III. Vue d'ensemble des causes de la guerre
Si le plan pangermaniste constitue incontestablement la cause lointaine et principale de la guerre, celle-ci a été déclanchée par Guillaume II, en août 1914, pour des causes immédiates et secondaires qu'il faut bien connaître pour avoir une vue claire des événements.
Jusqu'en I9li, date à laquelle parut le programme d'annexions de Tannenberg, tous les grands événements antérieurs avaient favorisé les visées de Guillaume II, mais, à partir de 1912,
des événements nouveaux vinrent brusquement créer des obstacles extrêmement sérieux et tout à fait inattendus à la réalisation du plan pangermaniste. En 1912, Fltalie conquit la Libye aux dépens de la Turquie, malgré la volonté de Berlin. En 1912 encore, la Grèce, le Monténégro, la Serbie et la Bulgarie s'unirent contre Fempire otloman, encore malgré la volonté de Berlin. Contrairement aux précisions de F état-major du Kaiser y les Balkaniques battirent les Turcs. Ces derniers étant soutenus par TAlIemagne, il en résulta pour celle-ci une humiliation profonde. Alprs pour faire obstacle à la fondation d'une confédération balkanique viable, — c'est-à-dire constituée sur le principe d'un juste équilibre, — Vienne et surtout Berlin exploitèrent les tendances bien connues du Tsar Ferdinand à établir Fhégémonie bulgare sur la péninsule. Les incitations germaniques déterminèrent ainsi les Bulgares à attaquer le 17 juin 1913 leurs alliés : les Serbes et les Grecs. Mais les calculs du Kaiser furent encore déjoués. La Roumanie, échappant, pour la première fois, à la tutelle allemande, intervint contre la Bulgarie aux prises avec ses anciens alliés et assura sa défaite. Or, le nouvel état de choses qui résulta du traité de Bucarest du 10 août 1913 constitua brusquement un obstacle formidable à la réalisation du
LE PLAK PAUGEBMAHISTE 61
pan^ermaaisme vers FOrient. Voici pour quelles raisons.
Le traité de Bucarest créa dans la péninsule deux g^roupes d'États bien nettement opposés. Le premier fut formé par les mécontents et les vaincus des guerres balkaniques : la Buli^arie et la Turquie. Le second groupe fut constitué par les bénéficiaires et les satisfaits : la Roumanie, la Serbie, le Monténégro et la Grèce. Ces quatre Ëtats, constatant que leurs intérêts vitaux avaient été rendus étroitement solidaires par les acquisitions territoriales qu'ils venaient de réaliser aux dépens des mêmes adversaires avaient, en, fait, mis en commun toutes leurs forces pour assurer le maintien du traité de Bucarest qu'ils considéraient comme intangible. D'autre part, cette division très nette des Ëtats balkaniques en deux groupes aux intérêts radicalement opposés réagissait profondément sur la politique générale européenne. Si par la force même des événements, la Turquie et la Bulgarie, les vaincus de 1912 et de 19 13 étaient devenus les deux points d'appui du germanisme dans les Balkans, par contre la Roumanie, aussi bien que la Serbie, le Monténégro et la Grèce, en raison des acquisitions qu'ils venaient de réaliser, contrairement aux eues de Berlin et aux dépens de la Turquie déjà liée à f Allemagne, incli-
naient de plus en plus vers la Triple-Entente.
Celle-ci qui, avant les guerres balkaniques, avait dans la péninsule une influence extrême-
ment inférieure à celle de l'Allemagne, après le traité de Bucarest, pouvait s'appuyer suriegroupe des Etats de la péninsule de beaucoup le plus puissamment organisé et ce groupe constituait. ainsi que la carte ci-contre permet de s'en convaincre, une barrière très solide à la réalisation du plan pangermaniste vers l'Orient.
Ce nouvel état de choses détermina à Berlin une colère qui pour être contenue n'en fut pas moins intense. Elle l'était d'autant plus que le groupe sur lequel pouvait encore s'exercer l'influence allemande, c'est-à-dire la Turquie et la Bulgarie, devait rester très longtemps pratiquement impuissant à rien tenter par lui-même contre le groupe à tendances triple-ententistes : Roumanie. Serbie, Monténégro, Grèce.
En effet, la Turquie qui avait perdu presque tout son matériel de guerre dans ses défaites, encore au début de 1914, pouvait difficilement armer 250.000 hommes. Ses difficultés financières considérables ne permettaient pas de prévoir que, licrée à ses seuls moyens, elle pût, avant de longues années, refaire son appareil militaire sur des bases vraiment importantes. 11 en était de même au point de vue financier pour la Bulgarie. De plus, l'action de celle-ci eût été singulièrement périlleuse pour elle. En effet, les bénéficiaires du traité de Bucarest : la Rou-
manie, la Serbie, la Grèce, l'entourant de trois côtés (Voir les flèches de la carte), pouvaient effectuer contre Sofia une attaque concentrique. Enfin, la disproportion des hommes mobilisables ou suscpptihles d'ère armés, entre les deux groupements balkaniques, était énorme.
Groupe germanophile.
Groupe
enlenliste.
■quie . . 250.000
Grèce . . .
Igarie. . 550.000
Serbie. . .
Monténégro
Roumanie.
Ces chiffres dont l'effet se combinait avec la situation géographique, établissent clairement que, rf'duit à ses seules forces, le groupe germanophile ne pouvait rien tenter contre le groupe ententiste.
Le nouvel équilibre des forces militaires dans les Balkans résultant du traité de Bucarest réduisait donc à peu près à néant la puissance d'intrigue de l'Allemagne dans la péninsule.
Si la paix eût duré seulement quelques années, la nouvelle situation balkanique se fût cristallisée et renforcée ; l'obstacle aux ambitions pangermanistes vers l'Orient qui en résultait fût ainsi devenu plus puissant encore. C'est pour ces diverses raisons qiCà Berlin on décida d intervenir directement. La Serbie était incon-
testablement le pivot du nouvel équilibre balkanique. On résolut donc de la détruire sans délai en déchaînant e7i même temps la conflagration européenne afin de réaliser du même coup le plan de 1911
Le traité de Bucarest est du 10 août 1913. Or, c'est le 6 novembre 1913, pendant le séjour du roi Albert de Belgique à Potsdani que le Kaiser annonça à ce dernier que la guerre avec la France était à ses yeux « inévitable et prochaine ». (V. Baron Beyens, L Allemagne avant la guerre, p. 24.)
Il résulte de cet ensemble que si le traité de Bucarest, par ses conséquences, était désastreux pour les visées pangermanistes, par contre, il était extraordinairement avantageux pour les puissances de la Triple-Entente, puisqu'il avait rangé de leur côté l'immense majorité des forces balkaniques. Malheureusement, la diplomatie de TEntente, — en raison de ses méthodes d'observation surannées qui empêchèrent ses agents de croire au plan pangermaniste et leur interdisaient de posséder des vues générales précises sur les problèmes multiples qui s'enchevêtrent sur une zone territoriale très étendue, — n'eut
même pas la notion de cette situation qui lui était si favorable. En effet, alors qu'une des causes immédiates de la guerre a été la volonté de l'Allemagne de détruire le traité de Bucarest parce que ses conséquences ruinaient le plan pangermaniste vers VOrient, les puissances de la Triple-Entente, une fois en guerre avec l'Allemagne, déployèrent pendant dix mois les plus grands efforts pour détruire également les conséquences du traité de Bucarest. Tel fut, en effet, le résultat de leur désir candide de satisfaire à tout prix la Bulgarie. Cette tentative inspirée par la noble pensée d'épargner aux Balkans les horreurs de la guerre, était théoriquement juste mais pratiquement irréalisable en raison de l'âpre haine des Bulgares pour leurs vainqueurs de 1913 el surtout pour les Serbes. Ce qui est sûr c'est qu'évidemment sans s'en douter, la diplomatie des Alliés a pratiijué dans les Balkans, pendant la première année de guerre, exactement la politique qu'on pouvait souhaiter à Berlin.
Les conséquences du traité de Bucarest ne furent pas désastreuses pour les ambitions pangermanistes seulement dans la péninsule balka-
nique, elles accentuèrent encore considérablement, à r extrême fureur de Guillaume II, dévolution politique intérieure de r Autriche-Hongrie qui, depuis plusieurs années déjà, menaçait à elle seule de compromettre tous ses plans.
Malheureusement, les idées sur TAutriche- Hongrie qui régnaient en France, — et surtout en Angleterre, — ont été longtemps trop imprécises 'pour que l'opinion publique de ces pays ait pu comprendre dès le début de la lutte Timportance exceptionnelle pour la guerre et pour la future paix^ des populations vivant dans la monarchie des Habsbourg dont V immense majorité fait les vœux les plus ardents pour la victoire intégrale de l'Entente, car elles ne se battent contre les Alliés que contraintes par la force et elles attendent de leur victoire leur propre libération d'un joug séculaire qui leur est odieux.
Il importe donc au plus haut point de répandre dans la grande opinion publique des pays alliés des notions exactes sur les réalités ethnographiques de l'Autriche-Hongrie. On comprendra alors clairement à la fois, de quelle trahison abominable François-Joseph s'est rendu coupable envers ses peuples et comment les tendances de plus en plus nettes, avant la guerre, de la majorité des populations de l'Autriche-Hongrie, à un rapprochement vers la
France et l'Angleterre, tout autant que vers la
Russie, a constitué pour Guillaume II une raison capitale s'ajoutant aux autres de faire la guerre sans plus attendre.
LE PLAN PANriERMANISTE
Les neuf nationalités différentes qui vivent dans la Monarchie des Habsbourg se répartissent entre quatre races :
Germains.
Allemands.
Latins.
Italiens .
Roumains
Magyars.
Magyars . . .
(race spéciale d origine asiatique.)
Slaves.
Tchèques et Slovaques .
Polonais. . .
Ruthènes. . . Slovènes. . .
Serbo-Croates.
Au point de vue politique, les Allemands et les Magyars, soit au total 22 millions, s'entendent, depuis 1867, pour exercer et maintenir l'hégémonie à leur profit sur les Slaves et les Latins, bie?! que ceux-ci constituent la majorité des sujets de la Monarchie puisqu'ils forment un groupe de '28 millions d habitants.
Or il faut noter, — et ceci est capital à retenir, — que les chiffres que je cite sont des chiffres faux parce que ce sont ceux des statistiques officielles
établies à Vienne et à Budapest par des fonctionnaires allemands et magyars qui ont l'ordre, en employant divers procédés de truquage, de fausser systématiquement la vérité statistique au profit de leurs races afin de contribuer, par cet artifice, à maintenir le plus longtemps possible l'hégémonie exercée par celles-ci. En réalité, il y a en Autriche-Hongrie beaucovp moins de ^4 millions d' Allemands et de Magyars et beaucoup plus de ^S millions de Slaves et de Latins. Ce qui est certain encore c'est que Slaves et Latins sont opprimés en Autriche-Hongrie depuis des siècles de la façon la plus abominable par une noblesse féodale qui détient d'énormes propriétés foncières et qui exerce dans l'empire des Habsbourg, au détriment des masses démocratiques, une influence sociale aussi néfaste que les Junkers en Prusse.
Tous ces Slaves et ces Latins, — sauf la noblesse polonaise de Galicie et un petit groupe de Ruthènes qui, depuis 1867, ont lié partie avec les Allemands, — font, surtout depuis trente ans, les efforts les plus tenaces pour obtenir, conformément à la justice moderne, des droits politiques proportionnels à leur nombre et conquérir ainsi dans la Monarchie la majorité de droit qu'ils possèdent en tant que chair vivante taillable et corvéable à merci. Ces tendances
alarment depuis longtemps, au plus haut point, Guillaume II et ses pangermanistes. On le conçoit aisément, car si la puissance politique, dans la Monarchie des Habsbourg, était passée, conformément au droit, aux Slaves et aux Latins qui détestent le prussianisme^ c'en était fait par là même du projet du Kaiser d'absorption économique de l'Autriche-Hongrie, laquelle est indispensable à Guillaume II pour lui permettre de réaliser ses plans inadmissibles d influence allemande eùcclusive sur les Balkans et sur l'Orient. Le jeu de Guillaume II a donc consisté, surtout depuis 1890, à dire en substance à François-Joseph et aux Magyars : « Surtout ne cédez pas aux réclamations de vos sujets slaves et latins. Maintenez absolument l'hégémonie germano-magyare. Je vous soutiendrai de toute ma puissance dans votre lutte contre les éléments slavo-latins ». Cette tactique du Kaiser a longtemps réussi mais peu d'années avant la guerre, elle était, malgré tous ses efforts, sur le point de faire faillite.
En raison de l'effet combiné de la culture croissante des Slaves et des Latins réalisée malgré les entraves germano-magyares les plus cyniquement ingénieuses, de leurs organisations nationales progressives, de leur prolificité supérieure à celle des Allemands et des Magyars, François-Joseph et ses acolytes de Budapest
avaient de plus en plus de peine à résister aux réclamations croissantes de leurs sujets slaves et latins. A Berlin, on était déjà fort inquiet de cette situation quand l'influence psychologique profonde qu'exercèrent les conséquences du traité de Bucarest sur les Slaves et les Latins d'Autriche-Hongrie vint tout à coup aggraver considérablement cet état de choses, au point de vue des projets pangermanistes.
En effet, la presque totalité des 28 millions de Slaves et de Latins, sujets des Habsbourg, avaient été enthousiasmés, au plus haut degré, par les victoires des Slaves des Balkans en 1912, et parles succès de ta Roumanie en 1913 car ils coyaient surtout dans ces événements le triomphe du principe des 7iationalités, cesl-à-dire de leur propre cause. Il en résulta que les Slaves et les Latins, sujets de François-Joseph, se sentirent plus que jamais décidés à tout faire pour obtenir de Vienne et de Budapest ces droits politiques proportionnels à leur nombre, que les Germano-Magyars leur refusaient encore mais avec une énergie décroissante depuis quelques années déjà.
Si la paix eût duré, l^s réactions du traité de Bucarest sur l Au triche- Hong rie auraient eu pour effet de rendre irrésistible la poussée des revendications des sujets slaves et latins de François-
/ose/?A. D'autre part, la Roumanie, enthousiasmée par son acquisition en 1913 de la Dobroudja bulgare, pensait de plus en plus à obtenir, aux dépens de la Hongrie, la Transylvanie qu'elle comptait bien recueillir comme un fruit mûr au moment d'une transformation profonde de l'empire des Habsbourg que tout indiquait comme devant être relativement prochaine. Donc, si le nouvel état de choses balkanique résultant du pacte de Bucarest avait pu produire toutes ses conséquences, l'influence du germanisme eût infailliblement périclité dans l empire des Habsbourg tout autant qu'il venait d'en advenir dans les Balkans.
En effet, sous la pression croissante de ses éléments slaves et latins, sinon la dislocation. tout au moins l'évolution de l'Autriche-Hongrie vers le fédéralisme se serait imposée. Le fédéralisme n'eût pas mis en cause les frontières de Tempire des Habsbourg, mais il eût incontestablement et nécessairement donné la prépondérance politique aux éléments slaves et latins les plus nombreux et les plus prolifiques. Or, ces éléments étaient et sont dans leur énorme majorité résolument hostiles à toute alliance avec r Allemagne. Ainsi progressivement, l'empire des Habsbourg évoluant fût devenu de plus en plus indépendant de Berlin au point de vue de
sa politique extérieure. Un rapprochement de Tempire des Habsbourgavec la Russie, la France et l'Angleterre, eût été la conséquence certaine du relâchement progressif des liens avec Berlin. Ainsi TAllemagne se fût trouvée privée de l'appui artificiel que, depuis Sadowa, elle trouve à Vienne et à Budapest grâce à Thégémonie germano-magyare. Donc finalement et pacifiquement, Guillaume II eût eu affaire à un état de choses qui eiU créé en Autriche-Hongrie à ses plans d'extension pangermaniste vers V Orient, une barrière encore plus formidable que celle qui venait de surgir en 1913 dans les Balkans comme conséquence du traité de Bucarest.
Si l'on tient compte du puissant enchaînement des répercussions extraordinairement importantes qui devaient nécessairement résulter du nouvel état de choses établi à Bucarest par sa réaction fatale sur les 28 millions de Slaves et de Latins d'Autriche- Hongrie, on conçoit alors que si la paix européenne eût duré, les chances de réalisation du plan pangermaniste eussent été entièrement ruinées à la fois en Turquie, dans les Balkans et en Autriche- Hongrie, c est-à-dire dans les trois zones territoriales de réalisation du plan pangermaniste qui, comme on le vérifiera au chapitre III, constituent et de beaucoup la partie principale du plan de 1911.
On constate ainsi comment l'évolution intérieure de TAutriche-Hongrie sur le point, comme conséquence du traité de Bucarest, d'échapper pour toujours à V influence de Berlin, — ce qui eût brisé le pivot de toutes les combinaisons pangermanistes. — a décidé Guillaume II à la guerre immédiate.
Les Alliés demanderont à TAllemagne, conformément aux principes généraux du droit, compte de ses crimes inouïs et réparation intégrale des préjudices moraux et matériels énormes qu'elle a déterminés. Il est donc nécessaire que les causes de la guerre soient dégagées par une vue d'ensemble afln qu'aux yeux de l'univers civilisé il soit nettement établi que c'est bien légitimement que l'Allemagne paiera le prix d'une responsabilité qui, en toute justice, doit peser sur elle seule. Pour comprendre la nécessité pratique de cette vue d'ensemble à dégager pour Topinion neutre, il faut considérer que toutes les discussions qui ont eu lieu jusqu'à présent sur les causes de la guerre ont eu pour base seulement les documents diplomatiques publiés par les divers belligérants et que ces documents ne se référaient qu'à des faits
76 LE PLAN PANGERMAMSTE
ayant précédé le conflit seulement de quelques semaines. Or, en discutant sur les textes multiples, sur des dates nombreuses et rapprochées, faciles à confondre, rien n'est plus aisé à des arg:umentateurs subtiles, intéressés et de mauvaise foi comme les Allemands, d'interpréter les mêmes faits dans des sens divers et d'arriver ainsi à des conclusions diamétralement opposées à la vérité. C'est ce qui s'est produit.
Grâce à son intense « mobilisation intellectuelle », qui a été aussi puissamment prévue et réalisée que sa mobilisation militaire, l'Allemagne a pu, par des interprétations fallacieuses des documents diplomatiques, égarer profondément l'opinion de beaucoup de neutres, même de bonne foi, sur les vrais responsables de la guerre. Rien ne saurait donner mieux idée des résultats indiscutables obtenus par l'Allemagne à cet égard que ces lignes du colonel suisse Gortsch publiées dans V Intelligenzblatt de Berne :
« Les événements de la fin de juillet ont convaincu tout homme de bon sens que l'Allemagne a été provoquée à la guerre et que l'em-
pereur Guillaume l[ a largement attendu avant de relever la provocation.
« La faute principale de la guerre et sa responsabilité intellectuelle seront imputées par l'histoire à l'Angleterre ; la Russie et la France seront qualifiées de complices .. C'est la politique anglaise, ouvertement etégoïstement dépourvue de scrupules, qui est la cause de la guerre mondiale. » (Cité par L'Echo de Paris, 3 janvier 1916.)
C'est là exactement la thèse que M. de Bethmann-Holweg a voulu accréditer chez les neutres. Elle est absurde pour tous ceux qui ont vraiment bien connu TAngleterre dans les dernières années qui précédèrent la lutte. Pendant cette période, les dirigeants de la Grande-Bretagne ont été uniquement guidés par cette idée, séduisante mais entièrement inexacte, que puisqu'ils voulaient la paix ils n'auraient pas la guerre. Toute la politique extérieure de la Grande-Bretagne a été inspirée de cette conception. C est elle qui explique l'attitude d'extrême conciliation du cabinet de Londres envers l'Allemagne au moment de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine (1909), pendant les guerres balkaniques (1912- 1913) et à propos du chemin de fer de Bagdad qui cependant, d'une façon manifeste, menaçait la route des Indes. Le cabinet libéral de Londres reflétait d'ailleurs Topinion britannique domi-
nanle qui croyait absolument aux assurances de lord Haldane. Celui-ci passait, bien à tort d'ailleurs, pour un parfait connaisseur de l'Allemagne et dans un discours à Tranent il affirmait à ses compatriotes : « L'Allemagne n'a pas la moindre pensée de nous envahir ». (Cité par le Moming Post, 16 décembre 1915.)
Jusqu'à la déclaration de guerre, Sir Edward Grey, inclinant toujours à croire à la justesse du jugement de son ami lord Haldane, a préconisé toutes les combinaisons imaginables, qui eussent permis de maintenir la paix si Guillaume II Tavait vraiment voulue. Enfin l'impréparation totale de l'Angleterre à une guerre continentale, qui a été évidente dès le début du conflit, ne constitue-t-elle pas la meilleure preuve de ses intentions sincèrement pacifiques avant la guerre?
D'autres neutres, — et même quelques Français, — s'imaginent encore que la lutte est une résultante de la politique générale dite de M. Delcassé. « A maintes reprises, disent-ils, l'empereur Guillaume a cherché à se rapprocher de la France. Si on avait répondu à ses avances, la guerre eût été évitée. » Il est incontestable qu'à certains moments Guillaume II a cherché à atti-
LE PLAN PANGERMAKISTE 70
rer la France dans son orbite, inais c était précisément afin de mieux assurer la réalisation du plan pangermaniste qui a constitué la préoccupation dominante du Kaiser presque dès son avènement. Les événements militaires actuels prouvent clairement que si la France s'était laissée prendre aux sourires du tentateur de Berlin, toute coalition efficace des grandes puissances contre TAllemagne serait ensuite devenue impossible. Quant à la France, si elle avait cru à Guillaume II, elle n'aurait pas eu la guerre puisque celle-ci aurait été inutile au point de vue allemand. En effet, sans lutte, la France eût été réduite pratiquement à un état d'esclavage absolu qui, dans l'histoire, n'a jamais été réalisé qu'à la suite d'une guerre totalement désastreuse. Les faits acquis permettent de se rendre compte, avec la plus complète évidence, que tel aurait bien été l'aboutissement d'un « rapprochement » entre la France et l'Allemagne. On sait maintenant à quel point les Allemands avaient déjà pénétré la plupart des organismes économiques français. Si le gouvernement de Paris avait composé avec Berlin, rien n'aurait plus pu arrêter la pénétration pacifique totale de la France par l'Allemagne. Peu à peu, la France aurait ainsi complètement cessé d'être maîtresse chez elle. Au bout de quelques années, elle se fût trouvée
dans la situation qui est actuellement celle de rAutriclie-Hongrie qui, pour l'heure, est dans rimpossibilité d'échapper à l'étreinte prussienne par ses propres mot/eus. Enfin, . peut-on croire un instant que si la France avait pratiqué cette politique de rapprochement avec Berlin, Guillaume II aurait pour cela renoncé à ses rêves de domination? Bien au contraire, sa mainmise aisée sur la France, en pleine paix, n'aurait fait qu'aiguiser ses appétits héréditaires de Hohenzollern et la France, — qui depuis la guerre est le pivot de la résistance européenne à la domination prussienne, — une fois mise hors de cause, par l'effet de son investissement effectué par les Allemands en pleine paix, la réalisation du reste du plan pangermaniste aux dépens de la Russie et de l'Angleterre aurait pu avoir lieu sans rencontrer aucun obstacle irréductible.
Ce n'est donc pas le principe de la politique, dite de M. Delcassé, qui est la cause de la guerre. M. Delcassé aura bien assez de comptes à rendre sur l'application de sa politique avant et pendant la lutte sans qu'on lui reproche une orientation générale qui manifestement était théoriquement bonne.
En maintenant l'alliance avec la Russie, en opérant la détente avec l'Italie, en réalisant l'Entente cordiale, M. Delcassé a pratiqué une
politique juste quant aux principes. Les événements actuels le prouvent avec éclat.
La fausseté de l'argumentation allemande ayant été rappelée, dégageons maintenant pour les neutres de bonne foi la vue d'ensemble des vraies causes de la guerre et établissons quel a été leur enchaînement. Distinguons : la cause profonde et les causes immédiates du conflit.
La guerre a une cause profonde lointaine unique : la volonté de Guillaume II de réaliser le plan pang ernianiste . Toutes les causes secondaires de la guerre, c'est-à-dire les causes économiques, procèdent de celle-là. En effet, la réalisation du plan pangermaniste a précisément, en partie, pour objet de mettre fin aux difficultés énormes que rAllemagne s'est elle-même créées en hypertrophiaiït son industrie et en rompant ainsi le juste équilibre qui existait jadis chez elle entre la production agricole et la production industrielle. La réalité de cette cause profonde unique de la guerre est démontrée par :
1° La préparation intellectuelle, dans tous les domaines, du plan pangermaniste depuis vingtcinq ans.
2° Des aveux formels très anciens du genre
de celui-ci. En 1898, le contre-amiral allemand von Gœtzen, ami intime du Kaiser, se trouvant à Manille, tout en déclarant qu'on ne le croirait sûrement pas, dit à l'amiral américain Dewey qui venait de détruire devant Manille la flotte espagnole :
(( Dans environ quinze ans, inotî pays commencera sa grande guerre. En deux mois nous serons à Paris, Mais ce ne sera qu'un premier pas vers notre but réel : le bouleversement de l'Angleterre. Chaque chose se produira à V heure dite ; car nous serons prêts et nos ennemis ne le seront pas. » (V. Naval and Military Record, cité par L'Écho de Paris, 24 septembre 1915.)
3^ Les faits matériels de préparation mondiale manifeste à la guerre plusieurs mois avant son éclat, mais après que le Kaiser avait résolu de la déclancher, c'est-à-dire vers le mois de novembre 1913. (Preuves : déclaration de Guillaume II le 6 novembre 1913 au roi Albert de Belgique, entrevue du Kaiser avec Tarchiduc François-Ferdinand en avril 1914 à Miramar, en juin 1914 à Konopiscbt où il fut accompagné de l'amiral Tirpitz.)
Ces faits matériels sont multiples, mais il suffira de rappeler comme particulièrement significatifs, paixe qu'ils ont exigé un long et compliqué effort : l'organisation du ravitaillement
LE PLAN PANGERMAxMSTE 83
des croiseurs-corsaires allemands dans toutes les mers du ^^lobe, en vue d'une longue guerre de course et la préparation de la révolte du sud africain contre l'Angleterre.
Les causes immédiates de la guerre qui ont décidé Guillaume II à précipiter le conflit sont :
i° La défaite de la Turquie en 1912 par l'Italie et les Balkaniques, défaite qui, en portant atteinte à l'influence berlinoise à Constantinople, compromettait par là même la mainmise allemande commencée sur TEmpire ottoman.
2^ Les conséquences du traité de Bucarest qui en 1913 avaient élevé automatiquement une barrière puissante aux prétentions pangermanistes sur les Balkans.
3** L'évolution intérieure de l'Autriche-Hongrie qui, en raison des progrès incessants des sujets slaves et latins de François-Josepb, menaçait à bref délai de soustraire l'empire des Habsbourg à la tutelle de Berlin.
Ces deux derniers groupes de faits auraient eu pour conséquence de réaliser en Europe centrale et dans les Balkans les trois barrières anti-allemandes symbolisées sur la carte ci-contre par les gros traits noirs. Or, ces barrières eussent empêché pour toujours la réalisation du plan pangermaniste.
Pour parer à ces diverses éventualités il ne
LE PLAN PANliKKMANISTE
restait à Guillaume II qu'une ressource : la guerre, « industrie nationale de la Prusse »,
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