‹ Le plateau de LaqueChapitre 2 sur 15 · LA REVOLTE DE TAI-POU · texte numérisé non relu

LA REVOLTE DE TAI-POU

A M"e Malhilde Metman.

Lorsque Taï-Pou eut fait les onze révérences et les trois g'énuflexions prescrites, et qu'il eut pris place sur le coussin de soie que lui assig"nait, à la dernière marche du trône impérial, son rang* de premier ministre, l'empereur Ho-Heï lui dit :

— Ecoute-moi, ô Taï-Pou! J'ai fait un rêve. Cette nuit, le Dieu du Soupçon m'est apparu. J'ai vu distinctement ses deux visages et sa double natte, et j'ai distinctement entendu sa voix. Et voici ce qu'il a murmuré à mon oreille : « Certes, ton ministre Taï-Pou est un très vertueux et très savant conseiller. C'est l'homme le plus sage de ton royaume et l'esprit le plus subtil de toute la Chine. Il sert fidèlement ta gloire. Mais es-tu sûrqu'il ait pour toi tout l'amour que l'on doit à ta personne céleste ? Es-tu bien certain qu'il ne soit rien qu'il te préfère? A ta place, je le soumettrais à quelque épreuve afin d'être éclairé pleinement sur l'étendue de son dévouement. » Ainsi parla le Dieu perplexe. Que penses-tu, ô Taï-Pou, de ces paroles nocturnes?

Un large sourire dilata la face jaune de Taï-Pou.

Tout son visag^e, de ses yeux obliques à sa bouche sinueuse, exprima une joie si entière que l'empereur eût dû se sentir rassuré. Néanmoins, le chuchotement de la voix ténébreuse persistait dans sa mémoire pendant que Taï-Pou lui répondait :

— Grand et sublime prince, le Dieu ambig-u a raison, et ton humble serviteur Taï-Pou est prêt à te donner telle marque d'amour et d'obéissance que tu jugeras à propos de lui demander. Sa vie et celle des siens t'appartiennent. Uses-en à ta fantaisie. Taï-Pou n'a d'autres désirs que ton désir, d'autre volonté que ta volonté.

L'empereur Ho-Heï réfléchit un instant :

— 0 Taï-Pou, merci de m'off'rir ainsi de dissiper les doutes qu'un démon équivoque a formés dans mon esprit. Il ne m'en restera aucun souvenir, si tu m'apportes demain la tête coupée de ton vieux père. Alors, ô Taï-Pou, je croirai à ton amour.

Taï-Pou se leva silencieusement du coussin jaune et se prosterna devant l'empereur. Le lendemain, il apporta à Ho-Heï le g^age demandé.

Mais le Dieu du Soupçon tourmenta de nouveau l'empereur. Ho-Heï redevint soucieux, et comme,

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un jour, Taï-Pou s'inquiétait delà tristesse de son maître, celui-ci dit :

— 0 Taï-Pou, le visiteur nocturne a reparu. L'autre nuit, alors que je lui objectais ce que tu sais, il s'est mis à rire et s'est écrié : « 0 naïf empereur, demande donc à Taï-Pou la tête de son épouse chérie, la belle Kiang-Si, et tu verras s'il ne la préfère pas à ton repos. » Ainsi parla TExig^eant. Que penses-tu, ô Taï-Pou, de ses paroles envenimées ?

L'empereur replaça sur le plateau de laque la fine tasse de porcelaine où fumait le thé divin. Taï- Pou acheva de boire la sienne et se retira sans mot dire.

Deux jours après, sur la dernière marche du trône impérial, roulait, hors du sac de soie roug'e,, la tête décollée de la belle Kiang"-Si.

L'empereur Ho-Heï dit à son ministre Taï- Pou:

— Il s'est encore montré à moi, cette nuit, mais j'ai eu peine à le reconnaître. Il n'était plus qu'une ombre presque effacée, et sa voix était si faible

qu'on eût cru celle d'un malade : « Taï-Pou est plus fort que moi, m'a-t-il murmuré dans un souffle. Il m'a vaincu. Nul prince ne fut mieux aimé que tu ne l'es de ce fidèle serviteur. Cependant, je n'en serai tout à fait convaincu que lorsque tu auras obtenu de lui un dernier sacrifice. Taï-Pou a, de la belle Kiang--Si, une fille et un filsjumeaux. Qu'il place ces deux jeunes têtes dans les plateaux de la balance et le doute ne fera plus osciller mon esprit incertain. » Ainsi parla le Dieu obstiné. Que penses- tu, ô Taï-Pou, de ses paroles impérieuses? Taï-Pou joig-nit les mains sur son cœur. Deux longues larmes coulèrent de ses yeux bridés sur ses joues plates. Pendant trois jours^ il ne revint plus au palais. Ce ne fut que le soir du troisième jour qu'un messager apporta, dans un panier couvert, les deux rondes têtes jumelles dont le sabre courbe avait tranché les cous délicats.

Taï-Pou possédait dans le quartier nord de Pékin une magnifique maison entourée de vastes jardins. La maison de Taï-Pou contenait une infinité de vases précieux en porcelaine fine et en bronze travaillé. Taï-Pou avait fait également rechercher

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dans tout l'empire les plus riches étoffes de soie et les plus rares broderies. De nobles peintures ornaient les murs de ses chambres, aussi nombreuses que les jours de Tannée. C'était parmi ces belles choses que, comblé en ses ambitions, Taï-Pou avait vécu heureux avec son vieux père, sa vertueuse épouse Kiang--Si et ses deux enfants jumeaux. C'était là qu'était venue le chercher la faveur de l'empereur pour l'élever à un haut degré de puissance. Mais, plus encore même que la maison de Taï- Pou, ses jardins étaient célèbres par la majesté des arbres, l'étendue des eaux, par les caprices des escaliers et des ponts, la complication des allées, la symétrie des parterres de fleurs. Taï- Pou aimait à s'y promener, vêtu de robes éclatantes, et à s'arrêter devant un certain bassin bordé de jade vert. Ce bassin, qui contenait toutes sortes d'adm.irables poissons, de formes et de couleurs variées, faisait les délices de Taï-Pou. Il y avait là des poissons qui ressemblaient à du feu, d'autres tout en or et qu'on eût dit incrustés de pierres précieuses, d'autres encore qui paraissaient composés d'un alliacé de métaux mystérieux. Les reflets mouvants de leurs écailles enchantaient les regards de Taï-Pou, qui se plaisait à suivre à travers l'eau transparente ce spectacle merveilleux.

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Ce fut auprès de ce bassin que l'empereur trouva Taï-Pou en contemplation. Ho-Heï s'enquit de sa santé et lui adressa des paroles obligeantes. Il le complimenta fort de ses poissons. L'un d'eux attira particulièrement son attention. Il était d'une si étrange structure et d'un éclat si singulier que l'empereur n'en avait jamais vu de pareil et qu'il dit à Taï-Pou :

— 0 Taï-Pou, loi le bras droit de ma puissance et la moitié de mon cœur, je ne t'ai déjà demandé que trop de choses. Cependant, je suis sûr que tu ne refuseras pas d'y ajouter ce sublime poisson. Fais-le porter à mes cuisines; je veux savoir s'il ■est aussi bon qu'il est beau.

L'empereur Ho-Heï, qui n'avait attendu que trois journées la tète des enfants de Taï-Pou, vit se coucher six fois le soleil avant que Taï-Pou eût accompli son nouveau désir. Ce ne fut que le matin du septième jour qu'on lui vint annoncer la venue de Taï-Pou. L'empereur donna ordre de l'introduire sur-le-champ. Taï-Pou, dans une corbeille, portait le poisson merveilleux. Mais, au moment où l'empereur se penchait pour le saisir par les ouïes, un

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grand éclat de rire le força à comprimer de ses mains son large ventre. Le poisson était un poisson d'émail si parfaitement imité que rien ne manquait à sa ressemblance. L'empereur s'était renversé en arrière pour rire plus à l'aise, quand soudain son rire se changea en un râle étouffé. D'un poignard caché dans sa manche, Taï-Pou lui avait percé la gorge, d'où jaillissait un flot de sang.

Lorsque l'on amena Taï-Pou devant les grands mandarins de l'empire réunis pour juger soncrime, il leva vers eux ses mains chargées de chaînes et parla en ces termes :

— 0 très sages, très illustres et très subtils, c'est sans crainte que Taï-Pou comparaît devant vous. Il sait bien que sa tête ne tombera pas comme est tombée la tête de son père, celle de son épouse et celles de ses enfants, car vous reconnaîtrez que Taï-Pou est digne de prendre place parmi les justes et les sages. Lorsque vous aurez entendu les raisons de ses actes, vous l'absoudrez de sa révolte et vous ferez rompre ses chaînes.

Taï-Pou se tut un instant et reprit :

— Apprenez donc, ô vous les compréhensifs,.

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que si j'ai tué mon vieux père pour obéir aux ordres de l'empereur et pour conserver sa faveur, c'est parce qu'il est permis de préférer la puissance à la vertu. Si j'ai tué ma femme, la belle Kiang-Si, c'est qu'il n'est point défendu de préférer la puissance à l'amour. Si j'ai sacrifié mes enfants, c'est parce que l'on peut préférer la puissance à soi-même. Mais^ lorsque l'empereur m'a demandé le plus beau de mes poissons pour le manger stupidement, alors c'est l'empereur que j'ai tué, parce qu'à tout l'on doit préférer la beauté et que mon poisson était une créature parfaitement belle. Telle fut la cause, ô mandarins, de la révolte de Taï-Pou. Et maintenant, décidez de son sort.

Taï-Pou fut renvoyé dans sa maison et dans ses jardins. On éleva à l'empereur Ho-Heï le mag"nifique tombeau que Ton voit encore en sortant de Pékin par la porte de l'Ouest et dont le toit est surmonté d'un gigantesque poisson d'or et d'émail qui semble nager dans le fleuve de pourpre du couchant.

Lorsqu'en Je tirant par la barbe, ainsi qu'elle faisait chaque malin, la favorite Fatime eut vainement essayé de réveiller le khalife Hassan, et qu'elle s'aperçut qu'il était mort, elle se mit à pousser de grands cris. Non point que la belle Fatime éprouvât le moindre chagrin de cet événement, mais elle obéissait à l'usage qui veut qu'une pareille circonstance soit marquée par des lamentations. Aussi, quand les serviteurs, les courtisans et les vizirs pénétrèrent dans la chambre de leur maître, trouvèrent-ils Fatime en train d'accomplir ce qu'elle considérait comme un pieux devoir auquel ils pri rent eux-mêmes la part qui convenait, de telle sorte que ce fut bientôt un concert de pleurs et de gémissements qui gagna rapidement tout le palais et ne tarda pas à se répandre par la ville. Il y fit de tels progrès qu'en peu d'instants il n'était pas un portefaix ni un ânier dans Bagdad qui ne sût la fatale nouvelle et ne la commentât à sa façon.

Ce fut parle grand porte-clé de la prison où leur père les tenait enfermés depuis qu'ils avaient atteint l'âge d'hommes qu'Akbar et Ali, les fils du khalife

Hassan, apprirent que leur sort venait de changer et que leur captivité avait pris fin. Les jeunes princes étaient occupés, à ce moment, à goûter la fraîcheur de la matinée dans un endroit assez isolé des jardins où il leur était permis de se promener à leur guise. Ils aimaient à s'y retirer, car l'épaisseur des feuillages les empêchait de voiries hautes murailles qui les entouraient. Il y avait là un kiosque en faïence où, durant l'été, ils se plaisaient à passer la nuit pour y respirer l'odeur des roses en écoutant le murmure des fontaines et le chant du rossignol. Akbar et Ali s'accommodaient assez bien de la retraite forcée où ils vivaient, car ils y trouvaient une consolation dans l'amitié qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Néanmoins, que de fois n'avaient-ils pas déploré ensemble les rigueurs que leur valait la jalousie cruelle d'un père soupçonneux et qui redoutait jusqu'à ses proches î

Or, ils en étaient justement sur cet éternel sujet, quand ils aperçurent, sa robe relevée jusqu'aux reins et son turban à demi dénoué, le vieux iNïeldour, leur geôlier, qui accourait vers eux à toutes jambes. Cette vue ne laissa pas de les surprendre, car, d'ordinaire, Meldour respectait leur solitude et ne s'avisait guère de la troubler. Aussi, à cette apparition insolite, Akbar, l'aîné des princes, fronça-t-il

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le sourcil avec mécontentement, tandis qu'Ali, plus patient, s'écriait en éclatant de rire :

— Par Allah ! Mais c'est bien le vieux Meldour qui vient à nous ! Quel mauvais rêve aura donc interrompu son sommeil? Pour sûr, il nous croit échappés d'ici sur l'aile de quelque g-énie complaisant ? Cachons-nous en ce bosquet pour jouir de l'ang-oisse qu'aura ce vieux fou en ne nous découvrant pas tout de suite...

Mais Akbar frappait du pied avec colère :

— Eh ! par Allah ! mon frère, faites comme vous voudrez ! Quant à moi, je ne sais ce qui me retient de ne pas rosser ce drôle, d'importance, en attendant que je le puisse faire empaler ainsi que je n'y manquerai pas, quand le pouvoir m'en sera donné, un jour ou l'autre !

A peineavait-il dit ces motsque le vieux Meldour se précipitait à ses genoux. Sa course impétueuse l'avait essoufflé au point qu'il ne pouvait pas parler, mais il tendait au prince la grosse clé qu'il portait toujours à sa ceinture et que le prince connaissait bien. Et Akbar ayant compris soudain que le khalife Hassan avait cessé de vivre, regardait, le front dans la poussière, le vieux Meldour prosterné à ses pieds. Et le khalife Akbar songeait qu'il pouvait maintenant faire tomber la tète du

vieillard, d'an signe, comme celles, d'ailleurs, de tous les habitants de Bag-dad et de tous les sujets du vaste royaume dont il allait être dorénavant le maître absolu et souverain.

Les premiers temps du règ'ne d'Akbar furent mar qués par les événements ordinaires en pareil cas. On y procéda, tout d'abord, aux funérailles du défunt khalife, qui furent fort belles et accompagnées d'une g-rande pompe. Cette cérémonie ne déplut pas à Akbar. Outre qu'il regrettait médiocrement son père, il avait été trop longtemps privé de toute représentatioji publique pour ne pas prendre intérêt même à celle-là que suivirent bientôt les fêtes de son avènement. Akbar fut fort sensible aux démonstrations populaires dont elles furent Toccasion et il en conçut le sincère désir de travailler au bien de ses sujets et de veiller à la prospérité de son royaume. Les premières lois qu' Akbar édicta furent si bien accueillies que le peuple lui en témoigna sa reconnaissance en lui décernant le surnom de Juste. Akbar se trouva flatté en sa vanité et redoubla d'application et de vigilance. Cependant, il arriva peu à peu que le contentement qu'il avait

éprouvé tout d'abord ne Têmpécha pas de trouver que l'exercice du pouvoir ne va pas sans quelque monotonie et que les charg^es qu'il impose mériteraient bien quelques compensations.

Ce furent ces réflexions qui, après qu'il se fut occupé de sa gloire, portèrent le khalife Akbar à songer à ses plaisirs. Sur ce point, son père Hassan, qui ne s'y épargnait pas, l'avait toujours tenu de court. Il sembla donc légitime à Akbar de se départir envers lui-même d\ine sévérité à la'quelle personne n'était plus là pour l'astreindre. Aussi se résolut-il à donner quelque attention à son sérail. N'était-il pas naturel qu'il s'y délassât de tant de grands soucis ? Dans ce but, il y rassembla, des plus lointaines parties de son empire, les plus belles esclaves. Mais toutes les sortes de beautés n'y eussent, pas été représentées s'il avait négligé de leur adjoindre l'incomparable Fatime, qui était véritablement, par sa fraîcheur et son éclat, la rose et la perle de Bagdad.

Si le khalife Akbar n'avait pas trouvé dans la puissance tout le bonheur qu'il y imaginait au temps de sa captivité, il ne rencontra pas, non plus, dans l'amour toutes les satisfactions qu'il en espérait. Certes, Fatime était d'une beauté de corps et de visage à lui passer certaines imperfections du

caractère et de l'esprit, itiais celles qu'elle montrait avaient de quoi offusquer un amant, même si cet amant n'eût pas été un grand prince, et l'on sait que cette qualité ne dispense pas des tourments du cœur. Aussi le noble Akbar, que tout Bagdad admirait pour sa sagesse, en vint-il aisément à toutes le? folies qu' sont communes à ceux qui aiment. Akbar connut les angoisses de la jalousie et les diverses anxiétés de la passion. Il lui fallut souffrir les reproches, les querelles, les caprices et les fantaisies de la belle Fatime. Le plus singulier était que, malgré les soucis qu'elle lui causait, Fatime prenait de jour en jour une plus grande place dans les pensées d'Akbar. Elle en arriva à devenir son exclusive préoccupation, si bien qu'il raccourcissait de plus en plus le temps consacré aux affaires. Partout Akbar ne songeait qu'à Fatime. Tout ce qui n'était point elle lui paraissait morne et fastidieux, et pourtant elle ne lui épargnait niles peines, ni les amertumes, dont la plus cuisante était peutêtre de savoir que Fatime eût jadis tiré la barbe du khalife Hassan. Akbar ne s'en pouvait consoler. Il était vraiment amoureux au point qu'il souhaitait de pouvoir confier ses chagrins.

N'y tenant plus, il finit, un beau jour, par s'en ouvrir à son frère Ali, mais plutôt par allusion que par

franc aveu. Au lieu de se plaindre de Fatime, il s'étendit surles ennuis du gouvernement. « Il est bien difficile de dirig^er les hommes, quand on ne sait pas les conduire comme faisait le vieil Hassan, c'est-àdire en s'occupant moins de les rendre heureux qu'obéissants et en y employant pour principal moyen la corde et le bâton. Et encore les hommes sontils des créatures presque à moitié raisonnables ! (( Et comme le pauvre Akbar soupirait en pensant à Fatime, Ali lui dit en souriant : « Ah ! mon frère, comme vous avez raison de vous plaindre ! Qui eût dit, lorsque nous étions prisonniers de notre père, que sa mort ne serait pas pour nous le commencement du bonheur ? Ne désiriez-vous pas le pouvoir ? Ne souhaitais-je pas la liberté ? Vous êtes puissant et je suis libre, et voici que, si vous vous lamentez de votre sort, je ne suis pas, non plus, content du mien. Ni l'un ni l'autre nous ne sommes satisfaits. Cependant, depuis que vous êtes le maître, je n'ai eu qu'à me louer de vos bontés. L'amitié où vous voulez bien me tenir me vaut la considération de tous. Chacun s'efforce à me plaire et je jouis de tous les avantagées du pouvoir, sans en supporter le fardeau. Pourtant, je ne suis pas heureux ou, du moins, je ne crois pas l'être, ce qui revient au même. J'éprouve un ennui sans cause et

dont je ne puis me défaire, si bien que je ne peux plus me souffrir à Bagdad. C'est pourquoi j'étais venu vous demander la permission de m'en éloigner pendant quelque temps. J'ai envie de voir le monde. J'ajouterai à ces raisons que l'on vient de m'apprendre qu'il y a, à Damas, un homme qui s'y est établi marchand de bonheur. Il en tient une boutique au bazar. On m'a rapporté qu'il procure, à ceux qui le consultent, la joie et le repos de l'esprit. Il n'estpasd'inquiétude et de mélancolie qu'il ne guérisse. J'ai donc conçu le projet de l'aller visiter, avec votre agrément. Je compte voyager sous un déguisement, car il ne faut pas laisser savoir au commun des mortels qu'un prince puisse se sentir, hélas! la curiosité d'être heureux; il suffit bien assez que nous soyons comme eux exposés à la maladie et à la mort pour ne nous en rabaisser que trop aisément à leur rang. Sur ce, mon frère, donnez-moi votre congé. Peut-être rapporterai-je de là-bas quelque chose qui nous sera utile à l'un comme à l'autre. Mais j'aperçois la belle Fatime qui s'approche, et, à l'air que je lui vois, il convient que je vous laisse avec elle. >>

Le premier soin du prince Ali, à Damas, fut de

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s'enquérir auprès de l'hôtelier du chemin du bazar. AH commença par en parcourir les sombres et fraîches g-aleries. Sans s'arrêter aux belles armes et aux belles étoffes que Ton y vend, il se hâtait vers l'endroit qu'on lui avait indiqué. Le marchand de bonheur était installé entre le souk des confiseurs et celui des selliers. Le prince reconnut tout de suite la boutique à la foule qui s'y pressait. Il y avait là toutes sortes de gens et Ali dut jouer des coudes pour s'approcher du comptoir. Derrière l'éventaire, un gros homme joufflu, enveloppé d'une robe rose et tenant un œillet jaune à la main, était assis sur un tapis. En échange de leur prix, il distribuait aux acheteurs des petites boîtes rondes, qui contenaient, chacune, trois pilules, une verte, une rouge et une noire. Ali, à son tour, tendit sa pièce d'or, mais au moment où le marchand lui remettait sa boîte, le prince se pencha vers lui et lui dit quelques mots à Toreille. Aussitôt, le marchand se dressa debout, les yeux écarquillés et, soulevant une tenture, fit passer Ali dans son arrière-boutique. Une fois là, il se prosterna à ses pieds.

Le prince Ali venait de révéler tout bas au marchand sa qualité. Au lieu d'acheter simplement les pilules, il lui semblait préférable d'acquérir le

secret pour les fabriquer. Mais il ne voulait pas être dupe. La drogue de félicité était-elle efficace? On n'oserait tromper le propre frère du khalife de Bagdad! A mesure qu'il parlait, la figure du gros marchand se dilatait. Tout à coup, il n'y put tenir et éclata d'un rire sonore, d'un rire d'homme heureux, dont il s'excusa en embrassant de nouveau les genoux du prince :

— Ah! illustre et charmant seigneur, pardonnez-moi mon hilarité, mais elle vient que vous ayez pu croire un instant à la vertu de mes pilules. Si j'avais l'imprudence de vous entretenir dans cette illusion, je me considérerais comme le dernier des hommes ; or, tel que vous me voyez, je n'ai pas été toujours un charlatan et, avant d'en arriver où j'en suis et de me résoudre à spéculer, comme je le fais, sur la crédulité de mes semblables, j'ai connu des fortunes différentes et essuyé bien des traverses. L'origine en a été qu'Allah m'a fait naître pauvre et a manqué à me pourvoir des biens nécessaires à rendre la vie le moins désagréable qu'elle peut être. Dès ma jeunesse, j'ai tenté de remédier à cet inconvénient. Pour y parvenir, je n'ai pas ménagé mes peines et j'ai exercé tour à tour les métiers les plus singuliers. Hélas ! je n'y ai point réussi et je le regrette moins puisque

je m'aperçois que la richesse ne fait pas le bonheur. Du reste, le bonheur est-il de ce monde? N'en êtes-vous pas une preuve, illustre prince, puisque vous êtes venu jusqu'à Damas dans le but d'y apprendre peut-être le moyen d'être heureux?

« Ah ! noble seigneur, je l'ai cherché, moi aussi, cet état de félicité, et j'ai même cru plus d'une fois y atteindre. Oui, j'ai pensé le découvrir, tantôt dans l'amour, tantôt dans la sagesse, mais je me trompais cruellement et il m'en coûta d'avoir voulu être un amant passionné et un philosophe sans passion. Je ne vous ferai pas le récit de mes déconvenues. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je leur dois l'expérience à laquelle je suis parvenu et qu'elles m'ont suggéré le parti que j'ai pris, c'est-à-dire de renoncer à prétendre à cette chimère pour laquelle l'homme n'est point fait, car je suis persuadé que le plus puissant comme le plus humble n'atteint jamais à ce contentement sublime après lequel nous courons tous vainement, et que le mieux est de mettre de côté cette folie.

« Tel fut, ô mon prince, le résultat de mes recherches. Elles m'ont convaincu que l'homme a pour principales ressources et pour seul refuge, hélas! de bien manger et de bien dormir. C'est dans la gourmandise et le sommeil qu'il trouve les

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plus solides satisfactions. C'est pourquoi mes pilules jouissent d'une vogue prodigieuse. Elles sont délicieuses au goût et elles facilitent les longs repos. Pour moi, d'ailleurs, je n'en use jamais, mais je leur suis reconnaissant qu'elles me permettent, par l'argent qu'elles me procurent, de me livrer à mes deux passe-temps favoris. Je viens ainsi, chaque jour, m'asseoir quelques heures dans cette boutique, après quoi je me retire dans la belle maison que je me suis fait bâtir à quelque distance de Damas, où j'emploie mon loisir comme je viens de vous le dire. Mon cuisinier est remarquable et les coussins de mon divan sont gonflés du duvet le plus fin. Si vous daignez me faire l'honneur d'user, ce soir, de l'un et des autres, j'ajouterai au bonheur que je leur dois celui d'avoir abrité le frère du khalife de Bagdad, et la preuve que vous n'en voulez pas à un pauvre marchand d'illusion de vous avoir dit la vérité. »

Quand le prince Ali revint à Bagdad, il rapporta au khalife Akbar un beau fouet acheté au bazar de Damas. « C'est là, mon frère, paraît-il, un des secrets du bonheur, car il est différent pour

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chacun de nous. Essayez la vertu de ce talisman sur la belle Fatime, peut-être aura-t-il d'heureux effets, mais ne lui dites pas d'où il vous vient. » Et le prince Ali, pour se remettre des fatig-ues de son voyag"e, s'en alla dormir, après avoir finement dîné de friandises, tout en vidant un flacon de vin de Chiraz, de la couleur du soleil couchant.

LE POKTRAIT D'AMOUR

Je n'ai pas connu le fameux Antoine Wattcau, de Valenciennes, car il avait déjà cessé de vivre, lorsque mon père, honnête marchand drapier, à l'enseig-ne « l'Habit d'Or w, m'envoya d'Etampes à Paris pour y développer un certain penchant que j'avais manifesté, dès l'enfance, à dessiner des fig"ures et à les représenter au naturel. Ces dispositions avaient paru heureuses à ce brave homme, et il ne doutait pas qu'elles ne contribuassent, tut ou tard, à me faire un nom dans les arts. Il se montrait assez fier de mes petits essais pour n'en épargner la vue à aucun des clients qui entraient dans sa boutique. Chacun s'en déclarait fort content et mon père ne l'était pas moins. Mais ce qui le décida principalement à me faire quitter l'aune pour le pinceau, ce fut l'approbation que donna à son projet M. le marquis de La Guérangère.

M. de La Guérang-ère possédait, à petite distance d'Etampes, un fort beau château, réputé dans le pays pour l'excellence de ses bâtiments et pour l'agrément de ses jardins et de ses eaux. Malgré l'or-

gueil qu'il en eût pu tirer, M. de La Guérang^ère n'en demeurait pas moins le plus accueillant seigneur qui fût au monde. Sa richesse et sa naissance l'égalaient aux plus considérables du royaume, et il se jugeait si naturellement au-dessus du commun qu'il ne lui fût pas venu à l'idée de le faire sentira qui que ce fût. Aussi traitait-il chacun avec beaucoup de bonté. Quand il venait à Etampes, M. de La Guérangère faisait arrêter son carrosse pour parler à l'un ou l'autre. J'ai vu bien souvent ce carrosse à la porte de mon oncle, M. Chenu, miroitier de son état, et à celle de notre boutique^ et, à chaque fois, M. de La Guérangère ne manquait pas de s'informer auprès de mon père de mes progrès. Or, il vint un moment où ces progrès parurent à M. de La Guérangère assez notables pour qu'il conseillât à mon père de me donner des maîtres et de me fournir les moyens de me perfectionner. Notre petite ville n'offrant guère de ressources à cet effet, M. de la Guérangère détermina donc mon père à m'envoyer à Paris. Aimant les arts, il avait eu recours, à plusieurs reprises, aux talents de M. Daveret, peintre d'un certain renom et le meilleur des élèves de feu M. Watteau. M. de La Guérangère proposa de me faire agréer de M. Daveret. J'avais seize ans, et il était grand temps que

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j'étudiasse. M. Daveret consentit à me recevoir. Il me donna un galetas pour y coucher et m'admit à son atelier.

Les ouvrag^es de M. Daveret ne manquaient ni de science, ni de grâce. M. Daveret peig"nait avec esprit des scènes de fêtes g'alantes dans la manière de M. Watteau, dont il possédait plusieurs morceaux qu'il admirait sincèrement. Bientôt je partageai son sentiment, auquel j'apportai tout le feu delà jeunesse. Le dessin de M. Watteau, le coloris de M. Watteau, je n'avais que cela dans l'esprit! Je m'exerçais à composer des concerts champêtres, des assemblées rustiques, à la façon de cet excellent peintre dont s'inspirait aussi M. Daveret, qui me faisait travailler à ses fonds et me confiait parfois quelque petite figure.

M. Daveret était un g-ros homme, joyeux et bon. Sa mine et ses goûts contrastaient quelque peu avec les sujets qu'il choisissait. M. Daveret aimait la bonne chère et le bon vin, les repas plantureux et les longues beuveries. Ce penchant l'eût rendu plutôt propre à peindre des kermesses et desbambochades à la flamande, car il prisait davantage les agréments de Ramponneau que les plaisirs de nie Enchantée. Aussi me fallait-il prendre part aux divertissements de bouteilles qu'il ne méprisait

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point. Ces ag^apes me valaient parfois de menus accidents qui égayaient fort M. Daveret. Je les supportais parce que j^aimais M. Daveret et qu'il était mon maître, et aussi parce qu'en sortant du cabaret il m'emmenait parfois à la comédie.

M. Daveret en était grand amateur. Les farces et les bouffonneries l'amusaient, et il y riait à gorge déployée. Quant à moi, je leur préférais de beaucoup les pièces des Comédiens Italiens. Là, mon bonheur était complet, Les personnages d'Arlequin et de Gilles, de Golombine et de Lelio me causaient un plaisir infini. J'aimais leurs costumes bigarrés, leurs masques et leurs guitares, leurs gambades et leurs gestes. Il y avait en eux quelque chose de délicat et de fantasque qui me rappelait les tableaux de mon cher Watteau. Ces spectacles me communiquaient une rêverie douce et légère à laquelle s'abandonnait volontiers m.on naturel quelque peu enclin à la bergerie.

Au retour de ces spectacles,j'essayais d'en rendre de mon mieux la couleur et le mouvement. Quelques-uns de mes essais en ce genre tombèrent sous les yeux de M. de La Guérangère, qui m'en fit faire compliment, et, un beau jour, je reçus de lui l'ordre de l'aller trouver en son château, avec mes pinceaux et mon chevalet. Cet appel m'étonna,

LE PORTRAIT d'aMOUR Sq

mais je ne pouvais qu'obéir, et, ayant pris congé deM. Daveret,je montai dans le coche d'Etampes, en me demandant ce que M. de La Guérangère pouvait bien vouloir de moi.

Quand j'arrivai au château, j'y trouvai tout sens dessus-dessous et dans le plus grand remue-ménage. Pour plaire à sa fille, qui souhaitait de jouer la comédie, M. de LaGuérangère avait fait bâtir un petit théâtre des mieux agencés. La pièce était choisie, la troupe composée. M''*^ de La Guérangère devait tenir le rôle de Colombine et M. le marquis s'était réservé celui du Docteur Bolonais. Quant aux décors et aux costumes, c'était à moi que M. de La Guérangère avait songé pour les peindre et les dessiner. Je n'avais plus qu'à me mettre à l'ouvrage. M^^^ de La Guérangère brûlait de juger de mon savoir.

Je mesouvenais d'avoir entrevu parfois M'^'= Antoinette de La Guérangère à travers la vitre de son carrosse, mais ces quatre années d'absence l'avaient singulièrement transformée. Je fus ébloui de sa beauté. Elle m'accueillit fort bien, s'empara de moi, et me montra ce qu'elle attendait de mes talents. A partir de cet instant, je ne m'appartins plus. Vingt fois par heure, elle entrait dans l'endroit où je travaillais, l'emplissait de sa pétulance

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et de sa ^aîté. Kilo me traitait avec la plus vive familiarité, m'appelanl son cher peintre, son cher habilleur. Puis elle repartait dans un tourbillon pour revenir un moment après. A chaque fois, mon cœur battait plus vite dans ma poitrine. J'étais éperdument amoureux de M^^^ de La Guérangère, oui, moi, humble fils d'un drapier d'Etampes, amoureux de la fille du plus riche seigneur du pays I

Cependant, la représentation eut lieu. Toute. la noblesse des environs y assista. Les décors et les costumes furent jug-és beaux et plaisants. Mais les applaudissements allèrent surtout à M. de La Guérangère, admirable en Docteur Bolonais, et à la charmante Antoinette. Elle était vraiment délicieuse en Colombine et jouait le rôle à ravir. Son triomphe fut éclatant et mérité. J'y assistais derrière un portant. Ah! l'heure douce et cruelle que j'y passai ! Une seule chose apaisait ma soufirance. C'était l'idée que je m'en retournerais bientôt à Paris. Là j'y retrouverais M. Daveret, et je me promettais bien de tâcher d'oublier l'étrange folie à laquelle j'étais en proie. Quelque bon repas chez le traiteur m'y aiderait sûrement et je comptais sur le vin de Ramponneau pour combattre les effets du philtre que m'avaient versé les yeux de M''^ de La Guérangère !

LE PORTRAIT d'aMOUR A'

Quelle ne fut donc pas ma contrariété, quand, le lendemain de la représentation, M. de La Guérangère me vint prévenir que sa fille désirait que je fisse son portrait dans le costume de Golombine. A peine m'eut-il annoncé cette nouvelle que mes sentiments changèrent soudain. La pensée de passer plusieurs jours en compagnie de M^^® de La Guérangère me remplissait d'unejoie imprévue. J'allais donc pouvoir, tout à l'aise, contempler ce charmant visage dont j'aurais à reproduire les traits ! Et je n'eus de cesse que je fusse installé à mon chevalet, devant ce modèle adoré que j'aurais voulu peindre à genoux.

On m'assigna pour travailler un des salons du château dont les fenêtres donnaient sur les jardins. Elles encadraient une de ces perspectives d'arbres et de parterres si chères à M. Watteau, et il me semblait que quelque chose de son esprit et de sa main était passé en moi. Je peignais dans une sorte de ravissement. Le costume à l'italienne que portait M"'' de La Guérangère la transportait, pour moi, dans un monde d'enchantement et de comédie où la vie a des facilités et des accommodements qu'elle n'a point dans notre société. Là, aucune entrave à nos seiUiments et à nos fantaisies. C'estla seule loi du cœur qui règne en ces lieux heureux. Les obs-

lacles s'y surmoatenl avec des déguisements et des stratagèmes. Là, tout est masques et chansons. Rien n'y empêche qu'un roi n'épouse une bergère et que la princesse n'y favorise un pauvre batelier. En ce pays de roman, l'amour établit une douce égalité, et il se fait un jeu d'unir les destins les plus séparés...

Le temps que je passai ainsi à peindre M^*® de La Guérangère a été le plus beau de ma vie. Que n'aije imaginé durant ces semaines et que d'aveux muets j'adressai à mon idole! Quoique j'eusse parfois peine à cacher mon trouble, je crois bien que M*^*^ de La Guérangère ne s'en aperçutjamais. D'ailleurs, comment eût-elle pu supposer le sentiment qui m'agitait? Il y avait si loin d'elle à moi! Et puis, à quoi bon lui faire part de ma folie ! Ne valait-il pas mieux employer l'état où elle me metlait à tracer de celle que j'aimais une image digne d'elle ? C'était le seul hommage que me permît mon humble condition, puisque nous ne vivions pas en l'une de ces Iles Enchantées où devisent auprès des fontaines des amants toujours fortunés!

J'ai fait depuis beaucoup d'autres portraits que celui de IVr'^ de La Guérangère, car je m'adonnai à ce genre lorsque j'eus quitté l'atelier de M. Daveret et j'y gagnai quelque réputation, mais aucun n'a

LE PORTRAIT d'aMOUR 4*^

jamais valu ce premier ouvrage par l'éclat du coloris et la pureté du dessin. Ce portrait de M^^^ de la Guérangère est mon portrait d'amour. On n'en rencontre guère qu'une fois l'occasion et l'on ne réussit plus jamais rien de pareil. C'est ce qui m'est arrivé pour cette toile que je n'ai point revue, mais qui, si mon souvenir ne me trompe pas, est ce que j'ai fait de meilleur. Et je ne crois pas mentir en disant qu'elle n'était pas tout à fait indigne de feu M. Watteau, dont je regretterai toujours de n'avoir pu recevoir les enseignements qui, joints à ceux de la nature, m'eussent aidé à m'approclier davantage de la perfection.

J'ai beaucoup connu feu M'""^ la maréchale de Brévannes, et j'allais souvent la visiter en son hôtel du Marais, où elle s'était retirée après la mort de son marij c'est-à-dire assez jeune encore, car le maréchal, qui était déjà sur l'âge quand il Tépousa, n'avait guère joui que durant une dizaine d'années des délices de cette union tardive, tué qu'il fut, comme l'on sait, au siège de Terwinden, par un boulet qui lui défonça la poitrine et mit fin à sa glorieuse carrière.

M"^^ de Brévannes avait été, en sa jeunesse, la plus jolie personne du monde, et sa jeunesse, en s'éloignant d'elle, n'avait pas emporté tout le charme dont elle l'avait parée. D'avoir été charmante, M™® de Brévannes était demeurée infiniment agréable, et, bien qu'elle ne fût plus en âge de plaire, elle n'avait pas cessé d'intéresser. On ne la pouvait approcher sans éprouver quelque chose qui vous attirait vers elle et vous donnait Tenvie d'en être remarqué.

J'avais eu cet insigne bonheur, non pas certes à cause de mon mérite personnel, mais en vertu de

certains liens de parenté qui existaient entre notre maison et celle de Brévannes. Il n'en avait pas fallu davantage pour me valoir les bonnes grâces de M""^ la maréchale, qui m'avait fait le meilleur accueil et m'avait engagé à la visiter aussi souvent que je voudrais. Quelques-unes de mes réponses lui avaient plu, sans doute parleur naïveté et leur franchise, et elle avait adopté, du coup, ce petit parent qui ne lui semblait pas trop sot.

Fort de cette bienveillance, je ne manquai pas de me rendre assez souvent à l'hôtel de Brévannes. A l'époque dont je parle, M""® la maréchale ne quittait déjà plus guère son logis. Sa santé n'était pas bonne, aussi la ménageait- elle extrêmement. On trouvait le plus souvent M"^^ de Brévannes abritée dans une sorte de guérite capitonnée, car elle craignait les vents coulis. M*^^® de Brévannes avait toujours été fort délicate. Gela se voyait assez à l'exiguïté de sa taille, au peu d'importance de son corps, mais elle devait à cette délicatesse les plus fines mains du monde et le plus agréable petit visage que l'on pût voir. Certes les roses et les lis n'y fleurissaient plus, mais la figure deM"'^ de Brévannes avait conservé la gentille perfection de ses traits, à laquelle s'ajoutait un air d'enjouement et de bonté.

Sa conversation ne démentait pas sa physionomie. M""" la maréchale de Brévannes avait beaucoup d'esprit, du plus vif et du plus nuancé. Elle l'avait plaisant et malicieux, mais sans méchanceté. Elle contait admirablement. Ses histoires étaient célèbres et elle les accompae^nait des mines les plus divertissantes et les plus comiques. Elle excellait aux portraits; quant aux anecdotes, elle en possédait tout un trésor, où elle puisait volontiers.

Parmi ces anecdoctes, il s'en trouvait un certain nombre qui se rapportaient à M. le maréchal de Brévannes, et c'était de celles-là, je l'avoue, que j'étais le plus friand. J'avais une ardente admiration pour ce grand homme de guerre et n'ignorais aucun de ses exploits. Je savais par cœur les campagnes qu'il avait conduites, les places qu'il avait assiégées, les victoires qu'il avait remportées, et j'étais curieux de toutes les particularités qui le concernaient. M""® de Brévannes, qui s'était aperçue de ma prédilection, la satisfaisait volontiers. Quand il nous arrivait de nous trouver seuls, elle entamait d'elle-même le chapitre de M. le Maréchal et m'en contait mille histoires, aussi bien d'héroïques que de plaisantes, car M. le maréchal, tout héros qu'il fût, n'en était pas moins bon vivant et aimait à rire autant qu'à vaincre. Il avait même été quelque

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peu libertin, si bien qu'à cinquante ans il n'était pas encore marié et qu'il eût fort risqué de ne jamais l'être, s'il n'avait rencontré à temps l'occasion qui le détermina inopinément à prendre femme.

La sienne, avant de le devenir, s'appelait M'^^ de La Blanchère et elle habitait avec ses parents un château situé au bord de la Meuse. Elle avait alors seize ans et remplissait la demeure paternelle de ses caprices et de ses enfantillages. Son père et sa mère l'adoraient, aussi furent-ils quelque peu anxieux, quand ils apprirent que la guerre menaçait la contrée. L'ennemi s'avançait à marches forcées, et nous n'avions pour arrêter ses progrès qu'un faible rideau de troupes- M. et M'"® de La Blanchère pensaient déjà à se réfugier à la ville, quand on annonça l'arrivée de renforts sous le commandement de M. le maréchal de Brévannes. Cette nouvelle changea les dispositions de M. de La Blanchère, et, au lieu de mettre la clé sous la porte, il ordonna de tout préparer pour le cas où M. de Brévannes voudrait prendre ses quartiers au château.

Ce fut, à la lueur des torches, car la nuit était venue, que M. le maréchal descendit de son carrosse au perron du château. M. de La Blanchère, ayant salué son hôte, l'introduisit au salon où se trou-

LE PETIT VISAGE 5l

vaient sa femme et sa fille. M'^^ de La Blaiiclière lui fit sa plus jolie révéreace, sans se laisser intimider par les grosses bottes, par la grosse perruque et par le cordon bleu. Puis, après les compliments d'usage, M. le maréchal fut mené à son appartement, où on le laissa seul à ses pensées.

Elles furent assez surprenantes, car, le lendemain matin, M. de La Blanclière, mandé auprès de W.le maréchal, crut que les oreilles lui tintaient quand celui-ci lui déclara à brùle-pourpoint qu'il était éperdu ment amoureux de M'^® de La Blanchèreet qu'il ne quitterait pas la place qu'il n'emportât la promesse que M^^^ de La Blanchère consentît à l'accepter pour époux.

Le bon M. de La Blanchère, en allant porter à sa fille cette étrange proposition, s'attendait à ce qu'elle lui éclatât de rire au nez et son étonnement fut au comble lorsque M'^^ de La Blanchère, ayant écouté ses propos avec un g-rand sérieux, lui assura que M. le maréchal était tout à fait l'époux qu'il lui fallait et qu'elle saurait bien, lui, ses grosses bottes, sa grosse perruque et son cordon bleu, les mener comme elle voudrait. Bref, que, la campagne terminée, elle se sentait disposée à faire une très bonne petite maréchale.

— Et c'est ce qui arriva, me disait-elle en riant.

Mon mari et moi, nous vécûmes eu fort bonne intelligence. Nos humeurs s'accordaient parfaitement bien et notre union fut heureuse en tous points. Certes, mon cher maréchal eut bien à me passer quelques étourderies, mais ma jeunesse n'était-elle pas 1\ pour les excuser? D'ailleurs, il me les pardonnait de bon cœur, car sa bonté était extrême, comme son courage. Et cependant, il y avait une chose dont il ne put jamais s'empêcher de me garder une curieuse rancune. Quelquefois, quand il tombait dans de longs silences et que son sourcil se fronçait, je savais très bien quelle était la cause de ses réflexions. Alors, je me mettais à rire. Jl se sentait deviné, et la belle balafre qu'il portait à la joue en rougissait de colère.

Et M"^ de Brévannes, du fond de sa guérite capitonnée, levait les yeux vers le portrait de son mari, qui pendait à la muraille et qui semblait lui enjoindre de se taire, du geste immobile de son bâton fleurdelisé.

— Ah! poursuivait-elle, mon pauvre maréchal, je sais bien que je vous ai causé un grand souci! Vous souvenez-vous de ce matin où vous partîtes en emportant à votre doigt Panneau pareil à celui que vous laissiez au mien? Vous alliez commander la bataille qui devait disperser les ennemis du roi.

Toutes vos dispositions étaient prises et vous étiez sûr de Ja victoire. La gloire vous tendait de nouveaux lauriers, mais vous n'étiez g"uère pressé de les cueillir. Vous laissiez derrière vous un visage aimé que vous ne reverriez peut-être pas. Pour la première fois, votre brave cœur ne battait pas uniquement de l'amour des combats. Pour la première fois, vous songiez que les boulets, les bombes, les mousquets, les épées sont de bien vilains engins et qu'ils font une méchante besogne. Vous vous aperceviez tout à coup que notre corps humain est une machine bien fragile et qu'il suffit de quel([ues onces de plomb ou de fer pour y accomplir de grands ravages. Et, pour la première et la seule fois de votre vie, vous eûtes peur, monsieur le maréchal, peur, peur, au point qu'il vous fallut faire efïort, jusque dans le feu de l'action, pour ne point courber le dos au passage des mousqueteries. Vous eûtes peur en songeant que Ton vous rapporterait peut-être sanglant à mes pieds et que vers vous se pencheraient peut-être des jeux en larmes qu'il vous eût été si doux de voir sourire à votre gloire.

« Et cette peur que vous éprouvâtes, vous me l'avez avouée, le soir où vous revîntes vainqueur, parmi les torches, au pas de votre beau cheval,

parmi les trophées de drapeaux, et votre cuirasse toute faussée de balles. Ah I vous ne me l'avez jamais pardonnée, mon pauvre maréchal I »

Et M""® de Brévannes, menaçant du doigt le portrait du héros de Terwinden et de Holrecht, ajoutait en tournant vers moi sa menue figure si gentiment ridée :

— Convenez, Monsieur, que c'était là un joli succès pour un petit visage comme le mien.

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