‹ Le plan de campagne allemand de 1914 et son exécution 1923Chapitre 70 sur 107 · LE GÉNÉRAL JOFFRE FIXE L'OFFENSIVE AU 6 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL JOFFRE FIXE L'OFFENSIVE AU 6 SEPTEMBRE

Le général Galliéni avait passé la première partie de laprès-midi du 3 septembre à rendre visite à ses lieutenants dans le secteur nord de Paris afin d’y activer les préparatifs de défense. Rentré à son quartier général du boulevard des Invalides à 18 h. 30, il y trouve les comptes rendus des reconnaissances de la matinée, et, avec la lucidité géniale des grands capitaines, discerne aussitôt le sens de la manœuvre de l’ennemi. Celui-ci cherche à couper de Paris le gros des forces du général Joffre, mais en visant ce but, en infléchissant la marche de ses colonnes vers le sud-est, il crée de nouveau la situation qui s'était présentée le 31 août. La 6° armée est placée pourla seconde fois en position débordante par rapport à la ligne adverse; elle n’a qu’à faire face à droite pour menacer le flanc de Kluck et même ses communications si le général allemand continue à avancer au delà de la Marne.

Jamais, depuis le 25 août, la situation de l’aile gauche française ne s’est mieux prêlée à l'application du plan du général Joffre. Le général Galliéni en a aussitôt la perception très nette et se rend pleinement compte du profit qu'on peut tirer de l’imprudence de l'adversaire. L'action de la 6° armée à l’est du camp retranché contre le flanc et les communications de la droite ennemie doit donner des résultats d'importance capitale si les autres armées attaquent en même temps.

Le peuvent-elles ?

La retraite des 3° et 4° armées ainsi que du détachement

d'armée Foch !:-s’était accomplie dans d'assez bonnes conditions, mais la 5° armée, retardée devant Guise et Saint- Quentin le 30 août, avait effectué son repli d'autant plus péniblement que le corps expéditionnaire britannique, par la rapidité deson mouvement rétrograde, laissait constamment son flanc gauche découvert. Le général Joffre avait compris qu'il fallait encore abandonner du terrain avant de livrer bataille et, par son instruction générale n° 4, du 1" septembre, indiquait, comme limite du recul, la ligne de la Seine. L'instruction indiquait bien que cette limite ne devait pas forcément être atteinte, mais le lendemain, par une note adressée aux commandants d'armée, le général en chef précisait son intention de reporter la masse de ses forces jusqu'à la rive gauche du fleuve. |

Le maréchal French, complètement découragé après l'affaire du Cateau, avait écrit à Lord Kitchener, ministre de la Guerre, qu'ilserefusait à rester sur la ligne de bataille et qu'il envisageait l'éventualité du retrait de ses troupes sur leurs bases. Au reçu de cette surprenante communication, Kitchener avait passé le détroit pour conférer avec French et obtenu de lui l’assurance que le corps expéditionnaire n’abandonnerait pas son poste sur le front de combat. Le commandant en chef britannique n’en restait pas moins très peu enclin à opérer vigoureusement.

Bien des difficultés restaient donc à surmonter avant qu'on adoptât l’idée de manœuvre conçue le 3 septembre au soir par le général Galliéni. |

Ne voulant s'engager qu’à coup sûr, le commandant des armées de Paris attend que les renseignements de la nuit viennent confirmer ceux qu'il à déjà recueillis. Le 4 au matin, toutes les informations recoupent celles de la veille;

4. Constitué le 29 août avec les éléments de gauche de la 4° armée

9e C. À., 52° et 60° D. R:, 4 D. C.). Renforcé par la 42° D. L., prélevée sur le 6° C. À,, il devient cinq jours plus tard La 9° armée.

aucun doute ne peut plus subsister. Le moment est venu.

Le premier soin du général Galliéni est d'orienter la 6° armée sur sa mission; celle-ci était défensive, face au nord; elle devient offensive, face à l'est. À 9 heures, il communique au général Maunoury un bulletin de renseignements résumant les données qu'on possède sur les mouvements de l'ennemi et un ordre visant les dispositions préliminaires à prendre: |

« En raison du mouvement des armées allemandes, qui paraissent glisser en avant de notre front dans la direction du sud-est, j'ai l'intention de porter votre armée en avant dans leur flanc, c'est-à-dire dans la direction de l’est, en liaison avec les troupes anglaises. |

Je vous indiquerai votre direction de marche, dès que je connaîtrai celle de l’armée anglaise. Mais prenez dès maintenant vos dispositions pour que vos troupes soient prêtes à marcher cet après-midi et à entamer demain un mouvement général dans l’est du camp retranché.

Poussez immédiatement des reconnaissances dé cava- - Jerie dans tout le secteur entre [a route de Chantilly et la Marne.

Je mets la 45° division dès maintenant sous vos ordres!.

Venez de votre personne me parler le plustôt possible ».

Le général Maunoury arrive à 41 heures au boulevard des Invalides. Après un échange de vues au cours duquel on s'entend sur l'exécution de l’ordre donné le matin, les deux chefs partent pour Melun, quartier général britannique. Le maréchal French en est absent. Son chef d’étatmajor, qui le remplace,se montre très fermé; après deux heures d'efforts pour lui faire admettre les avantages de

4. La 45° D. TJ. (Drude), formée à Oran, se trouvait depuis le 2 septembre entre Noisy-le-Sec et Vincennes. Ses régiments d'infanterie avaient des effectifs renforcés ; par contre l'artillerie ne comptait qu’un seul groupe de 75, au lieu de trois.

: la manœuvre offensive, les généraux français repartent à . pour Paris sans avoir rien obtenu.

… Vis-à-vis du général Joffre, le général Galliéni sera plus heureux. [ln’a cessé, bien entendu, de le tenir au courant __ des événements, et, avant de se rendre à Melun, il a fait téléphoner au grand quartier général, à Bar-sur-Aube, la teneur de l’ordre qu'il a adressé à la 6° armée, ordre à la suite duquel cette armée sera en situation d'attaquer vers l'est, soit par la rive droite, soit par la rive gauche de la Marne.

Le général Joffre hésite quelque temps. Repliera-t-il . ses armées jusqu'à la Seine, comme il l’a prescrit par sa note du 2 septembre, ou leur fera-t-il prendre l'offensive | sur le champ ? Il incline d’abord vers la première de ces . solutions, ainsi qu’il résulte d’un message envoyé à . Galliéni à 43 heures. Cependant, à la réflexion, les avantages de l’action immédiate se dégagent, se précisent dans l'esprit du chef, qui depuis si longtemps déjà, et le premier, a formé le projet d’envelopper l'aile droite de l’ennemi. Il voit maintenant l’occasion à sa portée. Mais pour se décider à la saisir, il faut d’abord savoir à quoi s’en tenir sur la capacité offensive dela 5° arméeet de l’armée

britannique. En conséquence il télégraphie au général __ Franchet d’Esperey, qui remplace depuis la veille le général Lanrezac à la tête de la 5° armée, pour lui demander si son armée est en état de « livrer bataille avec chance de réussite ». Justement le général Franchet d'Esperey, au moment où il recoit ce message, est en conférence avec le général Wilson, délégué du maréchal French, qui lui a donné pleins pouvoirs. Il le lui communique et tous deux conviennent de répondre au général Joffre que leurs armées seront en état d'attaquer le 6 septembre. |

L'accord est donc complet. Aussi, lorsque vers 19 heures le général Galliéni téléphone personnellement au comman-

dant en chef pour plaider sa cause, il trouve la partie gagnée. L'offensive sera prise simultanément sur tout le front de Paris à Verdun le 6 septembre, la 6° armée attaquant par la rive droite de la Marne.

Dans la nuit du 4 au 5 part du grand quartier Lu l’ordre assignant leur tâche aux armées de la gauche et du centre : 44

« 1° Il convient de profiter de la situation aventurée de la 1" armée allemande pour concentrer sur elle Hot des armées alliées d'extrême gauche.

Toutes dispositions seront prises dans la journée du 5 septembre en vue de partir à l'attaque le 6.

Dispositif à réaliser pour le 5 septembre au soir :

a) Toutes les forces disponibles de la 6° armée au nordest de Meaux, prêtes à franchir l’Ourcq entre Lizy-sur- Oureq et May-en-Multien dans la direction générale de Château-Thierry. Les éléments disponibles du corps de cavalerie qui seront à proximité seront remis aux ordres du général Maunoury pour cette opération.

b) L'armée anglaise établie sur le front Changis-Coulommiers face à l’est, prête à attaquer dans la direction générale de Montmirail.

c) La 5° armée, se resserrant légèrement sur sa gauche, s'établira sur le front général Courtacon-Esternay- Sézanne, prête à attaquer dans la direction générale sudnord, le corps de cavalerie Conneau assurant la liaison entre l’armée anglaise et la 5° armée.

2 La 9° armée (général Foch) couvrira la droite de la )° armée en tenant les débouchés sud des marais de Saint- Gond et portant une partie de ses forces sur le plateau au nord de Sézanne. :

9° L'offensive sera prise par ces différentes armées le 6 septembre, dès le matin.» |

Cet ordre est complété, un peu plus tard, par des ins-

(ructions visant les 4° et 3° armées, la première devant faire tête à l'ennemi et lier son mouvement à celui de la

. seconde; celle-ci débouchera au nord de Revigny vers

l’ouest pour attaquer le flanc gauche des forces ennemies

. qui marchent à l'ouest de l’Argonne.

Le général Galliéni n’a pas attendu de recevoir le texte intégral de l’ordre du commandant en chef pour prendre ses dispositions. La conversation téléphonique de 19 heures lui a suffi.

Dès 20 h. 50, il expédie au général Maunoury, un

. ordre d'opérations pour la journée du lendemain.

« [. — Tous les renseignements concordent à démontrer

que les gros de la I" armée allemande, qui faisaient face jusqu'ici à la 6° armée, se sont orientés vers le sud-est. . Des colonnes importantes ont été signalées hier soir se

dirigeant sur la Marne pour la franchir entre la Ferté-

. sous-Jouarre et Château-Thierry. Ce mouvement paraît nettement dirigé contre la droite anglaise et la gauche . de la 5° armée française. Une colonne allemande, qui

. paraît constituer la droite allemande, était aujourd'hui

en marche de Nanteuil-le-Flaudoin sur Meaux et Lizy-sur- Oureq. | Hunt Dans ces conditions, Paris cessant d’être menacé, toutes

les forces mobiles de l'Armée de Paris doivent manœu-

. vrer de manière à conserver le contact avec l’armée alle-

mande et à la suivre pour se tenir prêtes à participer à la

bataille à prévoir.

L'armée anglaise a fait connaître qu'elle se prépare à agir dans le même sens.

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