenons le système de la nation armée, ce n’est pas, croyez-le bien, pour affaiblir ni diminuer la puissance défensive de la France, c’est au contraire pour donner à l’armée la puissance maxima résidant dans la nation elle-même, pour consacrer à sa défense la totalité de son énergie. (. Applaudissements .)

M. le lieutenant-colonel Rousset. — Permettez-moi de vous dire que c’est là une conception utopique.

(.Journal Officiel, Chambre des députés, séance du 2 juin 1904.)

ses de réserve, 200.000 ont en 1914 complété les unités actives ; 400.000 à peine ont formé des régiments de réserve. Et plus d’un million, qui n’étaient pas organisés en unités constituées, qui ne possédaient point de cadres, et qui manquaient parfois d’armes et de vêtements, ont attendu dans les dépôts leur tour de départ au lieu de se trouver à Charleroi.

A nos 700.000 soldats de caserne, 600.000 réservistes seulement se sont joints pour former les 1.300.000 hommes de notre armée de choc. Et les Allemands qui, par leurs lois militaires de 1912 et 1913, avaient considérablement renforcé l’encadrement de leurs réserves (1), leur ont opposé, avec les 700.000 soldats de caserne qu’ils possédaient comme nous, un million trois cent mille réservistes, organisés pour les trois quarts en unités distinctes, soit au total deux millions d'hommes (2).

(1) Voir à ce sujet, comme pour toute la critique de la loi de trois ans, La guerre et l'armée de demain , par le général Percin, Rivière, 1917.

(2) Non content de ne pas développer l’organisation des réserves, l’Etat-major, sous les généraux Joffre et de Castelnau, a réduit le peu qui existait. En mai 1913, une circulaire du général de Castelnau a donné aux colonels la faculté de ne constituer dans les régiments de réserve que deux bataillons au lieu de trois. Il en est question dans les dépositions de M. Messimy (Commission d'Enquête, p. 145) et des généraux Percin (p. 126) et Régnault (p. 163). Le premier des deux généraux déclare que « l'effectif des troupes de réserve était de ce fait réduit d’un tiers, ce qui représentait l’équivalent de sept corps d’armée pour toute la France ». Le second dit que le général Joffre « a ainsi diminué d’un tiers le nombre de bataillons de réservistes, de plus de treize le nombre de divisions à opposer aux Allemands dès le début ,des opérations ».

SON OEUVRE

Là où nous avions un réserviste, ils en avaient deux. Et c’est avec l’énorme supériorité que leur donnait une sage application du principe de la nation armée que, je jetant la sottise de l’attaque brusquée et pratiquant l’action de masse, ils nous ont battus à la-première rencontre.

La force des choses nous a ramenés au bon sens. Moins de trois semaines après la déclaration de guerre, nos unités de réserve, destinées aux seules «missions secondaires», étaient engagées elles aussi. Une division territoriale le fut même à son tour, dans le Nord, le 24 août.

Au printemps de 1015, nous avions sur le front deux millions et demi de combattants, dont quatre cinquièmes de réservistes et de territoriaux. Le dernier cinquième, formé par l’active, se composait pour la plus grande partie des soldats des classes 1913, 14 et 15, qui n’avaient passé que quelques mois à la caserne et ne pouvaient être considérés comme des soldats de métier (1).

Toute notre armée était une armée de réservistes et de territoriaux. La loi de trois ans avait fait faillite, et la France se sauvait en l’abrogeant pratiquement pour adopter à sa place le principe de la nation armée.

(1) Voici ce que les hommes des classes 11 à 18 ont passé, de temps en caserne avant d’aller au front : .1911, 22 mois ; 191)2, 10 mois ; 1913, 8 mois ; 1914, 3 mois ; 1915, 4 mois ; 1916, 6 mois; 1917, 6 mois; 1918, 6 mois. Les classes antérieures, sous le régime de la loi de 1905, avaient accompli 2 ans de service ; sous le régime de la loi de 1889, trois ans, à l’exception des nombreux dispensés qui ne faisaient qu’un an.

L’incorporation à vingt ans

Peut-on dire du moins que la loi de trois ans avait rendu dans les premiers jours quelques services? Peut-on prétendre avec quelque raison, comme l’a fait M.. Barthou dans une interview donnée en 1916 au Phare de la Loire (1), qu’elle a été, en nous permettant de renforcer notre couverture, une «véritable loi de^salut?» . '

Nullement. La loi de trois ans a un passif considérable. On lui doit la défaite initiale et l’occupation de dix départements. On lui doit l’absence des cadres et le défaut d’armement des unités de réserve qu’il a fallu improviser au cours des hostilités. On lui doit le surcroît de souffrances et de morts entraîné par la prolongation de la guerre, conséquence de l’impréparation. Mais elle n’a rien à revendiquer à son actif.

Si la couverture s’est trouvée renforcée, comme le dit M. Barthou, s’il s’est trouvé, au moment de la déclaration de guerre, 700.000 homrfies dans les casernes 4 au lieu de 544.000 qui s’y trouvaient avant 1913, cela est sans importance d’abord, puisque les Allemands ne songeaient pas à une attaque brusquée et que notre mobilisation se trouvait terminée depuis Longtemps quand les opérations militaires ont commencé.

Et puis, même si elle avait dû avoir une importance, la présence d’une troisième classe dans les casernes n’était en aucune manière la conséquence de la loi de trois ans.

(!) Reproduite dans Le Figaro du 26 janvier 1916.

SON OEUVRE

La loi de trois ans ne devait commencer à produire ses effets qu’en octobre 1915. C’est à cette date-là seulement, plus d’un an après le moment où a commencé la guerre, qu’elle nous donnait trois classes encasernées.

En effet, lorsque les trois ans furent votés, deux classes : 1910 et 11, accomplissaient leur service de deux ans. 1910, incorporée en 1911, allait être libérée ; 1911, incorporée en 1912, devait être libérée en 1914 et l’on ne pouvait songer à leur appliquer rétroactivement la mesure nouvelle. Pour avoir annoncé simplement qu’il maintiendrait provisoirement 1910 sous les drapeaux, le ministère Barthou avait provoqué de graves mutineries à Toul, à Rodez et dans diverses autres garnisons.

C’est seulement avec la classe 1912, incorporable en 1913 après le vote de la loi, que pouvait au plus tôt commencer son application et c’est seulement en octobre 1915 que trois classes : 1912', 1913 et 1914 se trouveraient simultanément encasernées.

Si donc, en août 1914, trois classes : 1911, 12 et 13, étaient dans les casernes, ce n’est pas le résultat de la loi de trois ans. C’est qu’une autre mesure, rabaissement de l’âge d’incorporation à vingt ans, était intervenue.

Cette mesure, absolument indépendante de la loi, et qui aurait pu tout aussi bien être conjuguée avec la loi de deux ans ou avqc toute autre, elle n’était point d’initiative gouvernementale. Elle avait été proposée le 15 mai, avant la discussion du projet troisanniste, par deux députés, MM. Loth et Roden. Elle fut discutée le 10 juillet, sur l’article 6 du projet, à propos d’un amendement Escudier.

La Commission de l’armée, à trois reprises,

s’était prononcée contre rabaissement de l’âge d’incorporation. La Commission supérieure d’hygiène avait donné un avis défavorable. Le gouvernement se montrait fort peu enthousiaste.

« J’ai déclaré, au nom du gouvernement, à la Commission de l’armée, expliqua. M. Barthou, que si elle estimait que l’incorporation à vingt ans avait des avantages et pouvait prendre place dans le projet do loi, le gouvernement n’y ferait pas opposition (1). »

Mais M. Barthou allait modifier soil opinion. Incorporer la classe 13 avant l’heure, c’était le moyen de libérer à son heure normale la classe 10 dont on avait annoncé le maintien sous les drapeaux. C’était le moyen d’éviter, sans avoir l’air de reculer, le renouvellement des mutineries. M. Barthou l’accepta après la discussion des interpellations relatives à ces mutineries mêmes, discussion très vive qui, prolongée de vendredi en vendredi, se termina précisément le 11 juillet, lendemain de sa déclaration indécise. Il l’accepta, non point comme-une nécessité militaire, mais comme un expédient politique de nature à empêcher des incidents.

« La vérité, lui dit M. Augagneur, c’est que vous faites fi des observations des conseils de santé, que vous passez sur les inconvénients sociaux de l’incorporation à vingt ans, que vous oubliez les intérêts de la défense nationale dont vous avez paru être les défenseurs exclusifs, et que vous les oubliez... pourquoi ? Parce que vous n’avez qu’un seul but, qu’une seule raison que vous n’avouez même pas, c’est que vous ne voulez pas conserver

(1) Journal Officiel, séance du 10 juillet.

SON OEUVRE

la classe que vous vous êtes obligés à garder (1). •> (Vifs applaudissements à Vextrême gauche .)

L’amendement Escudier fut voté le 16 par 394 voix contre 166, parmi lesquelles se trouvaient celles de certains des troisannistes les plus fougueux. Et pour bien montrer dans quel but gouvernement et commission s’y étaient ralliés, un article 37, rédigé par la commission dans la matinée du 19, fût apporté dans l’après-midi en séance publique par le rapporteur, M. Pâté.

Cet article nouveau était ainsi conçu : « La présente loi n’est pas applicable aux appelés appartenant aux classes 1910, 1911 et 1912, qui demeudent régis par la loi de 1905. »

Quelle reculade ! s’écria Jaurès en en entendant la lecture, et il ajouta, jugeant ainsi, au point de vue de la défense nationale, l’opération politique de M. Barthou :

« Quand le gouvernement a proposé pour la première fois la loi de trois ans, il a dit textuellement dans son exposé des motifs : « Le Parle- « ment comprend bien qu’une pareille loi ne com- « porte ni délai dans son application, ni atténua- « tion d’aucune sorte. »,Et pour lui le cœur de la loi, la partie vitale de la loi, c’était le maintien sous les drapeaux pendant trois ans des classes actuellement au service.

(1) Journal Officiel, séance du 16 juillet. — M. Clemenceau, qui a voté la loi de trois ans au Sénat, a durement reproché à M. Barthou sa capitulation sur rabaissement de rincorporation : « Ce régime de l’incorporation à vingt ans, il n’est pas de vous, il ne vous appartient pas ; c’est le résultat d’une improvisation ! », lui a-t-il dit, et ce partisan du projet gouvernemental a été jusqu’à parler d’« une aventure dans laquelle on semble vouloir nous entraîner». (,Journal Officiel, Sénat, séance du 6 août.)

« Puisque, jusqu'au mois d'octobre 1915, les effets de la loi de trois ans et les effets de la loi de deux ans sont identiques et se confondent, si vous , aviez, sous le régime de la loi de deux ans, décidé l'avancement d'appel d'une classe, vous auriez obtenu jusqu'en octobre 1915 exactement les mêmes effets qui vont résulter de votre loi.

« Vous vouliez immédiatement des classes exercées à la caserne. Vous y mettez, et jusque dans la couverture, deux classes non instruites.

« Jamais pays n’aura payé plus cher une plus déplorable mystification (1). »

Mystification ! C’est le seul mot qui résumait toute l’entreprise troisanniste, en effet (2). La loi qui ne donnait pas à la France un homme de plus en cas de guerre, mais qui l’endormait dans les fumées d’une ivresse de caserne au son des musiques de régiment, fut votée définitivement le 19 juillet à la Chambre par 358 voix contre 204 et le 7 août au Sénat, après une ombre de discussion, par 244 voix contre 36.

Réactionnaires de tous poils et de toutes plumes, représentants des grandes compagnies métallurgiques et minières, délégués des banques et des chemins de fer, militaires et militaristes, toute la droite et tous les semi-républicains s’étaient retrouvés au scrutin duquel devait sortir le malheur de la France.

(1) Journal Officiel, séance du 19 juillet.

(2) M. Messimy, dont j’ai déjà signalé qu’il avait depuis la guerre reconnu quelques-unes de ses erreurs, a dit à la Commission d’Enquête, parlant de la loi qu’il a votée : « On a adopté une solution ultra-simpliste qui est le service de trois ans ; elle n’aurait plus de défenseur maintenant». (.Déposition de M. Messimy, p. 148.)

SON OEUVRE

Seuls les 70 socialistes et MO radicaux, au nom desquels parla M. Caillaux, se prononcèrent contre le projet parce qu’ «il détourne la nation de son traditionnel et véritable labeur de défense », dit l’ancien président du Conseil, parce qu 5 « il est l’équivalent d’une trahison », dit l’orateur des socialistes, M. de la Porte.

La coalition majoritaire acclama M. Barthou, qui triompha sans modestie, selon son habitude. Et les journaux « patriotes » entonnèrent l’hymne d’allégresse.

Il fut convenu depuis ce jour — MM. Bunau-Varilla, Charles Humbert, Henry Bérenger et leurs semblables se chargèrent de l’exécution de ce décret — que quiconque désapprouvait le troisannisrne était l’ennemi du pays.

Le 30 juillet 1914, on pouvait lire encore dans l'Echo de Paris ces lignes amènes que n’avait pas craint de signer le général Maitrot : « Maintenons-la (la loi de trois ans) au-dessus de tous les partis, parce qu’elle est la sauvegarde de la France... Imbéciles ceux qui ignorent ces vérités élémentaires ! Traîtres ceux qui, les connaissant, persisteraient dans leur campagne criminelle contre le service de trois ans ! »

. Quatre jours plus tard, la guerre était déclarée, et 700.000 hommes sortant de nos casernes avec 600.000 réservistes seulement allaient se briser contre 700.000 Allemands qui quittaient les leurs renforcés de 1.300.000 réservistes.

Un million de jeunes Français, dont la loi de trois ans n’avait pas voulu, restaient dans les dépôts.

Et c’était Charleroi !

Les Règlements de 1913

Le règlement de 1895 sur la conduite des gran- ' des unités, qui pendant dix-huit ans a imposé au haut commandement ses directives, était fondé sur la méthode expectative.

Attendez d’être renseignés pour vous engager ; entourez-vous de tous les éléments d’information ; efforcez-vous d’attirer l’ennemi sur le terrain le plus favorable ; conservez des réserves pour parer' aux incidents ou pour exploiter le succès — tels sont les principes raisonnables qu’il s’efforçait de développer tout en laissant aux exécutants responsables une large initiative dans le choix des moyens.

Ces principes ne cadraient plus avec la doctrine furieuse qui considérait la défensive comme une lâcheté en même temps qu’une sottise. La « jeune armée » devait exiger la réforme du décret de 1895.

Il fut remplacé quelques mois après le vote de la loi de trois ans.

Le décret du 28 octobre 1913 sur la conduite des grandes unités et celui du 2 décembre 1913 sur le service des armées en campagne ont fixé les règles strictes dont il a été interdit de s’écarter désormais.

'Condamnation de la défensive, exaltation de l'offensive, réaction contre les prescriptions de sûreté, telles sont leurs idées maîtresses.

Condamnation de la défensive ! Le rapport de ,1a Commission, qui est comme la préface du règlement sur le service en campagne, déclare :

SON OEUVRE

« Le décret de 1895 considère la défensive comme un moyen d’attirer l’ennemi sur un terrain où l’on croit pouvoir lutter dans de bonnes conditions.* De là à accepter que la valeur d’une position puisse déterminer le commandement à préférer la défense à l’attaque, il n’y a pas loin et aucune conception n’est plus dangereuse. Afin d’éviter tout malentendu sur un point de doctrine aussi importait, le nouveau règlement n’admet qu’une seule justification pour la défensive dans le combat, à savoir la nécessité, d’économiser des troupes sur certains points en vue de consacrer plus de force aux attaques. Ainsi comprise, la défensive n’est plus à proprement parler que l’auxiliaire de l’offensive (1). »

Exaltation de l’offensive ! Le règlement sur la conduite des grandes unités commence par cette déclaration générale :

« La conduite de la guerre est dominée par la nécessité de donner aux opérations une impulsion vigoureusement offensive... Portée par nous jusqu’à la perfection, la doctrine de l’offensive nous a valu les plus glorieux succès et, par une contreépreuve cruelle, le jour où nous l’avons méconnue, elle a précisément fourni à nos adversaires les armes à l’aide desquelles ils nous ont vaincus. Les enseignements du passé ont produit leurs fruits : l’armée française, revenue à ses traditions, n’ad-

(15 Le public ne lit pas les travaux techniques, mais il lit les journaux où les « bourreurs de crânes », s’inspirant des travaux techniques, répandent les idées fausses qu’ils contiennent. Il a lu pendant quatre ans des phrases comme celle-ci, que je cueille entre mille : « La défensive est par elle-même un aveu d’infériorité ». (Lieutenant-colonel Rousset, Petit Parisien, 19 septembre 1914.)

met plus, dans la conduite des opérations, d'autre loi que l'offensive. »

On attaquera donc, sans cjélai.

« Pour vaincre, il faut rompre par la force le dispositif de combat de l’adversaire. Cette rupture exige des attaques poussées jusqu'au bout sans arrière-pensée ; elle ne peut être obtenue qu’au prix de sacrifices sanglants. Toute autre conception doit être rejetée comme contraire à la nature même de la guerre. » (Art. 5.)

L’attaque devra être menée avec la dernière vigueur.

« Un commandant en chef énergique, ayant confiance en soi, en ses subordonnés, en ses troupes, ne laissera jamais à son adversaire la priorité de l’action sous le prétexte d’attendre des renseignements plus précis. Il imprimera, dès le début de la guerre, un tel caractère de violence cl d'acharnement, que l’ennemi, frappé dans son moral et paralysé dans son action, se verra réduit peut-être à rester sur la défensive. » (Art. 6.)

On ne devra tenir aucun compte des sacrifices. Nulle réserve ne devra être ménagée.

« Le succès revient non pas à celui qui a subi le moins de pertes, mais à celui dont la volonté est la plus ferme et dont le moral est le plus fortement trempé. En conservant, au moment suprême où la balance menace de pencher du côté de l’ennemi, des réserves destinées à organiser des replis, à garder des flancs ou à couvrir la retraite, on laisse échapper les-dernières chances de la victoire.* Los réserves ne sont pas destinées à limiter l’insuccès, mais à agir offensivement pour gagner la bataille... C’est en avant que lo chef doit porter ses regards; en cas d’insuccès, tous ses efforts tendront à rétablir le combat et à reprendre l'offensive. » (Art. 8.)

Pas plus qu’on ne s’assurera contre les quences d’un échec, on ne prendra de préc pour se renseigner.

« Chacune des décisions doit venir à son heure, même si les données recueillies jusque là sur les forces et les dispositions de Vennemi sont obscures et incomplètes. Les succès à la guerre dépendent plus encore de la persévérance et de la ténacité dans l’exécution que de l’habileté dans la conception de la manœuvre. » (Art. 15.)

A quoi bon l’information ? A quoi bon l’éclairage ? Le colonel Loyseau de Grandmaison n’a-t-il pas formulé avec sérénité : « Dans l’offensive, l’imprudence est la meilleure des sûretés (1) ? »

L’offensive porte en elle-même sa vertu propre. Il suffit de « bourrer » et de « taper dans le tas ».

La préparation est supprimée en fait. L’artillerie, dont la mission consistait à détruire préalablement les obstacles pour faciliter l’assaut de l’infanterie, et qu’un règlement de 1910 avait subordonnée à'cette dernière en la mettant à la disposition du commandant de l’attaque, est replacée par le règlement de 1913 sous la direction du général de division. Elle n’a plus pour rôle que d’appuyer la progression des fantassins; il n’y a plus de liaison des armes.

Le combat d’infanterie devient tout le combat, puisque lui seul peut assurer la décision. Le règlement sur le service en campagne fixe cette loi définitive :

« La progression de l'attaque n'a qu'un but : amener la chaîne de tirailleurs à distance d'as-

(i) Voir plus liaut, p. 37.

saut . C’est avec la baïonnette que l’infanterie brise la dernière résistance de l’ennemi. L’assaut, c’està-clire l’abordage à l’arme blanche, peut seul dénouer la crise. »

L’assaut ! ce mot dit tout. Même au chapitre consacré à la cavalerie, à la cavalerie dont le rôle est par essence un rôle d’éclairage, on trouve cette phrase étonnante : « Le combat à cheval à l’arme blanche est le mode d’action principal de la cavalerie. » Elle est suivie 'd’ailleurs de celle-ci, plus étonnante encore : « L’accroissement de la puissance du feu donne à la cavalerie audacieuse des occasions d’intervenir plus favorables et plus fréquentes qu’autrefois ».

Car on en arrive, à force de s’abstraire des réalités, aux aberrations les plus fantastiques. On oublie que l’adversaire peut être retranché, on oublie presque qu’il a des armes et qu’il y a des balles dans les fusils de ses soldats.

La fortification ? N’en parlons plus. La « barbette », comme on dit en argot de Saint-Cyr, est chose méprisable et les règlements de 1913 lui consacrent cinq lignes dédaigneuses: « Les places fortes et les systèmes fortifiés n’ont de valeur que dans la mesure où ils facilitent les opérations des armées de campagne. Tel est le principe fondamental qui justifie leur existence, plus spécialement au début de la guerre, où ils doivent servir d’appui à la couverture et l’aider à protéger la concentration des armées. » C’est tout.

L’armement ? C’est bien pis encore. Quelques mots sur l’aviation, pas un mot’sur la mitrailleuse. Oui ! dans' les deux règlements antérieurs de quelques mois à la guerre, on chercherait en vain le nom de l’engin qui va d’un bout à l’autre la dominer.

SON OEUVRE

Le «moulin à café», qui devait moudre des milliers de vies humaines, l’Etat-major ne l’ignorait pas certes, mais il ne voulait pas en tenir compte parce que son existence ruinait toutes les théories échafaudées dans les bureaux.

Les spécialistes des écoles de tir déclaraient que le feu d’infanterie, efficace entre 600 et 1.000 mètres, perdait à 400 mètres sa justesse >et se déréglait à 200 pour se transformer en un tir « dans le bleu», en un tir «de femme saoule» dont l’assaillant n’avait plus rien à redouter. Le règlement traduisait : « L’augmentation de la portée des armes et de la rapidité du tir est toute entière en faveur de l’offensive (1) ! »

Le général Foch, professeur à l’Ecole de guerre, avait lui-même écrit : « Le perfectionnement 'des armes à feu est un surcroît de forces apporté à l’offensive... La supériorité du feu croît rapidement au profit de l’attaque avec le perfectionnement des armes (2) ».

Puisque le fusil ne comptait pas ou ne comptait que pour l’assaillant, puisqu’on «oubliait» la mitrailleuse, on pouvait commander l’assaut. On pouvait prescrire les attaques frontales à l’heure même où le perfectionnement de l’armement les condamnait. On pouvait proclamer l’infaillibilité de l’offensive «napoléonienne» au momeht précis où sa faillite se prononçait.

« Nous portions la défaite en germe dans nos règlements », a écrit un des généraux de la guerre.

(1) Roger Maurice : Les Théories militaires d’avant la guerre, art. cité.

(2) Général Foch, Principes de la Guerre, Berger-Levrault, 1911 (p. 31).

De toutes les causes de nos échecs, dit M. Engerand, « le règlement de 1913 fut l’une des moins contestables. Dangereux déjà au point de vue tactique, il devenait mortel au point de-vue stratégique (1) ».

« Qui rédigea ce document, générateur de tant d’hécatombes ? ajoute-t-il. J’ai demandé au ministère de la guerre les noms de ses auteurs ; cette communication me fut refusée. »

Si je suis bien renseigné, la Commission qui prépara les textes était présidée par le général Pau.

Il importe peu au surplus.

' « L’hystérie de l’offensive » n’a pas été la maladie d’un individu (2). Elle est le produit de l'aberration collective d’un groupe d’hommes dont la tare fondamentale — la tare criminelle — est d’avoir voulu vivre en dehors de la nation, en marge de ses idées, au-dessus de ses institutions, et d’avoir fait à la France républicaine, qu’il ii’aimait pas, qu’il ne pouvait pas comprendre, le contraire de l’armée dont elle avait besoin.

(1) Le Secret de la Frontière , p. 452.

(2) Sur ce point comme sur d’autres que j’ai déjà signalés, nous avons eu depuis la guerre l’aveu de M. Messimy : « Je déclare que dans l’affirmation d’une doctrine absolue, dans l’application comme une panacée de la doctrine offensive, partout, toujours et en tous lieux, toute l’armée s’est trompée.... Nous aurions dû rester sur la défensive, au moins sur certaines parties de notrp front... Tout le monde s’est trompé dans l’affirmation que l’offensive à outrance résolvait tous les problèmes». (Déposition devant la Commission d’Enqnête, p. 153.)

Préparation et Application

Gomment et quand le plan 17 a-t-il succédé au plan 16 ? Nous avons déjà, à propos du projet du général Michel, examiné rapidement la question.

Le plan 16 est du 1 er mars 1909 (1). Il avait remplacé un plan 15, modifié par un plan 15 bis, qui sanctionnait simplement des remaniements au rassemblement des armées prévu par le plan 14 et des modifications à quelques parties de la mobilisation côtière (2) ».

Gomme tous ceux qui l’avaient précédé, il prévoyait la concentration des troupes sur la frontière Est uniquement. « Avant le plan 16, écrit le maréchal JolTre dans le mémoire qu’il a lu à la Commission d’Enquête, le plan de concentration se faisait au sud de Verdun. Dans le plan 16, on est remonté un peu plus au nord (3) ». Jusqu’où ? Jusqu’à la frontière belge (4).

(1) Commission d’Enquête : Déposition de M. Messimy, p.

(2) Historique des Plans, cité par M. Messimy. Ibid.

(3) Déposition du maréchal Joffre, p. 137.

(4) Déposition de M. Messimy, p. 152.

IjMpi II 1

Le général Michel, nous l’avons vu, proposa un changement radical. Le rapport qu’il remit au général Brun en février 1911 reportait la concentration face à la Belgique. Il ne fut pas discuté dans la fameuse séance du Conseil supérieur qui servit de prétexte au débarquement de son auteur (1), mais sans doute les idées qu’il contenait laissèrent-elles quelques traces dans l’esprit de ses lecteurs puisque deux mois plus tard ils éprouvèrent le besoin de corriger le plan 16 dans le sens indiqué.

Ce fut le plan 16 bis, appelé aussi variante n° 1 du plan 16. Il porte la date de septembre 1911 (2). Il est donc la première expression de la pensée du nouvel Etat-major et M. Messimy déclare expressément que « c’est certainement le général de Castelnau qui l’a fait (3) ».

En quoi consistait la*, correction ? «La variante n° 1 remonte vers le nord le centre de gravité des armées françaises. Au lieu d’avoir quatre corps d’armée au nord de la ligne Paris-Metz, vous en avez huit (4). »

L’ancien ministre voudrait bien démontrer — toute sa déposition y tend — que l’hypothèse de l’invasion par la Belgique se transformait de plus en plus en certitude pour lui-même et les grands chefs qu’il avait choisis. Malheureusement, les grands chefs eux-mêmes nous indiquent dans

(1) « Il ne fut pas parlé, le 19 juillet 1911, de l’invasion par la Belgique. -La discussion n’a porté que sur le doublement des régiments actifs par les régiments de réserve. » (Déposition de M. Messimy, p. 149.)

(2) Ibid., p. 150.

(3) Ibid., p. 151.

(4) Ibid., p. 150.

SON OEUVRE

quelle faible mesure cette transformation s’opérait.

« Dans le plan 16 bis, on est remonté encore plus haut, jusqu'à Mézières », nous dit le maréchal Jofïre (1). La Meuse constituait donc au nord Pextrême limite de la concentration.

M. Messimy signale une deuxième variante; un plan 16 ter, qui aurait été rédigé après son départ du ministère, en avril 1913, et sur lequel il déclare n’avoir aucun renseignement (2). Celui-ci, s’il a existé, n’a pas dû avoir grande importance, car le maréchal Joffre ne le mentionne même pas.

L’adoption du plan 17 se place d’ailleurs exactement à la même époque*

« En vue de la réalisation éventuelle d’un plan d'opérations conçu par le général chef d’Etat-major de l’armée, dit le maréchal Joffre, un plan de mobilisation et de concentration, dénommé plan 17, avait été présenté au Conseil supérieur de la guerre le 18 avril 1913 et approuvé par le ministre le 2 mai suivant (3). »

Les mois qui suivirent furent consacrés à l’application.

« Je suis arrivé au ministère (comme sous-chef d’état-major) en 1914 — dit le général Ebener. —* Au moment où je suis arrivé, le plan 17 était arrêté et tout le travail prêt (4). »

« Lorsque j’ai eu l’honneur, en décembre 1913, d’être nommé sous-chef d’état-major de l’armée — dit le général Belin — ... le plan de couverture était tout prêt, les documents étaient en place ; le plan de concentration, au contraire, n’était arrêté qu’en

(1) Déposition du maréchal Joffre, p. 137.

(2) Déposition de M. Messimy, p. 150.

(3) Déposition du maréchal Joffre, p. 137.

(4) Déposition du général Ebener, p. 297.

principe... Le 1 er juin, je rendais compte au chef d’Etat-major général que tout était prêt (1). »

11 ne semble pas que l’élaboration et l’application de ce plan ait donné lieu du reste à des délibérations nombreuses. Tout paraît avoir été décidé par le général Joffrë et ses collaborateurs immédiats et par les bureaux. A la date du 7 février 1914, communication fut faite à chacun des commandants d’armée d’un extrait relatif à ce qui concernait son armée et les armées voisines (2). Cet extrait leur fut apporté à chacun en particulier par un officier de liaison, et nul moyen ne leur fut donné de produire leurs observations et leurs critiques.

Le général Ruffey témoigne pourtant qu’ils en auraient eu pas mal à exprimer : «Nous avons pris connaissance, et tous, à l’unanimité, nous avohs protesté en disant que l’attaque ne se ferai!; pas du côté des Vosges... Tous les officiers généraux, causant entre eux, disaient : Ce n’est pas là que se passera l’action, mais en Belgique». Le seul résultat précis de ses récriminations fut, ajoute-t-il, que le général Joffre le manda pour lui « laver la tête » et lui dire : « Vous parlez trop sur ce plan. Vous dites que ça ne se passera pas comme ceci, que ça ne se passera pas comme cela. Mais c’est comme cela que je le conçois (3) ».

Cette méthode impériale paraît n’avoir pas seulement été employée pour le plan de concentration. Il semble que le généralissime se soit retranché dans le même mutisme en ce qui touche au plan d’opérations.

(1) Déposition du général Belin, p. 275.

(2) Déposition du général Berthelet, pp. 116-117.

(3) Deuxième déposition du général Ruffey, pp. 23-24.

SON OEUVRE

« On ne nous a jamais consultés, sauf pour les équipages de pont et le déclassement de Longwy —• dit à ce sujet encore le général Ruffey — ... Le plan des opérations ne nous a jamais été indiqué... Je crois que le général en chef ne voulait pas le faire pour diverses raisons. Il ne nous a jamais rien, expliqué. Nous n’avions rien à faire dans le plan de mobilisation tel qu’il a été exécuté (1). » Une réunion du Conseil supérieur a bien eu lieu dans les premiers jours de la guerre, le 3 août 1914 ; mais, des trois généraux désignés avant la guerre pour commander une armée qui ont été entendus pçir la Commission d’Enquête, l’un, le général Maunoury, déclare « n’avoir assisté à aucune réunion (2) » ; un autre, le général Ruffey, dit n’avoir pu assister à la réunion du 3 parce qu’il rejoignait le même jour son quartier général (3) ; le troisième, le général de Castelnau, dont la déposition est un tissu nébuleux de phrases prudemment calculées pour qu’on n’en puisse rien déduire, a soutenu ne pas pouvoir se « rappeler si la réunion à eu lieu effectivement (4). »

Comme son collègue Ruffey, il reconnaît que le plan d’opérations, « conception propre du général en chef, n’a pas été soumis au Conseil supérieur (5) ». Lui-même, premier sous-chef d’état-

(1) Première déposition du général Ruffey, p. 3.

(2) Déposition du général Maunoury, p. 44.

(3) Deuxième déposition du général Ruffey, p. 20.

(4) Déposition du général de Castelnau, p. 347. M. de Castelnau s’est attiré de M. Viollette cette jolie réponse : « Une conversation de cette nature aurait eu un caractère tellement solennel que, si elle avait existé, vous vous la rappelleriez certainement. Je vous le garantis et je réponds pour vous ».

(5) Ibid., p. 331.

ir** • •

major, ne le connaît que « d’après les journaux, d'après, ce. qu’on a dit ». Un seul homme « devait être au courant : le général Galliéni (1) », chargé de remplacer le général Joffre s’il disparaissait —• et qui, malheureusement, est mort !

Le maréchal Jofïre ne conteste d’ailleurs en quoi que ce soit les assertions de ses collègues. Dans sa déposition, qui d’un bout à l’autre révèle, pour ne pas dire plus, une fatigue d’esprit très accentuée, il reconnaît que le plan d’opérations n’a pas été discuté au Conseil supérieur, dont « ce n’est pas l’affaire » et qu’il a été élaboré « par l’Etat-major de l’armée, sous ma direction », sans pouvoir indiquer qui y a travaillé. « Je ne me souviens pas », répète-t-il à deux reprises, « mes souvenirs sont trop imprécis pour'vous répondre». Mais enfin, lui a demandé M. Viollette, il doit subsister au ministère des traces de vos travaux, de vos études ? « Je ne crois pas », a-t-il répondu, « il y en a peutêtre, mais ce n’est pas moi qui les ai rédigées ». Et iJ a fini par soupirer, lamentable : «Vous me-demandez un tas de choses auxquelles je ne puis rien vous répondre. Je ne sais rien (2) ».

Toute la discussion relative aux opérations qui commençaient semble par conséquent s’être réduite à une courte et légère conversation tenue le 3 août entre quelques généraux, conversation que résume ainsi le général Ruffey,-' qui n’y assistait pas, d’après le général de Lanrezac, qui y assistait :

« Le général Dubail prit la parole pour exposer son plan de campagne pour le cas où il marcherait sur Colmar. Le général Joffre lui répondit :

(1) Ibid., p. 345.

(2) Déposition du maréchal Joffre, pp. 162-163.

SON OEUVRE

C’est votre plan, mais ce n’est pas le mien. Et on ne put en tirer autre chose.

« Pas davantage ? — a insisté le président de la Commission, M. Viollette.

« Pas davantage. Le général Dubail a alors répété ses explications. Le général Jofïre lui a répondu de nouveau : C’est votre plan, mais ce n’est pas le mien. C’est là tout ce qu’il a dit.

« Autant dire — a conclu le président — qu’on s’est borné à prendre le café... (1). »

La concentration des troupes

Le plan 17, le plan Jofïre — nous avons maintenant le droit, je pense, de le nommer ainsi, à condition, comme je l’ai déjà observé, de considérer le nom de Jofïre comme une raison sociale — nous le connaissons par la déposition du maréchal luimême. Nous le connaissons surtout, hélas ! par les événements qui se sont déroulés.

Il comportait une directive principale et une variante, et groupait nos cinq armées entre Belfort et Mézières suivant le dispositif que voici :

I ro armée (général Dubail ; 7 e , 8 e , 13 e , 14 e et 21° corps, 1 division de cavalerie, 3 divisions de réserve) : la droite à Belfort, le gros à Epinal.

IP armée (général de Castelnau ; 9 e , 15 e , 16 e , 18 e et 20 e corps, 1 corps de cavalerie, 3 divisions et 1 brigade de réserve) : le gros vers Nancy, la gauche près de Toul.

III e armée (général Rufïey ; 4 e , 5° et 6 e corps, 1 division de cavalerie, 3 divisions de réserve) : autour de Verdun.

(1) Deuxième déposition du général Ruffey, p. 20.

IV e armée (général de Langle de Gary ; 12 e et 17 e corps, corps colonial, 1 division de cavalerie) : en seconde ligne, dans la région Sainte-Ménehould- Commercy.

V e armée (général de Laurenzac ; 1 er , 2 e , 3 e , 10 e et 11 e corps, 4 divisions de cavalerie, 3 divisions de réserve) : derrière la Meuse entre Verdun et Mézières.

Trois divisions de réserve (général Valabrègue), flanquaient l’extrême gauche dans la région Hirson-Vervins.

Les deux premières armées, qui constituaient l'aile droite, devaient en tous cas prendre l’offensive : la I ro sur S ar rebourg, son aile droite vers Colmar ; la II e sur Morhange, son aile gauche masquant Metz.

Quant aux autres, leur action était subordonnée au respect ou à la violation de la neutralité belge par l’Allemagne.

Dans le premier cas, la V e serrait à droite pour marcher sur Thionville ; la III e marchait à sa droite, la IV e restant en réserve.

Dans le second,, la V e serrait à gauche entre Mézières et Mouzon et la IV e venait s’installer entre elle et la III e . Toutes trois prenaient l’offensive dans le Luxembourg belge.

La deuxième hypothèse s’étant réalisée, c’est là variante qui joua et la IV e armée prit place en première ligne.

L’attaque par la Belgique

Le maréchal Joffre, en exposant ce plan à la Commission d’Enquête, s’est vanté d’avoir prévu l'attaque par la Belgique.

« Dans le plan 17, dit-il, le centre de gravité des

SON OEUVRE

forces du théâtre du nord-est était reporté notablement plus au nord que dans les plans précédents, en raison de l’éventualité, considérée comme de plus en plus probable, de la violation du territoire belge, par les forces allemandes (1). »

C’est là un simple jeu de mots, et il ne faut pas y attacher plus d’importance 4 qu’à l’affirmation, faite également par lui, que le plan 17 « révélait le souci d’organiser, de plus en plus fortement, les formations de réserve, de les rendre de plus en plus souples et de mieux en mieux encadrées (2) ».

Nous avons vu comment l’Etat-major s’était soucié d’organiser les réserves. Il s’était préoccupé de l’invasion par la Belgique à peu près de la même façon. Il l’envisageait sans aucun doute, mais il envisageait uniquement que les-Allemands, écorneraient la Belgique par le sud. Jamais, à aucun moment, il n’a voulu croire, malgré des avertissements répétés, que l’armée allemande passerait sur la rive gauche de la Meuse et se livrerait au vaste mouvement tournant qu’elle a accompli.

C’est donc par une simple équivoque qu’il prétend avoir prévu ce qui est arrivé.

De ceci les preuves abondent et, n’était le souci que j’ai de rassembler ici des textes, je considérerais comme inutile d’insister.

M. Engerand a analysé avec la minutie qu’elles méritent les prophéties — il est difficile d’employer un autre mot — que certains officiers de l’ancienne école avaient, nouvelles Cassandres, lancées depuis longtemps sur le danger qui nous menaçait dans le nord.

Deux d’entre eux surtout, le général Herment et

(1) Déposition du maréchal Joffre, p. 137.

(2) Ibid.

le lieutenant-colonel Grouard, s’étaient montrés particulièrement précis.

Le général Herment, ancien commandant de l’artillerie du 1 er corps d’armée à Lille, officier distingué à qui sa découverte de la fonte aciérée seule aurait dû valoir une célébrité légitime, avait écrit, après avoir pris sa retraite, deux livres (1) où il montrait que la fortification de notre frontière de l’est obligeait l’Allemagne à porter son effort sur un autre point et que cet autre point serait le nord.

« En brusquant l’attaque par la rive gauche de la Meuse et en enlevant Liège par surprise, disaitil, la faiblesse des effectifs de l’armée belge ne saurait empêcher la marche des armées allemandes... Cette irruption rapide vers la frontière française présente des avantages incontestables. Les Allemands sont assurés de n’y rencontrer que peu d’obstacles, puisque les Français se donnent euxmêmes la peine de les faire disparaître... Le résultat des mesures prises sur notre frontière du nord nous obligera, en présence d’une invasion allemande par la Belgique, ou de nous concentrer dans 'une région où nous n’avons comme point d’appui qu’une place assez médiocre, Maubeuge, ou d’abandonner de prime abord et sans combat tout un immense territoire très riche en ressources de toute nature (2). »

A la même époque, le lieutenant-colonel Grouard, ancien collaborateur du général de Miribel, signalait (3) les dangers d’une offensive initiale

(1) Considérations sur la frontière du nord, Chapelet, 1913, et L’état des forteresses belges et sa répercussion sur la défense de notre frontière du nord, Lavauzelle, 1913.

(2) Cité dans Le Secret de la Frontière, p. 237 et suiv.

(3) La guerre éventuelle, Chapelot, 1913.

SON OEUVRE

entre Metz et les Vosges qui « non seulement n’aurait aucune chance de succès, mais serait des plus dangereuses». Il montrait que la frontière du nord serait le théâtre des opérations décisives et que « l’armée de droite allemande, marchant par la rive gauche de la Meuse , passerait la S ambre aux environs de Charleroi pour se diriger vers les sources de l’Oise (1) ». Observez la défensive et fortifiez la frontière du nord, concluait-il.

Peine perdue ! On ne devait pas plus écouter ces deux hommes (2) qu’on n’avait pris garde, au moment où l’on détruisait l’œuvre de Séré de Rivières, aux avertissements des généraux belges Déjardin et Brialmont.

On. ne devait pas attacher plus d’importance à leurs opinions qu’aux discours du « laïc » Jaurès, qui, sur ce point comme sur tant d’autres, parlait le langage du bon sens.

« Notre frontière de l’est est défendue, écrivaitil en 1913, depuis le Jura jusqu’à Verdun, mais la frontière belge est ouverte. Or les Allemands ne cachent pas leur intention de nous assaillir à la fois par Nancy et par Namur, et notre haut commandement n’a prévu, sur le front nord-est, aucune forteresse. Il consacre à l’édification de ca-

(1) Cité .dans Le Secret cle la Frontière , p. 437.

(2) Le lieutenant-colonel Grouard a été mis à la retraite en 1897, comme directeur de l’artillerie à Bastia. Quant au général Herment, retraité en 1911, il a été rappelé en 1914 et nommé gouverneur de Lille, le 21 août. Après avoir mis en état de défense la place dont il avait en vain tant signalé rimportance, il a reçu l’ordre de l’albandonner. On l’a chargé d’une mission dans les dépôts d’artillerie de l’intérieur. Son emploi a été supprimé en février 1916 et l’on n’a pas trouvé nécessaire de lui en confier un autre.

sernes les millions qui pourraient servir à la construction de quelques forts d’arrêt (1). »

Et, dans la discussion de la loi de trois ans, rappelant un article du général Maitrot (2), partisan des trois ans mais partisan aussi de la défense du nord, il s’appuyait sur celui qu’il nommait « le technicien des frontières » pour s’écrier : « Si les forteresses que vous avez construites sur la ligne de Lorraine sont à ce point inviolables, à l’abri de toute surprise, que l’ennemi, s’il veut vous envahir, est obligé de les tourner en longeant la Belgique, il vous suffirait de prolonger sur votre frontière du nord une ligne de forteresses de même puissance pour être complètement à l’abri des surprises (3) ».

Le danger de l’invasion par la Belgique, tout le monde le voyait, tout le monde l’annonçait. M. Maxime Lecomte, sénateur du Nord, lui consacrait un livre (4). L’Etat-major belge faisait mieux ; il étudiait le moyen d’y parer et donnait aux grandes manœuvres d’août 1913 ce thème que le mois d’août 1914 devait voir von Hausen reproduire textuellement : l’armée rouge, venant de-l’est par l’Ardenne, tente à Dinant le passage de la Meuse que l’armée bleue, retranchée entre Sambre et Meuse, s’efforce d’empêcher.

Que dis-je ? L’Allemagne elle-même proclamait son intention. Le général de Bernhardi, le grand

(1) Revue de l’Enseignement primaire du 28 septembre 1913 : « Sommes-nous prêts ? » (article non signé, qui est de Jaurès).

(2) « L’Offensive allemande par la Belgique », dans Le Correspondant du 10 septembre 1911.

(3) Journal Officiel, séance du 17 juin 1913.

(4) Neutralité belge et invasion allemande, Lavauzelle,

SON OEUVRE

théoricien militaire d’outre-Rhin, avait annoncé que rAllemagne, dans la prochaine guerre, violerait' s’il le fallait la Belgique et la Hollande, que l’aile gauche de son armée esquiverait le choc en Alsace-Lorraine et que la manœuvre enveloppante serait accomplie par l’aile droite marchant le long de la mer du nord (1).

Mais quoi ? Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre. Et de même que les règlements de 1913 ignoraient l’existence de la mitrailleuse, parce qu’elle gênait la théorie du « bourrage », reconnue comme un dogme intangible, le plan 17 devait ignorer-tout ce qui contrariait les idées auxquelles l’Etat-major sacrifiait.

Il s’était fait son credo ; il y aurait violation de la rive droite de la Meuse, sans plus. Il fallait, bon gré mal gré, que tout s’accordât à cela.

En 1902, le commandant Vouillemin, alors officier d’ordonnance d’un membre du Conseil supérieur de la guerre, avait publié une brochure démontrant l’impossibilité d’une attaque allemande par la rive gauche de la Meuse et l’inutilité des défenses de la frontière du nord (2).

En 1911, le général Bonnal, dans ses « Questions d’actualité », cantonnait également l’invasion allemande sur la rive droite de la Meuse.

Le général Maitrot, dans l’article du Correspondant dont j’ai parlé plus haut, concluait de même.

(1) La guerre d’aujourd’hui , 1911. V. dans la traduction française, parue en 1913 chez Chapelot, II e vol., pp. 337 et suiv.

(2) Cité par le général Percin, dans La guerre et l’armée de demain. Il est presque inutile de dire que le commandant Vouillemin a commandé comme général pendant la guerre. Il a fait partie de la mission militaire française en Roumanie.

Un officier breveté, le colonel Boucher, trouva que leurs hypothèses étaient encore excessives et leur répondit qu’il n’était pas'possible d’envisager la violation de la neutralité belge par P Allemagne. Elle diviserait, ce faisant, ses armées en deux groupes séparés par sept à huit jours de marche, ce qui est contraire à toutes les idées de de Moltke, et nos 21 corps, groupés sur la frontière de l’est, n’auraient qu’à marcher triomphalement à travers nos provinces perdues.

« La violation de la neutralité belge 'par VAllemagne, écrivait-il, ne peut que donner lieu à la destruction complète de son armée. Le général Bernhardi, s’il est un brillant général de cavalerie, est un bien médiocre stratège. Si nous étions à la ’ place de ses, compatriotes, nous l’inviterions fortement à retourner sur les bancs de l’Ecole de guerre pour revoir son Clausewitz... Quant à nous, nous ne pouvons, avec nos amis belges, que désirer ardemment l’adoption de ses idées par le Grand Etat-major allemand. Jamais la victoire ne nous aura été aussi facile (1). ».

Sans aller tout à fait aussi loin, et plus près de la théorie orthodoxe, .un autre officier non moins breveté, et pourvu de la fonction d’officier d’ordonnance du général en chef, le lieutenant-colonel Buat, dans une brochure quasi-officielle qui fut adressée sous pli recommandé à tous les futurs commandants d’armée, démontrait que l’attaque allemande se ferait sur le front Mézières-Verdun, par la trouée nord des Hauts de Meuse, Dun-Stenay.

(1) Cité par le général Percin dans l’Hum<mité du 22 mai 191.7. — Le colonel Boucher, en retraite avant la guerre, ‘s’est vu, bien entendu, rappelér à l’activité et a, comme général, commandé une division.

SON OEUVRE

Feignant d’avoir trouvé le plan de concentration allemand dans un compartiment de chemin de fer, il lui attribuait ces mots :

« Il n’entre pas dans vos instructiohs d’envahir la Belgique au delà des limites assignées par la certitude que le mouvement de notre aile droite débordera la gauche française. Par conséquent, la possession de la rive droite de la Meuse, entre Givet et Liège, nous suffit amplement (1). »

L’Etat-major, par l’organe d’un die ses porteparoles les plus autorisés, attestait ainsi, un an avant la guerre, qu’il excluait toute idée d’attaque ,par la trouée de l’Oise et la frontière du nord (2).

Gomment s’étonner, dans ces conditions, qu’ait pu se passer dans le cabinet du général de Castelnau en 1912 la fameuse scène du décimètre dont la révélation par les procès-verbaux de la Commission d’Enquêtc a suscité quelque stupeur chez ceux à qui la mentalité militaire n’est pas très familière ?

M. Vandame, député conservateur de Lille, rapporteur du projet de déclassement de la place et

(1) Lieutenant-colonel Buat : La Concentration allemande, Ghapelot, 1913. Cette brochure est « épuisée » et on la chercherait. en vain chez l’éditeur. Gela se comprend assez. Mais elle n’a pas fermé le chemin de l’avancement à son auteur, qui, chef de cabinet de M. Millerand, puis officier d’ordonnance du général Pau, est devenu successivement au cours de la guerre colonel, général de brigade, général de division, oommandant de corps d’armée. Il était, à l’armistice, majorgénéral du maréchal Pétain.

(2) Le 4 août 1914, on pouvait lire encore dans Le Temps : « Il n’est pas admissible que les Allemands commettent la faute d’opérer à la fois sur les deux rives de la Meuse. Il y a gros à parier qu’ils limiteront leurs opérations aux deux provinces du Luxembourg belge et de Na mur ».

des forts de l’Escaut, ému par les arguments que le général Lebas, gouverneur de Lille, lui donnait contre le déclassement, demanda au ministre de la guerre que les partisans des deux thèses fussent confrontés devant lui. L’entrevue eut lieu le 14 juin 1912 et le général de Castelnau y remplaça le général Joffre, empêché.

« C’est cependant la pensée du général Joffre que le général de Castelnau nous a exprimée — déclare M. Vandame — car il nous a répété les mêmes choses que le général Joffre avait déjà dites à différentes reprises au général Lebas et à moi-même, en nous recevant séparément. Le ministre m’avait d’ailleurs déclaré que le général de Castelnau, qui nous recevrait, nous donnerait la pensée du Conseil supérieur de la guerre et du général Joffre lui-même (1). »

Le général Lebas exposa ses craintes: « Non seulement, à mon sens — dit-il — l’invasion se développerait par la rive gauche de la Meuse et par la vallée de l’Oise, mais elle déborderait Maubeuge et il est à craindre que ses vagues ne déferlent jusqu’à Lille. Par conséquent, vous voyez la gravité de la situation. Si le Nord était envahi et occupé, avec les houillères, avec la route de la mer, cela peut être un désastre ».

Le général de Castelnau répondit: «Général, voila une table sur laquelle se trouvent dressés nos plans de la Belgique. Voyez la distance qui sépare ses,frontières de l’est et de l’ouest. De combien de corps d’armée pensez-vous que nos ennemis puissent disposer au moment de la mobilisation ? 23 ou 25 au plus, car nous ne pouvons pas admettre

(i) Commission d'enquête, déposition de M. Vandame,

SON OEUVRE

que dès le début des opérations leurs réserves soient en ligne.

« ...Vous admettez que les Allemands devront laisser des corps d'occupation du côté de leur frontière orientale, car si la Russie est lente à se mobiliser, ils ne peuvent cependant pas se laisser envahir par . les cosaques. Du côté de la trouée de Belfort et de 1’Alsace-Lorraine, il faudra également que les Allemands maintiennent des troupes de couverture. Pour envahir la Belgique, ils disposeront donc tout au plus de 10 corps d’armée, ou 12 au maximum, s’ils engagent la totalité de leurs réserves stratégiques (ce qui ne signifie pas leurs contingents de réservistes) y eompris les deux corps de la garde. Eh bien, général, voici un double décimètre, veuillez mesurer la distance qui sépare Malmédy de Lille et calculez le développement dangereux pour leurs troupes d’un mouvement aussi excentrique par rapport .à leur ligne d’invasion. Ce serait une grave imprudence de leur part ! Mais ils ne commettront pas cette faute et nous n'aurons pas cette chance-là ! (1). »

Le général Lebas ne répondit rien, ajoute M.

Vandame, mais il me dit ensuite : « Je n’ai que deux étoiles sur la manche et mon contradicteur en a trois... ».

Le général de Castelnau, dans sa déposition, n’a pas parlé de cette scène. Le général-Lebas, dans la sienne,.a confirmé le récit de M. Vandame. Et il a ajouté avec mélancolie : « Depuis de longues années, l’étude de la guerre n’était pas en honneur dans l’armée française. Elle comporte en effet des études économiques, diplomatiques, etc..., et on n’aimait pas cela. De l’officier qui étudiait ces

(1) Ibid., p. 182.

questions, on disait : « Il s’occupe d’autre chose que de son métier». On ne se préoccupait plus que de tactique, « de grande tactique et surtout de petite (1) ».

Jugement terrible, mais trop juste, hélas ! Les préoccupations de « petite tactique » des grands chefs devaient se traduire sur le terrain d’effroyable manière et les aberrations dont on vient de voir quelques exemples allaient produire des hécatombes sinistres.

L’Instruction générale du 8 août

L’armée française était concentrée toute entière, nous l’avons vu, entre Belfort et Mézières. Les trois divisions de réserve Valabrègue seules s’étaient retranchées un plus au nord, dans la région Ilirson-Vervins,'pour barrer la trouée de l’Oise au cas où un raid de cavalerie s’y produirait. Mais à cela près, toute la frontière au nord de la Meuse était exclue de la zone des armées.

Pourquoi en eût-cil été autrement, puisque l’attaque allemande, cela était entendu, devait se produire plus bas ?

La brochure quasi-officielle de l’officier d’ordonnance du généralissime, « La Concentration allemande » *du lieutenant-colonel Buat (2), l’avait précisé clairement.

(1) Déposition du général Lebas, p. 19G. — Le général Lebas, au début de la guerre, a été envoyé dans l’Est. Gouverneur de Belfort, il a été « limogé » en 1916, à la suite de rapports policiers sur des propos qu’il aurait tenus au cours d’un déjeuner. Quant au général de Castelnau, on sait qu’il a toujours, malgré sa déroute à Morhange, occupé les plus hauts emplois et qu’il continue à les occuper.

(2) Voir pp. 91 et 121.

SON OEUVRE

Les Allemands nous attaqueraient avec 22 corps d’armée, soit 1.300.000 hommes, sur la ligne Bel fort-Mèzières, leur extrême droite à l’est de Mézières, se couvrant par. la possession de la rive droite de la Meuse, entre Liège et Givet. Une armée d’observation, comprenant cinq divisions de réserve et deux de landwehr, tiendrait la Belgique. Pendant ce temps, l’aile droite à trois armées, soit onze corps, marcherait sur Mézières-Buzançy- Montfaucon, tentant la manœuvre d’enveloppement ; le centre à deux armées, soit six corps, se porterait de Metz sur Verdun-Toul et l’aile gauche, composée d’une armée, sur Epinal-Belfort. La trouée nord des Hauts-de-Meuse, Dun-Stenay, serait donc le théâtre du principal effort de l’ennemi (1).

Le dispositif assigné à l’armée française répondait parfaitement aux projets prêtés à l’adversaire.

Pour déjouer ces projets, maintenant, qu’allaiton faire? Le maréchal Joffre, dans le'mémoire qu’il a lu à la Commission d’Enquête, a montré comment son plan d’opérations s’était peu à peu précisé :

« Le 2 août, de grand matin, les troupes allemandes pénétrèrent sur le territoire luxembourgeois. Dans la nuit du 3 au 4 août, les avant-gardes allemandes entraient en Belgique. »

Sitôt connus, ces faits provoquent des déterminations importantes. « Dès le 2 août, décision

(1) M. Driani, qui s’était fait le vulgarisateur des théories militaires et qui les répandait sous la forme de, romans signés : Capitaine Danrit, plaçait plus au sud la rencontre décisive. Le principal épisode de La Guerre de Demain, o’est « La Bataille de Neufchâteau » sur la Moselle, en arrière de la trouée de Charmes.

de faire jouer la variante prévue...» Du 3 au 5, envoi de reconnaissances de cavalerie en Belgique... « Entre le 6 et le 8, on sait qu’une armée allemande, où l’on trouve des éléments de cinq corps d’armée, marche sur Liège et est engagée contre les forces belges. Le groupe principal des armées allemandes semble être autour de Metz, devant Thionville et dans le Luxembourg. Il est en posture, si Liège tombe, de déboucher vers l’ouest en élargissant son mouvement vers Bruxelles et au delà. Mais l’ennemi peut également, si la résistance opposée par Liège l’y oblige, converser vers le sud et appliquer toutes ses forces sur notre frontière, entre Metz et Namur, en s’appuyant sur la place de Metz.

« Ces éventualités mûrement envisagées, la décision est prise et communiquée aux armées le 8 août de rechercher la bataille toutes forces réunies en appuyant au Rhin la droite‘du dispositif....

« Enfin le plan général d’opérations adapté chaque jour à la situation devient définitif et le 21 août arrive à la réalisation. Dans ses grandes lignes, il consiste :

« A faire l’effort, principal par le Luxembourg et le Luxembourg belge, en menaçant ainsi les communications des forces allemandes qui franchissaient la Meuse entre Namur et la frontière hollandaise : c’est la tâche dévolue aux IV e et III e armées.

« A produire avec les I ro et II e armées un effort secondaire entre Metz et les Vosges pour accrocher l’ennemi que l’on sent glisser vers l’ouest et qui pouvait se porter dans le flanc de nos armées attaquant en Luxembourg.

« Enfin, ne laissant qu’un rideau dans la forêt des Ardennes, à contenir les forces allemandes

SON OEUVRE

qui déboucheront de la Meuse le temps nécessaire pour que l’attaque des armées du Luxembourg fasse sentir son action. C’est la mission des trois armées d’aile gauche : V e armée française entre Sambre et Meuse, armée britannique poussée vers Mous et armée belge, à qui l’armée. britannique doit progressivement donner la main (1). »

Dans ce mémoire, écrit èn 1919, le maréchal exagère fortement, pour les besoins de sa cause, la préoccupation que l’avance allemande en Belgique lui aurait causée. Quand il nous dit avoir envisagé vers le 8 août l’élargissement du mouvement vers Bruxelles, il dit une chose manifestementinexacte et nous verrons qu’à ce moment encore il se refusait à croire qu’il se passât en Belgique quelque événement d’importance.

Pour savoir exactement ce qu’il pensait en 1914, c’est au document de 1914 qu’il cite qu’il convient de se reporter. Ce document, 1’ « Instruction générale n° 1 du 8 août, 7 heures (2), renferme véritablement ce qu’on pourrait appeler le plan d’opérations. Le voici, dans sa partie stratégique. Il n’est pas essentiel d’en reproduire la partie tactique, qui est relative à la limitation des zones d’action des différentes armées et à leurs objectifs particuliers :

* Evaluation des forges allemandes. — 6 corps rVarmée vis-à-vis. de la F* et de la II e armées. Forces principales (10 corps d’armée) réunies du côté de Metz et dans le Luxembourg et pouvant mar-

(1) Commission d’Enquête : Déposition du maréchal Joffre, pp. 144-145.

(2) Il a été lu à. la Commission d’Enquête par M. Renaudel, au cours de la déposition de M. Vandame, p. 183.

cher vers l’ouest ou obliquer au sud. 5 corps d’armée en Belgique.

- Rechercher la en appuyant sa

Projet du commandement.

bataille , toutes forces réunies droite au Rhin.

Rôle de la, 7 ro armée : Attaquer l’armée de Sarrebourg et' la rejeter sur Strasbourg. Le T corps marchera sur Colmar , détruira les ponts du Rhin et masquera, Neuf-Brisach.

II* armée : Celte armée attaquera vers Sarrebrïtck. Elle se couvrira du côté de Metz et se reliera à la I re par la région des étangs. 2 corps d’ar- , mèe resteront à la disposition du commandait en chef.

IIP armée : Cette armée se tiendra prête soit à marcher au nord, soit ci contre-attaquer les forces ennemies qui pourraient venir de Metz.

IV* armée : Cette armée se tiendra prête, soit ci attaquer. entre la, Meuse et l’Argonne, les forces ennemies qui franchiraient la Meuse au nord de Vilosnes, soit ci passer la Meuse au nord de Verdun.

V e armée : Cette armée se tiendra prête, soif à attaquer les forces ennemies qui attaqueraient entre Mouzon et Mézières inclusivement, soit à passer la Meuse entre ces deux points.

Ici, nous avons bien la pensée de l’Etat-major à la date du 8. août, au moment où les opérations françaises allaient entrer dans leur phase active. Et elle correspond parfaitement à tout ce que nous savons de ses conceptions.

L’armée allemande, à ses yeux, comprend 21 corps d’armée. 5 sont en Belgique et, quoi qu’en pourra dire plus tard le mémoire de 1919, on ne

SON OEUVRE

s’en préoccupe pas. Mais 6 sont en Alsace et 10 en Lorraine-Luxembourg, et ceux-ci vont « marcher vers l’ouest ou obliquer au sud », c’est-à-dire attaquer les Hauts-de-Meuse. C’est presque exactement ce qu’a prévu le colonel Buat.

Conformément à la doctrine de l’offensive formulée dans les règlements de 1913, on va attaquer l’adversaire. Où cela ? Là où il est, là où toujours a dû se passer la guerre, en Alsace et en Lorraine, et rechercher la bataille en appuyant la droite au Rhin.

Du nord, il n’est pas question. On n*y pense même pas et l’action de la V° armée, qui forme l’aile gauche, se limite entré Mouzon et Mèzières v inclusivement.

« Alsace-Lorraine, terre promise ! — a écrit le général Malleterre — qui de nous eût douté que nous marchions vers elle ?

« Qui de nous -songeait à d’autres combats que ceux qui s’engageaient en terre lorraine pour la délivrance de notre Alsace, de nos Vosges et de notre Lorraine ?

« Qui donc songeait à Charleroi (1) ?

Le plan de guerre de l’Allemagne

L’Allemagne n’avait pas mobilisé contre nous 21 corps d’armée, mais 34.

Moins sot que me le supposaient nos grands chefs, l’Etat-major allemand avait organisé une très grande partie de ses réserves en unités distinctes. C’était même là l’objet principal des lois

(1) Le Temps, 24 septembre 1915.

militaires de 1912 et 1913, dont on n’avait retenu en France qu’une chose : c’est qu’elles augmentaient le chiffre des effectifs (1).

Aux 21 corps actifs qu’elle lançait contre nous — les autres couvrant le front oriental, — elle avait ajouté 13 corps d’armée de réserve. Et c’étaient deux millions d’hommes, dont treize cent mille réservistes, qui s’avançaient contre nos treize cent mille soldats, parmi lesquels nos réservistes comptaient pour six cent mille seulement.

Ces deux millions d’hommes, elle n’était pas assez simple pour les envoyer se briser contre nos défenses de l’est. Comme Bernhardi l’avait annoncé, elle les dirigeait sur la Belgique pour nous envahir par la frontière, ouverte du nord.

Sa VII e armée (von Ileeringen ; 3 corps actifs, i de réserve) et sa VI e armée (kronprinz de Bavière; même composition) se tenaient en position d'attente, la première dans les Vosges et le Donon, la. seconde au sud de Sarrebrück, où elles se retranchaient fortement.

Sa V° armée (kronprinz d’Allemagne; 3 corps actifs, 2 de réserve) et sa IV 0 armée (kronprinz de Wurtemberg; même composition), constituaient son centre, face à notre aile gauche. La première, concentrée à Trêves, visait Longwy et la trouée de Stenay, la seconde, de la région Pronsfeld-Gérolstein, devait traverser le Luxembourg et l’Ardenne belge.

(1) Le général Percin, dans l’Aurore du 22 février 1913, et Jaurès dans son discours du 18 juin 1913, l’avaient cependant indiqué. La loi de 1912 portait de 3 à 25 et celle de 1913 de. 25 à 40 le nombre des officiers généraux du cadre actif destinés h commander en temps de guerre des unités de réserve.

SON OEUVRE

Sa III e armée (von Hausen; 2 corps actifs (2),

1 de réserve) se tenait en seconde ligne derrière la IV e , dans les camps de PEifel.

Enfin, sa II e armée (von Bülow; 6 corps, dont les

2 corps actifs et les 2 corps de réserve de la garde) et sa I re armée (von Kliick; 7 corps) formaient l’aile marchante. La première, partant d’Eupen et d’Elsenborn, devait prendre Liège, passer la Meuse à Huy et la Sambre à Gharleroi. La seconde, d’Aixla-Chapelle, devait, par Bruxelles et la plaine flamande, réaliser la manœuvre d’enveloppement.

Ainsi, 8 corps allemands seulement, le quart de l’armée, se trouvaient en Alsace et en Lorraine, où nous en avions, nous, 13, c’est-à-dire la moitié de nos forces ; 13 corps allemands s’opposaient au centre à notre aile gauche. Et les 13 corps de l’aile droite allemande n’avaient, à part les 117.000 hommes de l’armée belge, que le,vide devant eux....

Trompés ! nous avons été trompés ! s’est écrié le général Bonnal avec une naïveté qui serait comique en d’autres circonstances.

« Les corps d’armée allemands du temps de paix étant au nombre de 25, on présumait chez nous qu’en cas de guerre, il y en aurait 4 en couverture,'face aux Rusises, et 21 destinés à combattre la France, c’est-à-dire à l’envahir.

« Nous nous trompions étrangement, car à la date du 2 août les Allemands disposaient à la frontière belge de 21 corps d’armée actifs et de '13 corps d’armée de réserve, soit de 34 corps d’armée.

(1) Elle en comprenait 3, mais l’un d’eux fut au dernier moment envoyé en Russie.

« ... Le secret du plan de guerre allemand fut si bien gardé, malgré le grand nombre d’officiers mis dans sa confidence, que dans les 'premiers jours d’août on en ignorait en France les dispositions essentielles.

« C’est ainsi qu’on croyait n’avoir à combattre que les corps actifs de l’armée allemande. D’autre part, la concentration ennemie paraissait devoir s’effectuer en majeure, partie sur le territoire d’Alsace-Lorraine, face à notre front défensif Belfort- Epinal-Toul-Ve.rdun, en empruntant le Luxembourg et l’Ardenne belge pour y faire passer une grosse fraction chargée de se porter avec la plus grande rapidité contre l’aile gauche française.

« Le Bulletin des Armées, organe officieux, dit que notre concentration devait être assez souple pour nous permettre de porter notre principal effort sur le terrain où l’ennemi se montrerait le plus actif.

« On se mettait donc sous la dépendance des Allemands au lieu de leur imposer notre volonté, mais il était impossible d’agir autrement, étant donné l’ignorance absolue ou nous étions du plan ennemi (1). »

Erreur sur le nombre des ennemis !

Erreur sur l’endroit de l’attaque !

C’est à cela qu’aboutissait en effet l’effort de préparation de notre Etat-major. Mais sa faute initiale devait être suivie de bien d’autres.

Trompé 4 sur toute la ligne, il refusa de le reconnaître. Il persista, malgré tous les avertissements, dans la réalisation de ses funestes plans.

Au lieu de corriger ses erreurs, il continua à s’v rouler avec une- sorte de frénésie.

(1) La Science et la Vie , n° de mars 1915.

SON OEUVRE

L’État-major rejette tous les avertissements L’Offensive de Mulhouse

Le 1 er août, à 20 heures, un détachement allemand entrait à Trois-Vierges, violant la neutralité du Luxembourg.

Nos stratèges l’avaient prévu.

Le 4 août, au matin, la neutralité belge était violée à son tour.

Nos stratèges l’avaient prévu aussi, mais ils n’avaient admis qu’une chose : c’est que l’armée allemande passerait par le Luxembourg et l’Ardenne sur la rive droite de la Meuse. Or, les deux divisions de cavalerie qui pénétrèrent en Belgique dans la matinée se dirigèrent immédiatement sur les ponts de Visé, à la frontière hollandaise, et les colonnes d’infanterie qui les suivaient arrivèrent l'après-midi devant les forts de Liège. Le 5, au matin, un parlementaire demandait le passage par la ville et l’attaque des forts commençait.

Sauf polir notre Etat-major, c’était clair. C’est la rive gauche de la Meuse qui intéressait les Allemands.

Le gouvernement belge le vit immédiatement.

Le jour même, il réclama la coopération de l’Angleterre et de la France. Sir Edward Grey promit aussitôt celle de son pays. Quant à la nôtre, depuis la veille déjà, elle était assurée. Le ministre de la guerre français, M. Messimy, avait spontanément offert l’appui de cinq corps d’armée (1).

K l) Livre bleu , 155.

. Engerand (1), que tat-major général opposa son veto, ne voulant rien changer à la directive n° 1 fondée sur la nondéfensive du nord. Et le 5 août, dans le même temps que le gouvernement français affirmait au gouvernement belge « sa volonté de répondre à son appel et de coopérer à la défense de son territoire » (2), le ministre belge à Londres apprenait du conseiller d’ambassade de France de Fleuriau que «le généralissime français entendait ne.rien changer à son plan stratégique et que seule la noncoopération de l’armée anglaise l’obligerait à étendre la gauche française (3). »

Le Grand Quartier donna simplement l’ordre au corps de cavalerie Sordet d’accomplir un raid sur la rive droite de la Meuse, et le gouvernement belge, jugeant dans ces conditions la résistance impossible, prescrivit le repli sur la ligne de la Gette. Liège, évacuée, fut occupée par les Allemands le 7, à 8 heures (4).

La ligne de la Meuse, par la faute de nos chefs, était perdue. L’invasion déferla sur la plaine flamande.

Elle fut, pour ainsi dire, annoncée jour par jour par ceux qui étaient à même d’être renseignés.

Le commandant Gassou, de l’état-major du général Fournier, gouverneur de Maubeuge, affirme que dès le 3 août son chef aurait fait connaître

(1) Le Secret de la Frontière, p. 387.

02) Livre gris, 52.

(3) Second Livre gris, 26.

(4) Les forts résistèrent jusqu’au 17.

SON OEUVRE

l'apparition à Huy de cavaliers allemands couvrant la marche de cinq à six corps d’armée (1).

Le 6, le corps de cavalerie Sordet, envoyé la veille en Belgique, apprenait que treize corps formés en deux armées, partant d’Aix-la-Chapelle, étaient destinés à opérer à l’ouest de la Meuse, et qu’une dizaine d’autres se préparaient à marcher à l’est du fleuve. Peu à peu, trois ou quatre de ces corps étaient reconnus (2).

Le 7, le général de Lanrezac, commandant de la V e ' armée, faisait remettre par son chef d’état-major au Grand Quartier un rapport où il exposait sa crainte d’être débordé par la gauche.

Le général de Lanrezac avait été appelé on mai 1914 au Conseil supérieur de la guerre et il avait reçu alors la lettre de service qui lui donnait le commandement de la V e armée en remplacement du général Galliéni, appelé à remplacer en cas de disparition le généralissime.

C’était un survivant de l’ancienne école, un de ceux que la théorie du « bourrage » séduisait peu. Pas plus que son prédécesseur, il n’approuvait les directives données par l’Etat-major.

Galliéni, dirigeant en mai 1914 au Cours de perfectionnement de l’Ecole de guerre un Kriegspiel sur le rôle de la V e armée, avait conclu au renforcement à. neuf corps d’armée de cette dernière et au maintien sur la défensive du reste des troupes, de Belfort à Givet (3).

(1) Commandant Cassou : La Vérité sur le siège de Maubeuge, Berger-Levrault, 1919 (p. 3).

(2) Général Palat : « La Cavalerie française en Belgique », dans La Revue du 1-15 mars 1918.

(3) Le Secret de la Frontière, -p. 413.

« Le général de Lanrezac, des l’ouverture des plis de mobilisation, ayant pris connaissance de la tâche qui lui incombait (l’attaque sur la Semoy, dans la région Neufchâteau-Paliseul), écrivait aussitôt au généralissime une lettre datée du 29 juillet 1914 et conservée dans les archives de l’armée. Il expliquait au général en chef l’urgence de modifier sans le moindre retard le groupement des troupes en reportant toute la V e armée en échelon en arrière et à gauche de la ligne générale de concentration défensive (1). »

On connaissait donc en haut lieu son état d’esprit lorsque, le 7 août, son rapport arriva au Grand Quartier Général.

« Gomment! fut-il répondu au porteur, le général Lanrezac revient encore sur sa crainte d’être débordé à gauche ! Une telle éventualité n’est pas à redouter. Au surplus, si elle se produisait, ce serait tant mieux (2). »

L’Etat-major, tout à son idée, venait de lancer sa première offensive.

Le 7 au matin, le 7 e corps et la 8 e division de cavalerie, détachés de l’armée Dubail, pénétraient en Haute-Alsace. Â 18 heures, presque sans coup férir, ils occupaient Mulhouse et le communiqué claironnait : « Devant notre charge à la baïonnette, les Allemands se sont enfuis à toutes jambes. Le mordant de nos troupes a été prodigieux ».

(1) Note secrète sur la conduite de la guerre , p. 31. — Cette «Note», de 89 pages in-8°, sans noms d’auteur ni d’impriineur, a été rédigée à la fin de 1915 et, pour le chapitre relatif à Verdun, au commencement de 1916. Elle a été répandue en 1916 dans les milieux parlementaires. M. Mermeix, dans son livre : Joffre, l’attribue à M. Bénazet, député.

(2) Le Secret de la Frontière , p. 423.

SON OEUVRE

Le 9, au reste, nos soldats attaqués par deux corps d’armée étaient contraints de, se replier en hâte, après des pertes énormes.

N’importe ! Ce n’était là qu’un incident, dû sans doute à l’impéritie d’un chef. La tactique était bonne et la baïonnette avait fait ses preuves. Le général Bonneau, commandant du T corps, inaugura la liste dos « limogés », pour l’exemple (1).

La veille, l’Instruction générale du 8 août avait été lancée. On allait attaquer, toutes forces réunies, la droite au Rhin (2).

Les avertissements, cependant, continuaient, envoyés surtout par le corps de cavalerie Sordet, qui se faisait démolir en Belgique, mais qui y remplissait consciencieusement sa mission d’information. /

Le 9, un escadron du 5 e chasseurs faisait prisonnier le fils d’un colonel de la Garde, qui déclarait que « 23 corps allemands étaient dirigés sur la Belgique, dont 13, venant d’Aix-la-Chapellé, marchaient sur Liège et l’ouest de la Meuse pour former deux armées ; le reste, venant de la région Stavclot-Elseborn, opérerait à l’est du fleuve (3) ».

Le général de Lanrezac fit de nouvelles remontrances. « Le général Lanrezac, inquiet de ce qui se passe dans le nord, insiste le 12 août pour se porter plus au nord et même jusqu’à Maubeuge ;

(1) Le général Pau,.comme on sait, fut chargé de recom- • mencer la tentative, le 14 août. Elle tourna exactement comme la première, mais le général Pau, lui, ne fut pas relevé.

(2) V. plus haut le texte de cette Instruction,

■ (3) Général Palat, art. cité\

on le retient encore sur la Meuse », dit l’historien officiel de l’Etat-major, M. Hanotaux (1).

En garantissant qu’il pourra toujours participer quand même à l’offensive sur Neufchâteau, il obtient l’autorisation de mettre en marche le 13 le 1 er corps d’armée pour lui faire garder la Meuse entre Givet et Namur.

« Après rapports sur rapports, dont il n’était pas tenu compte, le 14 il se décide h aborder directement le général en chef et se rend au Grand Quartier à Vitry-le-Françôis, où il arrive à 14 heures. Reçu aussitôt par le général Joffre, qui a près de lui le major-général et le premier aide-major, il redit avec sa netteté coutumière sa crainte que les Allemands ne* prennent l’offensive en grandes forces par la rive gauche de la Meuse au moment où la V e armée se portera sur le front Neufchâteau-Paliseul ; le pays où opérera l’armée est tellement difficile qu’un succès marqué et prompt ne peut être envisagé et l’ennemi aura tout le temps de réaliser son mouvement débordant. Le général Joffre et ses deux collaborateurs répondent comme un seul homme : « Nous avons le sentiment que les Allemands ri ont rien de prêt par Zd». Lanrezac se retire la mort dans l’âme (2). »

Le lendemain 15, à 15 heures, l’avant-garde de la III e armée allemande (von Hausen) tentait le passage de la Meuse à Dinant, où notre 1 èr corps venait d’arriver !

A 19 heures, l’ordre imploré depuis huit jours

(1) Hanotaux, Histoire illustrée de la Guerre de 1914, Gounouilhou, eh cours de publication, VI, 78.

(2) Le Secret de la Frontière , p. 429.

SON OEUVRE

de remonter la V e armée sur la Sambre parvenait au général die Lanrezac (1).

L’Offensive de Morhange

Mais lorsqu’on tient une idée de génie, on ne l’abandonne pas facilement. Le Grand Quartier avait dû admettre comme un fait l’attaque de Dînant. Il ne renonçait pas pour cela à ses projets.

L’ordre d’offensive générale avait été donné pour le 14 à la I re et à la II e armées. La première (général Dubail) par la rive droite de la Sarre, la seconde (général de Castelnau) par la rive gauche, elles devaient couper la Lorraine de l’Alsace et l’aile gauche allemande de son centre.

Les Allemands, qui se tenaient de ce côté en position défensive, fortifiaient depuis quinze jours cette région difficile. Ils avaient tendu les inondations de l’étang de Lindres et solidement organisé la position Marthil-Morhange-Benstroff-Pénestrange, où ils nous attendaient.

M. Engerand rapporte, comme le tenant d’un témoin direct, que quand les Allemands abandonnèrent Mulhouse avant notre attaque du 7, ils prévinrent les Alsaciens que nous ne resterions pas deux jours et qu’ils seraient revenus quarante-

(1) M. Hanotaux, panégyriste officiel, voit dans l’obstination du général Joffre la marque môme de son génie. « De ce côté encore, dit-il, le général Joffre, dès le début, avait paré. Son sentiment formel était qu’il ne fallait, à aucun prix, laisser se produire un vide quelconque entre sa V e et sa IV e armées. Aussi, avec une insistance remarquable et qui forme le trait principal de ses instructions réitérées, il s’était refusé toujours .à laisser la V e armée s’éloigner vers l’ouest ou remonter trop au nord. » (. L'Enigme de Charteroi, p. 85.)

: * ii

huit heures après. Des officiers de la division du d3 e corps à laquelle j’ai appartenu à partir d’octobre m’ont raconté que les mêmes avis avaient été donnés aux Lorrains. L’un d’eux, logé le premier jouir de la marche sur Morhange chez le curé d’un petit village, s’était entendu dire par lui : « Prenez garde ! Les officiers allemands qui ont couché ici hier m’ont averti qu’ils se retiraient sur leurs positions pour vous y attendre, mais qu’avant cinq jours ils seraient revenus !

On avança néanmoins sans inquiétude. Arracourt, Château-Salins, Vic-sur-Seille furent enlevés sans grandes difficultés. Mais le 20, on tomba sur le « bec de gaz ». En quelques heures, l’armée de Castelnau, lancée à la baïonnette sur lek fils de fer barbelés, était fauchée par les mitrailleuses. A 16 heures, son chef se voyait dans l’obligation de lui donner un ordre de retraite général et de prescrire « à ses corps d’armée de se dérober pendant la nuit pour reconstituer leurs éléments les plus éprouvés » (1).

« Que serait-il arrivé — dit l’auteur de la « Note

<1) Rapport des opérations de la IP armée en Lorraine, cité par M. Engerand, p. 471. — M. Engerand a écrit dans Le Correspondant du 25 avril 1918 : « Morhange manifestait de la façon la plus cruelle le sens de cette guerre, la faillite définitive de cette offensive forcenée codifiée par le règlement de 1913... Cette offensive de Lorraine fut assurément une des plus lourdes fautes de la guerre... » U n‘a pas reproduit ces pages dans Le Secret de la Frontière. M. Y. Méric Payant constaté dans Le Journal du Peuple du 29 mai 1919, M. Engerand a répondu dans une lettre que le même journal a publiée le 4 juin qu’il avait, après avoir écrit son premier texte, découvert des raisons de croire que le général de Castelnau, « s’il avait été l’exécutant de l’offensive sur Morbange, n’en avait pu être l’inspirateur ». M. Engerand, dans cette lettre, ne retire d’ailleurs rien de ses appréciations initiales sur l’opération de Lorraine.

SON OEUVRE

secrète » —• si, nous permettant de pousser plus avant, l’ennemi nous eût laissés nous éventrer sur les immenses forteresses de Strasbourg et de Metz ? Heureusement pour nous, il s’est montré trop pressé. Les coups que nous reçûmes furent très rudes, très durs, mais ils ne furent pas mortels. L’armée se retira, pansant ses plaies comme elle le pouvait, abandonnant sur le terrain quantité de morts et de blessés, les plus braves d’entre les plus braves, immolés pour une idée absurde (1). »

L’armée Dubail, entraînée dans la déroute, reçut du Grand Quartier l’ordre de se replier à son tour et, pour arrêter la contre-attaque, elle s’installa sur la Mortagne, tandis que le 20 e corps, sous son chef le général Foch, s’installait devant Nancy, sur le Grand-Couronné.

Puis, comme l’Etat-major ne pouvait s’être trompé, il fallut trouver un responsable. A Mulhouse, le commandant du 7° corps avait payé les erreurs de ses chefs. Pour Morhange, on ne pouvait agir de même, par condamner le général de Castelnau, c’eût été condamner précisément l’Etatfhajor, dont il était depuis trois ans le chef véritable et le véritable inspirateur. A défaut du commandant, on choisit la troupe comme coupable. Le 15° corps, fut désigné comme bouc émissaire et le sénateur Gervais se chargea de lancer dans le Matin l’abominable légende de la lâcheté méridionale.

Le 15 e corps devait, quelques jours plus tard, montrer que lorsqu’il était commandé, il se battait tout comme un autre. Passé dans la IIP armée,

U) Note secrète sur la conduite de la guerre , p. 34.

JLiE PLAN- 17 .

sous les ordres du général Sarrail, il remporta, pendant la bataille de la Marne, la victoire de Vassincourt (1).

L’Offensive de Virton

Le Grand Quartier Général continuait à vivre son rêve.

S’il avait accédé le 15, à 19 heures, après l’attaque de Dinant, à ce que la V e armée remontât sur la Sambre, ce n’est pas qu’il eût compris à ce moment l’importance du mouvement des Allemands en Belgique.

L’armée allemande, pour lui, se composait tou-

(1) Un officier de l’armée Dubail, qui a publié ses souvenirs, d’abord en une brochure: La Victoire de Lorraine , Carnet de route d!un officier de dragons (Berger-Levrault, 1915), puis-en un volume: Adrien Bertrand, La Victoire de Lorraine (Berger-Levrault, 1917) — la brochure, moins complète, est plus vivante, — a rétabli la vérité, sans peutêtre chercher à le faire, par le simple exposé de ses impressions. Dans sa courte introduction, consacrée à la déroute de Morhange, il n’est question que du général de Cas* telnau. Dans les pages suivantes, consacrées aux combats qui mirent fin à la contre-attaque, le nom du grand chef n’est pas prononcé une fois, mais on y trouve, revenant comme un refrain, ceux des généraux Foch, Sarrail, Dubail et Bigot* qui commandait, dans la trouée de Charmes, la 74 e division de réserve. Voilà ceux à qui l’on doit la victoire de Lorraine, répète l’auteur constamment. Et c’est une terrible façon de prononcer, par omission, un réquisitoire.

Quant au 15 e et au 16« corps, voici ce qu’écrit M. Adrien Bertrand : « Ils se sont reformés avec une souplesse méridionale étonnante. Et ce fut un sujet d’admiration sans pareil que de voir ces soldats, hier encore battus, découragés, revenir ardents à la bataille deux jours après, leurs régiments reformés, les brigades dans la main du chef, lutter en héros, et vaincre! » (P. 16 de la brochure.)

SON. OEUVRE

jours de 21 corps et ce qui se passait sur la Meuse continuait à lui paraître une simple diversion.

M. Messimy, ministre de la guerre, # a témoigné devant la Commission d’Enquête que les renseignements qu’il transmettait au généralissime sur l’avance allemande ne lui avaient pas encore, le 19 août, ouvert les yeux.

« Le 15 août 1914, voyant ce qui se passait en Belgique, j’ai envoyé le général Galliéni au Grand Quartier Général aveG mission de dire quel était mon sentiment au sujet des opérations qui se déroulaient dans le nord, mais le général Galliéni n’a pas trouvé, au Grand Quartier Général, l’accueil qu’il pouvait espérer (1)....

« Le général Galliéni m’a rapporté que le Grand Quartier Général ne voulait pas considérer cela comme sérieux, que d’après lui c’était une simple démonstration. Cela a été répondu à moi-même par le général Berthelet, le 18 ou le 19, par un coup de téléphone. On m’a dit : « Plus nous aurons de monde à notre gauche, mieux cela vaudra ; cela nous 'permettra de mieux enfoncer leur centre (2). »

Dans cet état d’esprit, la grande offensive, toutes forces réunies, la droite au Rhin, continua naturellement.

L’ordre de retraite, à Morhange, avait été donné le 20 août, à 16 heures. Deux heures et demie plus

(1) La mission du général Galliéni était double, d’après M. Messimy. Elle consistait d’abord à appeler l’attention du général JoiTre sur la Belgique; ensuite, à lui demander qu’il gardât près de lui le général Galliéni et lui permît de remplir à ses côtés son rôle d’adjoint et de remplaçant éventuel. Le général Joffre n’y consentit pas.

(2) Commission d’enquête, déposition de M. Messimy, pp. 265-266.

tard, le 20 août, à 18 h. 30, la III e et la IV e armées recevaient Tordre de prendre dans les Ardennes et le Luxembourg belges « une offensive soudaine et violente».

La IV e , commandée par le général de Langle de Cary, était chargée de l’attaque principale. Elle devait franchir la Semoy et marcher sur Neufchâteau. La III e , commandée par le général Ruffey, l’appuierait à sa droite en avançant sur Virton. Toutes deux avaient pour mission de rompre le centre ennemi.

Leur position était assez scabreuse. Entre elles et l’armée de Lanrezac, remontée sur la Sambre, un trou existait à l’ouest, de Mézières à Namur. A l’est, l’abandon de Briey avait créé un autre vide. Le général Verraux, qui commandait la 42 p division sur la lisière du bassin minier, a révélé (1) que sa consigne, datée de janvier 1914, lui ordonnait de se replier dès la première alarme au pied des Hauts-de-Meuse, et qu'on n’avait par conséquent jamais songé à défendre Briey. Les Allemands, libres d’agir à leur guise, avaient dès le 2 août occupé Briey, Joeuf et Homécourt et sommé le 10 Longwy, isolée, de leur ouvrir ses portes. Ils se promenaient dans la Woëvre, don! trois divisions de réserve appartenant à l’armée Ruffey occupaient juste la partie nord, sans contact avec l’armée de Lorraine.

(1) Dans l 1 Œuvre du 3 février 1917. Il -a confirmé dans sa déposition devant la Commission d’enquête, ajoutant : « Si nous avions réalisé dès le début, à notre frontière, l’équivalent des lignes de Tchataldja et mis en œuvre les moyens de défense employés pendant la guerre des Balkans, la guerre eût sans doute pris une toute autre tournure. » (P. 317.)

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La III 0 et la IV e armées ne se trouvaient donc rien moins qu’en posture favorable. Et c’est dans cette situation qu’on leur demandait d’accomplir une besogne au-dessus des possibilités humaines. L'Ardenne belge est un véritable coupe-gorges, contre-indiqué pour toute offensive, (j’est le pays que l’Etat-major avait choisi pour sa principale opération (1).

On déclarait que, là aussi, — un ordre du 22 août, cité par M. Engerand, en témoigne — il ne se produisait, du côté adverse, que « des mouvements d’infanterie sans importance», et l’agent de liaison du G. Q. G. avec la III e armée assurait le général Ruffey qu’il n’avait devant lui que le 16 e corps avec une ou deux divisions (2). Or, l’armée du Kronprinz et celle du duc de Wurtemberg entières, couvrant l’aile droite allemande en marche sur la Meuse, étaient formidablement retranchées sur les pentes des ravins forestiers.

« Là, tout avait été soigneusement préparé les embuscades, les guet-apens, les fusillades soutenues, déclanchées par un adversaire invisible (3). »

Les III e et IV e armées en firent le 22 la douloureuse épreuve.

Le 21, elles avaient avancé sans encombre avant d’arriver au contact. Mais ce jour-là, vers le soir.

(1) « Le plan général d’opérations adapté chaque jour à la situation devient définitif et, le 21 août, arrive à la réalisation. Dans les grandes lignes, il consiste: A faire l’effort principal par le Luxembourg et le Luxembourg belge... » (Déposition du maréchal Joffre, p. 145. — V. plus haut.)

(2) Le Secret de la Frontière, pp. 49/2 et 490.

(3) Note secrète sur la conduite de la guerre, p. 34.

le Grand Quartier ayant, d’après M. Hanotaux (1), acquis enfin la certitude que les Allemands cherchaient à passer entre Givet et Namur, envoya l’ordre de marcher vers le nord et d’attaquer l’ennemi «partout où il sera rencontré». Après avoir crevé le rideau qu’on avait devant soi, on s’abattrait sur le flanc gauche de l’armée en marche sur la Meuse.

Il n’y avait, malheureusement, pas qu’un rideau. On trouva, comme à Morhânge, un « bec de gaz ». Il s’appela, cette fois, Paliseul pour les uns, Virton pour les autres. Pour le pauvre corps colonial, qui perdit les deux tiers de son effectif, il s’appela Rossignol et Neufchâteau.

Dès le soir du 22, la IV e armée, battue, reculait.

La III e , au contraire, avait frisé le succès. Son aile gauche, vers Virton, n’avait pas pu faire mieux que l’armée voisine, mais son aile droite, vers Rriey, s’était livrée à un véritable massacre d’ennemis. Le 6 e corps, sous les ordres du général Sarrail, avait anéanti l’aile droite du Kronprinz, et si le général Ruffey avait disposé de quelques réserves, le prince impérial subissait peut-être une défaite sérieuse.

Mais les trois divisions de réserve du nord de la Woëvre que le chef de la III e armée avait établies là, précisément en prévision de cette éventualité, lui furent retirées au moment où elles allaient devenir utiles. L’Etat-major, dans ses vastes conceptions, leur avait assigné le 16 août, sous le commandement du général Pol Durand, la mission de préparer l’investissement de Metz, sans les séparer encore de la III e armée. Le 19, à la veille de l’offensive des Ardennes, il les avait constituées

(1) Histoire illustrée de la guerre de 1914, V, 107.

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en « armée de Lorraine » sous le commandement du général Maunoury et enlevées à la III e armée (1).

Le général Rufîey, qui n’eut connaissance de ce fait que le 21, au moment même où il allait employer les trois divisions qui constituaient sa réserve, a déclaré devant la Commission d’Enquête qu’elles lui avaient été retirées « d’une manière machiavélique (2) ». Il a même accusé le G. Q. G. de l’avoir volontairement abandonné à ses seules forces, prononçant le mot de « complot (3) ».

« Nous aurions pu, dit-il, avoir un joli succès si j’avais pu avoir mes 50.000 hommes de réserve pour faire un mouvement tournant... A ce moment, si j’avais eu une masse de 50.000 hommes en réserve, comme je le voulais, quel coup de balai et quel succès ! (3). »

Quoi qu’il en soit, qu’il y ait eu complot, ou simplement, comme c’est probable, projet mégalomane de l’Etat-major que le siège de Metz devait hypnotiser, le soir du 22 août, la IIP et la IV e armées étaient en retraite. Et l’on comptait, sans aucun bénéfice, une hécatombe de plus.

Il fallait, comme de juste, pour couvrir la res-

(1) V. dans les Procès-verbaux de la Commission d’Enquête, la déposition du maréohal Joffre (p. 145) et celles des généraux Maunoury, Tanant (de l’état-major Ruffey), de Dartein, Leguay, Mar ab ail (commandants des trois divisions de réserve), Diébold (chef d’état-major du général Pol Durand) et Goutanceau (gouverneur de Verdun). Le général Pol Durand est mort pendant la guerre.

(2) Commission d’enquête, première déposition du général Ruffey, p. 19.

(3) Ibid., deuxième dépoiaition du général Ruffey, p. 41.

(4) Ibid., pp. 18-19.

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