L'ÉVADÉ
la.
La semaine dernière, nous dînions, avec quelques amis, chez Jacques de Bercourt. L'attrait de cette réunion était moins de nous retrouver autour d'une table lary^ement et délicatement servie que de nous y rencontrer avec Hug-ues Lancenet, le célèbre conteur, à qui nous avions voué une fervente admiration. Jacques de Bercourt, depuis long-temps, souhaitait de faire la connaissance de Lancenet et nous partag-ions son désir, Raoul de Larçay et moi, au point que nous en portions quelque envie à Louis Durfort, qui était en relations avec Fécrivain. Plus d'une fois, Durfort avait promis à Jacques de Bercourt de le présentera Lancenet, mais les circonstances ne s'y étaient jamais prêtées jusqu'alors Aussi fut-ce un événement important dans notre petit groupe que l'acceptation par Lancenet de cette invitation à dîner dont Durfort avait été l'intermédiaire.
Lancenet, g-rand amateur d'art oriental, avait manifesté à Durfort sa curiosité de certains vases rapportés par Jacques de Bercourt de son récent voyag"e en Chine. C'étaient des pièces de fouilles,
igO LE PLATEAU DE LAQUE
de toute rareté, comme il n'en avait pas encore paru sur le marché et comme il n'en figurait encore dans aucune collection parisienne. Durfort avait profité de Toccasion et rendez-vous avait été pris, auquel Jacques de Bercourt nous avait généreusement conviés, Larçay et moi.
Nous étions donc réunis dans le salon de Jacques de Bercourt, quand Lancenet, conduit par Durfort, y fit son entrée, et je dois dire qu'à sa vue nous éprouvâmes une satisfaction assez rare. Lancenet était exactement tel que nous l'avions imaginé d'après ses portraits et ses livres. Il est grand, robuste. Son visage régulier, aux traits forts et bien tracés, s'éclaire d'yeux vifs. Le regard est direct et franc. Voix calme et mesurée, gestes rares, Lancenet donne une impression de sérénité et de clairvoyance. C'est un de ces hommes qui possèdent une parfaite maîtrise d'eux-mêmes et une parfaite connaissance d'autrui. Ces qualités sont celles de son talent. On les retrouve dans ses admirables contes, d'une facture si stricte, d'une observation si juste, d'un réalisme si vrai...
Ce sens de la réalité lui assure une place particulière dans la littérature de notre temps. L'art de Lancenet y est une exception. De ses contemporains, il ne partage ni les complications, ni les
L EVADE igi
sensibleries, ni les curiosités. La représentation impartiale des êtres et des choses lui suffit. Il est bien l'homme de son œuvre. Sa conversation reflète également cet accord. Substantielle et précise, elle implique, du sujet abordé, une connaissance loyale et complète. Elle exclut le paradoxe et la fantaisie.
Malgré cela, le dîner n'en fut pas moins fort gai. Lancenet créait autour de lui une atmosphère de cordialité. Aussi l'entente était-elle faite entre nous, lorsqu'en sortant de table nous passâmes au fumoir pour examiner les fameux vases chinois de Bercourt. Lancenet les admira fort ; il avait allumé un cigare et il s'était assis dans un fauteuil à côté d'un guéridon de laque, quand, en déposant la cendre dans le cendrier, il fit tomber un objet placé sur le meuble. Il se baissa pour le ramasser. C'était une pipe à opium, en bois d'aigle, que Bercourt avait achetée là-bas. Lancenet l'avait reposée sur la petite table avec un geste de répulsion que Bercourt remarqua, car il dit en riant à Lancenet :
— Ne croyez pas, monsieur Lancenet, que je ine serve de cet instrument. Je n'ai rapporté cette pipe qu'en souvenir d'une visite à une fumerie et de quelques nuits d'ivresse expérimentale. iMais je n'avais pas grand goût pour ces exercices et je m'en
suis tenu à ces tentatives. Et vous, nnion sieur Lancenet, a vez-vous jamais essayé la drog"ue ?
Le visae;"e de Lancenet avait pris une expression particulière et que nous ne lui avions pas encore vue. Une ombre passa dans ses yeux clairs. Il demeura un instant silencieux à reg"arderla pipe dont le bois rugueux luisait d'une antique usure. Soudain, il leva la tête et répondit, d'une voix changée :
— Mais oui, monsieur de Bercourt, et j'ai même été, pendant un temps, un fumeur enragé. Heureusement que tout cela n^est plus pour moi qu'un rêve noir dont je n'aime guère à parler...
Il s'était levé et marchait de long en large à travers la pièce, silencieusement. Tout à coup, il s'arrêta devant Jacques de Bercourt et reprit :
— Le plus curieux, c'est que ce n^est pas en Extrême-Orient que j'ai contracté cette terrible habitude. Peut-être y étais-je prédisposé par mon goût de l'art chinois, mais ce fut en Amérique que je fis connaissance avec l'opium. Gela remonte aune dizaine d'années. J'avais été envoyé par un journal pour faire une série d'articles sur la vie américaine. On avait confiance dans mes qualités de réaliste. Je partis donc; or, à peine arrivé là-bas, je fus pris d'une mélancolie spéciale que connaissent bien tous ceux qui ont fait ce voyage d'outre-mer.
l'évadé 198
Je crois qu'elle vient da spectacle d'une activité trop différente de la nôtre. Quoi qu'il en fùtje me sentais infiniment dépaysé et je ne trouvai un peu de répit à mon spleen que durant mon séjour à San-Francisco.
« San-Francisco est une ville admirable. Elle ressemble aux autres villes américaines, mais elle est située dans un décor merveilleux, et puis elle aune « curiosité » : son quartier chinois. Je ne vous le décrirai pas à vous, monsieur de Bercourt, qui venez de la vraie Chine, mais ce fut pour moi une révélation. Ah! elle n'a rien de très pittoresque, la « China-Town» de San-Francisco, rien que quelques boutiques, quelques enseignes, mais elle est peuplée de quarante mille individus à face jaune, vêtus de blouses bleues et qui portent une queue de cheveux nattés. J'éprouvais un bizarre plaisir à errer parmi cette foule asiatique. Le quartier chinois devint ma promenade favorite, le jour comme la nuit. Une nuit, des amis me conduisirent visiter une sorte de caravansérail qui servait de logement à des centaines de pauvres diables entassés en d'invraisemblables réduits. Nous arrivâmes ainsi aune soupente obscure, au seuil de laquelle une odeur étrang-e me prit la gorg-e. Sur un matelas sordide, à côté d'une petite lampe, un vieux Chinois était
étendu. Il était d'une singulière maigreur. Ses mains étiques et délicates faisaient grésiller à la flamme de la lampe, au bout d'une aiguille, une boulette noirâtre. Dans sa face plate, ses yeux bridés qu'il leva vers nous exprimaient une si lointaine et si parfaite béatitude que je reculai avec respect devant ce regard divinisé...
Lancenet s'arrêta un moment, puis, brusquement, il continua :
— Deux mois après, j'étais à Paris, étendu, moi aussi, auprès d'une petite lampe, en train de cuire au bout d'une aiguille des boulettes d'opium. J'étais parfaitement heureux. Cela dura plusieurs années. Je ne concevais pas d'autre but à la vie que cette occupation vraiment surhumaine. Je ne quittais ma pipe que pour prendre ma plume. Je travaillais avec une extrême facilité. J'ai composé, durant cette période, quelques-uns de mes meilleurs contes. Un jour cependant, en relisant la page que je venais d'écrire, j'eus une sensation d'inquiétude. La nouvelle que je terminais ressemblait bien, par le sujet et par le style, à des nouvelles dont j'étais l'auteur, et pourtant j'y constatais, dans la liaison des événements, dans le dessin des personnages, quelque chose d'imperceptiblement déformé. L'opium s'immisçait mystérieu-
l'évadé 195
sèment dans ma vision du monde. Peu à peu, il la transformerait. Une force étrangère et secrète se substituerait à ma volonté. J'allais être dépossédé de moi-même. Il n'était que temps de réagir contre cette intruse, et, ayant fumé une dernière pipe, je bouclai ma valise et allai m'enfermer, à Neuilly, dans la maison de santé du D^" Garoix.
Lancenet avait pris un second cigare dans la boîte ouverte sur le piano.
— Alors, monsieur Lancenet, depuis ce temps, vous n'avez plus jamais fumé l'opium?...
Lancenet se tourna vers Jacques de Bercourt :
— Non... mais une fois, j'ai eu à soutenir un dernier assaut. C'était environ un an après ma guérison. Un jour d'hiver, je reçus un télégramme d'un ami me demandant de l'aller voir sur-lechamp. En sortant de chez moi, je m'aperçus qu'il n'y avait pas de fiacre à la station. Il pleuvait et justement passait le tramway. J'y montai. A peine
étais-je installé à ma place qu'un autre voyageur vint s'asseoir à côté de moi. En s'asseyant, il me coudoya légèrement. Je le regardai. Le nouveau venu était un petit vieux, très proprement vêtu, décoré. Sa face rasée, très maigre, entre deux favoris en côtelettes grises^ le désignait comme quelque ancien magistrat ou quelque officier de marine
igG LE PLATEAU DE LAQUE
en retraite. Soudain, je tressaillis. Du fond de tout mon être, quelque chose de profond, de despotique venait de surg^ir sourdement, quelque chose de si puissant et de si secret que j'en demeurai comme anéanti. Puis, je compris. De toute la personne de mon voisin, une odeur connue, une odeur inoubliable émanait. Elle sortait de ses vêtements, de sa peau, de son souffle, de son regard. Elle montait, m'enveloppait de ses effluves. Elle remplissait tout le tramway. C'était l'odeur irrésistible et souveraine de l'opium, l'odeur souterraine et royale de l'opium. Tout à coup, le vieux monsieur se leva, fit un signe au conducteur et disparut. Moi, j'étais resté à ma place, cramponné aux accoudoirs pour ne pas suivre l'appel du messager mystérieux et du tentateur imprévu qui s'en allait vers la pipe, l'aiguille, la pâte brune, la lampe, tandis que moi je demeurais dans la nuit et que des larmes de désespoir et de désir me coulaient silencieusement sur les joues...
Après un moment de silence, Hugues Lancenet ajouta :
— Ce fut ma dernière rencontre avec l'opium. Maintenant, le souvenir même de l'odeur sacrée est éteint en moi et ceci n'est plus pour moi qu'un bout de bois sans signification...
L EVADE 197
Disait-il vrai ?... Du doig-t, il toucha dédaigneusement la pipe de bois d'aig-leaux antiques montures qui gisait sur la table comme la mystérieuse flûte où se joue, pour certains, le noir poème de la fumée enchantée.
L'AVERTISSEUSE
— Ce n'est pas par orgueil, croyez-le bien, — me dit un jour Luc de Lérin, — que j'ai commandé mon portrait à Hug-ues Darnet, pas plus que pour m'amuser à jouer les Mécènes. D'ailleurs, Hugues Darnet n'a besoin ni de ma protection, ni de ma pratique. Il est assez célèbre pour se passer de Tune et de l'autre, et la postérité n'a que faire de mon effigie. Non, en demandant à Darnetde me peindre, j*ai obéi à un sentiment plus humble, mais où entre cependant une parcelle de vanité. Que voulez-vous? Chacun a ses faiblesses, et je puis bien vous avouer la mienne. Elle provient d'une nuance du sentiment paternel que vous comprendrez, je n'en doute pas.
Luc de Lérin, en parlant ainsi, avait allumé son cigare et, au même instant, la porte du fumoir s'ouvrait. Sa fille^ la petite Jeanne, avant de partir pour la promenade, venait embrasser son papa. Elle lui offrit gravement, sous sa capote de toile à fleurs, sa mignonne figure rose et ronde, me tendit poliment sa main grassouillette et disparut dans un
frais éclat de rire. Quand l'enfant fut sortie, Luc de Lérin haussa les épaules :
— Eh bien oui, mon cher, c'est à cause de cette demoiselle que, pendant un mois, je suis allé, trois fois par semaine, poser dans l'atelier de Darnet. Sans elle, je n'aurais jamais songé à ce portrait. On n'a plus de ces fantaisies-là, à mon âge, car je ne suis plus jeune, mon bon, et cependant c'est cette constatation même qui m'a poussé à obtenir de Hugues Darnet qu'il fixât sur la toile ma médiocre apparence, maintenant que je suis encore présentable. Dans quelques années, je serai définitivement vieux et je ne pouvais supporter l'idée que, plus tard, quand je ne serais plus, ma petite Jeanne ne conserverait de moi que le souvenir d'un vieux bonhomme plus ou moins déjeté. Au moins, à présent, grâce au portrait que vous voyez là, je laisserai à cette enfant une image encore supportable qui rectifiera dans sa mémoire celle qu'elle aura gardée de moi. Alors, ma foi, j'ai avoué franchement mon cas à Darnet et je l'ai prié de m'avantager le plus possible, ce qu'il a fait de bonne grâce, le cher homme, car il sait, lui aussi, quelle misère c'est de vieillir !
Luc de Lérin avait poussé un profond soupir. La politesse eût voulu que je prolestasse, et j'eusse
l'avertisseuse 2o3
pu \c faire sans hypocrisie, car Lériii, à cinquante ans, est encore presque beau, avec sa vigoureuse carrure d'ancien officier de cavalerie, sa figure régulière et avenante, ses manières élégantes et simples, mais il ne me laissa pas le temps de lui répondre que Darnet avait eu en lui un modèle qui valait tout de même le coup de pinceau.
— Du reste, voyez-vous, mon cher, ce portrait ne remplit pas seulement le but que je lui avais assigné, il m'a valu de faire connaissance avec Darnet. Pendant le mois que j'ai passé chez lui, nous sommes devenus de vrais amis. Ah ! les premiers temps, ce fut un peu dur. Nous manquions de sujets de conversation, mais bientôt nous nous familiarisâmes l'un avec l'autre. Nous avions un point commun sur lequel nous nous entendions à merveille : notre commune horreur de la vieillesse. Nous en détestions également les déchéances inévitables. Vous savez depuis longtemps ce que je pense à ce propos. L'idée que, peu à peu, je m'achemine sur cette pente m'est odieuse. Non pas que je redoute la mort, mais la vieillesse, la triste vieillesse! Et Darnet est démon avis. Ajoutez à cela que Darnet a été, en son temps, un sentimental et un voluptueux. Fort joli garçon, il a beaucoup plu et a été passionnément aimé. On s'en aperçoit à la
manière dont il parle des femmes et à la façon dont il les a peintes. Ses portraits féminins sont le meilleur de son œuvre.
« Or, depuis une dizaine d'années, vous avez pu remarquer que Darnet n'expose plus que des portraits d'hommes, et c^est ce qui fait que son succès a diminué auprès du public. Le public, en art, est féministe. Un jour que nous causions des diverses alternatives de sa carrière, je lui en fis l'observation et je lui demandai pourquoi il renonçait ainsi à un genre où il avait excellé. A ma question, Darnet sourit tristement. Il releva d'un geste brusque la longue mèche de cheveux blancs qui lui barre le front, puis il détourna la conversation.
« Le surlendemain, lorsque le domestique m'introduisit dans l'atelier, Darnet n'y était point. H me faisait dire de bien vouloir l'attendre quelques minutes. Je me mis donc à me promener de long en large dans cette vaste pièce que je connaissais déjà en ses moindres détails, quand, soudain, mon attention fut attirée par une grande loile posée à l'écart sur un chevalet. Je m'approchai. C'était l'esquisse assez avancée d'une magnifique étude de femme, qui eût été certainement un des plus beaux portraits du peintre s'il l'eût terminée. Malheureusement, certaines parties du tableau étaient à peine
L AVERTISSEUSE
indiquées et tout l'ensemble en disait le travail interrompu. Quelle circonstance avait donc empêché Darnet de mener à bien un ouvrag^e si brillamment commencé? Pour quelle raison avait-il renoncé à y mettre la dernière main? Il avait fallu certainement quelque obstacle sérieux pour qu'il laissât cette toile inachevée, car jamais figure plus charmante et plus séductrice n'avait dû tenter son pinceau.
« Cependant, je m'étais approché davantage, et je considérais avec admiration le captivant visage dont les yeux vivants répondaient au regard des miens. Ces yeux, d'ailleurs, étaient la principale beauté de ce visage étrangement expressif et délicatement irrégulier. Les traits n'en étaient pas entièrement irréprochables, mais ils charmaient par leur accord. Le nez était un peu court, la bouche un peu grosse, mais on ne les eût pas souhaités autrement. Un teint éblouissant, des cheveux magnifiques complétaient l'attrait de cette figure à la fois pensive et malicieuse. L'inconnue était représentée à mi-corps, vêtue d'une robe un peu démodée, qui attestait que son image datait au moins d'une dizaine d'années. Oui pouvait être cette personne et pourquoi ce portrait était-il demeuré en la possession de Darnet? Pourquoi aussi l'avait-il placé aujourd'hui dans son atelier?
« J'en étais à ces interrogations, quand Darnel entra. Il s'excusa de m'avoir fait attendre, prit sa palette et commença à peindre. Je posais de mon mieux, mais j'étais distrait. Darnet travaillait en silence. Soudain, il jeta sa palette sur le divan et s'y laissa tomber lourdement. Je quittai la pose et je vins m'asseoir à ses côtés. Devant nous, l'inconnue nous regardait de ses yeux lointains. Tout à coup, Darnet me touche le bras et me dit: « Te- « nez, mon cher Lérin, vous me demandiez avant- (( hier pourquoi je ne peignais plus que des por- « traits d'hommes. Eh bien! c'est à cette belle per- « sonne que je dois cette résolution que j'ai prise, « il y a dix ans, et que j'ai tenue. Cela vous étonne « mais vous comprendrez mieux, quand je vous f( aurai raconté la scène qui eut lieu le jour où « M™^ d'Arancy vint pour la dernière fois dans cet « atelier. »
« A l'époque où Darnet rencontra M™^ d'Arancy, il était dans tout l'éclat de sa réputation. Après des débuts difficiles, il aA^ait conquis dans son art une situation éminente. Il avait, à ce moment de sa vie, cinquante et un ans, et les années n'avaient encore ni courbé sa haute taille, ni dégarni son front. Vigoureux, actif, Darnet pouvait se croire encore jeune. En tout cas, il l'était resté extrêmement d'es-
L AVERTISSEUSE 207
prit et de cœur, si bien que quand, à une gardenparty chez la marquise de Jonze, il fut présenté à M'"'' d'Arancy, il en devint, à première vue, fort amoureux. A la suite de cette rencontre, des relations de monde s'établirent entre Darnet et M™^ d'Arancy. Celle-ci, intelligente et coquette, accueillit avec plaisir les hommages du peintre. Naturellement, Darnet offrit à M™« d'Arancy de la peindre. Elle accepta et les séances commencèrent. Darnet en profita pour pousser sa pointe. M™^ d'Arancy écoutait ses déclarations avec intérêt. De jour en jour, Darnet s'éprenait davantage. Il retrouvait à cette passion naissante tout le feu de sa jeunesse. Il se montrait persuasif et pressant. De son côté, jVïme d'Arancy semblait touchée de cet amour et Darnet, sans fatuité, pouvait espérer une rictoire prochaine. A cette pensée, il tressaillait d'allégresse. La vie lui semblait belle, et on l'eût bien surpris si on lui eût rappelé qu'au point où il en était de la sienne ces victoires-là se font de plus en plus rares...
« Un jour donc que Darnet, tout en travaillant, essayait d'achever de convaincre M™^ d'Arancy de ses sentiments, on apporta au peintre une carte de visite. Le fils d'un de ses vieux amis, le graveur Prothon, lui demandait un moment d'entretien. Il
s'agissait d'une communication urg-ente. Quoique ce visiteur interrompît une conversation fort animée, Darnet demanda à M"^^ d'Arancy la permission de recevoir quelques instants l'importun. Darnet l'avait perdu de vue depuis plusieurs années. Il se souvenait vag'uement du jeune Marcel Prothon comme d'un adolescent maling-re et g-auche; aussi quel ne fut pas son étonnement en voyant paraître un beau garçon robuste et élégant qui n'avait plus aucun rapport avec l'étudiant embarrassé et dégingandé de jadis.
« Car il était beau, Tanimal, beau comme la statue même de la jeunesse. Par quel sortilège Marcel Prothon s'était-il ainsi transformé en Antinous ? Où avait-il pris cette beauté inattendue ? Par exemple, si Marcel Prothon était devenu parfaitement beau, il était demeuré parfaitement bête. Il ne fallait pas longtemps pour s'apercevoir de sa complète stupidité. Elle éclatait dans ses moindres paroles. A une sottise plus forte que les autres qu'il débita, Darnet avait regardé M°ie d'Arancy comme pour la prendre à témoin de la niaiserie du personnage. Mais Darnet n'avait pas rencontré les yeux de Mme d'Arancy. M°^e d'Arancy, fascinée d'admiration, contemplait Marcel Prothon. Et ily avait dans la façon dont elle le considérait un tel aveu del'im-
L AVERTISSEUSE 209
pression qu'il lui causait que Darnel en demeura douloureusement stupéfait. Subitement, il se sentait mis à l'écart, relég-uédansle lointain. Il comprenait.
« II comprenait, le pauvre Darnet,i'ententemystérieuse et soudaine qui venait de se faire entre ces deux êtres, de par le réciproque attrait de leur jeunesse. Oui, il était stupide, ce Marcel Prothon qui, assis sur ce même divan où nous étions, avait répondu si sottement aux questions que lui posait le peintre, mais il était jeune et il était beau, et ce double prestig'e lui valaitTatteiitionadmirativedont il était l'objet de la part de M'"® d'Arancy. Tandis que lui, Darnet, quand bien même il convaincrait Mme d'Arancy de son amour, quand bien même il obtiendrait de la coquetterie et de la commisération de la jeune femme la faveur qu'il sollicitait d'elle, jamais elle n'aurait pour lui ce regard d'émotion et de désir qu'il venait de surprendre dans ses yeux! Et, brusquement, Darnet entendait l'avertissement donné à ses cinquante ans ; brusquement, il prenait conscience de son âge, et il en éprouvait une sorte de honte douloureuse, mêlée de colère et de regret !
(( Et c'est pourquoi Darnet n'a pas terminé le portrait de M^^ d'Arancy et pourquoi ce fut le dernier portrait de femme qu'il peignit. Telle est
l'histoire qu'il me raconta et que je vous rapporte. Elle m'a paru instructive. Il y a toujours un moment où l'on rencontre sa M™^ d'Arancy, et ce moment est toujours cruel. Il le fut pour Darnetau point que, sous divers prétextes, il suspendit les séances. M"^^ d'Arancy se piqua et ne revint plus. Il a conservé l'image de celle qui fut son avertisseuse. Il avait les larmes aux yeux en me la montrant... Il y a certains hommes qui ont tant de peine à vieillir I... »
Et Luc de Lérin, à travers la fumée de son cigare, considérait au mur, avec mélancolie, le Lérin qui, du fond de son cadre, semblait braver ironiquement les atteintes du temps.
— Alors, mon ami, vous êtes venu pour m'interviewer ?
En disant ces mots, François Bérague ramenait sur ses g^enoux le plaid dont ses jambes étaient enveloppées. Un sourire bienveillant et quelque peu étonné rajeunissait sa maig-re et fine figure. Puis, d'un geste, il me fit sig"ne de m'asseoir.
Tout en prenant place sur le sièg'e qu'il me désignait, je considérais avidement François Bérag-ue. Soudain, je me sentais saisi d^une timidité particulière.
C'est que j'avais pour Bérague une admiration sans bornes. Son œuvre m'était familière et j'étais un lecteur assidu de ses poèmes et de ses contes. De plus, si l'œuvre de Bérague m'enchantait, sa vie m'inspirait une véritable vénération. Jamais le culte et le respect des lettres n'avaient été pratiqués avec plus d'intransigeance et de fierté que par ce docte et noble esprit.
Il en résultait qu'à soixante ans Bérague était pauvre, isolé, méconnu du grand public. Il en résultait aussi qu'à me trouver en saj présence
2l4 LE PLATEAU DE LAQUE
j'éprouvais une émotion que j'avais peine à dominer et à laquelle se mêlait un certain sentiment de honte. Oui, j'avais honte de déranger ce grand artiste et de lui faire perdre son temps à répondre à mes questions. Je souffrais d'avoir eu à monter les cinq étages de la vieille maison de la rue de Beaujolais où était situé son étroit logis. Tout n'y disait-il pas l'indigne façon dont l'existence avait traité ce rare écrivain, ce poète unique? Ce cabinet de travail aux murs nus, ce maigre mobilier, ce fauteuil banal, ce plaid usé dont il s'enveloppait, lui que les plus somptueuses étoffes eussent dû vêtir, que le plus beau palais eût dû abriter. Ahi quel contraste entre les décors de sa pensée et le cadre de sa vie !
Comme je demeurais silencieux, Bérague me dit:
— Donc, jeune homme, vous voulez savoir de moi quel est l'événement de ma jeunesse qui eut le plus d'influence sur ma vie et me révéla le mieux à moi-même ?
Il sourit de nouveau, avec indulgence et bonté, tisonna la grille où brûlait un feu de coke et commença en ces termes :
— Le petit fait que je vais vous conter se passa vers ma onzième ou douzième année, lorsque j'habitais encore la ville de province où je suis né et
OÙ je suis justement retourné, il y a quelques mois. La mort d'une très vieille amie de ma famille fut Toccasion de ce voyage, car, par goût, je suis assez casanier et j'ai feuilleté, certes, plus de livres que je n'ai vu de paysages.
« Cependant, j'avais conservé de ma ville natale un charmant souvenir. J'allais donc la revoir après une si longue absence... Mon cœur battait à cette pensée, mais, à mon émotion, se mêlait quelque anxiété pendant que le train m'emportait à travers les campagnes. Ce que je faisais n'était-il point bien imprudent ? Le temps embellit le passé de tant de prestiges que je risquais peut-être une cruelle désillusion !
a Ce fut dans cette appréhension que j'arrivai à Glerval. A peine descendu du train, j'éprouvais déjà des regrets, mais il était trop tard pour reculer et je me dirigeai vers la sortie de la gare. Le long du trottoir^ deux ou trois omnibus étaient rangés et l'un d'eux attira immédiatement mon regard. C'était une antique guimbarde, attelée de deux vieux chevaux et qui portait, écrits sur la portière, ces mots : « Hôtel des Trois-Pigeons. » En les lisant, ces mots, je me sentis soudain rassuré. L'hôtel des Trois-Pigeons et son omnibus démantibulé, c'était tout le Clerval d'autrefois venu
FraiBçots Rpragve ^ Utt ua ùistuit, ]Mib il
— ;e Tvxilus Éaôre mon entrée du» Qcrral, à |iîed. po«r »îeux sarckvra' oHte pxwiîère uipres- $ioA. A Hieswne q»e je m'aTmaçaîs^ je retrouvais ■KM derml de j^Mlb. tel qvie je l'amts quitté. Certaines Tilles se modiieftt. ict rien n^vait diaii^. Je recoHMÔssab les rues. W pl»ce de rÈariise et k pl»ce d« M»rclié« la ■uûne. le pedt poat sur la lÎTièfe, la iKwtiqwe dm pbaiwttku. Qerral était toujours le Qerral de bob eniuice. Tout à coup^ je trtaiiil» fiswJe me trvmTais devant la maisou où j'étais ué^oà araieut vécu mes pareutSwElle aussi,^k était pareille à fiiMiqre que j'en arais eu^portée dans lues souvenirs, à tel point que j'eus toutes les peines du Monde à m>«pècker de sonner à la porte. Xallaîs T être acmeîlli par des fisraies aiaiées et j> dorairais sous le toit fiuiilial, dans mob éircùl lit d'enfant !
• Cette illusion avait été à forte que je hiî dus une soirée assez mélancofique. Rentré à TkiiUei des Troîs-K^reons, jV revécus mes Ic^ntaines années. EBes avaient été douces et je les vovaîs défier <^s inéBK>îre en îeor chère monotonie, avfc leurs
jn^efft^fii fH ^^iii*^:^U fie mn ^h ^mîmiUmn (\në jj^ç ifimn ^fmn tnppftri^f. n
Vfntif/m \Sétfn%m ^¥,mfmin tVnu %f,ii/iB kwi \€
in Hh'*m^^ 4ftti% nn ptojm^ê tUn iUé^.Uftmp». i*mi4fiui fifin mmfttuë^f j*^tfeft4i^ 4i^iftief 4e^»t*i ftm \e% \ff^\t»tniiii^ 4e tÂS^Ui féie. i'^hMem» Um^
m^^nii nifm fMtumiié nn% em»j^^e%, À'nee^hWi mi» mère fie f^tte^itém» nnrfie f^ne itet'^H m \mS 4e M. fUf inSéffm^Je m*^itiU^emni% ^m'muu^.meni^m inen f\n*nn in/^rte 4é^it m tt/rmftti 4f»fm m» jmùle îHe. ^ VjttUfi^ \e %f^mi mm nrrï^f*. Mm mkte %*Mniii» n^nni 4inerf mt 4 iftiittH j^rttt 4e i^mue iiente, et efêtme «ftifi t*%%er. ^/w^ Ufê^^ei en ffjiUtfe pfmt PtHet m$% 1iitMmm\fn... \*eu4itni ie 4Uiet^ \e fwf Uffi %4eneien% , mm§f fftt mmaeni (jH mft ff*ète V^j/f/^éimi À ttte 4ite n4ieMf le me pt^jjpHm 4ftft» !«n?* ^yr*;», en piefit»ni^ ei je 4éd^fni t\tm^ tufn mÈfm^ fitm» nnSM ei *\h^4 ^»iht\i nimainmetii (\n^e\\e m*emtmtèài
i< Mes parents commencèrent par rire de mon caprice, mais bientôt les choses se gâtèrent. En vain m'offrait-on des récompenses si je voulais être sage; je m'obstinais. Impossible de me faire entendre raison. Je pleurais, je trépignais. A la fin, mon père s'impatienta. Les menaces n'eurent pas plus d'effet que les promesses. Cependant, le temps pressait. Alors, mon père s'emporta. Vivement, il me saisit par le bras, me déshabilla en un tour de main, me coucha de force dans mon lit, ferma la porte et disparut.
« Je fus d'abord stupéfait du procédé, puis je me mis à pousser des cris de rage et des sanglots de désespoir. La vieille bonne Lucie, accourue pour me consoler, y perdait ses peines. Je remplissais la maison de mes hurlements. Ne sachant que faire, la pauvre Lucie s'était mise à pleurer aussi. Au fond, je suis persuadé qu'elle en voulait à mes parents de n'avoir pas cédé au caprice de son a chéri ». Elle avait tiré de sa poche son grand mouchoir à carreaux et elle s'essuyait les yeux, quand, tout à coup, elle leva la tête avec surprise.
« Assis sur mon séant, je souriais maintenant d'un air satisfait et avantageux, de l'air de supériorité de quelqu'un qui a pris sa revanche. Et telle
était bien, justement, ma situation. Que m'importait, à présent, que mes parents eussent refusé de me conduire au bal de M. de la Nérouse! Moi aussijj'allais me rendre à une fête, et à une plus belle fête que celle dont on m'avait privé. A peine endormi, le carrosse du marquis de Carabas viendrait me chercher pour me mener à la cour de Riquet à la Houppe. En route, nous prendrions avec nous Gendrillon et l'Adroite Princesse, le Chat Botté et le Petit Poucet. Puis, tous ensemble, nous entrerions dans un mag-nifîque palais illuminé de g"irandoles. Peau d'Ane et la Belle au Bois s'avanceraient à notre rencontre et ouvriraient le bal avec le Prince Charmant. îl y aurait des révérences et des quadrilles, des pâtisseries et des feux d'artifice. On danserait jusqu'au matin et je rapporterais à ma bonne Lucie un g-ros gâteau saupoudré de diamants ! »
François Bérague riait de ce sourire qui rajeunissait si mélancoliquement sa fine et maigre figure et il ajouta :
— Tel fut, jeune homme, mon premier bal et Tévénement qui me révéla pour la première fois les bienfaisantes puissances de l'imagination. Que de fois, dans ma vie, j'ai eu recours à ses prestiges pour oublier les tristesses de la réalité! Vous pour-
rez conter cette histoire à vos lecteurs. Elle leur expliquera pourquoi François Bérague n'a jamais tenté d^être rien et comment il a suppléé par des rêves à la médiocrité de son destin. »
Comme toute cette grise journée d'automne avait été assez mélancolique, ce ne fut pas sans un certain plaisir qu'après une long-ue course par des chemins détrempés je retrouvai, en rentrant chez moi, le feu flambant et la lampe allumée. Une fois bien installé au coin de la cheminée, j'éprouvai une sorte de contentement ég-oïste. Mais cette impression fut de courte durée, et lorsque j'eus achevé l'excellent repas que m'avait préparé ma servante Claudine, je retombai en des pensées plutôt moroses et que pourtant rien de particulier ne motivait.
Il est vrai que la saison suffisait à expliquer le malaise d'esprit que je ressentais. Les soirées de novembre, dans une petite ville de province, ne sont pas faites pour ég-ayer la solitude d'une vieille maison, d'autant plus que, ce soir-là, le vent sifflait lamentablement dans le corridor et malmenait la girouette du toit. J'entendais g^émir les arbres du jardin et ces rumeurs automnales n'avaient rien de très folâtre. Si bien que je reg^rettais de n'avoir pas accepté l'invitation de mon client et ami le mar-
quis de Brégy à venir partager avec lui un rôti de bécassines, arrosé d'une bouteille de fin bourgogne.
J^en étais à ces réflexions et, remonté dans ma chambre, je m'apprêtais à me coucher, quand j'entendis retentir la trompe d'une auto. En même temps la sonnette s'agitait dans un branle furieux. On venait sans doute me chercher à cette heure relativement tardive pour me rendre auprès de quelque malade. Je dégringolai donc l'escalier et, la porte ouverte, je me trouvai en présence de Dominique, le chauffeur de M. de Brégy, qui me criait à pleine voix dans la bourrasque :
— Venez vite, monsieur le docteur... il est arrivé un malheur au château... Monsieur le marquis...
L'auto filait dans le vent. La nuit était obscure et gémissante. L'air humide et froid me cinglait le visage. Dominique, courbé sur le volant, observait la route. Les phares projetaient leurs faisceaux lumineux.Le château de Brainville esta vingt-cinq kilomètres environ de la petite ville de Serlon, où j etais médecin depuis une dizaine d'années. Brainville est une belle demeure seigneuriale, entourée d'un parc magnifique qu'arrosent les eaux claires de la Vivette. A mon arrivée dans le pays, le château était inhabité. L'établissement du marquis de
Brégy y datait de quatre ans avant le fait que je rapporte. Le marquis était un homme de trentecinq ans, de haute taille et d'aspect vigoureux, si bien que, la première fois que je le rencontrai, je pensai qu'un g-aillard de son espèce risquait fort de ne pas fournir un client lucratif. M. de Brégy vérifia le pronostic. Néanmoins, quelques menus services que je lui rendis amenèrent entre nous des rapports amicaux. Nous nous voyions assez souvent. M. de Brégy ne dédaig-nait pas de venir g-oûter la cuisine de ma vieille Claudine. Nous faisions de long-ues courses en auto et, à l'ouverture de la chasse, j'allais passer, chaque année, deux ou trois jours à Brainville.
Malg-ré cette apparente intimité, M. de Brég-y m'était demeuré fort inconnu. Comme on dit, il ne se livrait pas. Il menait une existence monotone et active. Il avait fallu remettre Brainville en état. Le soin de son domaine l'occupait. La chasse et la lecture formaient ses seules distractions. M. de Brég-y possédait une belle bibliothèque. Il était taciturne et peu communicatif. Les menus événements du pays nous fournissaient de suffisants sujets de conversation. M. de Brégy ne parlait jamais de lui. Aussi était-ce par hasard que j'avais appris certaines circonstances de sa vie passée.
J'étais allé à Paris voir mon vieil ami le professeur Villelong-ue. Comme il m'interrog-eait avec bonté sur mon existence provinciale, je prononçai le nom du marquis de Brégy. Villelonç^ue le connaissait fort bien et voici ce qu'il m'avait raconté : M. de Brégy s'était retiré à Brainvilleà la suite d'un drame domestique. Marié par amour avec une demoiselle de Rincourt,les deux époux avaient d'abord vécu heureux, jusqu'au jour où, sur d'injustes soupçons, le marquis s'était brusquement séparé de sa femme. En vain celle-ci avait-elle essavé de faire revenir son mari sur sa décision. M. de Brégy n'avait rien voulu entendre et avait repoussé brutalement toutes les tentatives de réconciliation. M™® de Brégy, qui adorait son mari, était demeurée inconsolable de la dureté qu'il lui avait montrée. Peu à peu, le chagrin avait altéré sa santé et, ajoutait tristement Villelongue, qui avait été appelé en consultation auprès d'elle, « elle était devenue l'ombre d'elle-même... ».
Cependant nous approchions de Brainville et je commençais à éprouver ce genre d'impatience que je ressens toujours au moment d'aborder un malade, car je ne pouvais croire que le marquis fût réellement mort. On avait dû s'effrayer de quelque syncope et dépêcher en toute hâte Dominique et
l'auto. J'en serais quitte pour une alerte et pour une course nocturne et^ quand la voiture s'arrêta devant le perron du château, je sautai à terre plein d'espoir et presque rassuré.
En entrant dans la bibliothèque, le spectacle que j'aperçus me montra que l'accident était sérieux. Le marquis était étendu sur le tapis, tombé à la renverse, les bras écartés. Vivement, je me penchai sur son corps. Le cœur ne battait plus. Dominique m'éclairait avec un des flambeaux de la cheminée. Le visage de M. de Brég-y était d'une pâleur livide, où ses yeux grand ouverts faisaient deux taches vitreuses. M. de Brégy était mort, mais la mort n'avait pas détendu l'expression d'épouvante empreinte sur ses traits convulsés. J'avais vu déjà bien des cadavres ; aucun n'attestait d'une façon si tragique une pareille terreur. M. de Brégy avait été foudroyé au paroxysme de la peur!
Lorsque toutes mes tentatives pour le ranimer eurent échoué, j'interrogeai les domestiques sur les circonstances de l'accident survenu à leur maître. Ils ne purent me signaler rien d'anormal. Après être allé tirer des corbeaux dans le parc, M. de Brégy avait dîné comme de coutume. En sortant de table, il s'était retiré dans la bibliothèque. C'était
de là qu'avait retenti le cri affreux qui avait donné l'alarrae.On était accouru et on avait trouvé le marquis gisant à la renverse sur le tapis.
Je demeurai sur pied tout le reste de la nuit, occupé aux soins funèbres que nécessitait l'événement. Je donnai des ordres. Je rédigeai un télégramme au professeur Yillelongue, pour qu'il prévînt la marquise de Brégy de ce qui était arrivé.
Enfin l'aube parut. Je demandai une chambre pour y faire ma toilette matinale. Le vent s'était apaisé; le ciel était clair et, comme j'éprouvais le besoin de respirer, je descendis pour faire un tour dans le parc.
Ma promenade me mena assez loin et dura assez longtemps. J'étais en proie à un trouble singulier et je marchais la tête basse, en réfléchissant à ce qui venait de se passer quand, au détour d'une allée, une voix m'interpella:
— Bonjour, monsieur le docteur. Vous voilà donc au château aujourd'hui? C'est-il donc qu'il y a un malade chez M. le marquis ?
Je mis le brave homme au courant. Il m'écouta avec stupéfaction. Puis, quand j'eus fini, il fouilla dans sa sacoche, et en tira une lettre qu'il me tendit en me disant :
— Tenez, monsieur le docteur, v'ià justement une lettre pour ce pauvre M. le marquis. J'aime mieux vous la donner. Depuis que je l'ai dans mon sac, je me sens tout drôle. Vous savez, les lettres, nous autres facteurs, ça nous connaît. . . Y en a qu'on sent qu'ont mauvaise mine et celle-là ne me disait rien de bon. Allons, adieu, monsieur le docteur, faut que j'continue ma tournée...
Et le brave Pirou s'éloigna d'un pas rapide.
Resté seul, j'examinai l'enveloppe. EUeétait timbrée de Nice' et ne présentait rien de particulier, sinon qu'elle n'était que très imparfaitement close et portait la mention « urgente». Cette recommandation me décida. Peut-être la lettre concernaitelle quelque affaire pressée ? Vivement je dépliai le papier et voici ce que je lus:
« Mon bien-aimé,
« Je ne peux plus vivre, loin de toi. J'essaye de me résigner, d'oublier. J'ai essayé de te haïr, et je t'aime. Je t'aime, malgré ton injustice et ta dureté. Quand tu liras ces lignes, j'aurai fini ma triste existence. Je meurs de toi. Tout est prêt, et il ne me reste à faire qu'un tout petit geste. Si tu fus impitoyable à la vivante, peut-être seras-tu accueillant pour la morte? Peut-être toléreras-tu autour de toi
23o LE PLATEAU DE LAQUE
la présence amoureuse de mon pauvre petit fantôme?... »
Mes mains tremblaient et, tandis que je lisais au bas du papier ces mots: a Madeleine de Brégy >>, je revis avec un frisson d'angoisse le visage spectral et terrifié du marquis de Brégy, sa face morte, aux yeux de surprise, aux yeux de détresse et d'épouvante.
JEUX MORTELS
11 y a des jours où nous aimons à mal penser des femmes. N'est-ce point une manière de nous porter envers nous-mêmes à une indulgence que nous ne méritons guère, car, si les femmes, outre les défauts qu'elles ont en commun avec nous, en possèdent qui leur sont propres, nous n'en manquons pas, non plus, qui nous soient particuliers?
En effet, si les femmes sont coquettes, les hom mes sont vains. Je sais bien qu'en apparence la coquetterie et la vanité ne constituent que ce qutî l'on peut appeler des défauts véniels, mais, néanmoins, ces dispositions que, l'on traite volontiers d'inoffensives, ne peuvent-elles pas produire des conséquences graves et même mortelles, car il n'est rien dans la vie qui ne puisse avoir des répercussions inattendues et démesurées ? C'est pourquoi vivre m'a toujours paru une tâche difficile et scabreuse qui demanderait des précautions constantes, des délicatesses continuelles et des scrupules infinis.
Mais allez donc exiger des pauvres gens que nous sommes cette surveillance d'eux-mêmes I La
jeunesse surtout est imprudente et égoïste. Cependant, elle passe, et il vient un moment où nous commençons à nous rendre mieux compte des responsabilités quotidiennes qui nous incombent. Il se produit alors en nous une sorte de raffinement de la conscience qui nous avertit et nous refrène. Mais combien d'hommes et de femmes n'arrivent jamais à cet état de lucidité et de retenue ou, s'ils y parviennent, ce n'est qu'après une longue expérience de la vie et trop tard pour en tirer autre chose que des remords ou des regrets 1 Lorsque eurent lieu les faits que je vais rapporter, j'étais bien loin d'avoir atteint cet état de prudence dans la vie qui me semble maintenant la première qualité de qui veut vivre honnêtement. J'avais alors vingt-six ans et je ne songeais guère aux scrupules de conscience et aux subtilités morales. J'étais jeune, c'est-à-dire égoïste et assez vain. A mes yeux, mon plaisir passait avant tout et rien ne me plaisait davantage que les satisfactions de vanité. Quelques succès artistiques que je devais à mon talent de peintre et quelques aventures amoureuses que m'avait procurées ma réputation commençante contribuaient àm'affermir dans le sentiment de ma valeur. J'étais donc assez vain de ces premiers sourires de la gloire et de l'amour et j'en éprou-
JEUX MORTELS
vais un contentement que j'essayais mal de dissimuler.
C'est dans ces dispositions que je fus invité par la comtesse de Bursay à venir passer l'automne dans son château de Touraine. M">^ de Bursay m'avait commandé une décoration pour la salle de bal du château. Je m'installai donc chez M"»^ de Bursay et je me mis immédiatement au travail. Si absorbé que je fusse par mes occupations picturales, je ne laissais pas de participer à la joyeuse existence que l'on menait dans cette belle demeure tourangelle. Dès mon arrivée, M™^ de Bursay m'avait traité le plus aimablement du monde et son bon accueil m'avait encouragé à me mêler à la vie commune. Aussi, si je renonçais habituellement aux parties de voisinage et aux excursions, je m'associais, mon travail fini, aux divertissements de la soirée. Après dîner, on faisait de la musique ou l'on jouait. La compagnie était nombreuse et agréable et M"'*^ de Bursay excellait dans son rôle de maîtresse de maison. C'était une grande femme blonde, très élégante, très spirituelle, de la politesse la plus nuancée, mais aussi de la coquetterie la plus savante et je puis dire la plus impitoyable.
Oui, M™^ de Bursay était le type même de la
coquette. Je m'en aperçus vite à la façon dont elle me fit comprendre qu'elle n'admettait point que l'on ne pas fût amoureux d'elle. Gomme je n'avais aucune raison de me dérober aux soins qu'elle attendait de moi, je ne résistai pas à ses avances dont ma vanité s'accommodait fort, mais, malgré que j'en eusse adopté toutes les apparences, je n'étais pas véritablement épris de M*"^ de Bursay. Seulement j'étais flatté qu'elle me distinguât ainsi et des jalousies envieuses ou maussades que ce traitement favorisé suscitait autour de moi.
Parmi ceux que ma faveur auprès de M™^ de Bursay exaspérait particulièrement était M. de Banville, et, par une contradiction bien humaine, ce mécontent était le seul de mes rivaux pour qui je me sentisse une réelle sympathie. Bien plus, cette sympathie se mêlait de compassion et sincèrement j'eusse souhaité d'éviter à ce pauvre M. de Bauville le supplice qu'il endurait visiblement. Les coquettes sont souvent cruelles. C'était le cas de M'"^ de Bursay, car il y avait de la cruauté à torturer, comme elle le faisait, avec délices, ce malheureux M. de Banville.
Nul homme moins que lui, d'ailleurs, n'était d'un caractère à supporter les tourments que lui infligeaient les manèges de M'^^ de Bursay. M. de
JEUX MORTELS 287
Rauville n'était plus jeune et, à son âge, les passions sont trop fortes pour se prêter à un pareil jeu. Elles vont devant elles avec trop de foug'ue et d'entêtement. Ajoutez à cela que M. de Rauville était de tempérament violent et sanguin, aussi peu propre que possible à la diplomatie amoureuse et incapable de se rendre compte que la conduite de M""® de Bursay à mon égard n'était peut-être envers lui qu'un stratagème pour l'afïoler davantage.
Si j'eusse aimé réellement M"^® de Bursay, ces manœuvres, sur lesquelles je ne m'illusionnais pas, auraient pu me faire soufTrir, mais il m'était assez indifférent de servir ainsi d'appoint à son jeu. Les apparences de goût qu'elle montrait pour moi suffisaient à ma vanité. Je ne désirais rien de plus, aussi étais-je à même d'observer avec un parfait désintéressement les ravages que la passion produisait en M. de Rauville, mais, si visibles et si grands qu'ils fussent,j'étais loin de supposer l'événement qui se préparait.
Cependant la saison s'avançait. On était à la minovembre et la plupart des hôtes du château avaient regagné Paris. Je m'apprêtais à en faire autant et M. de Rauville parlait aussi de départ. A mesure que le moment approchait de quitter M"^® de Bur-
say, M. de Rauville devenait plus sombre et plus désespéré. Il faisait de longues promenades solitaires dans le parc et rentrait les yeux farouches et le visage décomposé. Le dernier soir qu'il devait passer au château arriva enfin. Après dîner, M™^ de Bursay chanta, puis, le piano refermé, elle proposa à M. de Rauville une partie de cartes.
Pendant qu'ils jouaient, j'eus le loisir d'examiner M. de Rauville et j'eus soudain l'impression que M*"^ de Bursay, en n'écoutant que les conseils de sa coquetterie, était allée trop loin. Tout, en M. de Rauville, montrait les signes d'une passion exaspérée : son visage congestionné, ses mains tremblantes, sa voix rauque. Il était évident que cet homme souffrait affreusement, et j'éprouvais le sentiment pénible d'être pour quelque chose dans sa souffrance. Ce malaise ne cessa pas tant que dura la partie. Lorsqu'elle eut pris fin et que M™^ de Bursay se fut levée, M. de Rauville resta encore quelque temps assis à la table, immobile et silencieux, puis il saisit un paquet de cartes, les battit, les mêla et en retourna deux sur le tapis, qu'il considéra avec une attention singulière. Cela fait, il se leva à son tour, se dirigea vers M"^® de Bursay, lui baisa la main et quitta le salon, sans avoir prononcé une parole.
JEUX MORTELS
A ce moment, j'eus conscience d'un malheur imminent. M. de Rauville venait sûrement de demander à ces cartes abattues de décider de sa destinée. Certes, j'étais vaniteux et ég-oïste, mais je n'étais pas méchant. Je regrettais de m'être prêté aux manèg-es de M'"*^ de Bursay, sur le véritable sens desquels M. de Rauville s'était mépris. N'étaitce pas de mon devoir de le désabuser? Pourquoi ne lui parlerais-je pas ? Pourquoi ne lui avouerais-jepas que je n'aimais point M"'^ de Bursay? Oui sait si un mot de moi ne lui eût pas rendu l'espoir, ne l'eût point rassuré, mais, ce rfiot, il m'en coûtait de le dire. Ma vanité s'interposait. Je n'étais qu'un jeune homme et M. de Rauville, par son âge et sa situation, un homme considérable. Ma démarche ne risquait-elle pas de lui paraître ridicule et outrecuidante ? Et pourtant ce regard désespéré, ces mains tremblantes, cet air d'égarement, tout cela ne m'autorisait-il pas à tenter d'intervenir dans le drame que je pressentais et dont M"'^ de Bursay, par son impitoyable coquetterie, avait tendu les fils légers et redoutables?
Ce fut à Paris que j'appris la mort de M. de Rauville. Les journaux annonçaient que l'on avait retrouvé son corps dans une petite calenque de la côte de Provence. M. de Rauville avait dû tomber
de la falaise sur laquelle Use promenait. Accident? Suicide ? Les journaux s'abstenaient de commentaires.Pour moi, il était certain que M. de Rauville, fou d'amour et de jalousie, s'était tué et ni M""® de Bursay, ni moi, n'étions tout à fait étrangers à sa mort... Et, depuis lors, j'ai su que des choses que nous qualifions volontiers d'inoffensives peuvent produire des conséquences graves et même mortelles, car il n'est rien dans la vie qui n'ait des répercussions démesurées et inattendues, et s'il m'arrive quelquefois de mal penser des femmes, ce n'est pas, croyez-le bien, que je pense beaucoup mieux de moi-même...
Sous l'action du commutateur, les quatre bougies électriques posées sur les deux tables à jeu s'éclairèrent simultanément. Aussitôt, les conversations cessèrent. Avec empressement, les joueurs s'étaient dirigés versles tapis verts et avaient pris leur place pour le taciturne combat auquel les avait conviés M^^ de Guiry. Déjà, le silence précurseur de la (( partie » succédait à l'animation des voix qui, un instant auparavant, se croisaient gaiement en interrogations et en répliques. Une gravité soudaine emplissait Télégant salon où M™*^ de Guiry, après un dîner offert, chaque semaine, à quelques amis choisis, aimait que la soirée se prolongeât en vives causeries dans la fumée des cigarettes d'Orient et même des cigares de bonne marque. Mais, aujourd'hui, M"*® de Guiry, par exception, donnait à jouer. Cette dérogation était due à la présence à Paris de son vieil amiiM. Lecré, en congé de son ambassade et qui, diplomate de la vieille roche, était grand
bridgeur devant l'Eternel En l'honneur de
M. Lecré, M"^^® de Guiry avait rendu, pour un soir, à leur destination secrète les deux tables de marque-
terie qui semblaient étaler fièrement leur double plateau de drap fin.
Enfoncé dans son fauteuil, un excellent cigare aux lèvres, Pierre de Yernon se consolait tant bien que mal de cette nouveauté, quoiqu'elle dût avoir pour effet de le priver du plaisir qu'il prenait toujours à écouter M"^^ de Guirj. Ce soir donc, il n'aurait pas l'agrément de Tentendre parler de son prochain avec un mélange de clairvoyance et de fantaisie qui formait le principal attrait de sa causerie. Heureusement qu'il se dédommagerait en la regardant, et puis Pierre de Vernon ne pouvait s'empêcher de constater qu'à cause de M. l'ambassadeur le dîner avait été particulièrement soigné. De plus, le salon de M°^® de Guiry, même lorsque l'on y joue au bridge, est toujours un lieu aeréable aux yeux.
Aussi, Pierre de Vernon se préparait-il à savourer en silence la fin de son cigare et à réfléchir une fois de plus à la ressemblance qu'il avait remarquée entre M'^^de Guiry et l'esquisse de Fragonard pendue au mur et qui représentait une charmante odalisque amenée au divan d'un gros Turc enturbanné. Certainement, M™^ de Guiry, dans une vie antérieure, avait posé devant le peintre de cette scène si galamment orientale et que Pierre de Ver-
non eût fort souhaité voir se reproduire à son profit 1 Comme il commençait à s'abandonner à celle douce rêverie, une voix qui lui parlait à l'oreille le fit sursauter :
— Eh bien, mon pauvre monsieur de Vernon, vous non plus vous ne jouez pas au bridg^e? Tant pis pour vous, mon cher, vous allez être oblig"é de vous occuper d'une vieille dame à qui vous ne faites d'ordinaire guère attention.
Pierre de Vernon tourna la tête. Du fond de sa bergère, M"® d'Alban le considérait à travers le face à main. M°^« d'Alban était une petite vieille ratatinée et gaie, la figure toute rose sous ses cheveux tout blancs. Parente éloignée de M"^^ deGuiry, elle lui servait de chaperon depuis son divorce. Pierre de Vernon fit tomber de l'ongle la cendre de son cigare :
— Comme vous êtes injuste, chère madame d'Alban! J'ai toujours eu pour vous beaucoup d'amitié. Et puis, je suis trop amoureux de M""* de Guiry pour négliger une personne aussi avant que vous dans ses bonnes grâces. Que diable, ce serait d'une singulière maladresse I
M"6 d'Alban se mit à rire, d'un petit rire étouffé :
— Vous avez raison, monsieur de Vernon, je ne disais cela que pour vous taquiner. Eh bien !
OÙ en êtes-vous avec ma nièce ? Hein, toujours au même point ? Que voulez-vous ! Je crains bien que la pauvre enfant hésite à eng-ager de nouveau son cœur... et sa main. Sa première expérience Ta un peu décourag-ée. Ce n'est pas que je ne lui vante vos mérites. Mais, dites-moi, comment se fait-il qu'un g-arçon accompli comme vous ne sache pas le bridg^e? Voyez les inconvénients de votre ignorance.
Et M""® d'Alban, de la branche de son face à main, montrait le gros M. Lemarnet assis à la table de M™^ de Guiry et la contemplant d'un air extatique. Pierre de Vernon fit la grimace ; il détestait M. Lemarnet qui, tout gonflé de ses millions, faisait une cour assidue et stupide à M™® de Guiry. M°^« d'Alban reprit :
— Alors, mon petit Vernon, vous ne savez aucun jeu de cartes?
Pierre de Vernon fît un geste de regret :
— Ecoutez, chère madame d'Alban, je vais vous faire une confidence. Si, je sais jouer à un jeu de cartes, seulement, voilà, c'est un jeu singulier pour lequel je ne puis pas trouver de partenaires. Tenez, allons dans le petit salon, je vous raconterai cela, et ainsi je n'aurai pas devant les yeux cet imbécile de Lemarnet, qui m'horripile avec ses airs béats.
Une fois installé dans le petit salon, en face de ly^me d'Alban, Pierre de Vernon, ayant allumé un second cig^are, commença en ces termes :
— La première partie de mon histoire remonte à cinq ou six ans. J'étais à Florence chez mes amis les Ruault, qui avaient loué à Bellosg-uardo une charmante villa pour y passer Fautomne, si beau (l'ordinaire en pays toscan. La villa était entourée d'un jardin délicieux d'où l'on avait une vue superbe sur Florence; seulement, durant mon séjour, sur Florence, sur le jardin, sur la villa ne cessèrent (le tomber des torrents d'eau. Vous savez ce que c'est que la pluie italienne. Pas moyen, avec ce déluge, de mettre le nez dehors. Malg^ré le plaisir que nous avions à être ensemble, les journées ne laissaient pas de nous paraître longues, si bien qu'un après-midi quelqu'un proposa la distraction d'une partie de cartes. Ce projet m'embarrassa un peu et j'étais assez ennuyé d'être forcé de me dérober à ce qu'on attendait moi, quand je me souvins tout à coup que je devais être capable de tenir ma place à une table de bézigue. J'offris donc mes services. Mes amis eussent peut-être préféré le bridge ou le poker, mais le bézigue aussi a bien son charme et bientôt je me trouvai, cartes en main, en face de cette gentille M*"® Ruault que vous avez connue et
qui est morte si tristement, l'an dernier, des suites d'un accident d'auto. Tenez, en vous parlant je revois encore sa jolie figure et je revois aussi l'étonnement qui s'y marqua lorsqu'elle s'aperçut que sa façon déjouer le bézigue et la mienne n'avaient aucun rapport entre elles. Evidemment, il y avait là quelque malentendu. Où pouvais-je bien avoir appris les règles bizarres que je prétendais appliquer? Et M™® Ruault me somma de m'expliquer et de lui donner le mot de cette énigme.
« Elle est bien simple, et je vais vous la dire comme je l'ai dite à M°^e Ruault. 11 faut donc que vous sachiez, chère madame d'Alban, que, plus heureux que beaucoup d'enfants, j'ai fort bien connu ma bisaïeule. La raison en est que cette excellente vieille dame mourut presque centenaire. Elle habitait une petite ville de province où, dans mon enfance, on me menait, chaque année, passer les mois d'août et de septembre. Cela dura jusqu'à la mort de mon arrière-grand'mère. J'avais une douzaine d'années lorsque l'événement se produisit, ce qui fait que je me souviens très bien de cette vénérable parente. C'était une personne remarquable. Quoique nonagénaire, elle ne souffrait, comme on dit^ d'aucune infirmité. Elle marchait en s'appuyant sur une canne, mais elle marchait; elle
lisait en se servant de grosses lunettes, mais elle lisait; elle parlait d'une bouche édentée, mais elle parlait. On la citait dans toute la ville comme un bel exemple de longévité et je partageais l'admiration qu'elle inspirait. Je considérais avec respect et curiosité sa figure parcheminée, son tour de faux cheveux que coilFait une sorte de capote enrubannée, ses mains osseuses que recouvraient à demi des mitaines noires et qui tiraient avec vivacité l'étui à lunettes et la tabatière du fond d'un sac de taffetas à fleurs, ses mains encore promptes à faire glisser les jetons sur le tapis et à battre le paquet. « Car elle était joueuse, mon excellente arrièregrand'mère, et c'était justement à l'heure de sa « partie » que l'on m'envoyait, chaque jour, la visiter. Ma bonne m'accompagnait. Je me rappelle qu'elle me soulevait de terre pour que je pusse tirer le pied de biche de la sonnette. A mon drelin, la vieille Claudine venait ouvrir. On entrait dans un vestibule dallé où il faisait toujours frais. Au départ de la rampe de l'escalier, s'arrondissait une boule de cuivre où j'aimais à contempler ma figure grimaçante et à lacjuelle j'accrochais mon chapeau et mon cerceau. De là, on passait dans le salon oii ma bisaïeule faisait son bézigue avec une vieille amie.
<( Mon arrivée les interrompait un instant. On m'embrassait, on me posait quelques questions, on m'offrait, dans une bonbonnière d'écaillé parsemée de petites étoiles d'or, des pastilles de réglisse, puis ces dames se remettaient à jouer. Alors, assis sur un tabouret, le nez à la hauteur de la table, je m'intéressais aux savantes combinaisons auxquelles on se livrait devant moi. Je cherchais à les comprendre et à me reconnaître dans leur diversité. Mon ambition était de m'assimiler les règles de ce jeu, dont le nom seul piquait ma curiosité.
« Hélas ! chère madame d'Alban , c'est cette ambition qui m'a perdu. Pouvais-je me douter que ces respectables dames m'induisaient dans une erreur dont le hasard seul devait me désabuser un jour?... Comment deviner que leur bézigue étai4, un bézig-ue apocryphe et fallacieux ? Depuis des années, leurs mémoires affaiblies, leurs yeux usés, leurs mains tremblantes avaient substitué, peu à peu et sans s'en apercevoir, aux règles du jeu qu'elles croyaient naïvement pratiquer des usag^es de leur façon. Leur bézigue n'était plus le bézigue de tout le monde. Il était devenu pour elles un divertissement mystérieux et personnel qui leur appartenait en propre, qui n'avait pas cours ailleurs que dans ce salon provincial, autour de cette antique
PENDANT LE RRIDGE 26 1
table au drap déteint, et dont, assis sur mon tabouret, je recueillais la tradition falote et vaine. Tel tait, chère madame d'Alban, le seul jeu de cartes qui m'ait jamais intéressé. Aussi, voyez, comment voulez-vous que je tienne tête à un M. Lemarnet, pour qui le bridge et le poker n'ont pas de secrets et qui, de plus, possède quatre beaux millions et un physique avantageux ? »
Et Pierre de Vernon, découragé, posa dans le cendrier le cigare qu'il avait laissé éteindre :
— Et puis, chère madame d'AIban, de cette aventure d'enfance, il m'est resté quelque chose dans l'esprit. J'y retrouve assez l'image de ma destinée. Il m'a toujours manqué dans la vie de savoir jouer au jeu de tous; le mien a je ne sais quoi de chimérique et d'inutilisable. C'est ce qu'exprime fort bien notre charmante amie M^^ de Guiry, quand elle dit de moi : « On ne peut pas tout à fait affirmer qu'il soit bon à rien, mais il est bien difficile d'être convaincu du contraire. » Alors, comment puis-je espérer de devenir autre chose pour elle que le spectateur sans importance de sa grâce et de sa beauté !
L'EX-VOrO
Ce ne fut pas sans une certaine surprise que la petite ville de Lang-on-les-Vig-nes apprit que M. de la Chalais recherchait en mariage M"« Alice de Vernal.
La raison de cet étonnement provenait tout d'abord de ce que M. de la Chalais n'avait rien de particulièrement propre à faire un mari agréable. La quarantaine^ en etfet, ne lui avait épargné ni la calvitie, ni les rides, ni la goutte, pas plus qu'elle n'avait amélioré son caractère, de tout temps bougon et tracassier. Aussi parut-il assez singulier qu'une personne de Tâge et de la figure de M"« de Vernal pût songer à lier sa vie à celle d'un pareil époux, d'autant que M^^*^ de Vernal passait pour ne pas être tout à fait indifférente aux attentions répétées du jeune et fringant M. de Gerville, qui était considéré à Langon-les-Vignes comme la fleur des pois de la localité.
Malheureusement, M. de Gerville, s'il avait pour ' lui sa jolie tournure et sa taille bien prise, ne possédait guère d'autre bien, ce qui inclinait fort les parents de W^^ de Vernal à préférer aux grâces
indéniables de M. de Gerville les qualités d'ordre matériel qui rendaient à leurs yeux M. de laChalais un g-endre infiniment plus avantageux. Leur opinion à ce sujet se traduisait auprès de leur fille par des instances destinées à lui faire partager leur point de vue et à la résoudre à un choix auquel sa raison devait se prêter à défaut de son cœur. Néanmoins, M^^^ de Vernal hésitait à prendre une décision qui lui coûtait, et le débat eût traîné en longueur sans un événement qui en précipita brusquement la solution.
Ce fut à une fête chez la comtesse de Laurin que ledit événement se produisit, ^l^^ de Laurin réunissait pour une « sauterie » les amies de sa fille Etiennette. Comme on était dans la belle saison, le jardin avait été illuminé de lanternes de couleur. Durant toute la soirée, M. de Gerville s'était montré ostensiblement assidu auprès de I\r^^ de Vernal, qui semblait préférer ces attentions aux empressements rébarbatifs de M. de la Ghalais. Elle prouva, d'ailleurs, son sentiment à cet égard, en s'égarant avec M. de Gerville dans les détours d'un bosquet, au sortir duquel les deux amoureux se virent nez à nez avec l'irascible M. de laChalais. Cette rencontre eut pour suite que la soirée ne s'acheva pas sans que M. de la Ghalais ne trouvât l'occasion,
L 'ex-voto 2D7
SOUS un prétexte futile, de se prendre de querelle avec M. de Gerville, qui, le lendemain matin, reçut, à son réveil, la visite des témoins de son rival.
M. de Gerville n'était pas homme à se dérober à une pareille ambassade. Il tirait du pistolet comme un ange, et la provocation de M. de la Chalais lui donnait le choix des armes. M. de la Chalais fut rapporté chez lui avec une balle dans le genou, et si malencontreuse que les médecins jugèrent nécessaire l'amputation du membre si dextrement fracassé.
Quand on sut, à Langon-les-Vignes, que M. de la Chalais serait désormais infirme, les gens bien informés qui, en province, se font forts de n'ignorer rien des sentiments du prochain, même dans ce qu'ils ont de plus intime, déclarèrent que le mariage déjà incertain de M. de la Chalais et de ]Vr^« de Vernal en devenait des plus aventuré ; mais leurs pronostics furent bientôt démentis, car l'on ne tarda pas à apprendre que M^^^ de Vernal venait d'annoncer à ses parents qu'elle n'aurait jamais d'autre époux que M. de la Chalais, ce dont M. et M"ïe de Vernal se récriaient fort. Mais, de même que M"^ de Vernal ne tenait auparavant guère compte de leurs instances, elle ne voulait à présent
rien entendre de leurs objections. Il est vrai qu'elle avait pour motif secret à sa conduite de n'avoir pas été, par ses coquetteries avec M. de Gerville, étrangère à ce qui était arrivé à M. de la Ghalais, et qu'elle entendait, en quelque sorte, réparer ainsi le dommage qu'elle avait causé. Si bien qu'un beau midi, quelques mois après, toute la société de Langon-les-Yignes se réunissait à l'église pour y voir entrer M^'^ de Vernal en blanc costume de mariée et pour l'en voir ressortir, au bras de M. de la Ghalais, dont la jambe de bois sonnait sur les dalles plus rudement que la hallebarde du suisse.
Tout autre que M. de la Ghalais se fût attendri d'un procédé si noble, si généreux et si délicat, mais M. de la Ghalais ne tombait point dans ces sensibleries. La pauvre Alice de Vernal s'en aperçut bien vite, et elle découvrit bientôt que le caractère de son mari n'était pas de ceux qui se laissent aller à la reconnaissance et aux autres billevesées de même espèce. Non seulement M. de la Ghalais se montra en ménage ce qu'il était partout, c'està-dire insupportable, mais il joignit à ses façons ordinaires celle d'un véritable tyran domestique. M""^ de la Ghalais put faire l'épreuve de sa dureté, de son avarice et de maints autres dons exquis de sa nature. Soupçonneux, égoïste, bru-
l'eX-VOTO 25()
tal, M. de la Chalais mit promptemeiit sa femme au rang- des plus malheureuses de la contrée. Il ne lui épargna aucune avanie et la réduisit à une servitude qu'il ne se cachait pas de lui imposer et dont il lui prodiguait des marques éclatantes.
M'"® de la Chalais, si elle eût voulu se soustraire à cette tyrannie, aurait pu compter sur la faveur de l'opinion publique, mais cette sympathie n'eut jamais l'occasion de se montrer ouvertement, tant M""^ de la Chalais donna Texemple de la plus admirable résignation. Jamais une plainte, un regret ne s'échappèrent de ses lèvres. Pas une fois elle ne laissa entendre à qui que ce fût que le sort ne l'eût pas comblée. Aussi la saluait-on avec un respect infini, quand on la voyait, vêtue comme la plus mince bourgeoise, se rendre à quelque messe matinale.
Car c'était le seul instant où son tvran se relâchât de sa surveillance. En effet, hors ces visites quotidiennes à la petite chapelle Saint-Julien, la journée de M™*^ de la Chalais appartenait au bon plaisir de son morose époux. M. de la Chalais ne laissait nulle trêve à sa victime. Même lorsqu'elle n'était pas avec lui, M'"*^ de la Chalais ne pouvait oublier son mari. Le pilon de la redoutable jambe de bois retentissait dans toute la maison. M. de la Chalais
aÔO LE PLATEAU DE LAQUE
s'en servait comme d'un sig^nal et d'un avertissement. A l'appel du lourd bâton de frêne, M™^ de la Glialais accourait. D'année en année, d'ailleurs, les exigences de M, de la Chalais devenaient plus incohérentes et plus despotiques, mais sa méchanceté n'atteignit tout son plein que lorsque la maladie l'obligea à garder le lit. Adossé à ses oreillers, sa jambe de bois placée sur les couvertures, le terrible homme en usait comme d'une massue, et plus d'une fois il la fit tournoyer au-dessus de la tête de M™^ de la Chalais, quand elle tentait de le soulager en ses infirmités.
Cependant, les adversités conjugales de M™^ de la Chalais touchaient à leur fin. Le moment arriva où M. de la Chalais cessa ses moulinets et où la maison, qui avait pendant vingt ans retenti de ses bourrades, de ses colères et de ses fracas, demeura enfin silencieuse. M. de la Chalais était mort et bien mort; mais, malgré la certitude où elle était de sa délivrance, la pauvre M""® de la Chalais n'en pouvait croire ses yeux et ses oreilles.
Il lui semblait à chaque instant que le tyran de sa jeunesse allait se relever de sa couche, et c'est en vain qu'elle considérait la redoutable jambe de bois, désormais inofFensive, qui reposait dans un coin de la chambre mortuaire. Quoi, elle ne l'enten-