‹ Le plateau de LaqueChapitre 15 sur 15 · L EX-VOTO · texte numérisé non relu

L EX-VOTO

drait plus frapper le parquet ou heurter aux marches de l'escalier ! Gela passait sou imagination.

Son amie, Eliennette de Laurin, devenue M™*^ de Gerville, et que, depuis ce mariage, elle n'avait naturellement plus revue, la surprit en cette contemplation et en ces pensées. A la nouvelle de la mort de M. de la Ghalais, Eliennette de Laurin était accourue auprès d'Alice de Vernal. Les deux femmes tombèrent aux bras l'une de l'autre. Soudain M'"^ de la Ghalais poussa un cri d'épouvante. A la vue de ces épanchements, la jambe de bois avait dég-ringolé sur le plancher avec un bruit formidable, comme si M. de la Ghalais, tout mort qu'il fût, eût voulu, une dernière fois encore, faire le bourru et le tyran. Mais Etiennette de Gerville n'était pas femme à se laisser décontenancer, même par des manifestations d'outre-tombe. Aussi lorsqu'elle sortit de chez M™® de la Ghalais, après que cette dernière se fut remisede l'évanouissement que lui avait causé la terreur de cet algarade posthume, M™e de Gerville emportait-elle sous son manteau la jambe de bois de feu M. de la Ghalais, qui dut s'en aller dans la tombe privé de cet accessoire ligneux.

(( Faute de quoi, disait plus tard, en riant. M"'* de Gerville, ce vieux forban eût été fort capable de

s'en servir pour simuler le fantôme et pour venir tourmenter sa malheureuse veuve, qui méritait de goûter un repos bien gagné. Mais comme je ne savais trop que faire de ce trophée, je pris le parti de le suspendre en ex-voto dans la petite chapelle de Saint-Julien, où, depuis lors, il se balance à la voûte, encore tout furieux du bon tour que je lui ai joué. »

Telle fut l'histoire que me raconta un jour la vieille M™* de Gerville. Elle en savait bien d'autres sur les gens de Langon-les-Vignes, dont elle était la chronique vivante et où elle promène encore sa silhouette de fée carabosse, en capote à fleurs et en douillette de taffetas puce...

Lorsque M. Jules Durant s'éveilla, il devait être de fort bon matin, car, dès qu'il se fut mis sur son séant, les cornes du foulard dont il s'entourait la tète pour dormir ne dessinèrent sur le murqu'une ombre pale et incertaine. En effet, les persiennes de la fenêtre, qu'il avait g^ardée entr'ouverte, ne laissaient pénétrer dans la chambre qu'une lumière encore faible. Elle permettait cependant que M.Jules Durant pût lire distinctement l'heure marquée au cadran de sa montre. M. Jules Durant y constata qu'il était un peu moins de cinq heures. Cette indication concordait parfaitement avec le silence qui régnait dans la maison. Augustine, la vieille cuisinière, n'était pas encore levée.

Elle ne faisait en cela que suivre l'exemple que lui donnaient les habitants de la paresseuse petite ville de Blinval-sur-Arranche. A cinq heures du matin, Blinval et les Blinvallois reposaient encore d'un profond sommeil. M.Jules Durant avait beau, du fond de son lit, tendre l'oreille aux bruits du dehors comme à ceux du dedans, il n'entendait ni un roulement de charrette dans la rue, ni un cla-

quement de talons sur le trottoir, ni aucun murmure de voix. Seul, le tictac régulier de sa montre animait la paix de la maison.

Après avoir suivi un instant du regard la marche double des aiguilles, M. Jules Durant allait replacer l'objet sur sa table de nuit, quand un léger souffle d'air lui caressa les narines d'une bouffée de parfum. Au contact odorant, la bonne figure ronde et grasse de M. Jules Durant s'épanouit d'aise. Il respira avec une attentive gourmandise cette aubaine matinale et printanière. Elle lui rappelait que la belle saison était enfin venue et que, depuis quelques jours, le gros acacia, qui dressait sur la petite place son tronc rugueux et son feuillage délicat, était de nouveau couvert de fleurs. A cette pensée, M. Jules Durant n'y put tenir et, le madras au front, les pans de sa chemise lui battant les mollets, il sauta à bas de son lit et courut, pieds nus, à la fenêtre pour contempler la floraison tant attendue de son arbre favori.

L'acacia de M. Jules Durant était un bel arbre en pleine force et que nourrissait une sève généreuse, ainsi que l'attestaient la riche abondance et le vigoureux parfum de ses fleurs. Avec une fontaine dont le bassin, le plus souvent à sec, s'agrémentait, à son centre, d'un sujet en zinc, il composait le princi-

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pal ornement de la place Martin-Grivoire, nommée ainsi en mémoire d'un citoyen de Blinval qui s'était illustré dans la politique en siégeant vingt ans à la Chambre sans y avoir jamais ouvert la bouche, et qui avait doté lesBlinvallois de cette fontaine aussi parcimonieuse d'eau qu'il s'était montré lui-même avare de paroles. Cette place Martin-Grivoire, à peu près carrée et de proportions modestes, avait l'honneur d'être encadrée par les demeures des principaux fonctionnaires de Blinval, tandis que la bourgoisie riche et l'aristocratie du lieu — car Blinval possédait des représentants de l'une et l'autre de ces castes — préféraient le quartier dit des « Deux-Ponts», sans doute parce qu'il n'en n'existait qu'un seul, l'Arranche ayant emporté l'autre, un jour d'inondation. Si donc M. Le Varriseur et M. Rabondois voisinaient aux « Deux-Ponts w avec la baronne de Bourjaud et avec MM. de Contrie et du Beloir, le percepteur des contributions directes, M. Rebin, et le conducteur des ponts et chaussées, M. Frilaine, logeaient place Martin- Grivoire où habitait également le notaire, maître Vardat, qui cumulait ses fonctions basochiennes avec le mandat civique de maire de Blinval-sur- Arranche et de conseiller général de l'arrondissement.

M. Jules Durant, accoudé à l'appui de la fenêtre dont il avait repoussé les persiennes, pouvait, tout en contemplant l'acacia situé presque en face de lui, à un angle du terre-plein de la place, apercevoir à sa droite, en se penchant un peu, les panonceaux de M^ Vardat. Ces panonceaux, M. Jules Durant ne les considérait jamais sans un involontaire retour vers le passé et sans une certaine bienveillance. En effet, depuis trois ans que M. Jules Durant était venu s'établir à Blinval, M. Vardat était l'un des Blinvallois avec lesquels il entretenait les relations les plus suivies. De plus, c'était à M. Vardat qu'il devait de s'être logé place Martin- Grivoire et d'être ainsi à portée de jouir, dès les premiers jours du printemps, delà verdure de l'acacia dont il savourait en ce moment avec délices l'odeur fleurie. Néanmoins, malgré le plaisir qu'il prenait à ce régal odorant, M. Jules Durant s'était souvenu qu'il était en chemise et pieds nus, et il avait regagné son lit où il continuait ses réflexions en attendant que la vieille Augustine, dont le pas lourd rôdait à présent dans la maison, lui apportât son café au lait.

Tout en songeant ainsi avec recueillement aux circonstances déjà lointaines de son arrivée à Blinval, M. Jules Durant remontait insensiblement le

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cours de son existence et se rappelait les événements qui l'avaient déterminé à choisir cet endroit de la terre plutôt qu'un autre pour y terminer ses jours dans une paix dont la certitude avait été le princi- [)al butde sa vie et de ses travaux. G'étaientrexemple et la leçon paternels qui avaient décidé de la lig-ne de conduite adoptée délibérément et rigoureusement poursuivie parM. Jules Durant. Lorsque, à quinze ans, il avait vu son père, employé depuis plus de quarante années à la Banque de France, prendre sa retraite avec une pension de deux mille deux cents francs et végéter dans la triste situation du petit rentier parisien à qui ses étroits revenus imposent toutes les privations d'une misère décente mais quotidienne, Jules Durant s'était juré de se préparer de toutes ses forces, pour plus tard, une vieillesse différente. Non que le jeune Durant souhaitât de s'éteindre dans l'opulence I C'étaient là des rêves qu'il laissait volontiers à d'autres. Son ambition était plus modeste et plus facilement réalisable. Jules Durant avait en lui l'étoffe d'un sage. Ses vœux n'allaient pas au delà du désir d'une honnête aisance qui lui assurât, l'âge venu, le repos et la tranquillité. Jules Durant avait donc, d'avance, marqué ainsi une borne à son effort. Il voulait, à soixante ans, posséder, en toute propriété, le capi-

lai d'une rente de six mille francs, moyennant quoi il se faisait fort de n'avoir à se priver de rien et de n'avoir rien à demander à personne. Seulement, pour amasser ces six mille livres de revenu, il fallait risquer un enjeu et prendre une résolution héroïque. Jules Durant, s'il voulait avoir quelque chance de réaliser son dessein, devait renoncer à entrer dans une administration publique. L'indépendance de ses vieux jours, il ne pouvait la devoir qu'à des entreprises privées. Jules Durant ne serait jamais fonctionnaire.

Ce fut en ce renoncement qu'on peut dire qu'il fît preuve d'héroïsme. Il y a un véritable courage, pour un jeune Français, timide et routinier, à sacrifier, en vue d'un résultat, en somme problématique, la sécurité des filières administratives. Tel fut pourlantle cas de Jules Durant et il y eut d'autant plus de mérite que la nature ne l'avait pas doué d'aptitudes pour les carrières libérales. Jules Durant n'avait ni la langue d'un avocat, ni la cervelle d'un médecin. Il n'était non plus guère propre aux métiers industriels, à la lutte commerciale. Il lui fallait pourtant chercher sa subsistance dans une des nombreuses professions que l'on pourrait nommer les professions aléatoires, et, pour s'y tirer d'affaire et y réussir, il ne possédait guère les qualités requises.

A dix-huit ans, quand son père mourut, Jules Durant était un gros garçon joufflu, court sur pattes et sans prestance. Ajoutez-y qu'il manquait do bagout et d'entregent. II ne pouvait compter sur aucun appui. Ses seules armes étaient sa patience, sa sobriété, son obstination. Notez de plus que, sans être tout à fait un malchanceux, Jules Durant était un peu ce que l'on appelle un a guignard ». Non pas qu'il eût eu à subir de grands malheurs et de véritables catastrophes, mais les événements prenaient un pernicieux plaisir à de minutieux attentats contre sa personne et ses entreprises. Tous ces menus déboires, tous ces petits mécomptes n'étaient pas parvenus cependant à faire de lui un pessimiste. Au contraire, il avaitconservé une admirable et naïve confiance envers les hommes. L'excellent Jules Durant ne croyait guère à la malice et à la méchanceté du prochain. Il niait très sincèrement que personne eût jamais cherché à lui nuire, et ne convenait pas qu'on eût jamais usé envers lui de mauvais procédés. Sa parfaite loyauté ne voyait nulle part chez autrui la fourberie ni le mensonge. Plutôt que de reconnaître qu'on lui avait manqué de parole, il excusait le menteur en s'accusant de l'avoir mal compris ou de s'en être mal fait comprendre.

Et, en somme, Jules Durant avait raison d'être et de penser ainsi. La vie, en son ensemble et malgré ses anicroches, ne lui avait pas été particulièrement mauvaise puisqu'il en avait obtenu, en fin de compte, ce qu'il en avait le plus désiré. Certes, il s'était donné du mal. Il avait trimé, sué, couru. Il avait été obligé de contraindre sa nature foncièrement timide et réservée. Il avait sacrifié ses goûts, qui eussent été plutôt casaniers. Courtier d'assurances, représentant de commerce, il avait passé la plus grande partie de son temps dans la rue, en courses fatigantes et en démarches ennuyeuses. Doux et timide, il avait dû faire usage de brusquerie et d'insistance. 11 lui avait fallu discuter et convaincre. Homme de famille et de foyer, il n'avait connu, pendant quarante ans, que la gargote et le garni. Il était demeuré célibataire par raison et chaste par économie. Oui, mais à tout cela il y avait une compensation. Après tant d'années de travail et de privations, Jules Durant avait réalisé son rêve, ce qui est bien rarement accordé à qui que ce soit, même lorsque ce rêve est médiocre et raisonnable. A soixante ans, il possédait les six mille francs de rente qui devaient assurer le repos de sa vieillesse, et il avait pu accomplir le projet qui était le complément du programme qu'il s'était

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tracé : se retirer en province, dans une maison à lui, dans une petite ville tranquille où il pourrait se promener à petits pas^ sans risquer d'être bousculé par les passants et d'où, vers le soir, il pourrait sortir, la canne à la main, pour aller faire une promenade à travers champs, en écoutant les oiseaux chanter dans les arbres leur chanson d'adieu, et en mâchonnant une fleurette cueillie au revers du talus !...

A cette pensée, M. Jules Durant s'était retourné dans son lit. Une douce odeur pénétrait dans la chambre. Décidément l'acacia embaumait. A son parfum se mêlerait bientôt Tag^réable arôme du café matinal, qu'Auî^ustine ne tarderait pas à apporter. Et M. Jules Durant écoutait avec plaisir le bruit du balai d'Augustine dans l'escalier. M. Jules Durant en éprouvait une véritable satisfaction. Cet escalier était a son escalier » ; cette maison était « sa maison » ! Recroquevillé sous les draps, il goûtait une égoïste sensation d'escargot dans sa coquille. Il était propriétaire d'un immeuble comme son voisin et ami le notaire Vardat. C'étaient les deux logis les mieux situés de la place Martin- Grivoire, les plus proches de l'acacia. Qu'il avait donc eu raison de venir s'établir à Blinval et comme iil se félicitait du hasard qui l'y avait amené!

Car c'était le hasard qui avait fait de M. Jules Durant l'un des notables citoyens de Blinval. Résolu à quitter Paris, il s'était ouvert de son projet à son vieil ami Leroux. Leroux, chef de rayon au Bon Marché, aurait voulu faire de même, d'autant que, s'il lui arrivait jamais de pouvoir lâcher la boîte, il savait bien où il irait planter ses choux. Il connaissait un bijou de petite ville appelée Blinval, quelque chose de coquet et de frais, dans un pays de jardins et de bois et pas trop loin de Paris encore. C'est là qu'il ferait bon vivre et se reposer, mais, ' quand on a de la marmaille et une femme qui veut faire la dame, est-ce qu'il y a moyen de mettre un sou de côté? Cette conversalion frappa vivement Jules Durant. En revenant de chez Leroux, son parti fut pris. En route, il acheta un indicateur des chemins de fer. Au haut d'une pag-e, il avait trouvé le nom de Blinval, s'était reporté à l'horaire et, le surlendemain, il prenait son billet pour cette destination. Seulement l'excellent Jules Durant ne s'était pas aperçu que le Blinval vers lequel il se dirig-eait était précédé sur l'indicateur de plusieurs autres localités du même nom, orthographiées un peu différemment, dont la liste occupait le bas de la pag-e précédente et parmi lesquelles figurait le Blinval préconisé par le sieur

Leroux! Ce qui fit qu'eu approchant de son Blinval à lui, M. Jules Durant fut quelque peu étonné de ne pas découvrir les jardins et les bois dont lui avait parlé son ami Leroux.

Néanmoins, tel qu'il était, le Blinval où le sort l'avait conduit plut, dès l'abord, à M. Jules Durant, qui n'apprit son erreur que plus tard, par une lettre narquoise de Leroux, laquelle ne fut pas très à s'en §"OÛt et mit fin aux relations des deux amis. Durant y ayant répondu assez vertement. Blinvalsur-Arranche valait bien les autres Blinval, et puisqu'il avait trouvé celui-là, il s'en tiendrait à sa trouvaille!

Il y a, dans toute la France, d'innombrables petites villes qui sont charmantes. Selon la région, que ce soit en plaine ou dans la montagne, auprès d'une rivière ou au bord de la mer, au milieu des bois ou des prairies, au flanc d'un coteau ou au creux d'une vallée, elles ont chacune leur grâce particulière et offrent au passant quelque aspect pittoresque ou engageant. Elles donnent l'idée d'y vivre quelques jours ou longtemps. Elles demeurent dans la mémoire et y laissent une agréable image. Or, parmi toutes les petites villes, de France, Blinval est peut-être l'une des seules qui réalisent le miracle d'être absolument dépourvues de toute

espèce d'intérêt. Cette qualité spéciale lui vient non seulement d'elle-raême, mais encore du pays où elle est située. Blinval occupe un site d'une médiocrité vraiment exceptionnelle. Dès ses approches, cette médiocrité commence à se faire sentir. Aux alentours de Blinval, la couleur de la terre est vilaine, le feuillage des arbres est maigre, leur forme disgracieuse. L'horizon est dénué de toute harmonie. La rivière, que suit la ligne du chemin de fer, fait des courbes gauches et mal tracées. Elle roule une eau opaque et glaiseuse. Les fermes dispersées dans la campagne y sont mal posées. Quant à Blinval même, il est en parfait accord avec tout ce qui l'entoure.

Imaginez une petite ville de trois mille huit cents habitants et sans aucune sorte de pittoresque; des rues quelconques, bordées de maisons sans caractère, sans âge et sans particularités. Bhnval ne compte pas d'autres édifices que sa gare, son hôtel de ville, ses écoles et son église moderne, rebâtie, il y a une trentaine 4'années, par un architecte ignare qui en a fait une chose insignifiante et vulgaire, avec un autel de la rue Saint-Sulpice et des vitraux couleur d'urine. Ah ! elle n'a rien, l'église de Blinval, de ce charme intime que possède la plus pauvre église du village en son humble parure

de vieille pierre et de plâtre usé ! D'ailleurs, non seulement Blinval n'a pas d'église ancienne, mais encore on n'y rencontre aucun vestige du passé. Pas un vieux pont, pas un bout de vieux murs, pas un débris de tour, pas un reste d'ancien log-is, pas une enseig'ne amusante, pas une ruelle tortueuse, pas une antique borne ébréchée ! Blinval ne contient exactement aucun souvenir d'autrefois. On semble l'avoir acheté, de toutes pièces, dans une fabrique au rabais, où il aurait été exécuté avec des laissés pour compte. On dirait qu'on l'a placé, là, n'importe comment, pour s'en débarrasser. Il ne se rattache à rien. Il n'a même pas ces g-entilles coquetteries que montrent parfois les villes neuves et qui font leur pardonner leur nouveauté.

Et, néanmoins, M. Jules Durant se souvenait non sans plaisir de son arrivée à Blinval. Plus de trois années s'étaient écoulées depuis le jour où, après s'être enquis à l'hôtel de l'étude du notaire, il avait, pour la première fois, sonné à la porte de M® Vardat. Ce coup de sonnette avait été son premier acte décisif de rentier, et chaque fois qu'il retournait chez M. Vardat, il éprouvait de nouveau cette impression d'indépendance et de bien-être. D'ailleurs, M. Vardat Tavait séduit dès l'abord par la rondeur et la bonhomie de son accueil qui con-

trastaienl avec Taspect cossu et sérieux du cabinet de travail où le notaire donnnait ses audiences. Lorsque M. Jules Durant avait exposé à M® Vardat son intention d'acquérir une maison à Blinval et de s'y fixer, le notaire l'avait fort encouragé à mettre ce projeta exécution. Le séjour de Blinval était tout à fait le séjour qui convenait à un homme comme M. Jules Durant, et M. Vardat avait vanté les avantages de la petite ville qu'il avait l'honneur d'administrer municipalement. Blinval offrirait à son nouvel hôte toutes les ressources désirables et même certaines distractions de société qui n'étaient pas à dédaigner. Les familles de Blinval étaient accueillantes et M. Jules Durant ne manquerait pas de s'y créer de cordiales relations. De plus, Blinval n'était qu'à trois quarts d'heure en chemin de fer de Saint-Granvier. A Saint-Granvier, il y a une très belle salle de théâtre où des troupes de passage donnent souvent des représentations très appréciées, et les bals de la Préfecture sont réputés. Enfin, l'élégante station thermale de Journy-les-Bains est également à proximité. Certes, M. Jules Durant ne pourrait trouver mieux que Blinval pour y établir ses pénates et M . Vardat l'y aiderait de toute son expérience professionnelle. M. Jules Durant avait été fort satisfait de cette

première entrevue avec M° Vardat. Dès le lendemain, il avait commencé la visite des immeubles que lui avait indiqués le notaire. De toutes les maisons qu'il examina, celle de la place Martin-Grivoire lui plut davantage. Elle était de bonne apparence, quoique modeste, bien distribuée et d'un prix abordable. Certes, M. Jules Durant eût peut-être souhaité qu'elle comportât un petit jardin, mais les jardins manquaient à peu près complètement à Blinval.LesBlinvallois n'avaient pas l'âme rustique. Seule la baronne de Bourjaud,aux « Deux-Ponts », entretenait une serre où elle cultivait des plantes grasses, ce qui était, sans que l'on sût bien pourquoi, un éternel sujet de plaisanteries sur son compte. Du reste, Blinval ne possédait pas le moindre square, pas la moindre promenade ombragée. Quand les Blinvallois voulaient prendre l'air, ils Tallaient respirer sur la grand'route. Ce dédain botanique était un trait du caractère local. Le seul arbre de la ville était l'acacia de la place Martin- Grivoire. M. Jules Durant en jouirait de sa fenêtre. Enfin l'acte de vente de la maison fut passé.

Les quelques aménagements nécessaires exécutés, M. Jules Durant l'avait meublée sommairement, et, un mois après son arrivée à Blinval, le nouveau propriétaire s'y était installé. Ce jour-là,

il fut invité chez les Vardat. M™"^ Vardat qui, en même temps que la femme la plus éléijante de Blinval, passait aussi pour en être la ménagère la plus accomplie, avait bien voulu céder à M. Jules Durant sa cuisinière Augustine, qui devenait trop vieille pour le service d'une maison aussi considérable que celle des Vardat, mais qui était parfaite pour tenir le ménage d'un célibataire.

Si M. Jules Durant conservait bon souvenir des débuts de son séjour à Blinval, il ne pouvait, tout de même, s'empêcher de reconnaître qu'il s'y était senti quelque peu dépaysé et qu'il n'était pas sans y avoir éprouvé quelque ennui. Les journées lui avaient souvent paru longues, de son lever à son coucher, de l'heure où Augustine lui apportait son café au lait à l'heure où elle lui montait sa boule d'eau chaude. En dehors de M. et de M™^ Vardat, M.Jules Durant ne connaissait personne à Blinval. Sur le conseil de M. Vardat, il avait fait quelques visites qui lui avaient été poliment rendues, mais les relations en étaient demeurées là. Avant d'être adopté par les Blinvallois, il fallait que M. Jules Durant accomplît son stage. Du reste, M. Jules Durant n'était pas autrement fâché de sa solitude. Il était venu à Blinval pour y vivre tranquille et il y vivait dans une paix parfaite. Comme on était en

hiver et que le temps était mauvais, M. Jules Durant passait de longues heures à sa fenêtre à contempler le cailloutis de la place Martin-Grivoire, et c'était dans ses contemplations hivernales qu'il avait commencé à lier amitié avec son voisin l'acacia.

Ce fut par un jour de vent que M. Jules Durant ressentit pour l'acacia de la place Martin-Grivoire un sympathique intérêt. Une véritable tempête s'était déchaînée sur Blinval. La bourrasque emplissaitla ville d'une rumeur gémissante, détraquait les girouettes, disloquait les volets, arrachait des tuiles et confinait dans leurs maisons les Blinvallois ahuris. Aucun passant ne s'aventurait dans les rues et la place Martin-Grivoire étaitencore plus déserte que de coutume. M. Jules Durant, pour s'occuper, avait essayé de lire son journal, mais le fracas de l'ouragan lui causait des distractions continuelles. De son fauteuil, qu'il avait poussé vers la fenêtre afin d'y voir plus clair, M. Jules Durant considérait alternativement le ciel chargé de nuages et les tourbillons de poussière qui se formaient sur la place; mais bientôt l'acacia accapara toute son attention. Le pauvre arbre en voyait de dures. Son tronc secoué tremblait aux rafales. Ses grosses branches s'agitaient en geignant et ses petites se démenaient avec une véritable frénésie comme pour

demander secours. Parfois, on eût dit que le vent allait le déraciner ou le briser et M. Jules Durant, peu à peu, se passionnait pour cette lutte. Elle lui semblait confusément une image des difficultés de sa propre vie, et quand l'arbre avait résisté à quelque bel assaut aérien, il en éprouvait une vague fierté et était sur le point d'applaudir à cette défense héroïque.

D'ailleurs, l'acacia s'obstinait vaillamment et faisait bonne contenance. Il se comportait adroitement et courageusement. Il semblait doué d'intelligence. Il soutenait avec conviction les attaques de son ennemi invisible. Les péripéties de ce combat singulier avaient duré assez longtemps et M.Jules Durant les avait suivies avec une attention sans défaillance, jusqu'à l'heure où la nuit était tombée et où la vieille Augustine avait apporté la lampe. Jamais une journée n'avait passé pour M. Jules Durant avec une pareille rapidité, et, toute la nuit, il rêva du spectacle qu'il venait d'avoir sous les jeux. Aussi dormit-il assez mal et s'éveilla-t-il à plusieurs reprises en croyant entendre le craquement décisif. Le matin, à peine réveillé, son premier soin fut de courir à la fenêtre. Oh bonheur ! l'acacia était toujours debout ! Il avait bien perdu quelques branchettes, mais l'avantage lui

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restait. Qaant au vent, il était parti et avec lui il avait emmené les sombres nuag^es qui, la veille, lui faisaient cortèg-e et qui se bousculaient en désordre dans le ciel au-dessus de Blinval. A présent, un clair soleil d'avant-printemps faisait de son mieux pour ég-ayer la triste petite place Martin-Grivoire. L'acacia triomphant y chauffait son tronc meurtri et étendait sur l'azur ses branches endolories. Et M. Jules Durant avait éprouvé à ce spectacle une véritable joie. Son cœur s'était dilaté d'aise. Il aurait voulu clamer cette victoire dans tout Blinval. Maintenant, il y avait un ami.

Aussi fut-ce pour lui une véritable fête quand, quelques semaines après, l'acacia commença à se couvrir de feuilles. Avec quelle sollicitude attentive M. Jules Durant n'avait-il pas suivi les prog^rès du héros de la place Martin-Grivoire ! Mais son enthousiasme fut à son comble lorsqu'au feuillage se mêlèrent de belles g^rappes de fleurs parfumées. Il ne se lassait pas de les admirer, et, pour en mieux respirer l'odeur, il gardait sa fenêtre ouverte pendant la nuit, ce quicontrariait ses principes d'hyg-iènejmais il s'en remettait à son madras du soin de le garantir des fraîcheurs nocturnes. Cette imprudence pouvait avoir pour conséquence quelque bon rhume de cerveau; l'amour a toujours fait com-

mettre des folies, et c'était de Tamour qu,e Jules Durant éprouvait, sous une forme inattendue, pour ce bel acacia, paré de fleurs comme une fiancée et qui lui présentait ses bouquets odorants. Aussi, l'époque de la floraison passée, M. Jules Durant ne cessa-t-il de témoigner sa reconnaissance à l'objet de son amour. L'été, plus d'une fois, dans les mois de sécheresse, M. Jules Durant, en amoureux attentif, sortit, pendant la nuit, de son logis, pour aller arroser le pied de son arbre chéri. Il faisait cela en se cachant, car il craignait que la vieille Augustine se moquât de lui et il serait mort de honte si M. Vardat l'avait surpris dans cette occupation agreste.

M. Jules Durant, en efl'et, avait essayé, à plusieurs reprises, de communiquer au notaire son admiration pour l'acacia de la place Martin-Grivoire, mais M. Vardat avait fait la sourde oreille aux insinuations, d'ailleurs voilées, de son client, administré et ami. Loin d'apprécier à sa juste valeur l'arbre solitaire de Blinval, il le considérait plutôt comme une anomalie fâcheuse qu'une bonne voirie eût pris à cœur de faire disparaître. A quoi rimait, sur la correcte place Martin-Grivoire, cet acacia poussé là, on ne savait comment ni pourquoi ? Si encore il avait eu son pendant, le

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goût si français pour la symétrie eût été satisfait. Et M. Vardatliaussait dédaigneusement les épaules. Qu'on lui parlât plutôt de la fontaine sans eau, de son bassin à sec avec son sujet en zinc ; c'était là un monument digne de Blinval ! Aucune de ces deux opinions ne correspondait à celles de M. Jules Durant. La fontaine lui était indifférente et il adorait l'acacia. Comme tous les amoureux, M. Jules Durant était timide. Il s'était donc contenté de garder pour lui ses sentiments, mais il fallait bien toute l'autorité du notaire pour que celui-ci ne fût pas déconsidéré aux yeux de M. Jules Durant par une pareille façon de penser.

C^était, en effet, un homme important que M® Vardat, et il occupait à Blinval une situation prépondérante. Ayant acheté, une quinzaine d'années auparavant, une des deux études de la ville, il l'avait amenée à un haut degré de prospérité. Peu à peu, le notaire rival avait vu diminuer sa clientèle. Son étude était à présent presque abandonnée. Toutes les affaires lucratives passaient à M*^ Vardat, et son confrère, M® Pénissier, ne conservait plus que des broutilles. De toute la société aristocratique et bourgeoise de Blinval, seule la baronne de Bourjaud était demeurée fidèle à ]\P Pénissier. Cette dame, qui avait pour passion dominante la culture en

serre des cactus, des aloès et autres plantes grasses et piquantes, manifestait une sympathie intraitable pour M^ Pénissier, dont le principal souci était une collection minéralogique qu'il comptait laisser après lui à l'ing^rate ville de Blinval, qui n'en avait d'ailleurs que faire. Absorbé par ses classifications et ses étiquelag-es, M^ Pénissier ne déployait à sa fonction qu'une activité médiocre, tandis que M* Vardat était un esprit plein de ressources et d'expédients. L'aspect des deux notaires contrastait autant que leurs caractères. M. Pénissier était un long vieillard sec et méticuleux. M. Vardat était un gaillard robuste et important, malgré ses manières onctueuses. Son air jovial et bon vivant inspirait la confiance. M. Vardat était considéré par tous les Blinvallois comme une des fortes tètes de la localité. Blinval était fier de son notaire et M. Vardat faisait de louables efforts pour justifier cette estime, qu'on ne lui marchandait pas.

Un des points qui valaient le plus de considération à M. Vardat était sa manière de dépenser son argent. M. Vardat s'entendait, comme on dit en province, à faire danser les écus. Or, la grosse bourgeoisie et la petite aristocratie qui formaient la société de Blinval s'adonnaient aux pratiques de la plus stricte économie. Les familles aisées deBlin-

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val ne s'accordaient g'uère de luxe et de superllii. Les Blinvallois ne donnaient aucunement dans la dissipation et montraient même plutôt quelque penchant à l'avarice. La tenue des meilleures maisons blinvalloises était fort serrée, le mobilier y était médiocre, la table parcimonieuse. Les femmes s'habillaient avec mauvais g"oùt, mais avec simplicité, et les modes de Paris ne parvenaient à Blinval qu'avec des modifications qui les faisaient cesser d'être dispendieuses. Il suffisait d'assister, le dimanche, à la sortie de la grand'messe pour se rendre compte que les dames de Blinval ne devaient pas faire de bien grosses notes chez leurs couturières. Mais si telles étaient les mœurs de Blinval, par unesin§"ulière et inexplicable contradiction, tout ce que les Blinvallois et les Blinvalloises eussent blâmé chez eux-mêmes, ils Tacceptaient sans restriction et sans envie de la part du ménage Vardat. Bien plus, d'une façon de vivre si différente de la leur, ils concevaient une sorte d'admiration.

Que les Vardat eussent la maison la mieux meublée et la mieux entretenue de tout Blinval, une maison qui possédait une salle de bains du dernier modèle, des cabinets à l'anglaise et un calorifère perfectionné, cela paraissait tout naturel, de même que personne ne s'étonnait de savoir que la cuisine

était pratiquée chez les Vardat avec un remarquable souci de gourmandise et de raffinement. Les mets fins, les primeurs les plus recherchées paraissaient, au su et à l'approbation de tout Blinval, sur la table des Vardat. Les meilleurs vins y montaient d'une cave bien garnie. Les Vardat faisaient venir du dehors toutes sortes de spécialités, car M. Vardat était gourmet et M™^ Vardat était fine bouche. ]\jme Vardat, petite personne mignarde et prétentieuse, assez jolie encore, de santé assez délicate, se servait du prétexte de cette santé pour se dispenser des corvées de sa situation. Elle se plaignait souvent de fatigues, de migraines et de vapeurs, restait des semaines entières étendue sur son canapé, vêtue de peignoirs élégants, entourée de journaux de modes et de romans. Sa toilette Toccupait beaucoup et elle réalisait des merveilles de goût et de distinction. Elle commandait ses toilettes à une grande maison de Paris. Elle portait des chapeaux charmants dont la variété et l'élégance étaient un des sujets de conversations de Blinval. Le plus incroyable, c'est que personne ne lui reprochait son luxe et sa coquetterie. Rien ne semblait trop bo n ni trop beau pour les Vardat .

En cela, M. Vardat partageait le sentiment de sa femme et de tout Blinval. Les vêtements du

notaire Vardat étaient découpe irréprochable. Il se montrait toujours ganté de frais et portait à ses cravates des épingles de prix. Gomme il était chasseur, il louait aux environs un vaste terrain de chasse où le menait une jolie charrette anglaise, traînée par un cheval vif qu'il conduisait avec maîtrise. Il possédait de beaux fusils, des chiens bien dressés et, quand il se rendait à la gare, pour aller à Saint-Granvier, où il passait souvent la journée pour ses affaires et quelquefois la nuit pour ses plaisirs (se chuchotait-on avec indulgence à Toreille), son nécessaire de voyage en maroquin noir et sa lourde valise en peau de truie attiraient Tadmiration, sans que quiconque trouvât à redire à cet épicurisme peu dissimulé.

Blinvaldonc, tout entier, applaudissait à la large façon de vivre de son maire et de son notaire. En ces deux fonctions, M^ Vardat inspirait une confiance illimitée. Son conseil municipal lui obéissait au doigt et à l'œil. Sa clientèle suivait aveuglément ses conseils. En matière de vente et d'achat, de donation et de testament, l'opinion de M. Vardat faisait loi. Bien plus, la plupart de ses clients s'en remettaient entièrement à ses lumières pour l'administration de leur fortune. Des capitaux considérables étaient déposés entre ses mains. Il était, pour

ainsi dire, une sorte de surintendant des finances de Blinval. Sa réputation même s'était répandue aux environs. M. Vardat exerçait son prestige sur les châteaux d'alentour et il n'était pas rare de voir, arrêté à la porte de l'étude, le pliaéton du baron Plantier ou l'antique calèche de la marquise douairière de Barcoulan, à moins que l'on n'entendît gratter du sabot, attaché par la bride au tronc de l'acacia, le gros alezan de M. Dupanat, le propriétaire de l'établissement thermal de Journy-les-Bains. Tel était l'entraînement général qu'exerçait M. Vardat et auquel il eût été bien difficile que résistât M. Jules Durant, d'autant plus que M® Vardat s'était montré fort complaisant avec lui, quand il était venu s'établir à Blinval. Aussi Jules Durant n'avait-il pas tardé à se conformer à l'usage universel en priant M. Vardat de vouloir bien accepter le dépôt,, la garde et le maniement de ses fonds. Le notaire n'avait montré aucun empressement à consentir à la demande M. Jules Durant, de sorte que M. Jules Durant avait dû revenir à la charge pour que Vardat lui rendît ce service. Le docile Jules Durant sentait bien qu'il ne serait pas un véritable Blinvallois tant qu'il n'aurait pas accompli cette formalité financière, et puis la politesse voulait qu'il insistât auprès du notaire. S'abstenir de déposer

ses fonds chez M. Vardat eût été, en quelque sorte, adopter envers lui une attitude hostile. Jules Durant se serait trouve ainsi dans un cas fâcheusement exceptionnel. Cest pourquoi il se sentit plein d'aise quand il eut remis à M. Vardat sa petite fortune. Cette remise lui valut une seconde invitation à dîner du notaire, où la notairesse se montra dans le déshabillé le plus calant. Désormais Jules Durant était un véritable Blinvallois et, par conséquent, un admirateur de plus des faits et gestes de M. Vardat. Cette admiration, d'ailleurs, était sincère. Que M. Vardat n'aimait-il les acacias ! C'était la seule chose que lui reprochât M. Jules Durant.

Si M. Vardat était considéré dans tout Blinval comme le parangon des maîtres et comme le phénix des notaires, deux voix cependant manquaient à cet unanime concert de louanges. Oui, M. Vardat comptait deux détracteurs. L'un était son confrère M. Pénissier; Tautre, la vieille Augustine. Or M. Pénissier n'y allait pas de main morte dans l'appréciation qu'il faisait du « sieur Vardat ». Quand un des rares clients de l'étude Pénissier s'avisait de prononcer le nom de M. Vardat, M. Pénissier avait peine à contenir son sentiment. « Vardat, disait-il, c'est bien simple, il finira au bagne. Laissons-le suivre sa route, mon ami, et nous verrons

2f)2 LE PLATEAU DE LaOL'E

au bout la belle culbute. » Et M. Pénissier regardait sa vitrine minéralog-ique, comme s'il se préparait à y étiqueter le petit caillou qui devait, un jour ou l'autre, provoquer le faux pas de son ennemi. ' Quant à la vieille Augustine, elle était moins caté§"orique ; seulement, elle aA^ouait que M. Vardat, chez qui elle avait servi, ne lui « revenait pas ». « Il n'est pas si bon homme que ça, voyez-vous, monsieur Durant, disait-elle, votre Vardat! lia beau faire le gentil et le bon apôtre, on ne trompe pas une vieille pie comme moi. Ah ! il a du vice, allez, notre maire, et pas commode, quand il s'y met. Tenez, moi qui vous parle, je l'ai vu traiter cette pauvre petite M^^ Vardat comme une malheureuse. Il s'agissait de je ne sais quoi, de ce maudit argent, pardi! Il fallait le voir gueuler, M. Vardat! Même que la petite dame s'est « revipée » et lui a crié qu'il était une canaille. Ça, je ne sais pas si c'est vrai, mais ça pourrait bien être. Il y en a, des canailles, et tout le monde n'est pas une bonne pâte d'homme comme vous. »

M. Jules Durant sourit en se rappelant les propos d'Augustine. Ils n'étaient pas de force à ébranler l'admiration qu'avec tout Blinval il professait pour M. Vardat. Mais, un jour ou l'autre, il saurait bien fermer la bouche à la vieille bonne, avec

l'acacia. 293

ménagement, du reste, car elle faisait de l'excellente cuisine et le café merveilleusement. A ce moment même, Augustine frappait à la porte et entrait en tenant à la main un plateau sur lequel était placé le petit déjeuner de son maître. Quand elle eut posé le plateau sur le guéridon, elle attendit la question inévitable que lui adressait, chaque matin, M. Jules Durant en s'accotant à son oreiller et en égalisant les pointes de son madras :

— Eh bien, Augustine, quoi de nouveau aujourd'hui?

Augustine, avec un geste qui lui était coutumier, souleva la lourde poitrine qui ballottait dans son caraco du matin :

— Du nouveau, pour sûr. Monsieur, que je n'en sais guère, car vous ne voudriez pas que ça en soit, si M. Vardat va prendre le train de dix heures pour Saint-Granvier. Il a crié tout à l'heure à Pierre d'atteler la charrette anglaise. Je l'ai entendu pardessus le mur de la cour. Ah! ce qu'il est agité depuis quinze jours, M. Vardat! C'est la troisième fois de cette semaine qu'il va à Saint-Granvier. Qu'est-ce qu'il peut bien fricoter là-bas, ce vieux pantin! Peut-être bien, après tout, qu'il va voir des belles, les hommes sont si bêtes!

M. Jules Durant avait mis deux morceaux de

sucre dans sa tasse. Les cornes du madras s'agitèrent sur son front. L'odeur du café chaud se mêlait agréablement au parfum de l'acacia. M. Jules Durant se sentait tout guilleret, ce matin-là.

— Hé! Hé! Augustine, vous pourriez dire vrai. M. Vardat a encore bon pied, bon œil.

Par une de ces contradictions qui lui étaient familières, Augustine haussa les épaules et regarda son maître avec dédain :

— Non, tout de même, vous ne me ferez pas croire que M. Vardat court la gueuse. Il a d'autres chats à fouetter. Il y a du grabuge dans la maison, fiez-vous-en à moi, monsieur Durant. Je le sais par Félicie, la femme de chambre de Madame. Madame a des crises de nerfs tous les jours. Elle pleure et fait le train. Elle[grince pour une porte qu'on ferme, pour n'importe quoi qu'on laisse tomber, que c'est une vraie bénédiction. Aussi je parierais bien que M. Vardat n'a pas le cœur à la rigolade. Sa petite dame lui cause trop de tintouin, sans compter qu'il paraît que M. Pénissier lui fait des ennuis par rapport à la succession Darambon. Mais il s'en tirera, le vieux renard, il est malin, quoique M. Pénissier et Madame lui en fassent voir de grises. Tenez, je ne serais pas étonnée qa'il soit allé à Saint-Granvier chercher quelque grand médecin. On ne peut

l'acacia 2QD

pas laisser une épouse dans un pareil état. Elle ne peut rien supporter. C'est pas des femmes comme nous, voyez-vous, ces dames-là, monsieur Durant!

M. Jules Durant acquiesça à cette assimilation qui l'identifiait à un sexe auquel pourtant il n'avait aucun droit, mais Augustine le toisa d'un air mécontent. Elle aurait voulu que M. Durant prît une part plus active à la conversation. Or, M. Durant semblait distrait. Parler seule est agréable, mais il est plus ag-réable encore de couper la parole à un interlocuteur. Augusline s'impatienta :

— Qu'est-ce que vous avez donc à renifler comme cela,c'est-il que mon café ne sent point bon ? Ah ! mais j'y suis, c'est votre « ag-acia » qui vous tracasse. C'est vrai qu'il est beau, celte année, mais je ne peux pas en sucrer votre café. Allons, ne laissez pas refroidir votre déjeuner. Il est déjà huit heures et demie. Ah! c'est agréable de faire la grasse matinée et d'avoir des rentes !

Et la vieille Augustine s'en alla, en jetant un coup d'œil sévère vers la fenêtre et vers « l'agacia » qui épanouissait ses bouquets de fiancée et sur lequel un oiseau posé chantait.

Rien, dans la journée qui succéda à cette mati-

née, ne pouvait laisser prévoir l'événement qui devait frapper d'une douloureuse stupeur le brave Jules Durant. Après avoir pris comme d'habitude son repas d'onze heures dans sa salle à mander et fumé sa pipe en sirotant, les coudes sur la table, un petit verre de rhum, M. Jules Durant était allé dans le vestibule chercher sa canne à pêche, sa boîte à vers et son filet à poisson. 11 devait rejoindre le percepteur M. Rebin, qui l'avait invité à venir faire une partie de pêche en sa compagnie sur les bords de i'Arranche. Rebin le percepteur était, avec Jules Durant.le seul pêcheur de Blinval.Un certain nombre de Blinvallois avaient essayé, jadis, de s'adpnner à ce divertissement inofïensif, mais ils avaient dû y renoncer, l'un après l'autre, à cause du manque absolu de poissons dans les eaux de l'Arranche. La rivière était vraiment déserte de tout hôte écailleux. Après de longs et infructueux efforts, il avait bien fallu reconnaître cette pénurie. Peu à peu les plus enragés abandonnèrentleurs postes favoris. Une à une, les cannes à pêche de Blinval rentrèrent dans leurs étuis. Les hameçons se rouillaient sur la planchette. Désormais, les vers déterre et les mouches pouvaient considérer Blinval comme un séjour sans danger et y vaquer impunément à leurs occupations souterraines et aériennes. Seul,

le percepteur Rebin maintenait la tradition qui veut que toute rivière soit pourvue d'un pêclieur à la ligne. L'habitude de percevoir l'impôt sur les bourses les plus rebelles et d'en avoir toujours le dernier mot ou, plus exactement, le dernier sou, avait développé en lui une fermeté de caractère exceptionnelle. Rebin s'était juré de prendre au moinsun poisson dans TArranche et il avait entraîné le docile Jules Durant dans cette chimérique gageure. Mais Jules Durant était un pêcheur occasionnel qui ne venait que de temps à autre jeter dans l'onde avare son liège inutile, tandis que Rebin ne manquait pas un jour à faire de longues stations au bord de l'eau. Cette assiduité, loin d'être un sujet de plaisanterie pour les Blinvallois, leur inspirait au contraire une grande estime pour le percepteur Rebin, surtout depuis qu'un inspecteur des finances facétieux, comme il y en a même dans cette grave corporation, n'ayant, lors de sa tournée, trouvé Rebin ni à son bureau, ni à son domicile, avait pris le parti de venir le relancer au bord de la rivière et de n'en pas trouver plus mal tenus les comptes de ce percepteur dont il partageait la passion piscicatoire. Donc son goût pour la pêche ne nuisait nullement à Rebin dans l'esprit de ses concitoyens. On aime à Blinval les gens qui ont de la

suite dans les idées et qui montrent de l'entêtement. Rebin n'était pas seulement un obstiné, c'était un apôtre et il avait convaincu Jules Durant d'acheter une canne à pêche et une ligne. Jules Durant était son premier disciple.

Jules Durant, son roseau sur l'épaule, était allé retrouver Rebin. En passant devant Facacia, il l'avait encore regardé avec amour et il avait flatté de la main sa bonne écorce. Cela fait, il s'était dirigé vers l'Arranche et il s'était installé au bord de l'eau avec Rebin, en fumant sa pipe, tandis que l'héroïque Rebin se privait de sa cigarette pour ne pas perdre de vue,, un seul instant, le bouchon révélateur. Pendant les longues heures de leur faction riveraine, les deux hommes avaient échangé de rares paroles. Une fois, il sembla à Rebin que le bouchon plongeait, mais cette fausse alerte n'eut pas de suites. De cette déconvenue, d'ailleurs, le patient Rebin n'avait montré aucune mauvaise humeur. Un espoir indéfectible le soutenait. Il y a toujours un poisson dans une rivière et Rebin avait la conviction profonde que ce poisson, un jour ou l'autre, scintillerait hors de l'eau au bout de sa ligne. Serait-il gros ou petit, ce poisson, c'est ce qui importait peu à Rebin. Ce qu'il voulait^ c'était rendre à l'Arranche l'honneur qu'elle avait perdu

et donner aux Blinvallois une raison de plus d'être fiers de leur rivière à qui nul cours d'eau de France ne pourrait désormais plus rien reprocher! Et Rebin, tout en escomptant le triomphe de sa persévérance, se consolait aisément, par la certitude qu'il en avait, qu'il fût encore différé.

Cependant, six heures ayant sonné au hideux clocher de l'église, les deux hommes avaient rangé leurs ustensiles et repris le chemin de Blinval.Tout en marchant, Jules Durant pensait tendrement à l'acacia. C'était vers le soir que le parfum de ses fleurs se dégageait le plus fortement. M. Jules Durant pressait le pas, côte à côte avec le percepteur Rebin, qui sifflotait une marche militaire. Ils traversèrent le quartier des Deux-Ponts, remontèrent la rue Croisée, et, comme la demie tintait à la mairie, ils débouchèrent sur la place Marlin- Grivoire.

Ainsi que l'on pouvait s'y attendre de la part d'un amoureux, le premier coup d'œil de M. Jules Durant fut pour son cher acacia. Bien souvent il y avait pensé pendant cette journée de pèche. Il en comparait l'ombrage fleuri à la maigre feuillaison du saule rabougri auprès duquel il avait déposé sa boîte à vers, tandis que Rebin avait pendu la sienne à la branche cassée d'un aulne chétif qui

inclinait mélancoliquement son tronc déjeté sur Teau bourbeuse de TArranche, et tout en revenant vers Blinval, M. Jules Durant se réjouissait à la pensée dS" retrouver sur la place son acacia bienaimé. D'ordinaire, quand il arrivait chez lui, M. Jules Durant en apercevait les branches se détachant sur la façade de sa maison, mais aujourd'hui il avait beau reg^arder, il ne distinguait rien. L'arbre avait disparu.

Stupéfait, M. Jules Durant avait poussé une exclamation de surprise. De quelle hallucination étrange était-il le jouet ? Est-ce que, par hasard, il devenait fou ? Que signifiait cette berlue soudai ne ? Jules Durant avait passé la main sur ses yeux. De bonne foi il s'attendait à voir reparaître l'acacia. Mais non ! A l'endroit où il s'élevait d'habitude, un groupe de Blinvallois se pressait : une vingtaine de personnes, hommes, femmes, enfants, parmi lesquelles M. Jules Durant reconnut Rabois, le menuisier, et Larenty, le bûcheron. Tout à couple groupe se sépara. Heurtaut, le garde champêtre, menaçait de sou bâton quelques gamins qui gambadaient en a^^itant à grands bras des branches fleuries. Il y eut des poussées, des rires et des cris.

Jules Durant était devenu pâle comme un mort.

3oi

Au milieu du cercle formé par les curieux, l'acacia gisait sur le sol, qu'il couvrait de son branchage répandu. Rabois, un pied posé sur le tronc, détachait une des cordes qui avaient servi à lier le beau prisonnier, tandis que Larenty, sa hache sur Tépaule, prenait des airs de vainqueur. Ah ! les misérables, c'étaient donc eux qui avaient commis ce crime méchant et stupide; et le pauvre M. Jules Durant avait l'impression d'être le spectateur d'un assassinat ! L'indignation qu'il éprouvait le tenait cloué au sol. Ses jambes se dérobaient sous lui. Des larmes de rage et de chagrin lui montaient aux yeux. Son acacia, son cher acacia, il était là, misérablement abattu, allongé dans la poussière avec ses belles fleurs qui, ce matin encore, s'épanouissaient triomphalement au soleil. Mais pourquoi avait-on fait cela? Oui donc avait pu ordonner cette méchanceté inutile? Oui donc lui en voulait pour avoir ainsi cherché à l'atteindre dans ses affections les plus intimes, car le pauvre M. Jules Durant croyait sincèrement et naïvement que cet attentat avait été dirigé contre lui. Pourquoi avaiton tué son seul ami, car que lui importait ce Rebin debout à ses côtés, que lui importaient les Blinvallois de sa connaissance? Ce qu'il aimait, c'était son arbre, son bel arbre, son bel acacia feuillu et

odorant qui se dressait si joliment sur la triste place Marlin-Gri voire toute embaumée de son parfum, et qui maintenant gisait lamentablement, son écorce ouverte par la hache, ses branches brisées dans sa chute, ses fleurs dispersées aux mains des polissons !

M. Jules Durant s'était précipité vers le garde champêtre. En le voyant s'approcher, Heurtant avait porté la main à sa casquette. Jules Durant était devant lui, balbutiant, haletant, la gorge serrée. Les mots pouvaient à peine sortir de sa bouche. Enfin il put articuler d'une voix étranglée :

— Malheureux, qu'avez-vous fait ? Pourquoi avez-vous abattu l'acacia?

Heurtant regardait M. Jules Durant avec étonnement. Il ne reconnaissait pas le bourgeois tranquille et discret qu'il avait l'habitude de saluer respectueusement. M. Jules Durant frappait du pied :

— Avoir coupé l'acacia ! ! !

Heurtant, sans la comprendre, constatait l'extrême agitation de M. Jules Durant. Qu'est-ce que M. Durant voulait dire avec son acacia! Enfin, il était fâché, ça c'était sûr. Le prudent Heurtant éprouva le besoin de dégager sa responsabilité :

— Ma foi! faut pas m'en vouloir, monsieur Du-

l'acacia 3o3

rant. Ordonnance de M. le maire. Moi, je ne suis pour rien dans la chose.

Le brave Heurtant avait l'air g-êné. Il allonoea un coup de canne à un gamin qui s'approchait pour arracher une branche à l'arbre tombé. Le menuisier Kabois et le bûcheron Larenty remettaient leurs vestes qu'ils avaient enlevées pour accomplir leur besogne meurtrière. Les assistants se dispersaient, car l'heure du dîner approchait. Le garde champêtre sono-eait à s'en aller, lui aussi, boire un coup avec Rabois et Larenty. Il salua M. Jules Durant avec déférence :

— Allons, monsieur Durant, faut pas vous faire de bile pour si peu ! Un arbre de plus, un arbre de moins, Blinval n'en sera pas moins Blinval, c'està-dire une fière localité. D'ailleurs, il devait s'embêter, ce pauvre a cacia » seul sur la place. Et puis, voyez-vous, c'est ses fleurs qui lui ont valu ça. Paraît qu'elles faisaient mal à la tète àM'^^la mairesse, qu'elles Ténervaient, quoi, comme a dit M. Vardat, quand il a passé chez moi, ce malin, en allant à la gare, pour me dire que je prenne avec moi Rabois et Larenty, et que nous mettions bas ce citoyen, sans traîner. Alors, j'ai prévenu Rabois et Larenty et j'ai fait l'alTaire.Moi, je ne connais que ma consigne, mais je suis bien fâché, monsieur Durant,

3o4 LE PLATEAU DE LAQUE

de VOUS avoir contrarié, moi et ces deux-là.

Larenty et Rabois acquiescèrent au petit discours du garde champêtre, mais M. Jules Durant ne l'écoutait pas. Brusquement, au nom de M. Vardat, il avait bondi vers la porte du notaire et tirait la sonnette à tour de bras. La porte ouverte, il bouscula la femme de chambre Félicie, et, sans frapper, sans songer à enlever son chapeau, il fit irruption dans le cabinet de M. Vardat.

M^ Vardat était assis à son bureau, en train de compter une forte liasse de billets de banque. A la vue d'un visiteur, il parut fort contrarié et glissa précipitamment le paquet dans un tiroir, que Jules Durant ne lui laissa pas le temps de refermer. M. Durant, hors de lui, avait saisi le notaire par l'épaule et le secouait avec violence. M. Vardat le repoussa rudement et se leva en renversant son fauteuil derrière lui. Dans sa poche, il tâtait le revolver qu'il y portait toujours, quand il revenait de Saint-Granvier avec des fonds ou des papiers importants. Que lui voulait cet énergumène? Jules Durant était-il devenu fou?

Dans le silence du cabinet, la voix impérieuse et mécontente de M. Vardat retentit :

— Voyons, Durant, que signifient ces façons, je vous prie? Vous entrez chez moi comme un cam-

brioleur. Et puis qu'est-ce que c'est que cette manière de prendre les §"608 par l'épaule! Pourquoi pas tout de suite au collet? Ma parole, Durant, je ne vous reconnais pas ! Qu'est-ce que vous avez?... Voyons, parlez... Quelque ragot de cette crapule de Pénissier qui vous aura mis la puce à l'oreille. Allons, dites, videz votre sac. Je sais que ce monsieur ne se gêne pas sur mon compte. Expliquezvous.

M^ Vardat n'était plus l'onctueux notaire qui avait séduit tous les Blinvallois par ses bonnes façons. Les poing-s posés sur son bureau, le corps penché en avant, la tête enfoncée entre les épaules dans une attitude de défi et de combat, il apparaissait trapu et ramassé, vigoureux et brutal. Sous le bourgeois jouisseur et retors, l'homme de calcul et de proie se montrait, mais le pauvre Jules Durant n'était pas en état de s'apercevoir de cette transformation inquiétante. Il ne voyait devant lui que le bourreau de son cher acacia. A cette vue, sa fureur s'exaspéra :

— L'acacia, l'acacia, pourquoi avez-vous fait couper mon « acacia » ?

La colère de Jules Durant était si comique et le motif si inattendu que M. Vardat, soudain rassuré, ne put s'empêcher d'éclater de rire ; mais sa gaieté

se changea vite en agacement. C'était pour un acacia que cet imbécile faisait ce tapage ! Eh bien, il allait voir ! M. Vardat était devenu froid et ironique :

— (( Votre acacia », dites donc, mon cher Durant, mais il appartient à la commune, « votre acacia » ! Oui, je l'ai fait couper. Il enlaidissait la place. Et puis ses fleurs empestent et gênent les voisins. J'ai reçu des plaintes à ce sujet... Alors j'ai pris un arrêté. Je suis dans mon droit. Suis-je ou non maire de Blinval ?

M. Vardat s'était redressé. Il avait affirmé son autorité ; à présent, rien ne lui interdisait plus de se montrer conciliant :

— Allons, mon cher Durant, je vous pardonne votre incartade et passez-moi mon acte. Un maire doit agir pour le bien de ses administrés et non pas au profit d'intérêts particuliers. J'ai été un peu vif dans ma réplique, mais j'ai desennuis en ce moment; ma femme n'est pas bien. Que diable, si j'avais prévu que vous teniez à cet arbre ! Mais ce qui est fait est fait. Allons, la main !

Jules Durant s'était reculé au fond de la pièce devant la main tendue du notaire. L'hypocrisie et les faux regrets de M. Vardat l'exaspéraient encore davantage. Sa colère était devenue de la haine.

l'acacia 3o7

— Jamais, entendez-vous, jamais ! C'est fini entre nous. Je ne parlerai de ma vie à quelqu'un qui a fait couper mon acacia, un pauvre arbre inoffensif, que j'aimais, qui était ma joie. Et je ne resterai pas ici davantage. Je quitterai Blinval. Je vendrai ma maison.

M. Vardat fit un geste d'indifférence. Jules Durant était irrémédiablement fou. 11 s'en désintéressait. Cette attitude enragea encore plus M. Jules Durant. Un violent désir de vengeance l'agitait. Tout à coup il se sentit envahi d'une joie amère. Il avait trouvé I II reprit :

— Oui, je vendrai ma maison. Je vais de ce pas chez M^ Pénissier.

M. Vardat avait froncé les sourcils. Jules Durant ajouta :

— Et vous allez d'abord me rendre mon argent et tout de suite, sinon tout Blinval saura que vous refusez de restituer vos dépôts.

Jules Durant regarda férocement M. Vardat. Le coup avait porté. M. Vardat frappa du poing sur son bureau.

— Votre argent, vous l'aurez, votre argent...

dans quelques jours monsieur Jules Durant,

mais laissez-moi le temps de vendre les titres qui le représentent.

3o8 LE PLATEAU DE LAQUE

Jules Durant s'était rapproché. Il sentait confusément rembarras de M. Vardat. Gomme les simples, il agissait avec une sorte d'intuition indistincte. Il avait conscience de venger son acacia. A son tour, il frappa sur le bureau :

— Non, je n'attendrai pas une minute, sinon je vous l'envoie réclamer par M® Pénissier. Et puis vous ne direz pas que vous en manquez, d'argent 1

Et Jules Durant montrait du doigt la liasse de billets de banque qui débordait du tiroir mal refermé.

Les deux hommes se regardèrent face à face. M. Vardat, la figure contractée, semblait réfléchir à un problème difficile. M. Jules Durant, la gorge serrée, songeait à son cher acacia. Tout à coup, M. Vardat se décida. Il ouvrit le tiroir, en tira la liasse blanche et bleue et en jeta une partie sur le bureau.

— Comptez.

Lentement, minutieusement, M. Jules Durant comptait les coupures pécuniaires, les retournait, les palpait avec des lenteurs précautionneuses. Parfois, devant l'une d'elles, il faisait mine d'hésiter et interrogeait de l'œil M. Vardat impassible ; puis quand il eut achevé, il sortit, sans que M. Vardat eût fait un geste. Lorsque la porte se fut refermée,

l'acacia 3oc)

le notaire tourna soigneusement la clef du tiroir doublé d'acier qui contenait le reste des sommes qu'il avait rapportées de Saint-Granvier, puis il murmura entre ses dents :

— Voilà un acacia qui me coûte un peu cher... Mais pas d'histoires en ce moment, maître Vardat, pas d'histoires...

Une fois hors de l'étude Vardat, M. Jules Durant sentit tomber toute sa colère. Son chagrin survivait seul en lui. La place Martin-Gri voire, que la fin du crépuscule assombrissait, était déserte. L'acacia y gisait toujours lamentablement. M. Jules Durant s'en approcha. Pour la dernière fois, il respira la bonne odeur de ses fleurs. Il se baissa, caressa d'une main Técorce de son arbre chéri, tandis que de l'autre il tenait les billets bleus qu'il n'avait pas songé à mettre dans sa poche, et longuement, amèrement, enfantinement, pendant que le père Flanchin allumait, comme pour une veillée funèbre, les quatre réverbères de la place Martin- Grivoire, M. Jules Durant se mit à pleurer...

Ce ne fut que convalescent de la grave maladie qui l'avait tenu alité pendant de longues semaines

que Jules Durant apprit l'événement tragique qui avait profondément troublé la tranquille petite ville de Blinval. M. Rebin, le percepteur, qui avait généreusement délaissé ses factions sur le bord de TArranche pour s'asseoir au chevet de son compag-non de pêche, eut le plaisir de lui expliquer le désastre qui venait d'atteindre plus ou moins toutes les familles bourgeoises ou aristocratiques de Blinval, et comment on avait trouvé, un beau matin, M® Vardat dans son étude, mort, et la tempe brisée par une balle de revolver. M. Vardat s'était tué, mais pas avant d'avoir dissipé en spéculations frauduleuses les fonds que lui avaient confiés ses plus notables compatriotes. Ainsi se vérifiait la prédiction de M^ Pénissier au sujet de son confrère. M*^ Pénissier, depuis longtemps, avait deviné les coupables agissements de M. Vardat. Aussi ne montrait-il aucun étonnement de l'inévitable crac qui s'était produit et qu'avait hâté le remboursement fait par Vardat des cent soixantequinze mille francs que M. Jules Durant lui avait confiés.

M. Jules Durant, les cornes de son madras dressées de stupeur, écoutait en silence le récit du percepteur Rebin. Dans son âme, la satisfaction se mêlait à la reconnaissance. Ainsi l'attentat commis

l'acacia 3ii

contre son cher acacia avait reçu une terrible punilion, et c'était à son bel arbre qu'il devait la conservation miraculeuse de sa petite fortune. Et M. Jules Durant, du fond ne ses orei lers, tourna ses yeux pleins de larmes de regret et de gratitude vers la fenêtre où ne se dressait plus, hélas ! son cher acacia, mais où il en restituait, de tout son cœur, l'image amie et odorante qui était un des plus doux souvenirs de son humble vie, puisque nous n'avons vraiment vécu que si nous avons une fois aimé, sinon un être, au moins les choses. L'amour, s'il ne nous sourit pas par les traits d'un visage adoré, peut venir jusqu'à nous par un son, une couleur, un parfum et nous apparaître, aussi bien que sous la forme d'une femme, sous celle d'une fleur.

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