‹ Le plan de campagne allemand de 1914 et son exécution 1923Chapitre 6 sur 107 · VE SR · texte numérisé non relu

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î SCHLIEFFEN ET SA DOCTRINE DE GUERRE 41

combat, dit Schlieffen, ont changé complètement depuis 2.000 ans. On ne s'attaque plus l’épée à la main, on se lance des projectiles à des milliers de mètres. Le canon à tir rapide s’est substitué à l'arc, la mitrailleuse à Ja fronde.

Les capitulations remplacent les massacres. Cependant;

les conditions générales de la lutte ne sont pas modifiées. On peut aujourd'hui réaliser l’anéantissement de l'adver- . saire sur le champ de bataille en se servant de la même idée directrice qui guida Annibal en des temps dont nous avons perdu le souvenir. Le front ennemi ne doit pas servir d'objectif à l'attaque principale. Ce n’est pas contre

lui qu'il faut masser de gros effectifs, accumuler des

réserves. L'essentiel est d’enfoncer les flancs. » Ce prin- Cipe, qui constitue le fond de sa doctrine, Schlieffen s'efforce de le vérifier dans la suite de son ouvrage en examinant les campagnes modernes.

L'histoire militaire est une science extrêmement mal- Iéable à laquelle on peut arriver à faire dire à peu près ce qu'on veut. Il suffit de choisir des cas particuliers et de les interpréter avec art. C’est ainsi que procède l’auteur

de Cannes. Il décrit d’abord avec complaisance plusieurs

manœuvres de Frédéric, en insistant sur celle de Leuthen,

où le roi de Prusse se porta avec toutes ses forces contre le flanc gauche des Autrichiens sans laisser le moindre

détachement devant leur front, puis sur celle de Zorndorf,

où il exécula une marche en spirale autour de la position occupée par les Russes.

Napoléon a aussi fréquemment eu recours aux mouvements enveloppants et a même beaucoup accentué leur amplitude. Au lieu de les effectuer en vue de l’ennemi, la

veille ou le jour de l’action, comme faisait Frédéric, il les

a entamés à diverses reprises dès l'entrée en campagne et les a développés pendant plusieurs jours à travers de larges espaces afin de couper ou de menacer les commu-

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nications de l'adversaire et d'engager la bataille à fronts renversés. Les opérations de Marengo, d'Ulm, d'Iéna ont ce caractère et Schlieffen les approuve. En revanche il condamne sévèrement Napoléon lorsqu'il entreprend de rompre le front ennemi sans le tourner et constate. qu'à Eylau, à la Moskowa, à Leipzig, à Ligny, à Waterloo cetle tactique ne lui a valu que de médiocres avantages ou des échecs.

Cependant l'Empereur a remporté des victoires complètes en enfonçant le centre de la ligne adverse ou en combattant au milieu de plusieurs armées marchant contre la sienne. Montenotte, Montmirail, Austerlitz en sont des exemples qui paraissent indiscutables. Schlieffen passe sous silence les deux premiers. En ce qui concerne Austerlitz, il explique que les Français n'y percèrent pas le centre de l’armée austro-russe, mais lui tombèrent dans le flanc; tout le monde jusque-là, y compris Napoléon, avait cru le contraire. AE

En Moltke, le comte Schlieffen trouve enfin un chef selon son cœur. Seul de tous les grands capitaines il a réussi, à Sedan, à renouveler la manœuvre d’Annibal et à atteindre le même but, l’extermination de l’armée ennemie sur le champ de bataille. Il est vrai que les circonstances étaient bien autrement favorables, car le général prussien disposait d’une très forte supériorité numérique. Néanmoins, à en croire Schlieffen, Moltke, dans toutes les rencontres précédentes, en Bohême comme en France, fit toujours preuve de la même maîtrise et eût obtenu chaque fois un résuliat aussi complet qu’à Sedan si ses lieutenants s'élaient conformés à ses instructions au lieu de les enfreindre.

Dans toute la dernière partie de son ouvrage, l’auteur de Cannes s'applique à soutenir cette thèse, à montrer comment les commandants d'armée et de corps d'armée :

prussiens subordonnés à Moltke, incapables de comprendre la portée de ces vastes conceptions, en compromirent tou- Jours la mise en œuvre. Leur esprit étriqué ne parvenait pas à se faire à l’idée de maintenir leurs colonnes à grands intervalles et de se départir de leur fâcheuse habitude d'échelonner leurs troupes en profondeur, de se rappro-

cher les uns des autres dès qu'ils se trouvaient ou

se

croyaient seulement se trouver à proximité de l’ennemi. Cet instinct grégaire les incitait à former une masse compacte qui se pelotonnait au point de devenir fréquemment presque inextricable sans gagner en puissance offensive. De plus, en resserrant ainsi le front malgré les avis de Moltke, ils rendaient impossible la manœuvre largement débordante qu’il avait prescrite ou la réduisaient à peu de chose. « Les généraux prussiens, dit Schlieffen, en dépit de lears rares qualités, ne parvenaient pas à s'adapter aux principes du vieux théoricien, qui n'avait jamais exercé de commandement au cours de sa carrière, pas même celui d’une compagnie. Ils s’en tenaient à ceux qu'ils avaient puisés dans les préceptes, souvent mal compris, de Napoléon, ainsi qu’à leur expérience du terrain d’exercice et des grandes manœuvres. Ce n’était pas ainsi qu’on . pouvait apprendre à anéantir, à encercler, à poursuivre * l'ennemi, ce qui n’était que fantasmagorie à leurs yeux.

__ Pour eux, l’un des partis en présence doit nécessaire-

ment occuper une position que l'autre attaque s’il a l’appoint d'un ou deux bataillons de plus. Le vaineu se retire. Le vainqueur le laisse s’en aller en toute quiétude et se

… met ensuite à préparer la manœuvre du lendemain. »

Dans la campagne de 1866, en Bohême, la [°° armée, qui occupait le ceûtre du dispositif, au lieu de continuer à

.. marcher déployée après avoir franchi les monts de Lusace,

fit converger ses colonnes sur la « position » de Reichen-

berg, qu'elle supposait tenue en forces par l’ennemi. £n

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dÿ LE PLAN DE CAMPAGNE ALLEMAND LE A914

fait il ne se trouvait dans toute cette région que trois escadrons qui brülèrent la politesse aux Prussiens. Ceux-ci réussirent à capturer deux hussards; ce fut tout le bénéfice de l’étroite concentration qu’ils opérèrent à Reichenberg, où leurs 93.000 hommes se massèrent sur un espace si exigu qu'il fallut plus de quarante-huit heures pour articuler de nouveau les unités avant de se remettre en route.

Quelques jours après, l’armée austro-saxonne de Benedek s’était rassemblée sur un front extrêmement, étroit avec l’Elbe à dos, près de Sadowa, dans la situation la plus propice à l'accomplissement des projeis de Molike. Celui-ci comptait l’attaquer en tête avec la [° armée, tandis que l'armée de l’Elbe à droite, la Il° armée à gauche, tourneraient ses deux ailes et pourraient porter leurs éléments légers sur ses derrières. C’était la manœuvre de Cannes, l’encerclement et l’extermination. Mais les commandants d'armée faillirent à leur tâche. La F* armée crut encore, en dépit de l'expérience acquise à Reichenberg, devoir serrer les intervalles de ses colonnes et attira à soi l’armée de l’'Elbe, qui vint buter avec elle contre le front très fort de l'ennemi. La 1I°armée appuya aussi vers le centre et Moltke ne réussit qu'à grand peine à en maintenir une faible partie dans la bonne direction. Ainsi l’enveloppement ne put se faire à droite el à gauche il se réduisit à un mouvement débordant restreint; celui-ci suffit cependant à provoquer la retraite de l’armée ennemie, demeurée jusquelà inébranlable, malgré les attaques renouvelées contre son front. Les pertes de l'armée autrichienne s’élevèrent à 168 canons et 44.000 hommes, soit le quart de son effectif, Elle avait élé fort malmenée, mais non détruite, comme cela eût été inévitablement le cas, si les sousordres avaient respecté le plan de Moltke.

En 1870, le chef d'état-major de l’armée allemande

Monte sa manœuvre initiale d’après les mêmes principes qu’en 1866; il se voit desservi de la même manièreet pour les mêmes raisons. Au commencement des hostilités, ses forces étaient suffisantes pour lui permettre de ies déployer sur tout le front d'action, de la Moselle au Rhin, sans courir de risque sur aucun point. Il était certain, dans ces conditions, en faisant simplement marcher ses colonnes droit devant elles parallèlement les unes aux autres, de

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déborder les armées ennemies, trop faibles pour tenir toute la ligne entre les deux cours d’eau. Les Français formaient deux groupes, l'un de 4 corps d'armée, derrière la Sarre, entre Bouzonville et Puttelange, l’autre de 2 1/2 corps d'armée, entre Bitche et Froeschwiller. En prescrivant à ses ['° et I[° armées de prendre d’abord comme objectit la ligne de la Sarre, de Merzig à Sarreguemines, Moltke devait se trouver en mesure de déborder le groupe français principal sur ses deux ailes. En dépit de cet ordre, les commandants des deux armées s’échelonnèrent en profondeur au lieu de se déployer; on vit jusqu'à quatre corps

d'armée marcher l’un derrière l’autre sur la même route. Il en résulta que les armées allemandes se présentèrent devant la Sarre sur le quart du front qu'elles auraient dû occuper. Tout l'avantage du dispositif imaginé par le com- . mandement supérieur était perdu. De même la IIT° armée, plus à l’est, déboucha en Alsace avec cinq corps d'armée entassés sur un front de 30 kilomètres à peine, entre Wissembourg et Lauterbourg. |

Malgré leur supériorité numérique considérable, grâce à laquelle rien n’était plus facile que d’encercler les deux groupes français et de terminer la campagne dès la pre mière rencontre, les Allemands abordèrent partout de front les forces ennemies, les refoulèrent avec des pertes sérieuses, mais ne purent les empêcher de se soustraire à la destruction dont elles étaient menacées. Si par la suite l'armée de Bazaine ne parvint pas à gagner Châlons, l’impéritie de son chef, qui s’attarda outre mesure au passage de la Moselle, en est la seule cause; les dispositions adoptées par Frédéric-Charles et Steinmetz n'y sont pour rien.

À la fin d'août, à Beaumont, on laissa passer une nouvelle occasion d’envelopper un corps d'armée français, parce que, là encore, on se concentra à l'extrême avant le combat. Le surlendemain, à Sedan, le déploiement insuffisant de l’armée de la Meuse face à l’aile gauche française, compromit, une fois de plus, le succès de la manœuvre. Mac-Mahon se chargea de corriger les erreurs des exécutants allemands en bourrant son armée dans un triangle

- de # kilomètres de côté. Moltke trouva là.entre la Meuse.

et la frontière de Belgique, la récompense de ses efforts et la justification éclatante de sa doctrine. Pour la première fois depuis vingt siècles, on avait revu, sur un champ de bataille européen, la destruction totale d’une armée, une seconde journée de Cannes.

. DIFFUSION DES PRÉGEPTES DE SCHLIEFFEN

Le comie Schlieffen arrête en ce point l'exposé des campagnes modernes. Les faits y sont toujours présentés à

l'avantage de la thèsé chère à l’auteur et redressés, quand

il le faut, pour mieux la servir. Un des admirateurs les plus fervents de Schlieffen, le lieutenant-colonel Foerster, constate que dans les chapitres consacrés aux opérations

de 1866 et de 1870 « il accable les lieutenants de Moltke

avec plus de rigueur que ne le voudrait la vérité historique. La distance qui séparait Moltke des autres généraux prussiens n'était pas en réalité le profond abîme que nous dépeint le comte Schlieffen. Celui-ci a embelli les actes de son idole, peut-être inconsciemment; dans son admiration sans bornes, il croyait que Moltke avait dû nécessairement concevoir les idées géniales que lui, Schlieffen, lui prêtait ».

Quoiqu'il en soit, Schlieffen a su soutenir ses principes avec une conviction ardente, une foi d’apôtre, beaucoup plus aptes à entrainer les disciples que le scepticisme dont sont empreints les écrits de Moltke. Le vieux maréchal n'a-t-il pas dit que «la stratégie n’est qu'un système d'expédients » et que « le maximum de ce que peut produire la stratégie est de réunir sur le champ de bataille des armées séparées jusque-là ».

Un pareil résultat ne suffit pas à Schlieffen. Ce qu'il exige c’est que les armées anéantissent l’ennemi en l'enveloppant à droite, à gauche, à dos, ou au moins en enfoncant un de ses flancs, et pour y parvenir il leur est indis- pensable de marcher sur le plus grand front possible sans

accumuler de réserves, surtout sans resserrer leurs inter- Er

valles pour aborder l'ennemi. Cette doctrine Hit rigide, $ brutale, en quelque sorte sur-moltkienne, faisant miroiter

la promesse du triomphe immédiat aux yeux de ses adeptes. était bien dans le goût germanique. Les soi-disant démons-

trations, empruntées à l’histoire, auxquelles elle faisait appel, lui bâtissaient cette façade scientifique quon

apprécie tant chez nos voisins d’outre-Rhin. Enfin elle

paraissait s'adapter mieux que toute autre à l'emploi des

effectifs énormes que devaient mettre en ligne les puis-

sances qui avaient adopté le service militaire général. Le

commandement d’armées comptant des millions d'hommes

(Millionenheere) posait au xx° siècle un problème nouveau,

comme l'avait fait, en 1866 et 870, celui d'armées de cen-

iaines de milliers d'hommes. Moltke avait trouvé la solu-

tion du premier; Schlieñen semblait donner celui du

second.

Îl n’est done pas surprenant ele doctrine de Schlieffen se soit imposée à l’armée allemande. L'ouvrage qui Pa fait connaître, Cannes, était devenu le bréviaire des officiers allemands, surtout de l'élite que constituait le personnel du corps d'état-major. On n’y jurait que par lui, on le citaità tout propos. Dans les kriegspiels, aux grandes manœuvres, après chaque ordre donné, on se demandait avec inquiétude si on avait bien agi conformément aux principes de Schlieffen, devenus aussi sacrés pour les militaires germaniques que les surates du Coran pour les sectateurs de l'islam. Acceptés de tous, ils ont valu à leur auteur une popularité et une réputation d’infaillibilité dont il a joui de son vivant et qui lui ont survécu. Pour apprécier le culte qu'on rendait à Schlieffen à la fin de sa carrière, on n’a qu'à lire l’allocution que lui adressa en 1906 son successeur, le second Moltke, lorsqu'il le remercia de ses services au nom de l’armée. « Votre Excellence, dit-il, nous a appris à ne point rechercher les succès partiels, mais à

rxeellence : ne veut pas d une guerre qui lraîne .

à D nous saurons le conserver | nous qui s sommes tous vos élèves Re

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