PROPOS DE GUERRE
Il n'y avait pas grand monde, ce soir-là, au restaurant du Pré-Catelan, quand j'y arrivai pour l'heure du dîner auquel m'avait convié mon ami, le sculpteur Jean Roberon. L'extrême chaleur de Tété que nous traversions avait éloig-né de Paris tous les Parisiens que n'y retenait pas quelque occupation indispensable. J'étais dans ce dernier cas et je ne m'en plaig'nais point autrement. Je ne crains ni les fortes températures, ni la solitude, et le Paris désert de cet août brûlant m'avait paru un séjour très supportable. Néanmoins, j'avais accepté avec plaisir l'invitation bocag-ère de Roberon. et la perspective d'une soirée en sa compagnie me semblait une agréable distraction à la vie solitaire que je menais.
Roberon, lui non plus, n'avait pas quitté son atelier de l'avenue des Ternes. Il terminait un groupe important, et, pour l'achever, il avait dû renoncer à prendre des vacances. Il profitait de la longueur des journées pour avancer son travail ; mais, sa tache faite et ses vêtements de « boueux » remplacés par un smoking" élégant, il aimait assez
aller chercher un peu de fraîcheur sous les ombrages du Bois. Il dînait chaque soir dans l'un ou l'autre des restaurants qui offrent aux citadins de la ville estivale un semblant nocturne de villégiature. Il m'eût, certes, déjà invité à l'y venir rejoindre, s'il avait pu supposer que je ne fusse pas, à cette époque de l'année, sur quelque plage aérée ou sur quelque pic rafraîchissant. Il n'avait su ma présence à Paris que la veille ; son fils Jacques m'avait aperçu descendant en voiture les Champs-Elysées.
Dès le seuil du restaurant, je découvris bien vite la table où Roberon m'attendait. Du bout de la salle, il me faisait signe. Dans la lumière des nombreuses lampes qui éclairaient le vide à peu près complet du lieu, le crâne chauve de Roberon luisait magnifiquement et son opulente barbe blonde rutilait d'un éclat admirable. Auprès de lui, son iils Jacques, petit, maigre, noir, faisait contraste. Trois autres convives étaient assis à la table de Roberon. C'étaient trois jeunes gens, camarades de Jacques à la Banque Centrale, où il était employé. Ils s'appelaient Louis Nérac, Antoine Frobin et Charles Seilan. Comme Jacques^ ils n'auraient un congé qu'à la mi-septembre. Lorsque Roberon me les eut présentés, il ajouta :
— J'attends aussi Paul de Léry, mais je ne sais