‹ Le plan pangermaniste démasqué: le redoutable piège berlinois de "La partieChapitre 9 sur 26 · II. Comment létat intérieur de T Autriche-Hongrie a · texte numérisé non relu

II. Comment létat intérieur de T Autriche-Hongrie a

poussé l'Allemagne à déclancher la lutte.

Iir. Vue d'ensemble des causes de la guerre.

Si le plan pangermaniste constitue inconteslablement la cause lointaine et principale de la guerre, celle-ci a été déclanchée par Guillaume II, en août 1914, pour des causes immédiates et secondaires qu'il faut bien connaître pour avoir une vue claire des événements.

Jusqu'en 1911, date à laquelle parut le programme d'annexions de Tannenberg, tous les grands événements antérieurs avaient favorisé les visées de Guillaume II, mais, à partir de 1912,

des événements nouveaux vinrent brusquement créer des obstacles extrêmement sérieux et tout à fait inattendus à la réalisation du plan pangermaniste. En 1912, l'Italie conquit la Libye aux dépens de la Turquie, malgré la volonté de Berlin. En 1912 encore, la Grèce, le Monténégro, la Serbie et la Bulgarie s'unirent contre Terapire ottoman, encore malgré la volonté de Berlin.

Contrairement aux prévisions de l'état-major du Kaiser, les Balkaniques battirent les Turcs. Ces derniers étant soutenus par TAllema'gne, il en résulta pour celle-ci une humiliation profonde. Alors pour faire obstacle à la fondation d'une confédération balkanique viable, — c'est-à-dire constituée sur le principe d'un juste équilibre, — Vienne et surtout Berlin exploitèrent les tendances bien connues du Tsar Ferdinand à établir rhégémonie bulgare sur la péninsule. Les incitations germaniques déterminèrent ainsi les Bulgares à attaquer le 17 juin 1913 leurs alliés : les Serbes et les Grecs. Mais les calculs du Kaiser furent encore, déjoués. La Roumanie, échappant, pour la première fois, à la tutelle allemande, intervint contre la Bulgarie aux prises avec ses anciens alliés et assura sa défaite. Or, le nouvel état de choses qui résulta du traité de Bucarest du 10 août 1913 constitua brusquement un obstacle formidable à la réalisation du

pangermanisme versTOrient. Voici pour quelles raisons.

Le traité de Bucarest créa dans la péninsule deux groupes d'Etats bren nettement opposés.

Le premier fut formé par les mécontents et les vaincus des guerres balkaniques : la Bulgarie et la Turquie. Le second groupe fut constitué par les bénéficiaires et les satisfaits : la Roumanie, la Serbie, le Monténégro et la Grèce. Ces quatre Etats, constatant que leurs intérêts vitaux avaient été rendus étroitement solidaires par les acquisitions territoriales qu'ils venaient de réaliser aux dépens des mêmes adversaires avaient, en fait^ mis en commun toutes leurs forces pour assurer le maintien du traité de Bucarest qu'ils considéraient comme intangible. D'autre part, cette division trës nette des Etats balkaniques en deux groupes aux intérêts radicalement opposés réagissait profondément sur la politique générale européenne. Si par la force même des événements, la Turquie et la Bulgarie, les vaincus de 1912 et de 1913 étaient devenus les deux points d'appui du germanisme dans les Balkans, par contre la Roumanie, aussi bien que la Serbie, le Monténégro et la Grèce, en raison des acquisitions qu'ils venaient de réaliser, conirairement aux vues de Berlin et aux dépens de la Turquie déjà liée à P Allemagne , inoli-

62 LE PLAN PANCBRyANISTE

naicnt de plus en plus vers la Triple-Entente.

Celle-ci qui, ayant les guerres balkaniques, avait dans la péninsule une influence extrême-

ment inférieure à celle de rAlIemagne, aprës le traité de Bucarest, pouvait s'appuyer surlegroupe des Etals de la péninsule de beaucoup le plus puissamment organisé et ce groupe constituait^ cùinsi que la carte ci-corttre permet de s* en convaincre^ une barrière très solide à la réalisation du plan pangermaniste vers l'Orient.

Ce nouvel état de choses détermina à Berlin une colère qui pour être contenue n'en fut pas moins intense. Elle Tétait d'autant plus que le groupe sur lequel pouvait encore s'exercer l'influence allemande, c'est*à-dire la Turquie et la Bulgarie, devait rester trfes longtemps pratiquement impuissant à rien tenter par lui-même contre le groupe à tendances triple-ententistes : Roumanie, Serbie, Monténégro, Grèce.

En effet, la Turquie qui avait perdu presque tout son matériel de guerre dans ses défaites, encore au début de 1914, pouvait difficilement armer 250.000 hommes. Ses difficultés financières considérables ne permettaient pas de prévoir que, livrée à ses seuls moyens^ elle pût, avant de longues années, refaire son appareil militaire sur des bases vraiment importantes. Il en était de même au point de vue financier pour la Bulgarie. De plus, l'action de celle-ci eût été singulièrement périlleuse pour elle. En effet, les bénéficiaires du traité de Bucarest : la Rou-

i\ LE PLAN PANGBRHANISTE

manie, la Serbie, la Grince, l'entourant de trois côtés (Voir les flëclies dé la carte), pouvaient eCTecttier contre Sofia une attaque concentrique. Enlin, la disproportion des hommes mobilisables ou susceptibles dére armés, entre les deux groupements balkaniques, était énorme.

(iraupe tarnuophilf . Gnmpi «Imtjsli.

Turquie . . iSO.OOO Grèce .... 400.000

Bulgarie. . S50-000 Serbie. . . . 400.000

Monténégro . 50.000

Roumaaie. . 600.000

Ces chilTres dont l'efl'et se combinait avec la situation géographique, établissent clairement que. ri-'duit à ses seules forces, ie groupe germanophile ne pouvait rien tenter contre ie groupe ententiste

Le nouvel équilibre des forces militaires dans les Bulkans résultant du traité de Bucarest réduisait donc a peu près à néant la puissance d'intrigue de l'Allemagne dans la péninsule.

Si la paix eût duré seulement quelques années, la nouvelle situation balkanique se fiît cristallisée et renforcée; l'obstacle aux ambip&ngermanistes vers l'Orient qui en résuU U ainsi devenu plus puissant encore. C'est ces diverses raisons qu'à Berlin on décida ■rvenir directement. La Serbie était incon-

LE PLAN PANGERUANISTE 65

testablement le pivot du nouvel équilibre balkanique. On résolut donc de la détruire sans délai en déchaînant en même temps la conflagration européenne afin de réaliser du mime coup le plan de 4911^

Le traité de Bucarest est du 10 août 1913. Or, c'est le 6 novembre 1913, pendant le séjour du roi Albert de Belgique à Potsdam que le Kaiser annonça à ce dernier que la guerre avec la France était à ses yeux « inévitable et pro-^ chaine ». (V. Baron Beyens, V Allemagne avant la guerre y p. 24.)

Il résulte de cet ensemble que si le traité de Bucarest, par ses conséquences, était désastreux pour les visées pangermanistes, par contre, il était extraordinairement avautageux pour les puissances de la Triple-Entente, puisqu'il avait rangé de leur côté Timmonse majorité desvtorces balkaniques. Malheureusement, la diplomatie de l'Entente, — en raison de ses méthodes d'observation surannées qui empêchèrent ses agents de croire au plan pangermaniste et leur interdisaient de posséder des vues générales précises sur les problèmes multiples qui s'enchevêtrent sur une zone territoriale très étendue, — n'eut

même pas la notion de cette situation qui lui était si favorable. En effet, alors qu'une des I causes immédiates de la guerre a été ia volonté jde r Allemagne de détruire le traité de Bucarest ^ parce que ses conséquences ruinaient le plan pangennamste vers l'Orient, les puissances de la Triple Entente, une fois en guerre avec T Allemagne, déployèrent pendant dix mois les plus grands efforts pour détruire également les conséquences du traité de Bucarest. Tel fut, en effet, le résultat de leur désir candide de satisfaire à tout prix la Bulgarie. Cette tentative inspirée par la noble pensée d'épargner aux Balkans les horreurs de la guerre, était théoriquement juste mais pratiquement irréalisable en raison de l'âpre haine des Bulgares pour leurs vainqueurs de 1913 et surtout pour les Serbes. Ce qui est sûr c'est qu'évidemment sans s'en douter, la diplomatie des Alliés a pratiqué dans les Balkans, pendant la premiîîre année de guerre, exactement la politique qu'on pouvait souhaiter à Berlin.

Les conséquences du traité de Bucarest ne furent pas désastreuses pour les ambitions pangermanistes seulement dans la péninsule balka«

LE PLAN PANGBRMANISTE 67

nique, elles accentuèrent encore considérable- ??ientj à r extrême fureur de Guillaume II, révolution politique intérieure de l' Autriche-Hongrie çui, depuis plusieurs années déjà, menaçait à elle seule de compromettre tous ses plans.

Malheureusement, les idées sur TAutriche- Hongrie qui régnaient en France, — et surtout en Angleterre, — ont été longtemps trop imprécises pour que Topinion publique de ces pays ait pu comprendre dès le début de la lulte l'importance exceptionnelle pour la guerre et pour la future paix^ des populations vivant dans la monarchie des Habsbourg dont f immense majorité fait les vœux les plus ardents pour la victoire intégrale- de l'Entente, car elles ne se battent contre les Alliés que contraintes par la force et elles attendent de leur victoire leur propre libération d'un joug séculaire qui leur est odieux.

Il importe donc au plus haut point de répandre dans la grande opinion publique des pays alliés des notions exactes sur les réalités ethnographiques de rAutriche-Hongrie. On oompiendra alors clairement à la fois, de quelle trahison abominable François-Joseph s'est rendu coupable envers ses peuples et comment les tendances de plus en plus nettes, avant la guerre, de la majorité des populations de TAutriche Hongrie, à un rapprochement vers la

LE PLAN PAIfGERMANISn

France et rAngieterre, tout autant que vers la

Russie, a constitué pour Guillaume II une raison capitale, s' ajoutant aux autres de faire la guerre sans plus attendre.

LE PLAN PAN<iERMAmST£ 69

Les neuf iiationalités différentes qui vivent dans la Monarchie des Habsbourg se répartissent entre quatre races :

Germains. Magyars.

Allemands. 12.000.000 Magyars . . . 10.000.000

(race spéciale d'origine asiatique.)

Latins. Slaves.

Italiens . . 1.000.000 Tchèques et

SloTaques . 8.500.000

Roumains.' 3.000.000 Polonais. . . 5.000.000

Ruthènes. . . 3.500.000

Slovènes. . . 1.000.000

Serbo-Croates. 6.000.000

Au point de vue politique, les Allemands et les Magyars, soit au total 22 millions, s'entendent, depuis 1867, pour exercer et maintenir l'hégémonie à leur profit sur les Slaves et les Latins/ bien que ceux-ci constituent la majorité des sujets de la Monarchie puisqu'ils forment un groupe de S8 millions d habitants.

Or il faut noter, — et ceci est capital à retenir, — que les chiffres que je cite sont des chiffres faux parce que ce sont ceux des statistiques officielles

70 LE PLàN PANGBRMAlflSTE

établies à Vienne et à Budapest par des fonctionnaires allemands et magyars qui ont Tordre, en employant divers procédés de truquage, de fausser systématiquement la vérité statistique au proGt de leurs races afin de contribuer, par cet artiftce, à maintenir le plus longtemps possible rhégémonie exercée par celles-ci. En réalité, il y a en Autriche^Hongrie beaucoup moins de S4 millions (T Allemands et de Magyars et beaucoup plus de 28 millions de Slaves et de Latins. Ce qui est certain encore c'est que Slaves et Latins sont opprimés en Autriche-Hongrie depuis des siècles de la fagon la plus abomi- A nable par une noblesse féodale qui délient d'énormes propriétés foncières et qui exerce dans l'empire des Habsbourg, au détriment des masses démocratiques, une influence sociale aussi néfaste que les Junkers en Prusse.

Tous ces Slaves et ces Latins, — sauf la noblesse polonaise de Galicie et un petit groupe de Ruthènes qui, depuis 1867, ont lié partie avec les Allemands, — font, surtout depuis trente ans, les eiforts les plus tenaces pour obtenir, conformément à la justice moderne, des droits politiques proportionnels à leur nombre et conquérir ainsi dans la Monarchie la majorité de droit qu'ils possèdent en tant que chair vivante taillable et corvéable à merci. Ces tendances

LE PLAN PANGEBMANISTE 71

alarment depuis longtemps, au plus haut point, Guillaume II et ses pangermanistes. On le conçoit aisément, car si la puissance politique, dans la Monarchie des Habsbourg, était passée, conformément au droit, aux Slaves et aux Latins qui détestent le priissiartisme^ c'en était fait par là même du projet du Kaiser d'absorption économique de r Autriche-Hongrie, laquelle est indispensable à Guillaume II pour luipermettre de réaliser ses plans inadmissibles d influence allemande exclusive sur les Balkans et sur F Orient, Le jeu de Guillaume II a donc consisté, surtout depuis 1890, à dire en substance à François-Joseph et aux Magyars : « Surtout ne cédez pas aux réclamations de vos sujets slaves et latins. Maintenez absolument l'hégémonie germano-magyare. Je vous soutiendrai de toute ma puissance dans votre lutte contre tes éléments slavo-latins ». Cette tactique du Kaiser a longtemps réussi mais peu d'années avant la guerre, elle était, malgré tous ses efforts, sur le point de faire faillite.

En raison de Teffet combiné de la culture croissante des Slaves et des Latins réalisée malgré les entraves germano-magyares les plus cyniquement ingénieuses, de leurs organisations nationales progressives, de leur prolificité supérieure à celle des Allemands et des Magyars, François-Joseph et ses acolytes de Budapest

avaient de plus en plus de peine à résister aux réclamations croissantes de leurs sujets slaves et latins. À Berlin, on était déjà fort inquiet de cette situation quand l'influence psychologique profonde qu'exercèrent les conséquences du traité de Bucarest sur les Slaves et les Latins d'Autriche-Hongrie vint tout à coup aggraver considérablement cet état de choses^ au point de vue des projets pangermanistes.

En effet, la presque totalité des 28 millions de Slaves et de Latins, sujets des Habsbourg, avaient été enthousiasmés, au plus haut degré, par les victoires des Slaves des Balkans en 1912, et parles succès de. la Roumanie en 1913 car ils voyaient surtout dans ces événements le triomphe du principe des nationalités, c'est-à-dire de leur propre cause. Il en résulta que les Slaves et les Latins, sujets de François-Joseph, se sentirent plus que jamais décidés à tout faire pour obtenir de Vienne et de Budapest ces droits politiques proportionnels à leur nombre, que les Germano-Magyars leur refusaient encore mais avec une énergie décroissante depuis quelques années déjà.

Si la paix etit duré, If^s réactions du traité de Bucarest sur r Autriche-Hongine auraient eu pour effet de rendre irrésistible la poussée des 7^evendications des sujets slaves et latins de François-

LE PLAN PANGERHANISTE 73

Joseph, D'autre part, la Roumanie, enthousiasmée par son acquisition en 19i3 de la Dobroudja bulgare, pensait de plus en plus' à obtenir, aux dépens de la Hongrie, la Transylvanie qu'elle comptait bien recueillir comme un fruit mûr au moment d'une transformation profonde de l'empire des Habsbourg que tout indiquait comme devant être relativement prochaine. Donc y si le nouvel état de choses balkanique résultant du pacte de Bucarest avait pu produire toutes ses conséquences^ l'influence du germanisme eût infailliblement périclité dans l'empire des Habsbourg tout autant qu'il venait d'en advenir dans les Balkans.

En effet, sous la pression croissante de ses éléments slaves et latins, sinon la dislocation, tout au moins l'évolution de l'Autriche-Hongrie vers le fédéralisme se serait imposée. Ee fédéralisme n'eût pas mis en cause les frontières de Tempire des Habsbourg, mais il eût incontestablement et nécessairement donné la prépondérance politique aux éléments slaves et latins les plus nombreux et les plus proIiGques. Or^ ces éléments étaient et sont dans leur énorme majorité résolument hostiles à toute alliance avec r Allemagne, Ainsi progressivement, l'empire des Habsbourg évoluant fût devenu de plus en plus indépendant de Berlin au point de vue de

74 LE PLAN PANGERUANISTE

sa politique extérieure. Un rapprochement de l'empire des Habsbourg avec la Russie, Ta France et TAnglelerre, eût été la conséquence certaine du relâchement progressif des liens avec Berlin. Ainsi TAUemagne se fût trouvée privée de l'appui artificiel que, depuis Sadowa» elle trouve à Vienne et à Budapest grâce à l'hégémonie germano-magyare. Donc finalement et pacifiquement^ Guillaume II eût eu a/faire à un état de choses qui eilt créé en Autriche-Hongrie à ses plans d extension pangermatîiste vers l'Orient^ une barrière encore plus formidable que celle qui venait de surgir en 1913 dans les Balkans comme conséquence du traité de Bucarest,

Si Ton tient compte du puissant enchaînement des répercussions extraordinairement importantes qui devaient nécessairement résulter du nouvel état de choses établi à Bucarest par sa réaction fatale sur les 28 millions de Slaves et de Latins d'Autriche-Hongrie, on conçoit alors que si la paix européenne eût duré, les chances de réalisation du plan pangermaniste eussent été entièrement ruinées à la fois en Turquie^ dans les Balkans et en Autriche-Hongrie , c est-à-dire dans les trois zones territoriales de réalisation du plan pangermaniste qui^ comme on le vérifiera au chapitre III, constituent et de beaucoup la partie principale du plan de 1911.

On constate ainsi comment révolution intérieure de rAutriche-Hongrie sur le points comme conséquence du traité de Bucarest, d'écliapper pour toujours à Finflùence de Berlin^ — ce qui eût brisé le pivot de toutes les combinaisons pangermanistes, — a décidé Guillaume II à la guerre immédiate.

Les Alliés demanderont à TAllemagne, conformément aux principes généraux du droit, compte de ses crimes inouïs et réparation intégrale des préjudices moraux et matériels énormes qu'elle a déterminés. Il est donc nécessaire que les causes de la guerre soient dégagées par une vue d'ensemble afin qu'aux yeux de l'univers civilisé il soit nettement établi que c'est bien légitimement que l'Allemagne paiera le prix d'une responsabilité qui, en toute justice, doit peser sur elle seule. Pour comprendre la nécessité pratique de cette vue d'ensemble à dégager pour l'opinion neutre, il faut considérer que toutes les discussions qui ont eu lieu jusqu'à présent sur les causes de la guerre ont eu pour base seulement les documents diplomatiques publiés par les divers belligérants et que ces documents ne se référaient qu'à des faits

ayant précédé le conflit seulement de quelques semaines. Or, en discutant sur les textes multiples, sur des dates nombreuses et rapprochées, faciles à confondre, rien n'est plus aisé à des argumentateurs subtiles, intéressés et de mauvaise foi comme les Allemands, d'interpréter les mêmes faits dans des sens divers et d'arriver ainsi à des conclusions diamétralement opposées à la vérité. C'est ce qui s'est produit.

Grâce à son intense « mobilisation intellectuelle », qui a été aussi puissamment prévue et réalisée que sa mobilisation militaire, l'Allemagne a pu, par des interprétations fallacieuses des documents diplomatiques, égarer profondément l'opinion de beaucoup de neutres, même de bonne foi, sur les vrais responsables de la guerre. Rien ne saurait donner mieux idée des résultats indiscutables obtenus par l'Allemagne à cet égard que ces lignes du cplonel suisse Gortsch publiées dans V Intelligenzblatt de Berne :

« Les événements de la (in de juillet ont convaincu tout homme de bon sens que l'Allemagne a été provoquée à la guerre et que l'em-

pereur Guillaume II a largement attendu avant de relever la provocation.

<c La faute principale de la guerre et sa responsabilité intellectuelle seront imputées par T histoire à l'Angleterre ; la Russie et la France seront qualifiées de complices... C'est la politique anglaise, ouvertement etégoïstement dépourvue de scrupules, qui est la cause de la guerre mondiale, » (Cité par VEcho de Paris, 3 janvier 1916.)

C'est là exactement la thëse que M. de Belhmann-HoIweg a voulu accréditer chez les neutres. Elle est absurde pour tous ceux qui ont vraiment bien connu TAngleterre dans les dernières années qui précédèrent la lutte. Pendant cette période, les dirigeants de la Grande-Bretagne ont été uniquement guidés par cette idée, séduisante mais entièrement inexacte, (|ue puisqu'ils voulaient la paix ils n'auraient pas la guerre. Toute la politique extérieure de la Grande-Bretagne a été inspirée de cette conception. Cest elle qui explique Tattitude d'extrême conciliation du cabinet de Londres envers l'Allemagne au moment de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine (1909), pendant les guerres balkaniques (1912- 1913) et à propos du chemin de fer de Bagdad qui cependant, d'une façon manifeste, menaçait la route des Indes. Le cabinet libéral de Londres reflétait d'ailleurs l'opinion britannique domi-

nante qui croyait absolument aux assurances de lord Haldane. Celui-ci passait, bien à tort d'ailleurs, pour un parfait connaisseur de TAIlemagne et dans un discours à Tranent il affirmait à ses compatriotes : « L'Allemagne n'a pas la moindre pensée de nous envahir ». (Cité par le Moming Post, 16 décembre 1915.)

Jusqu'à la déclaration de guerre. Sir Edward Grey, inclinant toujours à croire à la justesse du jugement de son ami lord Haldane, a préconisé toutes les combinaisons imaginables qui eussent permis de maintenir la paix si Guillaume II l'avait vraiment voulue. Enfin l'impréparation totale de TAngleterre à une guerre continentale, qui a été évidente dès le début du conflit, ne constitue-t-elle pas la meilleure preuve de ses intentions sincèrement pacifiques avant la guerre?

D'autres neutres, — et môme quelques Français, — s'imaginent encore que la lutte est une résultante de la politique générale dite de M. Delcassé. « A maintes reprises, disent-ils, l'empereur Guillaume a cherché à se rapprocher de la France. Si on avait répondu à ses avances, la guerre eût été évitée. » Il est incontestable qu'à certains moments Guillaume II a cherché à atti-

rer la France dans son orbite, mais c'était préeisiment afin de mieux assurer la réalisation du plan pangermaniste qui a constitué la préoccupation dominante du Kaiser presque dès son avènement. Les événements militaires actuels prouvent clairement que si la France s'était laissée prendre aux sourires du tentateur de Berlin, toute coalition efficace des grandçis puissances contre TAUemagne serait ensuite devenue impossible. Quant à la France, si elle avait cru à Guillaume II, elle n'aurait pas eu la guerre puisque celle-ci aurait été inutile au point de vue allemand. En effet, sans lutte, la France eût été réduite pratiquement à un état d'esclavage absolu qui, dans l'histoire, n'ajamais été réalisé qu'à la suite d'une guerre totalement désastreuse. Les faits acquis permettent de se rendre compte, avec la plus complète évidence, que tel aurait bien été Taboutissement d'un « rapprodiement » entre la France et TAUemagne. On sait maintenant à quel point les Allemands avaient déjà pénétré la plupart des organismes économiques français. Si le gouvernement de Paris avait composé avec Berlin, rien n'aurait plus pu arrêter la pénétration pacifique totale de la France par l'Allemagne. Peu à peu, la France aurait ainsi complètement cessé d'être maîtresse chez elle. Au bout de quelques années, elle se fût trouvée

80 LE PLAN PANGERHANiSTE

dans la situation qui est actuellement celle de rAutriche-Hongrie qui, pour l'heure, est dans rimpossibilité d'échapper à l'étreinte prussienne par ses propres moyens. EnGn, peut-on croire un instant que si la France avait pratiqué cette politique de rapprochement avec Berlin, Guillaume II atu*ait pour cela renoncé à ses rêves de domination? Bien au contraire, sa mainmise aisée sur la France, en pleine paix, n'aurait fait qu'aiguiser ses appétits héréditaires de HohenzoUem et la France, — qui depuis la guerre est le pivot de la résistance européenne à la domination prussienne, — une fois mise hors de cause, par l'effet de son investissement effectué par les Allemands en pleine paix, la réalisation du reste du plan pangermaniste aux dépens de la Russie et de l'Angleterre aurait pu avoir lieu sans rencontrer aucun obstacle irréductible.

Ce n'est donc pas le principe de la politique, dite de M. Delcassé, qui est la cause de la guerre. M. Delcassé aura bien assez de comptes à rendre sur l'application de sa politique avant et pendant la lutte sans qu'on lui reproche une orientation générale qui manifestement était théoriquement bonne.

En maintenant l'alliance avec la Russie, en opérant la détente avec l'Italie, en réalisant l'Entente cordiale, M. Delcassé a pratiqué une

LE PLAN PANGBRMANISTE 81

politique juste quant aux principes. Les événements actuels le prouvent avec éclat.

La fausseté de Targumentatiôn allemande ayant été rappelée, dégageons maintenant pour les neutres de bonne foi la vue d'ensemble des vraies causes de la guerre et établissons quel a été leur enchaînement. Distinguons : la cause profonde et les causes immédiates du conflit.

La guerre a une cause profonde lointaine unique : la volonté de Guillaume II de réaliser le plan pangermaniste . Toutes les causes secondaires de la guerre, c'est-à-dire les causes économiques, procèdent de celle-là. En effet, la réalisation du plan pangermaniste a précisément, en, partie, pour objet de mettre fin aux difficultés énormes que l'Allemagne s'est elle-même créées en hypertrophiant son industrie et en rompant ainsi le juste équilibre qui existait jadis chez elle entre la production agricole et la production industrielle. La réalité de cette cause profonde unique de la guerre est démontrée par :

1** La préparation intellectuelle, dans tous les domaines, du plan pangermaniste depuis vingtcinq ans.

2° Des aveux formels très, anciens du genre

8S LE PtAN P&NCERMANISTB

de cetut-ei. En 1898, le contre-amiral alleoiaad von Gœtzen, ami intime du Kaiser, se Irouvant à Manille, tout en déclarant qu'on ne le croirait sûrement pas, dit à l'amiral américain Dewey qui venait de détruire devant Manille la flotte

« Dans environ quinze ans, mon pays commen' cera sa grande guerre. En deux mois nous serons à Paris. Mais ce ne sera qu'un premier pas vers notre but réel : le bouleversement de r Angleterre. Chaque chose se produira à l'heure dite ; car twus serons prêts et nos ennemis ne le seront pas. » (V. Naval and Military Record, cité par L'Écho de Paris, 24 septembre i9i5.)

3" Les faits matériels de préparation mondiale manifeste à la guerre plusieurs mois avant son éclat, mais après que le Kaiser avait résolu de la déclancker, c'est-à-dire vers le mois de novembre i9i3. (Preuves : déclaration de Guillaume II le 6 novembre 19i3 au roi Albert de Belgique, entrevue du Kaiser avec l'archiduc François-Ferdinand en avril 1914 à Miramar, en juin 1914 à Konopischt où il fut accompagné de l'amiral Tirpitz.)

Ces faits matériels sont multiples, mais il a de rappeler comme particulièrement sinatifs, parce qu'ils ont exigé un long et comé effort : l'organisation du ravitaillement

le: plan PAN<SEHMANISTe &3

des croiseurs-corsaires allem^^nds dans toutes les mers du globe, en vue d'une longue gu^cirre de course et la préparation de la révolte du sud africain contre l'Angleterre.

Les causer immédiates de la guerre qui ont, décidé Guillaume II à précipiter le conflit sont :

1* La défaite de la Turquie en 1912 par l'Italie et les Balkaniques, défaite qui, en portant atteinte à l'influence berlinoise ^ Conslantinople, corn-' promettait par là même la mainmise allemande commencée sur TEmpire ottoman.

2^Les conséquences du traité de Bucarest qui ' en 1943 avaient élevé automatiquement une bar^ riëre puissante aux prétentions pangermanistes sur les Balkans.

3"* L'évolution intérieure de l'Autriche-Hongrie qui, en raison des progrès incessants des sujets slaves et latins de François-Joseph, menaçait à bref délai de soustraire l'empire des Habsbourg à la tutelle de Berlin.

Ces deux derniers groupes de faits auraient eu pour conséquence de réaliser en Europe centrale et dans les Balkans les trois barrières anti-allen^andes symbolisées sur la carte ci-contre par les gros traits noirs. Or, ces barrières eussent empêché pour toujours la réalisation du plan pangermaniste.

Pour parer à ces diverses éventualités il ne

76 LE PLAN PANGERHAMSTE

ayant précédé le conflit seulement de quelques semaines. Or, en discutant sur les textes multiples, sur des dates nombreuses et rapprochées, faciles à confondre^ rien n'est plus aisé à des argumentateurs subtiles, intéressés et do mauvaise foi comme les Allemands, d'interpréter les mêmes faits dans des sens divers et d'arriver ainsi à des conclusions diamétralement opposées à la vérité. C'est ce qui s'est produit.

Grâce à son intense « mobilisation intellectuelle », qui a été aussi puissamment prévue et réalisée que sa mobilisation militaire, l'Allemagne a pu, par des interprétations fallacieuses des documents diplomatiques, égarer profondémont l'opinion de beaucoup de neutres, même de bonne foi, sur les vrais responsables de la guerre. Rien ne saurait donner mieux idée des résultats indiscutables obtenus par TAUemagne à cet égard que ces lignes du cplonel suisse Gortsch publiées dans V Intelligenzblatt de

Berne :

« Les événements de la (in de juillet ont convaincu tout homme de bon sens que l'Allemagne a été provoquée à la guerre et que l'em-

LE PLAN PANGEIIMANISTE 77

pereur Guillaume II a largement attendu avant de relever la provocation.

<c La faute principale de la guerre et sa responsabilité intellectuelle seront imputées par T histoire à l'Angleterre ; la Russie et la France seront qualifiées de complices... C'est la politique anglaise, ouvertement etégoïstement dépourvue de scrupules, qui est la cause de la guerre mondiale. » (Cité par UEcho de Paris, 3 janvier 1916.)

C'est là exactement la thèse que M. de Bethmann-Holweg a voulu accréditer chez les neutres. Elle est absurde pour tous ceux qui ont vraiment bien connu TAngleterre dans les dernières années qui précédèrent la lutte. Pendant cette période, les dirigeants de la Grande-Bretagne ont été uniquement guidés par cette idée, séduisante mais entièrement inexacte, cjue puisqu'ils voulaient la paix ils n'auraient pas la guerre. Toute la politique extérieure de la Grande-Bretagne a été inspirée de cette conception. C'est elle qui explique Tattitude d'extrême conciliation du cabinet de Londres envers l'Allemagne au moment de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine (1909), pendant les guerres balkaniques (1912- 1913) et à propos du chemin de fer de Bagdad qui cependant, d'une façon manifeste, menaçait la route des Indes. Le cabinet libéral de Londres reflétait d'ailleurs l'opinion britannique domi-

76 LE PLAN PANGERHANISTE

ayant précédé le conflit seulement de quelques semaines. Or, en discutant sur les textes multiples, sur des dates nombreuses et rapprochées, faciles à confondre, rien n'est plus aisé à des argument ateurs subtiles, intéressés et de mauvaise foi connue les Allemands, d'interpréter les mêmes faits dans des sens divers et d'arriver ainsi à des conclusions diamétralement opposées à la vérité. C'est ce qui s'est produit.

Grâce à son intense « mobilisation întcUectuelle », qui a été aussi puissamment prévue et réalisée que sa mobilisation militaire, l'Allemagne a pu, par des interprétations fallacieuses des documents diplomatiques, égarer profondément l'opinion de beaucoup de neutres, même de bonne foi, sur les vrais responsables de la guerre. Rien ne saurait donner mieux idée des résultats indiscutables obtenus par l'Allemagne à cet égard que ces lignes du cplonel suisse Gortsch publiées dans V Intelligenzblatt de Berne :

<c Les événements de la fm de juillet ont coavaincu tout homme de bon sens que l'Allemagne a été provoquée à la guerre et que l'em-

LB PLAN PANGERHANISTE 77

pereur Guillaume II a largement attendu avant de relever la provocation.

«c La faute principale de la guerre et sa responsabilité intellectuelle seront imputées par T histoire à l'Angleterre ; la Russie et la France seront qualifiées de complices... C'est la politique anglaise, ouvertement etégoïstement dépourvue de scrupules, qui est la cause de la guerre mondiale. » (Cité par L'Echo de Paris, 3 janvier 1916.)

C'est là exactement la thëse que M. de Belhmann-Holweg a voulu accréditer chez les neutres. Elle est absurde pour tous ceux qui ont vraiment bien connu TAngleterre dans les dernières années qui précédèrent la lutte. Pendant cette période, les dirigeants de la Grande-Bretagne ont été uniquement guidés par cette idée, séduisante mais entièrement inexacte, (|ue puisqu'ils voulaient la paix ils n'auraient pas la guerre. Toute la politique extérieure de la Grande-Bretagne a été inspirée de cette conception. C'est elle qui explique l'attitude d'extrême conciliation du cabinet de Londres envers l'Allemagne au moment de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine (1909), pendant les guerres balkaniques (1912- 1913) et à propos du chemin de fer de Bagdad qui cependant, d'une façon manifeste, menaçait la route des Indes. Le cabinet libéral de Londres reflétait d'ailleurs l'opinion britannique domi-

78 LE PLAN PARGERMANISTË

nante qui croyait absolument aux assurances de lord Haldane. Celui-ci passait, bien à tort d'ailleurs, pour un parfait connaisseur de TAUemagne et dans un discours à Tranent il affirmait à ses compatriotes : «c L'Allemagne n'a pas la moindre pensée de nous envahir ». (Gité par le Moming Post, 16 décembre 1915.)

Jusqu'à la déclaration de guerre. Sir Edward Grey, inclinant toujours à croire à la justesse du jugement de son ami lord Haldane, a préconisé toutes les combinaisons imaginables qui eussent permis de maintenir la paix si Guillaume II l'avait vraiment voulue. Enfin Timpréparation totale de r Angleterre à une guerre continentale, qui a été évidente des le début du conflit, ne constitue-t-elle pas la meilleure preuve de ses intentions sincèrement pacifiques avant la guerre?

D'autres neutres, — et môme quelques Français, — s'imaginent encore que la lutte est une résultante de la politique générale dite de M. Delcassé. « A maintes reprises, disent-ils, l'empereur Guillaume a cherché à se rapprocher de la France. Si on avait répondu à ses avances, la guerre eût été évitée. » Il est incontestable qu'à certains moments Guillaume II a cherché à atti-

LE PLAN PANGERtfANISTE 79

rer la France dans son orbite, mais c'était préeisiment afin de mieux assurer la réalisation du plan pangermaniste qui a constitué la préoccupation dominante du Kaiser presque dès son avènement. Les événements militaires actuels prouvent clairement que si la France s'était laissée prendre aux sourires du tentateur de Berlin, toute coalition efficace des grandes puissances contre rAUemapfne serait ensuite devenue impossible. Quant à la France, si elle avait cru à Guillaume II, elle n'aurait pas eu la guerre puisque celle-ci aurait été inutile au point de vue allemand. En effet, sans Ititte^ la France eût été réduite pratiquement à un état d'esclavage absolu qui, dans l'histoire, n'a jamais été réalisé qu'à la suite d'une guerre totalement désastreuse. Les faits acquis permettent de se rendre compte, avec la plus complète évidence, que tel aurait bien été l'aboutissement d'un <c rapprochement » entre la France et FAUemagne. On sait maintenant à quel point les Allemands avaient déjà pénétré la plupart des organismes économiques 'français. Si le gouvernement de Paris avait composé avec Berlin, rien n'aurait plus pu arrêter | la pénétration pacifique totale de la France par TAUemagne. Peu à peu, la France aurait ainsi complètement cessé d'être maîtresse chez elle. Au bout de quelques années, elle se fût trouvée

dans la situation qui est actuellement celle de rÂutriche-Hongrie qui, pour Theure, est dans l'impossibilité d'échapper à l'étreinte prussienne par ses propres moyens. Enfin, peut-on croire un instant que si la France avait pratiqué cette politique de rapprochement avec Berlin, Guillaume II aurait pour cela renoncé à ses rêves de domination? Bien au contraire, sa mainmise aisée sur la France, en pleine paix, n'aurait fait qu'aiguiser ses appétits héréditaires de Hohenzollern et la France, — qui depuis la guerre est le pivot de la résistance européenne à la domination prussienne, — une fois misé hors de cause, par l'effet de son investissement effectué par les Allemands en pleine paix, la réalisation du reste du plan pangermaniste aux dépens de la Russie et de l'Angleterre aurait pu avoir lieu sans rencontrer aucun obstacle irréductible.

Ce n'est donc pas le principe de la politique, dite de M. Delcassé, qui est la cause de la guerre. M. Delcassé aura bien assez de comptes à rendre sur Vapplication de sa politique avant et pendant la lutte sans qu'on lui reproche une orientation générale qui manifestement était théoriquement bonne.

En maintenant l'alliance avec la Russie, en opérant la détente avec l'Italie, en réalisant l'Entente cordiale, M. Delcassé a pratiqué une

politique juste quant aux principes. Les événements actuels le prouvent avec éclat.

La fausseté de l'argumentation allemande ayant été rappelée^ dégageons maintenant pour les neutres de bonne foi la vue d'ensemble des vraies causes de la guerre et établissons quel a été leur enchaînement. Distinguons : la cause profonde et les causes immédiates du conflit.

La guerre a une cause profonde lointaine unique : la volonté de Guillaume II de réaliser le plan pangermaniste. Toutes les causes secondaires de la guerre, c'est-à-dire les causes économiques, procèdent de celle-là. En effet, la réalisation du plan pangermaniste a précisément, en. partie, pour objet de mettre fin aux difficultés énormes que l'Allemagne s'est elle-même créées en hypertrophiant son industrie et en rompant ainsi le juste équilibre qui existait jadis chez elle entre la production agricole et la production industrielle. La réalité de cette cause profonde unique de la guerre est démontrée par :

1** La préparation intellectuelle, dans tous les domaines, du plan pangermaniste depuis vingtcinq ans.

2® Des aveux formels très, anciens du genre

Allemands occupaient également 63.000 hectares du bassin de minerai de fer de Lorraine qui représente 75 p. 100 de la superficie de tous les gisements de fer exploités en France (83.000 bec* tares) et les O/IO"" de la f^roef t/c/t on totale. Il est clair que si cet état de choses devait être maintenu^ la vie économique, donc nationale, de la France, amputée d'organes vitaux, serait rendue radic^alement impossible. La France se trouverait donc placée, de fait, dans l'entiëre dépendance de TAUemagne conformément aux visées pangermanistes d'avenir.

Ilest encore nécessaire de constater que dans les territoires occupés par TAllemagne à Touest, — comme dans tous les autres d'ailleurs, — les mesures déjà prises par les Allemands en 1916 n'étaient pas seulement des mesures militaires de défense mais des mesures à' organisation et de conservation desdits territoires. Ces mesures de conservation peuvent être classées dans les I catégories suivantes :

Mesures de terrorisme appliquées à la prussienne afin de réduire les éléments récalcitrants ;

Mesures de division. C'est ainsi que les Allemands s'efforcent en Belgique d'exciter par tous les moyens l'opposition entre Flamands et Wallons afin de les neutraliser les uns par les autres ;

LE PLAN PÂNGERMAMSTE 03

Mesures d! administratio7i stricte et régulière ^ afin d'habituer à la domination allemande par certains avantages d'ordre extérieur ou économique les éléments dont on s'imagine à Berlin pouvoir désarmer le plus rapidement la résistance morale;

Mesures tendant à préparer la colonisation allemande des nouveaux territoires. Celles-ci ont consisté surtout à appliquer la théorie pangermanisle de l'Evacuirung^ c'est-à-dire à évacuer systématiquement les malheureuses femmes ou vieillards que TAUemagne considère ne pouvoir lui être d'aucune utilité dans ses futures possessions. Elle trouva fort expédient, sans plus attendre, — surtout lorsque la question alimentaire s'est posée, — de se débarrasser de ces malheureux et de les mettre ainsi à la charge de l'adversaire qu'on considérait déjà comme un vaincu. C'est la théorie de l'Evacuirung qui explique, dans une large mesure, pourquoi les autorités allemandes ont renvoyé en France la partie de la population des territoires occupés en France et en Belgique qu'elles considéraient d'après leurs enquêtes administratives comme des déchets humains sans valeur.

Sans doute, ainsi que le démontre la carte de la page 86, T Allemagne n'occupait pas exîîactement à rOuest, au début de 1916, tous les territoires qu'elle convoitait. Calais, Belfort et Verdun notamment lui échappaient, mais il est aisé de se rendre compte qu'il ne s'en fallait pas de beaucoup.

Les territoires de l'Ouest qui devaient entrer dans la Confédération germanique du plan de 1911 comprennent :

Kilomètres carrés.

Hollande 38.141

Belgique 29.451

Luxembourg 2.586

Départements français 50.271

SoitautoUl 120.449

Or, le Lujfembourg et la Belgique étaient entièrement occupés (sauf une parcelle de la Belgique). Si l'Allemagne devait conserver la Belgique, la Hollande, qui n'est pas occupée mais qui est géographiquement investie, serait fatalement contrainte d'entrer dans la Confédération germanique. On doit donc la considérer comme virtuellement sous la coupe de Berlin. Comme d'autre part sur S0.271 kilomètres carrés environ qu'elle voulait annexer aux dépens de la France, TAUemagne en occupait au début de 1916, 20.300, on constate donc finalement que les

emprises germaniques prévues à l'ouest sur 120.449 kilomètres carrés s'étendaient directement ou indirectement sur 90.478 kilomètres carrés.

L'Allemagne a donc, au début de i916, réalisé à l'ouest les occupations prévues par le plan de 1911, aux dépens de non- Allemands y dans la proportion de 76 p. 100 ou des 3/4.

Le plan pangermaniste de 1911 avait prévu la mise hors de cause pour toujours de la Russie, en tant que grande puissance, au moyen de deux procédés*:

1^ L'annexion à la Confédération germanique de territoires de l'Empire des Tsars assez étendus pour le couper de .tout contact avec l'Occident;

2"^ La constitution aux dépens de ce qui resterait de la Russie ainsi déjà réduite d'Etats nouveaux qui devaient relever de l'obédience berlinoise.

M. Dietricb Schaefer, l'historien allemand bien connu, dans la revue Panther^ assurait au début de février 1915 : « Il nous faut absolument étendre la sphëre de notre puissance surtout vers l'Est... L'immense force russe doit reculer

derrière le Dnieper... (Cité par V Information, 5 février 1915.)

Une brochure suédoise, attribuée au germanophile Adrian Molin, a expliqué, également au début de 1915, que TAUemagne avec le concours de la Suède devait achever de séparer la Russie de l'Europe au moyen d'une barrière d'Etatstampons : la Finlande et l'Ukraine. Or, depuis vingt ans surtout, en effet, les agents pangermanistes se sont eflorcés de préparer le soulèvement des 20 millions de Petits-Russiens qui vivent dans les gouvernements russes groupés autour de Kiew. Enfin les régions musulmanes russes (Caucase, Asie centrale, etc.), devaient constituer des Etats particuliers relevant de la suzeraineté turque et par ce canal subir l'influence allemande.

Tels sont les moyens étudiés à Berlin pour obtenir Tanéantissement de la Russie, en tant que grande puissance, une fois que ses armées eussent été détruites, ce qui, peut-être, aurait pu avoir lieu si l'intervention anglaise, en permettant la résistance de la France, n'avait pas enlevé à l'Allemagne la faculté de concentrer, une fois la France anéantie, toutes ses forces contre l'empire des Tsars, conformément au plan du grand état-major de Berlin.

Berlin o

vhû^a» ... o '. 'W J

Sinohnsk .'• -

Ôitrf"

/ Vienne

/ Tchcmioew

. , • O'-. Hicw '<

Sitomtr

^Budapest J '^-fJL^

Page 1