‹ Le plateau de LaqueChapitre 12 sur 15 · PROPOS DE GUERRE I · texte numérisé non relu

PROPOS DE GUERRE I

pas s'il pourra venir. Il doit être très pris en ce moment ; on travaille dur au ministère. Ah ! ces sacrés Allemands ! J'espère qu'on ne va pas les laisser nous embêter indéfiniment ainsi !

La grosse figure de Roberon était rouge de colère. Du poing, il frappa sur la table et froissa les journaux du soir qui s'y trouvaient dépliés. Les quatre jeunes gens acquiescèrent aux paroles et au geste du sculpteur, et Jacques, en ramassant un numéro de la Pat rie, tombé sur le tapis, grommela rageusement:

— Pour sûr, qu'il faudra bien leur dire deux mots...

On était justement à l'un des moments « aigus » des négociations marocaines et congolaises, et une sourde rumeur de guerre emplissait Paris. L'idée d'un conflit armé entre la France et l'Allemagne occupait tous les esprits. D'abord vague et confuse, elle s'était précisée. Pour beaucoup, l'échéance redoutable approchait, imminente, inévitable. Ce n'était pas une menace lointaine, une possibilité problématique ; c'était un péril immédiat, actuel. Partout, le mot de « guerre » était prononcé. Tout à l'heure, dans la rue, j'en avais perçu l'écho dans les voix fiévreuses des camelots criant les dernières nouvelles. Demain peut-être, nous serions en pré-

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sence de cette grave réalité. A cette minute même, elle existait peut-être déjà pour Paul de Léry. Dans son bureau du ministère, peut-être donnait-il les ordres nécessaires. Ah ! il ne pensait guère, sans doute, à venir dîner au Pré-Catelan, le chef d'escadron Paul de Léry, attaché au service de la mobilisation !

Tout à coup, Roberon s'écria:

— Tiens, voilà ce cher Léry ! Jacques, dis que l'on peut servir...

Paul de Léry s'avançait vivement. C'est un homme d'une quarantaine d'années, d'allures énergiques et élégantes. Roberon, lui et moi, nous nous connaissions de longue date. Roberon est notre aîné et c'est chez lui que Léry et moi, nous nous sommes rencontrés. Paul de Léry est un excellent officier. Il aime son métier. Il s'est distingué au Maroc avec le général d'Amade. Depuis un an, il a été appelé dans les bureaux du ministère. Avidement, Roberon l'interrogeait :

— Eh bien, mon cher, est-ce pour demain? Paul de Léry, en dépliant sa serviette, répondit

simplement:

— Tout ce que je puis vous dire, c'est que ce n'est pas pour aujourd'hui.

Pendant tout le dîner, la conversation roule

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naturellement sur la guerre prochaine. Roberon est un violent. Sa sculpture le prouve. Quelque chose d'héroïque et de brutal anime son art vigoureux et robuste. Il a tant modelé de torses solides, de muscles noueux, qu'il aime la force et la lutte. L'idée de guerre ne l'effraie pas; au contraire, elle le surexcite et réveille en lui de vieux instincts combattifs. Si Ton se bat^ il compte bien, malgré ses cinquante ans, trouver moyen de s'employer; sûrement, il ne restera pas les mains dans les poches ! Son fils, Jacques^ l'approuve. Quant à lui, son rôle est réglé. Le premier jour de la mobilisation, il n'a qu'à boucler son paquet et à rejoindre son régiment à Rouen. C'est là qu'il a fait son service militaire. 11 n'en a pas gardé mauvais souvenir et il ne lui sera pas désagréable d'être soldat pour de bon et d'envoyer avec son lebel quelques pruneaux à ces « sales Prussiens ». Non qu'il leur en veuille personnellement, mais on ne doit, sous aucun prétexte, se laisser embêter. C'est un principe essentiel.

C'est aussi le sentiment de Louis Nérac et de Charles Serlan; quant à Antoine Frobin, la gloire militaire lui semble au-dessus de toutes les autres. Antoine Frobin est beau parleur et ne manque pas d'une certaine éloquence. Roberon fait de grands gestes et a l'air de sculpter en pensée la Marseil-

laise de Rude. Cependant, Paul de Lérj écoute en silence la discussion. Tout à coup, Roberon Tin • terpelle:

— Allons, Léry, vous ne dites rien. Avouez que la guerre est une belle chose !

Il y eut un silence, et, tous, nous regardâmes le chef d'escadron de Léry. Il tira doucement sa longue moustache, parut réfléchir un instant et dit:

— Hélas! mon vieux Roberon, la guerre est une chose nécessaire et terrible, et elle m'a paru telle avant même que j'eusse pu me rendre compte par moi-même de ses dures réalités. J'étais alors tout jeune sous-lieutenant et je ne rêvais que plaies et bosses. Si j'avais été « le gouvernement », je vous jure que l'armée ne fût pas restée souvent l'arme au pied, et, quand je manœuvrais avec mon peloton, j'aurais bien voulu n'avoir pas en face de nous des « manchons » rouges ou blancs! Ce fut durant l'une de ces charges inoffensives qu'un écart de mon cheval me jeta à terre. On me releva, le crâne fendu. Il s'ensuivit un assez long congé de convalescence que j'employai à faire une croisière en Méditerranée, sur le yacht de mon ami Hector Loisel.

« Je ne vous raconterai pas le détail de notre navigation. Nous visitâmes la Grèce, l'Archipel et,

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avant d'arriver à Constantinople, qui était le terme de notre voyag'e, puisque j'y devais prendre TOrient- Express afin de rejoindre mag^arnison, nous nous arrêtâmes dans le petit port turc de Mudania. De Mudania, un cliemin de fer mène à Brousse. Or, une pointe jusqu'à Brousse est de rigueur. Il faut avoir vu les Tombeaux des sultans, le Turbé octogonal de Mohammed I®*^ et la merveilleuse Mosquée Verte où, parmi les plus belles faïences persanes, chante, dans un bassin de marbre, la plus fraîche et la plus mystérieuse des fontaines... »

Paul de Léry s'arrêta un instant, puis il reprit : — Ma foi, Brousse valait le déplacement. La Mosquée Verte m'enchanta, mais comme la salle à manger de l'hôtel de France manquait de gaieté, nous nous fîmes servir notre café dans le jardin. A l'ombre d'un platane, nous dégustions dans des tasses minuscules le noir breuvage, quand, appuyé au mur de l'hôtel, je remarquai un vieux Turc déguenillé qui se tenait là, en plein soleil. Devant lui, à ses pieds, dans une corbeille, il y avait des fume-cigarettes, des pipes taillées dans du bois. Hector Loisel avait fait signe au marchand d'approcher. Un à un, il nous tendait les objets que nous lui désignions. Il s'était accroupi auprès de sa corbeille et, quand il avait fini d'y fouiller, il levait

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la tête vers nous. Malgré ses guenilles, il n'était pas laid, ce vendeur de pipettes. Il avait un visage régulier, encadré d'une longue barbe grise, l'air doux et digne ; mais ses yeux étaient d'une extraordinaire tristesse et parfois il y passait une impression d'indicible désespoir. Je n'avais jamais vu un pareil regard ! Lorsque nous eûmes terminé nos achats, l'homme enveloppa dans un chiffon les pièces d'argent que nous lui avions remises, puis il resta debout devant nous, absorbé dans une rêverie si profonde qu'il fallut que le domestique de l'hôtel, qui nous apportait de nouvelles tasses de café, le tirât à plusieurs reprises par ses haillons pour qu'il s'en allât. Gomme il s'éloignait avec sa corbeille, le serveur se tourna vers moi et me dit en mauvais français : a Que voulez-vous. Monsieur, il est un peu (et il se touchait le front du bout du doigt), il est un peu... C'est qu'il avait un fils qui était soldat et qui a été tué au Yémen. »

Léry fit tomber la cendre de son cigare et ajouta : — J'ai compris alors le regard des pauvres yeux et j'ai senti que la guerre, qui est une chose nécessaire, est aussi une chose terrible, parce qu'elle fait des milliers de regards comme celui-là. Et souvent, lorsque les balles marocaines pleuvaient dans nos rangs, j'ai repensé à mon vieux Turc de Brousse,

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