V. Conséquences mondiales de la réalisation du Ham
bourg-Golfe Persique.
Si les Alliés veulent vraiment, comme leurs gouvernements l'ont maintes fois proclamé, en finir avec le péril du militarisme prussien, il leur faut voir résolument les choses comme elles sont, même quand elles sont peu agréables pour leur amour-propre. Ils doivent donc se pénétrer de cette idée que la réalisation du plan pangermaniste a été basée pour une bonne part sur rignorance que Berlin savait exister avant la guerre dans les pays aujourd'hui alliés sur l'aspect entièrement nouveau donné par le travail
pangermaniste et le mouvement des nationalités, dans les dernières années, à tous les problèmes politiques des Balkans et de l'Autriche-Hongrie. On ne saurait en douter, cette ignorance des Alliés avait été aussi minutieusement étudiée et évaluée que leurs lacunes militaires et la conviction qu'ils ne comprenaient pas « ce qu'il fautdrait faire » a certainement contribué à décider Berlin à déchaîner la guerre.
Or, le coup de «la partie nulle », suprême ressource du gouvernement de Berlin, est une nouvelle spéculation faite par lui sur l'ignorance des Alliés en matière de réalités extérieures.
Le coup de « la partie nulle » sera basé sur le raisonnement suivant qu'on fait certainement à Berlin. « Les diplomates alliés n'ont saisi ni notre plan ni notre organisation pangermaniste bien qu'elle ait exigé vingt années de préparation. Les diplomates alliés n'ont compris ni le véritable état des Balkans au lendemain du traité de Bucarest, qui leur était cependant si favorable, ni l'importance des forces balkaniques sur l'issue de la guerre. Or, les diplomates alliés et l'opinion publique de leurs pays sont encore
LE PLAN PANf.ERMANISTE 133
bien moins informés des réalités de l'Autriche- Honorrie qu'ils ne l'étaient de celles des Balkans. En France et surtout en Angleterre, une notable partie de l'opinion publique continue à penser que l'Autriche-Hongrie est un pays en majorité allemand dont la réunion plus ou moins formelle à l'Empire est naturelle et quasi inévitable. Donc, si nous sommes contraints de céder à TEst et à lOuest, avec un peu d'babileté, nous avons encore des chances de réaliser, sans que les Alliés en comprennent le danger futur pour eux, la troisième partie de notre plan pangermaniste, c'est-à-dire sa partie principale, celle visant le Sud et le Sud-Est, symbolisée par la formule : Hambourg-Golfe Persique. »
En effet, le coup de « la partie nulle » ne tend rien moins qu'à ce résultat. Il faut bien avouer que le raisonnement allemand qui vient d'être résumé ne manque pas de fondements car jusqu'à présent des journaux alliés ont publié sur TAutriche-Hongrie des articles décelant une méconnaissance complète des réalités et ont ainsi favorisé à leur insu la thèse pangermaniste relative à l'empire des Habsbourg.
Dans la presse alliée également, l'expression « partie nulle » est employée couramment pour désigner le cas où l'Allemagne serait considérée comme vaincue du fait de l'évacuation par elle
des territoires occupés à l'Est et à TOuest, sans qu'on ait encore signalé avec la précision indis-
pensable que cette partie soi-disant nulle no serait pas nulle du tout puisqu'elle permettrait à
LE PLAN PAN(iKnMANISTE 135
FAUemagne de réaliser d'énormes acquisitions qui la rendraient beaucoup plus puissante encore qu'avant la guerre.
Il faudrait cependant que les Alliés ne soient pas dupes une fois de plus d'une nouvelle manœuvre allemande dont la réussite entraînerait pour eux des suites infiniment plus graves encore que celles de toutes les erreurs déjà commises par les Alliés. Pour écarter ce danger, il suffit d'ailleurs de le voir en face en comprenant bien quelles seraient les conséquences certaines d'une paix traitée sur la base dite de « la partie nulle ».
L'expression « partie nulle » signifie évidemment que chaque pays garderait ses frontières d'avant la guerre et la charge des dépenses qu'il a faites pour soutenir la lutte, mais afin de démontrer d'une façon surabondante et aussi péremptoire que possible ce qui se cacherait devant cette apparente et relative capitulation allemande, nous raisonnerons sur une hypothèse qui serait encore infiniment plus avantageuse pour les Alliés d'Occident que la partie dite nulle .
Nous supposerons (voir la carte ci-contre) qu'à la suite d'olfensives victorieuses des Alliés, l'Allemagne se déclarera finalement disposée, non pas seulement à évacuer totalement la Pologne, les départements français, la Belgique, le Luxem-
bourg, mais encore à restituer à la France V Alsace- Lorraine et même à céder à titre d indemnité tout le reste de la rive gauche du Rhin, sous la seule condition tacite de garder son influence prépondérante directe ou indirecte sur l' Autriche- Hongrie, les Balkans et la Turquie.
Il y a assurément dans les pays alliés d'Occident beaucoup de braves gens qui, actuellement, ne percevant pas plus les effets d'une pareille paix qu'ils ne comprenaient il y a un an l'influence énorme qu'exerceraient les Balkans sur révolution de la guerre et qui, lassés par la longueur de la lutte, diraient tout d'abord : « Après tout, ce seraient là des conditions fort acceptables : FAlsace-Lorraine, la rive gauche du Rhin, faisons la paix ».
Il suffit d'entrer dans le fond des choses pour constater que si les Alliés traitaient avec l'Allemagne sur d.e pareilles bases, la restitution de l'Alsace-Lorraine à la France ne pourrait être que tout à fait momentanée, car grâce à une pareille paix l'Allemagne acquerrait tous les éléments de puissance qui lui permettraient, après un très court répit, de reprendre l'Alsace-Lorraine, de venir finalement à bout de tous les Alliés et d'accomplir le plan pangermaniste intégral, non pas seulement européen mais asiatique et même mondial.
L'abandon de la rive p^auche du Rhin selon notre hypothèse ferait perdre à T Allemagne :
Kilomètres Provinces. carrés. Population.
Prusse Rhénane. ...... 27.000 7.000.000
Bavière Rhénane 5.928 1.000.000
Alsace-Lorraine 14.522 2.000 000
Soit i7.4u0 10.000.000
L'Empire allemand actuel serait donc ramené à 493.408 kilomètres carrés et à 58 millions d'habitants. Mais cette perte à l'Ouest serait formidablement compensée par le rattachement étroit qui, pour être dép^uisé, n'en serait pas moins réel, de l'Autriche-Hongrie à l'Empire allemand. De ce chef, l'influence de Berlin s'exercerait d'une façon directe et absolue sur :
Kilomètres carrés. Population.
Empire allemand amputé
à l'Ouest 493.408 58.000.000
.Autriche-Hongrie .... 676.616 50.000.000
Soit 1.170.024 108.000.000
Il est clair que le bloc d'États ainsi solidement constitué en Europe centrale sous la direction de Berlin exercerait, par l'effet de son simple con-
138 LE PLAN PANlitUMANiSn-:
tact, une action absolument prépondérante sur :
Kilomètres carrés.
Population.
Les Balkans. . . .
"La Turquie ....
Soit
Donc, l'influence prépondérante directe ou indirecte de Berlin s'exercerait sur 3.462.199 kilomètres carrés et sur 150 millions d'habitants. On constate donc bien que, finalement, le coup dit de « la partie nulle » aboutirait, en réalité, à un énorme accroissement de ri^]mpire allemand et à la réalisation de la partie principale du plan pangermaniste résumée par la formule : Hambourg-Golfe Persique (v. p. 109).
Quelle serait alors la situation générale de la Grande-Allemagne ainsi constituée?
« Ayant coupé en deux 1 Europe, maîtresse de l'Adriatique comme de la mer du Nord, sûre de ses flottes et de ses armées, la Grande-iVllemagne pèserait lourdement sur le monde.
Trieste, le Hambourg du Sud, Talimenterait dans la paix, la ravitaillerait dans la guerre. Douée d'un outillage d'une puissance incomparable, son industrie inonderait de ses produits les pays qu'elle s'ingénie avec tant d'art à accaparer: la Hollande et la Belgique déjà pénétrées; la Hongrie, cliente ; la Roumanie, satellite ; la
Bulgarie, barrière brisée ; la Bosnie et l'Herzégovine, portes de J'Orient. Au delà du Bospliore, elle atteindrait TAsie Mineure, réservoir immense de richesses. Projetée depuis Hambourg jusqu'au golfe Persique, sans solution de continuité, l'immense voie ferrée allemande souderait Berlin à l'Extrême-Orient.
« Alors le rêve gigantesque de l'empereur Guillaume H serait accompli. Par la force et par la richesse commerciale, FAllemagne dominerait l'univers. Pour caractériser l'état de choses qui existerait alors, il sufliraitde modifier légèrement ce que Metternich écrivait de la France napoléonienne et de dire : « Le système allemand, qui (( triomphe aujourd'hui, est dirigé contre tous les « grands cor[)S d'État, contre toute puissance « capable de maintenir son indépendance ».
Ce sont là, exaçlement, les lignes que j'ai publiées, il y a déjà quinze ans. dans mon livre LEmui it la question d' Autriche au seuil du XX^ siècle, p. 333 (Pion et Nourrit, éditeurs, Paris), après qu'une étude minutieuse du plan pangermanisle de 1895 m'avait convaincu que toute la politique future de Berlin tendrait à la réalisation de la formule Hambourg-Golfe Persique. Ces lignes contiennent maintenant quelques nuances qui ne sont pas au point, mais malheureusement les faits acquis font qu'elles
correspondent cependant encore exactement dans leur ensemble aux réalités. « Le coup de la partie nulle y) que gardent en réserve les Allemands, espérant profiter encore de l'ignorance ou de la lassitude d'une partie des Alliés aurait, en effet, pour objet incontestable de réaliser cet énorme programme. L'immense danger qui en résulterait pour les Alliés apparaîtra bien mieux encore lorsque, — en supposant qu'ils tombent dans le piège qui leur est préparé, — on aura constaté avec précision quelles seraient pour eux les conséquences de la réalisation du Hambourg- Golfe Persique.
Le coup de « la partie nulle » qui permettrait, — par hypothèse, — aux Allemands de réaliser, à la faveur du rattachement étroit de l'Autriche- Hongrie à l'empire allemand leur plan Hambourg- Golfe Persique comporterait des conséquences financières générales. Il faut les dégager afin de bien comprendre toute l'astuce qui se cache derrière l'éventuelle manœuvre allemande dite de (( la partie nulle ».
Les Allemands n'ayant pas réussi à écraser les Alliés considèrent que leurs frais de guerre pourraient bien rester à leur charge. La Post,
LE PLAN PANGERMANISTE 14t
de Berlin, a déjà calculé: « Si nous ne touchons pas une indemnité de guerre nous devons compter sur une augmentation des taxes annuelles d'au moins 4 milliards de marks. » (Soit : 5 milliards de francs pour 68 millions d'habitants.) (V. Le Temps, 1" février 1916.)
La déception est assurément forte pour les Allemands qui pensaient imposer rien qu'à la France une indemnité de 3o milliards, mais il faut cependant bien « réaliser » que le coup de « la partie nulle », que nous supposons réussi pour la commodité du raisonnement, placerait TAllemagne, au point de vue financier, dans une situation infiniment plus avantageuse que les Alliés.
La conduite de la guerre a, en réalité, coûté aux Allemands beaucoup moins qu'à leurs adversaires. Il y a là un point de vue qu'il faut d'autant plus mettre en lumière qu'il contribue singulièrement à expliquer pourquoi la résistance économique de lAllemagne est plus prolongée qu'on n'attendait généralement.
Depuis le début des hostilités, les troupes austro-allemandes vivent aux frais de vastes territoires ennemis ou alliés, comme la Turquie et la Bulgarie, dont elles épuisent lentement les ressources qui sV trouvaient accumulées. En outre, dans les pays ennemis, notamment en
142 LE PLAN PANGERMAMSTE
Belgique et en France, régions les plus riches de la terre, les Allemands ont fait un butin formidable. Rien qu'à la Belgique, ils ont imposé une contribution de guerre, en espèces, de 480 millions par an. De Belgique et de France, les Allemands tirent gratuitement des masses de charbon et de fer. Dans ces deux pays, ils ont fait main basse sur des matières premières, des machines, des meubles, des valeurs, etc., représentant certainement de nombreux milliards. Rien que dans les villes françaises du Nord, les Allemands ont volé pour 550 millions de laine. Partout, ils ont mis la main sur d'innombrables titres mobiliers dont ils ont même déjà tenté la réalisation aux États-Unis, sans grand succès il est vrai. Mais, si une victoire intégrale ne contraignait pas les Allemands à restituer ces titres à leurs propriétaires alliés, au moins une partie de ceux-ci, du seul fait de la rétention de leurs valeurs, subiraient une perte de capital énorme dont l'effet se répercuterait nécessairement sur la richesse générale des pays alliés. A cette perte, s'ajouterait vraisemblablement celle des nombreux milliards prêtés par des Français ou des Anglais à TAutriche, aux pays des Balkans et à la Turquie, milliards représentés par des titres qui, actuellement, sont bien en pays alliés mais dont la valeur deviendrait singulièrement
aléatoire le jour où, l'Allemagne dominant depuis Hambourg jusqu'au golfe Persique, il faudrait compter uniquement sur la bonne foi teutonne pour toucher les coupons des titres en question. La guerre a donc mis au pouvoir de l'Allemagne non seulement de vastes territoires qui lui ont permis de mener la lutte à beaucoup moins de frais que les Alliés mais encore les Allemands ont pu mettre la main sur des richesses énormes qui, représentant des dizaines de milliards dont un certain nombre réalisables en espèces, ont diminué d'autant les dépenses directement financières de guerre de l'Allemagne.
Les Alliés ne sont évidemment pas dans une situation correspondante.
Dans l'hypothèse d'une paix conclue avec Berlin sur la base de « la partie dite nulle », chaque allié devrait garder à sa charge, sans aucune atténuation, les dépenses immenses qu'il a dû faire pour soutenir la guerre que lui a imposée l'Allemagne . 11 est aisé de se rendre compte que ces dépenses de guerre ont été et sont pour chacun des Alliés notablement plus élevées et plus variées que celles de l'Allemagne. Les Alliés ont eu à improviser un énorme matériel de guerre dans des conditions les plus onéreuses, alors que l'Allemagne avait pu, pendant la paix, c'est-à-dire dans des conditions
relativement économiques, créer tout Tessentiel de son outillage de combat.
Les Alliés ont à entretenir des millions de réfugiés des régions envahies, alors que les Allemands n'ont eu à supporter pareille charge que momentanément et pour une petite partie de la Prusse orientale. Après la guerre, la Belgique, la Russie, et la France surtout, auront à supporter pour quelques dizaines de milliards de charges supplémentaires pour réparation des dommages colossaux causés par les Allemands dans les territoires envahis aux particuliers, aux propriétés de l'État, aux chemins de fer ou aux routes, etc. Les Allemands n'auraient pas à faire de dépenses analogues, tout au moins, et à beaucoup prés, dans les mêmes proportions. Dans leur conceptioQ de la partie nulle, les Allemands comptent certainement que ces différences financières suffiraient presque à assurer, après la paix, l'impuissance ultérieure des pays Alliés à l'égard de la Grande-Allemagne.
Quelle serait par exemple la situation de la France si elle ne devait pas toucher d'indemnité de guerre? Le groupement de quelques chiffres connus et que chacun peut contrôler permet de se faire une opinion à ce sujet.
Si la lutte dure par exemple deux ans, on peut estimer à 50 milliards les dépenses directes
de la France pour la g^uerre et à environ 20 milliards ses dépenses indirectes c'est-à-dire celles qu'il faudra payer après la' paix pour réparation des prodigieux dommages causés aux particuliers ou à l'état : réfections des routes, chemins de fer, etc., soit au total environ 70 milliards. La dette de la France qui était de 30 milliards avant la guerre se trouverait donc après la paix être d'environ 100 milliards.
D'autre part, le budget de la France en 1914 était en chiffres ronds de 5 milliards. Du seul chef du relèvement du prix de la vie, ce chiffre sera fatalement augmenté après la guerre, au moins de 10 p. 100, soit donc pour le budget d'après la paix une première augmentation de oOO millions. D'autre part, ce même budget aurait à supporter l'intérêt à 5 p. 100 des 70 milliards de dettes nouvelles contractées du fait de la guerre, soit une annuité de 3.500 millions. Enfin il est indubitable que les pensions à servir aux blessés, veuves des combattants, mettront à la charge du budget une annuité d'au moins un milliard, chiffre qui sera sans doute encore très insuffisant. En définitive, le budget français de 5 milliards en 1914 devrait être relevé d environ o milliards c'est-à-dire doublé. (Il est d'ores et déjà certain que ce chiffre serait très inférieur à la nécessité.) Cependant cette énorme surcharge
146 LE PLAN PANOERMANISTE
ne laisserait aucune somme disponible pour réaliser des réformes sociales sérieuses et pour effectuer les améliorations considérables qui s'imposent pour mettre l'outillage économique national de la France à la hauteur d'une reprise intense des affaires.
On se souvient en France combien il était difficile avant la guerre de trouver par les impôts oOO millions seulement de ressources nouvelles. Gomment trouverait-on annuellement un supplément de 5 milliards d'impôts dans un pays cruellement décimé par la lutte et dont la vie économique demandera une réorganisation complète? Il est clair que les impôts les plus écrasants pour tous ne permettraient pas de parfaire régulièrement une pareille somme.
Cette situation générale ne pourrait manquer par ses réactions de créer à l'État et à chaque Français individuellement des difficultés financières considérables. Il en serait de même pour toutes les entreprises économiques. Des milliers d'entre elles, actuellement mises en actions et en obligations possédées par le public, ou péricliteraient complètement, ou verraient leurs titres tomber à un cours extrêmement bas. La propriété foncière surchargée de taxes, et supportant tout spécialement les conséquences de la raréfaction de la main-d'œuvre, perdrait une
notable partie de sa valeur. De cette situation résulterait un relèvement général considérable du prix de la vie qui rendrait' plus pénible encore le sort de chaque Français.
Or, cette situation financière serait analogue pour les Russes, pour les Anglais dont, de tous les belligérants, les dépenses de guerre sont les plus élevées.
Ce sont sur ces répercussions financières que comptent les Allemands pour réduire les Alliés à l'impuissance ultérieure quand ils tenteront de leur faire le coup de « la partie nulle ». La victoire intégrale que tous les Alliés veulent est donc pour eux le seul procédé d'échapper à ce danger en permettant d'imposer à l'Allemagne le paiement de l'indemnité de guerre qu'elle doit incontestablement comme responsable de la lutte. Les annuités payées à chacun des Alliés serviront de base à des emprunts qui permettront de trouver des solutions raisonnables aux graves difficultés financières qui, sans conteste, attendent tous les belligérants après la guerre.
La menace de réalisation du Hambourg- Golfe Persique crée entre tous les Alliés un
intérêt territorial européen commun, bien supérieur à tous leurs intérêts particuliers et qui doit les rendre jusqu'à la fin étroitement solidaires. En eiïet, sans même parler de l'intérêt d'humanité qu'il y a à ce que, — conformément au. principe des nationalités, — les nombreux peuples non -Allemands qui vivent entre la Bohême et le Golfe Persique ne soient pas définitivement asservis par le germanisme, la France, l'Angleterre, la Russie, l'Italie ont un intérêt identique et absolument vital à ce que le Hambourg -Golfe Persique ne se réalise jamais. Cette réalisation menace également tous les États neutres car elle garantirait, comme on va voir, à l'Allemagne, sa domination sur le Monde.
Au point de vue économique général, la réalisation, — par hypothèse, — du Hambourg- Golfe Persique, placerait l'Allemagne à tous égards dans une situation infiniment supérieure à celle des Alliés. Sa mainmise directe ou indirecte sur l'Autriche-Hongrie, les Balkans et l'Empire ottoman assurerait à l'Allemagne une puissance économique extraordinaire contre laquelle toutes les combinaisons douanières éventuelles des Alliés seraient impuissantes.
La ténacité au travail, Tesprit d'entreprise et d'organisation des Allemands ne sont plus à démontrer. Il ne faut donc pas douter un seul instant qu'ils tireraient, à leur énorme avantage, tous les profits possibles de TAutriche-Hongrie dont de vastes régions peuvent encore être mises en valeur. Il en serait de même des terres balkaniques, dont beaucoup sont encore totalement inexploitées et qui contiennent des richesses latentes agricoles et minières considérables. Ce serait encore le cas de la Turquie d'Asie. L'orientaliste allemand D"" Spenger constatait déjà en 1886 : « L'Asie Mineure est le seul territoire du monde qui n'ait pas encore été accaparé par une grande puissance. C'est cependant le plus beau champ de colonisation. Si r Ailemagne ne manque pas l'occasion et s'en saisit avant que les Cosaques étendent la ynain de ce côté^ elle aura, dans le partage du monde, acquis la meilleure part )u
S'imaginer que les Turcs entraveraient sérieusement l'exploitation économique de leur pays par les Allemands est une illusion. Si ceux-ci étaient maîtres de l'Europe centrale et des Balkans, ils seraient en condition d'écarter tous les obstacles. Les pangermanisles prussiens en sont assurés grâce à leurs hommes-liges de Constantinople. La fa(;on dont le prince liéritier de
150 LK PLAN PANGERMAMSTE
Turquie, Youssouf-Izzeddin a été « suicidé » à la fin de janvier 1916, parce qu'anti-allemand, le prouve assez. Les Allemands sauraient parfaitement continuer à faire aux quelques douzaines de Jeunes-Turcs de la clique Enver Pacha les avantages personnels les plus étendus et toutes les concessions d'apparences qui permettraient à Berlin d'exploiter à fond l'empire ottoman. Qu'on ne s'y trompe pas, la réalisation du Hambourg-Golfe Persique mettrait dans les mains de Berlin tous les éléments d'une puissance économique formidable et sans précédent dans l'histoire. Elle assurerait^ en effet, à r Allemagne le monopole exclusif de l'action économique sur près de 3 millions de kilomètres carrés de terres européennes et asiatiques (Autriche-Hongrie , Balkans, Turquie) et comporterait^ en outre, la mainmise en de nombreux points stratégiques de toute première importance. [Côte de r Adriatique, de la mer Egée, Dardanelles, etc.)
Or, la permanence de ces avantages énormes serait assurée, à la Grande-Allemagne, par l'extension du militarisme prussien. Car il faut bien comprendre, ceci est essentiel, que le militarisme prussien dont l'anéantissement constitue pour les Alliés le véritable but légitime et nécessaire de la guerre, — but infiniment supérieur à n'importe quelle acquisition territoriale, — serait
rendu par la réalisation du Hambourg-Golfe Persique considérahlement plus puissant quil ne l'était en 1914.
11 est aisé de s'en rendre compte. Le rattachement étroit de rAutriche-HongrieàrAllemagne, en plaçant sous l'autorité immédiate de Fétatmajor de Berlin une population de 108 millions d'habitants lui permettrait de mobiliser au bas mot 10 millions de soldats. Or, en raison de la situation géographique centrale des deux empires et du réseau de chemins de fer austro-allemands qui serait poussé au plus haut degré de perfection technique, cette immense armée pourrait, plus aisément encore qu'actuellement, être concentrée très vite sur n'importe quel point de la périphérie de la confédération germanique. Mais ce n'est pas tout. L'action prédominante de Berlin sur les Balkans et la Turquie au moj^en des alliances politiques imposées aux États satellites du Sud-Est donnerait encore à l'état-major berlinois l'influence militaire sur 42 miUions d'habitants soit sur à peu près 4 millions de soldats.
C'est donc au total 15 millions de soldats environ, — en supposant la mobilisation portant sur seulement 10 j). 100 de la population, — que la réalisation du Hambourg -Golf e Persique placerait sous l'influence directe ou indirecte des
Hoheiizollern. Ce chiffre serait de 21 millions de soldats, si la mobilisation portait sur i^ p. 100 de la population, chiffre qui a été atteint pjar la Serbie et qui semble être celui réalisé actuellement par l' Austro- Allemagne.
Or, la guerre en cours prouve, sans conteste, que la direction unique donnée à de grandes masses militaires, quand cette direction unique est Tobjet de préparations aussi minutieuses que celle de l'état-major de Berlin, constitue une puissance infiniment plus grande que celle de masses bien plus nombreuses, mais dont la direction n'est pas suffisamment coordonnée.
La réalisation du Hambourg-Golfe Persique placerait donc l'Allemagne dans une situation militaire considérablement plus puissante que celle de tous les pays alliés réunis.
En tout cas, ceux-ci qui combattent pour la fin des grands armements se verraient à nouveau lancés dans la voie d'un militarisme à outrance car ils ne pourraient lutter contre la Grande-Allemagne qu'au prix d'armements formidables qui absorberaient toutes leurs ressources et toutes leurs préoccupations. Or, seraient-ils à même de procéder à de pareils armements avec la situation financière infiniment difficile qui serait la leur dans l'hypolbëse envisagée? (Voir p. 144.) En auraient-ils d'ail-
leurs la volonté, après l'effroyable déconvenue morale de leurs peuples qui constateraient trop tard rimmense erreur commise par leurs dirigeants en traitant de la paix sur la base de la partie nulle en apparence, mais qui aurait permis à Berlin de réaliser le Hambourg-Golfe Persique?
D'ailleurs, les Alliés voudraient-ils tenter à nouveau d'abattre Tatroce militarisme prussien devenu encore plus oppresseur qu'avant la guerre que la Grande-Allemagne ne leur laisserait certainement pas le temps de se préparer.
Dès la paix conclue sur la base de notre hypothèse, on peut tenir pour assuré que Berlin organiserait au plus vite économiquement et militairement l'immense territoire sur lequel son hégémonie se serait étendue. Si la Russie, la France, l'Angleterre et l'Italie se disposaient à reprendre la lutte, étant donné leurs situations (inancières et morales supposées, elles seraient certainement réduites à l'impuissance bien avant qu'elles aient pu se mettre en état de tenir télé au nouveau colosse germanique.
Eniin, il faudrait tout ignorer de la ténacité et
de l'ambition des Hohenzollern pour s'imaginer que la Grande -Allemagne maîtresse du Hambourg-Golfe Persique reiioncerait sincèrement à dominer sur la mer du Nord et sur la Manche. Par conséquent, l'évacuation de la Belgique et la rétrocession de l'Alsace-Lorraine que, dans noire hypotbëse, l'Allemagne aurait faite à la France ne sauraient être que momentanées. Cette capitulation apparente de Berlin ne serait donc qu'un astucieux artifice pour permettre à l'Allemagne, commençant à être aux abois, de se reprendre afin d'entamer une nouvelle lutte. Elle s'y prépare d'ailleurs déjà d'accord avec ses alliés actuels. La Nation Tchèque du 15 mars 1916, l'excellente revue que dirige M. Ernest Denis, professeur à la Sorbonne, a dévoilé le fait suivant. Le 297évrier 1916, la Chambre de commerce de Budapest réunie en séance plénière a étudié les mesures à prendre en vue de la future guerre qui doit compléter les résultats insuffisants d'une paix qu'on envisage comme devant être « imparfaite ». Dans cette délibération^ il a été déclaré quen vue dune conflagration nouvelle les États qui sont alliés à r Allemagne dans la guerre actuelle doivent former une communauté écononiique. Ainsi déjà, les Hohenzollern suscitent même chez leurs alliés l'organisation de la future conflagration
qu'ils déchaîneront si les Alliés ne détruisent pas le militarisme prussien. Guillaume II et ses Pano:ermanistes veulent à tout prix réaliser le Hambourg-Golfe Persique, parce qu'ils savent très bien que cette réalisation, comme on va le constater plus loin, suffirait à leur donner tous les moyens d'accomplir ensuite intégralement leur programme de domination universelle.
Le plan pangermanisie de 1911 prévoit l'exploitation des conséquences du Hambourg-Golfe Persique jusqu'aux plus lointaines régions de l'Extrême-Orient. Les faits acquis et les programmes pangermanistes connus permettent de concevoir quels concours l'Allemagne aurait voulu trouver en Asie pendantla guerre et quel parti elle tirerait ensuite pendant la paix du Hambourg-Golfe Persique si elle parvenait à le réaliser définitivement.
Guillaume II a tenté d'abattre la carte panislamique qui constitue l'un des principaux atouts du jeu pangermaniste. Il s'agit, en somme, de déchaîner un mouvement panislamique politique et militaire qui aiderait l'Allemagne à réduire à merci les puissances de l'Entente
puisque celles-ci comptent dans leurs possessions de très nombreux sujets musulmans : la France, notamment en Tunisie, en Algérie et au Maroc, l'Italie en Lybie, la Russie en Crimée, au Caucase, dans la région de Kazan, en Asie centrale et en Sibérie; F Angleterre en Egypte, aux Indes, en Birmanie, dans les Détroits asiatiques et dans la plupart de ses autres colonies africaines.
Gomme le panislamisme est basé, en apparence, sur une restauration et une extension considérables de Tinfluence et des pouvoirs du Sultan de Constantinople, Commandeur des Croyants, il ne pouvait que flatter profondément le néo-nationalisme des Turcs qui s'est surtout dégagé après l'insuccès des Alliés aux Dardanelles. Il en est résulté que le Kaiser, grâce au panislamisme, a pu faire marcher à fond dans le sens de ses intérêts les Musulmans, sujets du Sultan, auxquels une habile propagande a fait miroiter la reconstitution d'un grand empire plus puissant encore qu'aux anciens jours.
Le mouvement panislamique minutieusement préparé depuis longtemps pendant la paix par l'Allemagne a été mis en œuvre par celle-ci dès l'ouverture des hostilités. Sur le conseil de Berlin, le Sultan a proclamé, dès la fm de 1914, le
Djihad ou Guerre sainte. Sans doute, l'insurrection musulmane ne s'est pas produite sous une forme générale, mais l'agitation islamique n'a cependant pas été sans donner déjà des résultats locaux qu'on connaîtra mieux après la guerre et qui ont constitué une gêne pour les Alliés aux Indes, en Egypte, en Libye, dans les possessions françaises de l'Afrique du Nord.
Notamment, en avril 1915, un soulèvement de troupes britanniques hindoues à Singapour a failli entièrement réussir. A peu près vers la même époque, au Siam, de nombreux officiers allemands avec le concours de révolutionnaires indiens et birmans ont pu commencer à préparer une petite armée de 16.000 hommes qui, après avoir reçu ses armes, devait attaquer la Birmanie anglaise.
Cette agitation islamique menaçait de prendre une sérieuse extension quand le succès des Russes en Arménie et en Perse, en portant un coup très grave au prestige du Sultan, Commandeur des Croyants, est venu heureusement Tenrayer. Il n'empêche que ce que Berlin a déjà tenté de réaliser avec le concours de l'Islam doit servir aux Alliés d'avertissement sévère de ce que l'Allemagne ferait certainement dans l'avenir si la future paix lui en laissait les moyens. Dès que la jonction turco-allemande a été effec-
LE PLAN PANGERMANISTE i'o*3
tuée à travers la Serbie, en octobre 1915, l'action panislamique du Kaiser s'est accentuée. Sur rinjonction de Guillaume II, son âme damnée de Constantinople, Enver pacha, qui alors était tout-puissant, a mobilisé la totalité des sujets ottomans capables d'utiliser les armes qui ont commencé à leur parvenir en abondance des Empires du centre, seulement au début de 1916, après que les communications furent établies à travers la Serbie envahie. En même temps, des centaines de mille d'Arméniens ont été systématiquement massacrés afin d'éliminer une population non musulmane qui gênait les plans d'avenir turco-germanique. Quant à l'action militaire et panislamique des Turcs, dirigée par les Allemands, elle a cherché à s'irradier de Constantinople dans de multiples directions : vers l'Egypte, vers le Caucase, la Perse, l'Asie centrale russe, l'Afghanistan et les Indes.
Après la guerre, si par hypothèse la paix se concluait sur la base de « la partie nulle », donc si le Hambourg-Golfe Persique devenait une réalité, tous ces plans seraient repris. Comment les Turcs se soustrairaient-ils à l'emprise allemande? Leur situation financière les lie entièrement à la Germanie. Les très larges avantages personnels que les agents du Kaiser ne manqueraient pas de faire à tous les Turcs dont
le concours serait considéré comme nécessaire suffiraient pour assurer ia prédominance de Berlin dans FEmpire du Sultan, terre classique des backchichs. (V. la carte p. 156.)
Or, il y a en Perse, dans FAzerbedjan, 400.000 hommes enviion susceptibles de faire des soldats fort utilisables qui constitueraient un moyen d'action offensif contre la Russie. 500.000 combattants éventuels, de premier ordre, se trouvent en Afghanistan. Une fois armés, ils pourraient être lancés sur les Indes du Nord qui contiennent environ 50 miUions de Musulmans. Ceux-ci, dans Fensemble, sont restés jusqu'à présent loyalistes envers la Grande- Bretagne mais leurs sentiments pourraient changer si, en fait, l'Allemagne apparaissait comme victorieuse en restant maîtresse du Hambourg- Golfe Persique. On constate donc que très peu de temps après une paix éventuellement conclue sur ces bases, les Anglais et les Russes pourraient avoir à faire face à de très graves difficultés.
Ce n'est pas tout, la propagande allemande s'est encore étendue à toute la Chine au moyen de divers procédés. D'abord les 20 à 30 millions de Musulmans qui existent dans le Céleste Empire ont été travaillés par les agents turcoallemands comme ceux des autres régions isla-
LE PLAN PANGERMAMSTE 161
miques. Mais comme les Musulmans chinois sont géographiquement trop mal groupés pour constituer une base d'action suffisamment puissante de l'agitation allemande, celle-ci s'est attaquée surtout aux organes vitaux et moteurs de la Chine. Les agents allemands ont acheté en Chine comme ailleurs tous les journaux utilisables pour leurs fins, notamment la Peking Post de langue anglaise, la revue chinoise le Hsié-Ho-Pao. Ils ont utilisé encoreV Ostasiatische Lloyd qui se publiait à Tien-Tsin avant la guerre. Ils ont fondé depuis les hostilités La Gazette allemande de Chine. Tous ces organes ont propagé partout dans le Céleste Empire la thèse de l'invincibilité germanique. Grâce à eux, assure La Gazette de Francfort : « chaque coolie sait aujourd'hui que l'Allemagne est victorieuse ».
Pour le moment, la politique que l'Allemagne poursuit en Chine consiste à créer partout le trouble et l'agitation. Dans la Chine du Nord, elle soutient le président Yuan-Chi-Kaï. Dans son entourage, les Allemands se sont créés de nombreux partisans. Grâce à leurs influences, des officiers allemands occupent déjà des postes très importants dans l'armée chinoise. Mais dans la Chine du Sud, l'Allemagne soulève les populations contre l'autorité de Yuan-Chi-Kaï. Le but
que se propose Berlin par celte politique en apparence contradictoire est de créer en Chine une situation telle qu'elle absorbe Tattention du Japon et le détourne d'intervenir avec ses troupes en Europe, comme il en a déjà été question et comme cela serait encore possible. La politique berlinoise du moment dans le Céleste Empire a encore pour objet de préparer la politique allemande de l'avenir en Extrême- Orient. Après la paix conclue sur les bases qu'elle escompte, l'Allemagne veut pratiquer en Chine exactement la même politique que celle prévue pour la Turquie. Alors Berlin dira aux Chinois comme maintenant aux Turcs : « Voyez, nous sommes des financiers hardis, des industriels entreprenants, des commerçants actifs. Nous allons vous aider à mettre votre pays en valeur. Nous vous procurerons les techniciens qui vous manquent. Nous vous donnerons les moyens de vous défendre contre vos voisins. Nous qui sommes les premiers soldats du monde nous mettrons en état vos forces militaires latentes, magnifiques et infinies. Avec vos 300 millions d'habitants, vous pouvez être les maîtres absolus de toute l'Asie. Nous allons donc vous constituer une formidable armée et une très puissante marine )>. Il est aisé de saisir ce qui se cache derrière ce programme apparem-
ment séducteur pour les Chinois. C'est, en réalité, la préparation de la mainmise de l'Allemagne sur une partie de la Chine et son exploitation économique par l'Allemagne exactement dans les mêmes conditions et par les mêmes procédés que ceux déjà employés en Turquie. Cette politique est encore la préparation de la vengeance éclatante que l'Allemagne entend, après la victoire dont elle Veut se croire assurée, tirer dans l'avenir du Japon. Sans doute, afin de tacher de rompre Tunion de ses adversaires, Berlin a déjà insinué à Tokio l'idée d'une paix séparée, mais c'est là pure tactique imposée par les nécessités du moment.
Jamais une Grande-Allemagne qui dominerait de Hambourg au Golfe Persique et qui exercerait une influence prédominante en Chine ne pardonnerait aux Japonais de l'avoir chassée de Kiao-Tchéou. Or, le jour où une immense armée chinoise aurait pu être constituée sous la direction d'officiers allemands, le Japon malgré toute la bravoure de ses soldats, en raison de la faiblesse relative de sa population (70 millions, — avec ses colonies, — contre 300 millions de Chinois) ne pourrait échapper aux conséquences de la situation intolérable dans laquelle il se trouverait placé. Le Japon est donc très directement visé par la réalisation éventuelle du Ham-
bourg-Golfe Persique qui véritablement met son avenir en cause.
En (léfmitive, on constate que grâce à la combinaison du panislamisme et d'une politique sinophile, au moins dans les apparences, la réalisation du Hambourg-Golfe Persique assurerait à l'Allemagne les moyens de dominer non seulement l'Europe mais encore d'influer d'une façon prédominante sur toute l'Asie. Après s'être procuré en Europe la possibilité de tirer l'avantage exclusif de positions stratégiques d'une valeur inestimable comme les côtes de l'Adriatique, de l'Egée, les Dardanelles, l'Allemagne serait maîtresse, par voie de conséquences, du canal de Suez et disposerait, en outre, de nombreux points d'appui sur les côtes chinoises.
Empêcher la réalisation du Uambourg-Golfe Persique constitue donc une question vitale non seulement pour la France^ l'Angleterre, la Russie et l'Italie, mais encore pour le Japon.
Afin de démontrer l'importance véritablement extraordinaire du Hambourg-Golfe Persique, il reste à établir comment sa réalisation non seulement rendrait l'Allemagne maîtresse de l'Europe et prépondérante en Asie, mais encore
LE PLAN PANGERMANISÏE
entraînerait l'accomplissement du plan pangermaniste sous sa forme mondiale.
Les éléments mondiaux de ce plan, exprimés graphiquement sur la carte ci-contre, ont été exposés dans le livre d'Otto Richard Tannenberg, La Plus ùrande A llemagne, l'Œuvre du XX^ siècle paru à Leipzig en 1911. Une traduction française de cet ouvrage due à M. Maurice Millioud de Lausanne vient de paraître chez l'éditeur Payot. Comme ce livre, daté de 1911, contient le programme exact des mainmises pangermanistes à elFectuer en Europe et en Turquie, tel que rétat-major allemand vient de les réaliser dans la proportion des neuf dixièmes, l'importance exceptionnelle du livre de Tannenberg ne peut plus être contestée. Il est devenu manifeste, en effet, que les annexions et mainmises qu'il préconisait en 1911 correspondaient d'une façon aussi complète que possible aux exécrables ambitions du gouvernement de Berlin.
Quant aux acquisitions territoriales que Tannenberg préconise en Asie, en Afrique, en Océanie et en Amérique, elles seraient des conséquences tout à fait logiques de la réalisation du Hambourg-Golfe Persique. Si celle-ci devenait réalité, c'est que les Alliés européens, par suite de leurs fautes dans la direction de la guerre, auraient dû renoncer à battre l'Allemagne et
laisser à rétat-major allemand la haute main sur une armée de 15 à 21 millions d'hommes. (V. p. 151.) Par conséquent, il est clair que, dans cette hypothèse, les peuples alliés après une paix décevante, épuisés moralement et financièrement, en face des formidables armées de la Pangermanie, seraient hors d'état de s'opposer aux réalisations coloniales que le Hambourg- Golfe Persique donnerait à la Grande-Allemagne tous les moyens d'effectuer puisque, toujours par hypothèse, ils auraient cédé sur une question beaucoup plus vitale encore pour eux : celle de rindépendance de l'Europe.
Cette supposition étant faite, on se convaincra que le programme mondial d'acquisitions pangermanistes de Tannenberg est entièrement dépouillé du caractère chimérique qu'on serait tenté de lui attribuer au premier abord.
D'ailleurs, il faut ajouter que ce programme, détaillé ci-dessous, a été établi par Tannenberg dans l'éventualité, qui était celle escomptée par le gouvernement de Berlin où t Angleterre n<' prendrait pas part à la guerre. Pour acheter sa neutralité, Tannenberg préconisait le partage des colonies des autres puissances européennes entre Londres et Berlin. Mais aujourd'hui que l'Angleterre est entrée à fond dans la lutte, il est clair que si l'Allemagne, par hypothèse, était
victorieuse, elle s'emparerait encore de la part de colonies que Tannenberg attribuait à la Grande-Bretagne puisque celle-ci serait incapable de résister. Il s'ensuit que les acquisitions pangermanistes mondiales du plan de 1911, résumées ci-dessous, sont, en réalité, inférieures à celles que pourrait effectuer TAUemagne puisque, ayant réalisé par hypothèse le Hambourg-Golfe Persique, aucune force organisée dans le monde ne serait plus assez puissante pour mettre un frein aux ambitions berlinoises les plus effrénées.
On a pu plus haut constater que si les Alliés laissaient l'Allemagne asseoir sa mainmise sur rAutriche-Hongrie, l'influence prédominante et exclusive du gouvernement de Berlin sur tous les Balkans et la Turquie serait fatale. Tannenbersr (op. cit., p. 323) explique que finalement l'Asie Mineure, la Syrie, la Mésopotamie, la Palestine, la Perse occidentale et la plus grande partie de TArabie passeraient sous le protectorat formel de Tempire allemand.
Soit 3.200.000 kilomètres carrés et 16.500.000 habitants.
Une fois maîtres des côtes de l'Adriatique, de
rÉgée, (les Dardanelles, d'Aden, aidés par la propag^ande panislamique, la mainmise des Turco-Allemands sur l'Egypte, donc sur le canal de Suez, serait inévitable. La commande de ces points stratégiques essentiels permettrait évidemment à TAUemagne de reprendre ses colonies d'Afrique et d'Océanie, soit :
Kilomètres carrés.
PopaUtioa indigène.
Togo
Cameroun
Sud-Ouest africain. . . .
Afrique orientale ....
Kaiseï Wilbelm-Land, ar-
chipel Bismarck, îles Ca-
rolines, Marshall, Maria-
nes et Samoa
Soit au total. .
Toujours dans notre hypothèse, les Alliés ayant cédé en Europe ne pourraient empêcher la Grande-Allemagne de s'emparer, conformément au programme deTannenberg, des colonies belges, portugaises et hollandaises, soit :
Kilomèlres carrés.
Population indigène.
Congo belge
Angola portugais. . . .
Indes hollandaises. . .
Soit au total. .
Ce serait ensuite le tour de celles des colonies
françaises dont le passage à la Grande-Allemagne est prévu par Tannenberg. (V. op. cit., p. 313.)
Kilomèlres Population
carrés. iniJlgèDe.
Maroc 416.000 3.000 000
Congo français 1.439.000 9.b00.000
Madagascar 585.000 3.232.000
Mayotte et Gomores ... 2.000 97.000
Réunion 2.000 173.000
Obok et dépendances. . . 120 000 208.000
Indochine 803 000 16.990.000
Iles françaises d'Océanie . 24.000 88 000
Soit au total. . 3.391.000 33.588.000
La combinaison du panislamisme et du mouvement apparemment sinophile préparerait les mainmises allemandes sur l'Asie. Comme on Ta vu (p. 162), le plan de Berlin consiste d'abord à armer la Chine sous la direction d'officiers allemands assez puissamment pour que le Japon soit expulsé de Kiao-Tchéou et de la province du Shantoung. L'Allemagne obtiendrait ainsi une première et éclatante vengeance de l'Empire du Soleil Levant. Mais ce ne serait pas tout. La politique que Berlin prévoit à l'égard de la Chine est identique à celle pratiquée* actuellement en Turquie. Si l'Allemagne armait la Chine, ce serait dans des conditions telles que le Céleste Empire devrait subir l'influence étroite de la Pangermanie. Tannenberg [op.
ci/., p. 321), nous apprend que l'aboutissement de cette tactique serait rétablissement d'une vaste zone d'influence allemande spéciale sur tout le cours inférieur du Yang-Tsé-Kiang et le Hoangho, c'est-à-dire sur la vaste portion de la Chine qui forme l'hinterland de Kiao-Tchéou.
Soit environ ToO.OOO kilomètres carrés et 50 millions d'habitants.
Tannenberg précise enQn les divers protectorats allemands qui seraient établis sur la partie méridionale de l'Amérique du Sud où existent d'assez nombreux colons allemands dont les tendances envahissantes sont déjà manifestes. « LAlleaiagne, dit textuellement Tannenberg, prend sous sa protection les républiques de l'Argentine, du Chili, de l'Uruguay et du Paraguay, le tiers méridional de la Bolivie, pour autant qu'il appartient au bassin du Rio de la Plata et la partie méridionale du Brésil pour autant qu'y règne la culture allemande. » [Op. cit., p. 321.)
Argentine.
Chili . . .
Uruguay ^ Paraguay .
1/3 Bolivie l'5 Brésil .
Soit au total
Kilomètres carrés.
Populaliou.
172 LE PLAN PANGERMANISTK
« L'Amérique méridionale allemande, conclut Tannenberg, nous procurera, dans la zon-e tempérée, un terrain de colonisation oii nos émigrants pourront se fixer comme agriculteurs. Le Chili et l'Argentine conserveront leur langue et leur autonomie. Mais nous exigeons que dans les écoles l'allemand soit enseigné comme seconde langue. Le Brésil du Sud, le Paraguay et l'Uruguay, sont des pays à culture allemande. L'allemand y sera langue nationale. » (V. op. cit., p. 337.)
Pendant la guerre même, l'Allemagne a préparé certaines de ces réalisations. La Tribune de Chicago a appris que le Comité des Affaires Étrangères du Sénat des États-Unis possède les preuves d'intrigues allemandes dans l'hémisphère américain au mépris de la doctrine de Monroe. (V. Le Teinps, 16 février 1916.) Ces agissements pangermanistes officiels de toute évidence entièrement conformes au programme d'action en Amérique de Tannenberg, vérifient l'identité de ses vues coloniales avec celles du gouvernement de Berlin.
En résumé, le programme pangermanisle extra-européen aurait pour résultat d'assurer à l'Allemagne sous forme de colonies, de protectorats ou de zones spéciales d'influence :
Kilomètres carres.
Population.
En Asie. .
En Afrique
En Océanie
En Amérique
Soit au total.
L'Allemagne, qui occupait ou influait exclusivement, au début de 1916, en Europe sur 3.576.237 de kilomètres carrés, y compris l'empire, et plus de 160 millions d'habitants environ, aurait donc un domaine universel d'action totale s'exerçant sur 25.896.237 de kilomètres carrés et 347 millions d'habitants. Ce chiffre comprenant au plus 90 millions d'Allemands en comptant très largement, donc, ceux-ci exerceraient leur hégémonie sur 257 millions de non-Allemands.
Il faut bien saisir encore que les énormes possessions de la Pangermanie dans les deux hémisphères seraient très solidement placés sous la domination de Berlin. En effet, il suffit de jeter les yeux sur la carte (V. p. 165) pour constater que le plan pangermaniste universel a pour objet de s'emparer de tous les points stratégiques essentiels qui commandent les mers de Tunivers notamment, outre ceux déjà nommés plus haut, du détroit de Gibraltar par le Maroc, de celui de Malacca, de celui du cap Horn, de Madagascar et de toutes les bases navales de l'Océanie.
En somme, le plan pangermaniste intégral a pour but de faire passer à l'Allemagne tous les moyens de domination terrestres et maritimes qui permettraient à la Pangermanie de tenir le monde entier sous la formidable étreinte du militarisme prussien porté au plus haut degré de puissance.
Pas un instant ce qu'il y a de criminel dans ce programme d'esclavage universel n'arrête les Pangermanistes. « La guerre, dit Tannenberg avec son monstrueux cynisme, ne doit laisser au vaincu que les yeux pour pleurer. Modestie de notre part serait pure folie . » (V. op. cit. p. 304.)
Or, et c'est là une vérité capitale dont je voudrais convaincre mes lecteurs, le plan pangermaniste universel est entièrement et uniquement basé sur la réalisation du Hambourg-Golfe Persique qui en constitue l'armature essentielle. Si celle-ci est brisée, tout le plan pangermaniste s'écroule et les projets de domination prussienne sont détruits à jamais. Rendre impossible le Hambourg -Golfe Persique constitue donc, en réalité, le problème capital que les Alliés ont à résoudre, s'ils veulent assurer leur liberté et celle du monde tout entier.